Abane Ramdane
Abane Ramdane est l'un des acteurs majeurs de la guerre d'Algérie.
Né en 1920 à Azouza, village de Larbaa Nath Irathen (Tizi Ouzou) en Kabylie (Algérie). Issu d'une famille modeste, il obtient le Baccalauréat en 1941au lycée Duveyrier de Blida. Il est d'abord sous-officier dans l'armée francaise pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1943, il entre au PPA et à l'OS.
Arrêté en 1951, il est condamné à 6 ans de prison d'ou il organise une série de grèves. Libéré en 1955, il rejoint aussitôt le FLN. Il trace alors les grandes lignes du mouvement révolutionnaire et est organise le congrès de La Soummam. Les grandes lignes de son projet consistent à créer un État dans lequel l'élément politique l'emporte sur l'élément militaire. Il a également opté pour le pluralisme politique et linguistique en Algérie. Principal organisateur avec Ben M'hidi du congrés de la Soummam le 20 Aout 56, Abane Ramdane etait connu comme un fin politicien, mais son franc-parler et sa grande instruction, outre sa vision moderne de la future Algerie indépendante lui valent des inimitiés. Victime des luttes internes entres les colonels, partisans du pouvoir militaire, et les défenseurs du primat accordé au politique, il est isolé puis attiré dans un guet-apens au Maroc. Sur l'ordre des "colonels" du CCE , notamment Lakhdar Ben Tobbal, Abdelhafid Boussouf et Belkacem Krim, Abane y est étranglé le 26 décembre 1957. Belkacem Krim niera plus tard avoir approuvé le projet de la liquidation d'Abane. En fait, une vingtaine de dirigeants de l'époque dont Ahmed Ben Bella avaient approuvé l'exécution de cet héros national dont le projet de société reste toujours à construire.
Abane Ramdane (1920-1957) voit le jour le 20 juin 1920 à Azouza dans la commune de Larbaa Nath Iraten appelée alors Fort National (Tizi-Ouzou). Il passe une enfance heureuse au sein d’une famille relativement aisée, dans une société villageoise rongée par la pauvreté et la misère. Ecolier doué, il est remarqué par son maître pour ses bons résultats, mais aussi et déjà pour sa forte personnalité et son caractère entier. Au collège colonial de Blida où il effectue de brillantes études secondaires, il prend conscience du sort inique fait à son peuple. Au contact d’autres jeunes Algériens, se forge alors et se cimente sa conscience politique et nationale. Après avoir obtenu son baccalauréat, il est mobilisé et affecté, avec le grade de sous-officier, dans un régiment de tirailleurs algériens stationné à Blida, en attendant le départ pour l’Italie. Démobilisé, il entre au PPA et milite activement tout en travaillant comme secrétaire de la commune mixte de Châteaudun du Rhummel (Chelghoum Laïd). Fortement marqué par les massacres du 8 mai 1945, il abandonne ses fonctions, rompt définitivement avec l’administration coloniale et entre en clandestinité pour se consacrer corps et âme à la cause nationale au sein du PPA /MTLD. Il est désigné, en 1948, comme chef de wilaya, d’abord dans la région de Sétif, puis dans l’Oranie. Durant cette période, il est également membre de l’organisation spéciale (OS), bras armé du Parti, chargé de préparer la Révolution. Recherché par la police coloniale dans l’affaire dite du « complot de l’OS » (1950), il est arrêté quelques mois plus tard dans l’ouest du pays. Il est jugé en 1951, après avoir subi plusieurs semaines d’interrogatoire et de torture, et condamné à 5 ans de prison, 10 ans d’interdiction de séjour, 10 ans de privation des droits civiques et 500 000 francs d’amende pour « atteinte à la sûreté intérieure de l’état ». Commence alors un long calvaire dans les prisons coloniales d’Algérie (Bougie, Barberousse, Maison Carrée) et de métropole. Après un court séjour aux Beaumettes (Var) au début de l’année 1952, il est transféré à Ensisheim (Haut Rhin, Alsace) dans une prison de haute sécurité. Soumis à un régime de détention, de droit commun, extrêmement sévère, il entame l’une des plus longues grèves de la faim jamais connues dans les prisons françaises. A l’article de la mort, il est soigné et sauvé in extremis, et obtient gain de cause. Prisonnier politique, il est transféré en 1953 à la prison d’Albi dans le Tarn (Sud ouest de la France) où le régime carcéral, plus souple, lui permet de s’adonner à son loisir favori, la lecture, qui lui permet de forger sa culture et sa formation politiques. Il y découvre, notamment, la condition injuste et dramatique faite à la nation irlandaise, à maints égards semblable à celle que subit le peuple algérien depuis plus d’un siècle, et le sort d’Eamon de Valera qui connut, comme lui, les geôles de l’oppresseur britannique. Transféré à la prison de Maison Carrée au cours de l’été 1954, il est régulièrement tenu au courant des préparatifs de Novembre. Il est même désigné d’office comme l’un des douze membres d’un comité chargé de prendre en mains les destinées de la résistance algérienne contre le régime colonial, pour l’indépendance de l’Algérie. C’est à ce titre que les dirigeants de la zone III (Kabylie, future Wilaya III historique) prennent contact avec lui quelques jours après sa sortie de prison, le 18 janvier 1955, alors qu’il est assigné à résidence à Azouza. Après quelques jours passés auprès de sa mère paralysée, il quitte Azouza, entre en clandestinité et prend en charge la direction politique de la capitale. Son appel du 1er avril 1955 à l’union et à l’engagement du peuple algérien, signe l’acte de naissance d’un véritable Front de libération et son émergence en tant que mouvement national. Il y affirme son credo unitaire, « la libération de l’Algérie sera l’œuvre de tous », qu’il n’aura de cesse que de mettre en œuvre. Travailleur infatigable, organisateur hors pair, il devient vite l’âme de la direction intérieure installée à Alger. Chargé des questions d’animation de la Révolution au niveau national en assurant la coordination interwilayale, il anime également la liaison avec la Délégation Extérieure du FLN établie au Caire, les fédérations de France, de Tunisie et du Maroc. Il a ainsi, la haute main sur toutes les grandes questions d’ordre national et international. Il consacre également son énergie à organiser et à rationaliser la lutte, et à rassembler toutes les forces politiques algériennes au sein du FLN pour donner à la « rébellion » du 1er novembre la dimension d’un grand mouvement de résistance nationale et l’allure d’une fière et digne révolution. Secondé par Ben Youssef Ben Khedda, il impulse la création d’El Moudjahid, le journal clandestin de la Révolution, de l’hymne national, Quassaman, appuie la naissance des organisations syndicales ouvrière (UGTA), commerçante (UGCA) et estudiantine (UGEMA), qui deviendront, elles aussi, un terreau pour la Révolution. Il met également en chantier et supervise la rédaction d’une base doctrinale destinée à compléter et à affiner les objectifs contenus dans la Proclamation du 1er Novembre. Appuyé par Ben M’hidi, il fait adopter au Congrès de la Soummam du 20 août 1956 un statut pour l’armée de libération nationale (ALN) qui devient ainsi une armée révolutionnaire moderne, respectueuse des lois de la guerre, et surtout une plateforme politique dans laquelle est affirmée la primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur. Il est désigné comme l’un des 5 membres d’un directoire politique national (CCE), chargés de coordonner la Révolution et d’exécuter les directives de son conseil national (CNRA) créé à cet effet. Durant la bataille d’Alger, de concert avec Larbi Ben M’hidi chargé de superviser l’action militaire, il coordonne l’action et la propagande politiques en direction de la population algérienne. En mars 1957, après l’arrestation et l’assassinat de Ben M’hidi, il quitte Alger quadrillée par la 10eme division parachutiste du général Massu, avec les 3 autres membres du CCE, pour se mettre à l’abri de la répression terrible qui s’abat sur la population algéroise et l’encadrement du FLN. Il gagne Tunis via le Maroc, après une longue marche de plus d’un mois, et la traversée de tout l’ouest algérien. Dans la capitale tunisienne, il se heurte aux colonels de l’ALN. A ces derniers qui investissent en force les organes dirigeants de la Révolution (CCE et CNRA), il reproche une dérive autoritariste et l’abandon de la primauté du politique et de l’intérieur, adoptée à la Soummam. Attiré dans un guet-apens organisé par les colonels du CCE (Krim,Boussouf, Ben tobbal, Mahmoud Chérif,Ouamrane) encouragés par Ben Bella alors détenu à la prison de la Santé, il est sauvagement assassiné le 27 décembre 1957 dans une ferme proche de la ville marocaine de Tétouan. Son corps, disparu, est symboliquement rapatrié en Algérie, en 1984, pour être "inhumé" au carré des martyrs du cimetière d’El Alia, à Alger. Le projet soummamien de ce héros national (république citoyenne fondée sur le primat du politique, transcendant les identités et les croyances...)est d'une brûlante actualité dans l'Algérie du début de ce XXIe siècle.
publié par hardeur dans: Histoire
Ccix Aheddad, un symbole de résistance contre la colonisation
Figure de la résistance contre l’invasion française en Algérie, Ccix Aheddad à qui on doit en partie le mouvement insurrectionnel en Kabylie en 1871, est plus que jamais ancré dans les mémoires collectives.
L’association des activités de jeunes qui lui est éponyme, lui témoigne toujours sa profonde gratitude en organisant des manifestations culturelles à chaque anniversaire de l’insurrection.
Sedduk Ufella (le haut Sedduk) est un petit village qui frappe l’attention par sa beauté et sa splendeur. Accroché au flanc d’un récif montagneux, il a l’honneur d’enfanter le guide spirituel de la confrérie Rahmania et maître d’oeuvre incontestable du mouvement insurrectionnel en Kabylie en 1871.
De son vrai nom Ccix Mohand Ameziane Aheddad, Ccix Ahedad avait 80 ans quand il lança un appel à la guerre sainte contre la présence coloniale en Algérie ;un appel ; qui trouvera écho et auquel ne tarderont pas à obéir les tribus des deux Kabylie ,soutenues également par le Bachagha Mokrani dont le nom est entré aussi dans la légende.
Sa maison qui renferme encore de nos jours taxelwit n’Ccix (le temple du Ccix) où il menait une vie austère, d’ascète, doit en réalité son salut à la mobilisation des citoyens de la région qui se sont joints à la ligne ancestrale fondée sur les sens de déterminisme et d’abnégation pour la reconstruire, laissant - de fait - mémorables les activités de ce légendaire personnage dans le mouvement insurrectionnel.
Cette demeure était, dans le temps, visitée par des personnes, généralement des malades ou des impotents se trouvant dans l’impossibilité de bouger ou de se mouvoir mais qui trouvaient une solution idoine dans la baraka du Ccix. D’ailleurs líon continue de nos jour de dire que la quasi totalité de ces visiteurs revenaient sains sans trace aucune de leur souffrance.
Malgré sa décision de cabrer la population et de la faire se joindre à un mouvement insurrectionnel pour la reconquête de la souveraineté nationale, jusqu’à alors entre les mains de la France, n’a pas suscité l’adhésion unanime des cheikhs de zaouïas, dont l’influence sur la population était incontestable, il décida le 8 avril 1871, au milieu d’une foule composée de plusieurs milliers de personnes dans un marché, de décréter le djihad contre l’occupant français. Après avoir dirigé la prière, il a jeté son bâton par terre et s’est écrié : "Inchallah nous jetterons Irurmyen (les français) en mer comme je jette ce bâton par terre. "
Ainsi commença la révolte contre l’occupant ; à laquelle participeront plus de 20 000 Kabyles qui ne tarderont pas à perdre la bataille comme l’a prédit auparavant Ccix Mouhand Ulhusin. Celui-ci qui demandait à Ahedad si les conditions étaient réunies (en ce qui concernait notamment le ravitaillement et les munitions ), eut droit à une réponse négative ce qui l’amena à prédire la débâcle. Ceci n’étant pas du goût du leader charismatique du mouvement l’amena à continuer dans la voie insurrectionnelle. Lorsqu’ il comparut devant le juge français au printemps 1873 à Constantine, il fit remarquer au juge qui décida d’une sentence de cinq ans que le délai carcéral ne serait que de 5 jours. "Vous me donnez cinq années, Dieu ne m’accorde que cinq jours." Ainsi il mourut au cinquième jour de sa détention. Il repose aujourdíhui au cimetière de Sidi Mabrouk où sa tombe fait encore l’objet de visites quotidiennes. Ses deux fils M’hand et Aziz, qui ont encadré le mouvement de 1871, eurent tous les deux presque le même destin. Ils seront déportés en Nouvelle Calédonie.
L’Algérie, qui a enfanté ce personnage légendaire, en a aussi enfanté d’autres à l’image d’Abdelkader et la gent féminine n’a pas manqué de se joindre aux différents efforts consentis dans le sens de casser le joug colonial. Cette image est ainsi incarnée par une femme kabyle n’ayant rien à envier à la légendaire française Jeanne d’Arc. Elle s’appelle Lala Fatma N’Soumeur native de la Kabylie et qui a donné du fil à retordre aux forces occupantes qui buteront un siècle plus tard sur l’une des résistances les plus aguerries : Celle de 1954 .
lundi 30 octobre 2006 Kaci Racelma (AEM) Alger, Algérie
Sources : Afriqu’Echos Magazine
publié par Kaci Racelma dans: Histoire
Mohand Said Lechani (1893-1985),
Figure historique de la Kabylie contemporaine, il est le pionnier de l'enseignement indigène en Algérie, berbérisant précurseur et militant socialiste de la première heure de tendance Jauréssienne.
Diplômé de berbère de l'Institut des Hautes études de Rabat en 1919 et de la Faculté des lettres d'Alger en 1948, il fut notamment l'élève de Boulifa et d'Emile Laoust puis plus tard compagnon de recherches d'André Picard. Lechani est fondateur en 1922 de la revue "La Voix des humbles" puis participe à la naissance d'"Alger Républicain" en 1938. Pionnier de la pédagogie nouvelle dans les années 33-34 (pédagogie Freinet) , il représente la Kabylie au Conseil général, à l'Assemblée financière et à la Commission supérieure des réformes musulmanes. Il est l'auteur de deux grandes réformes: la naissance des centres municipaux en Kabylie à son initiative en 1946 et la fusion des enseignements en 1948 réalisant ainsi l'école unique pour tous sans distinction de race et de religion ou d'origine. Proche des figures anti-colonialistes comme Alain Savary et Charles André Julien du côté français; d'Abderrahmane Farès et d'Ahmed Boumendjel du côté algérien. Il rejoint le FLN et le GPRA à partir de fin 1955 lors de la Guerre d'Algérie. Décèdé le 25 mai 1985, il est inhumé dans son village natal d'Ait Halli (Irjen : Ait Iraten). Il laisse de nombreux écrits notamment sur la langue kabyle. Son œuvre est partiellement publiée en 1996 à titre posthume.
Encyclopédie Wikipedia
Un défenseur méconnu de la langue berbère
C’est le 25 mai de l’année 1985 que disparaît Lechani Mohand Saïd après avoir lutté toute sa vie durant pour le triomphe de certaines nobles idées qui ont pour noms : Berbérité, modernité, et laïcité.
Faisant partie des premiers instituteurs indigènes sortis de l’école de la France coloniale, il ne tardera pas à faire parler de lui en activant sur tous les fronts. La pédagogie, la politique et le journalisme sont les principales activités de cet intellectuel qui fait feu de tout bois. En 1912 à peine âgé de 19 ans, le voilà intégrant le section française de l’International Ouvrière (SFIO), qu’il ne quittera que deux années après le déclenchement de la guerre d’indépendance pour rejoindre le FLN. Mais entre temps, il a déjà fait ses preuves en matière de militantisme dans les rangs de la SFIO et aura accumulé plusieurs postes de responsabilité politique. Il a été tour à tour représentant de la Kabylie au conseil général d’Alger, membre de l’assemblée financière d’Algérie, maire de la commune d’Irjen, Grande Kabylie...... etc. Ses activités politiques aussi intenses soient-elles ne l’ont pas complètement détaché de son autre pôle d’intérêt : la pédagogie. Elément actif du corps des Instituteurs "indigènes", il fonde avec quelques uns de ses camarades, en 1922, “La voix des humbles” une revue qui sert en quelque sorte de porte-voix aux instituteurs "indigènes". Cette revue permettra à Lechani d’exposer ses théories didactiques et d’évoquer les sujets de l’heure intéressant la politique scolaire. Mais, peut être, la chose, qui l’a entièrement comblé dans ce domaine, c’est la suppression en 1948 de l’enseignement "indigène", chose pour laquelle il a ardemment lutté. « L’école ne doit être ni congrégationniste ni ségrégationniste. Elle doit s’ouvrir à tous les enfants et les rassembler en son semi sans regarder à leur appartenance raciale ou religieuse ». Telle est l’école pour laquelle Lechani a milité et le temps lui a donné raison. Plus tard, à l’indépendance de l’Algérie, toujours égal à lui même, il écrira : “L’enseignement sera assuré par l’Etat. Ce service public est si important que l’Etat ne peut l’abandonner aux religions. Cet enseignement sera lui-même laïc, commun à tous les enfants...” Si l’Algérie s’était inspiré des idées de Lechani et de bien d’autres intellectuels progressistes ont aurait évité à notre école et par là à notre pays ses errements. Mais comme le vin est tiré, il faut seulement ne pas le boire ! En sus de la politique et de la pédagogie, Lechani a d’autres centres d’intérêts moins absorbants peut être comme le sont la politique et la pédagogie, mais ils ont quand même leur importance dans la vie de notre instituteur. Il s’agit de l’aventure journalistique et des études berbères. Il fait partie de ceux qui ont crée “Alger républicain” et lui ont donné son esprit. Il est parmi les rares kabyles à obtenir des diplômes de berbère, au Maroc en 1919 et en Algérie en 1948. Emerveillé par sa langue maternelle, il a laissé à son sujet, des textes époustouflants de beauté. « Le vocabulaire kabyle est suffisamment riche pour permettre l’expression de la pensée et des sentiments avec nuance et précision. Il faut entendre les vieux montagnards de chez-nous, ceux en particulier qui ne se son jamais expatriés ou qui s’absentent rarement du pays - pour se rendre compte de la richesse de notre langue, de son élégance remarquable, de la souplesse de sa syntaxe, de la variété de ses formes, de la sagesse et de la poésie de ses expressions. Mais seule une langue pratique et un usage constant permettent d’en saisir les finesses et le génie, d’en goûter l’esprit. Ceux qui n’ont pas suivi les réunions de djemaâ, qui n’ont pas souvent assisté aux rencontres où se règlent les différends, aux conciliabules où se tranchent les affaires de famille, d’intérêt ou d’honneur, ne peuvent se faire une idée de la qualité des ressources verbales qu’elle met à la disposition des hommes qui participent aux discussions. Les séances de cette matière où s’affrontent des orateurs de classe maître de leur langue et de leur pensée, constituent un véritable régal qui charme et contente l’oreille », écrit-il pour dire tout l’amour qu’il porte à la langue kabyle. Son œuvre éditée en France, à titre posthume, en 1996, nous permet de saisir la finesse et la profondeur de ses analyses. Intellectuel kabyle, en avance sur son temps, Lechani mérite que l’on s’intéresse un peu plus à son œuvre.
Boualem B - La dépêche de Kabylie du 01 Juin 2005
Figure historique de la Kabylie contemporaine, il est le pionnier de l'enseignement indigène en Algérie, berbérisant précurseur et militant socialiste de la première heure de tendance Jauréssienne.
Diplômé de berbère de l'Institut des Hautes études de Rabat en 1919 et de la Faculté des lettres d'Alger en 1948, il fut notamment l'élève de Boulifa et d'Emile Laoust puis plus tard compagnon de recherches d'André Picard. Lechani est fondateur en 1922 de la revue "La Voix des humbles" puis participe à la naissance d'"Alger Républicain" en 1938. Pionnier de la pédagogie nouvelle dans les années 33-34 (pédagogie Freinet) , il représente la Kabylie au Conseil général, à l'Assemblée financière et à la Commission supérieure des réformes musulmanes. Il est l'auteur de deux grandes réformes: la naissance des centres municipaux en Kabylie à son initiative en 1946 et la fusion des enseignements en 1948 réalisant ainsi l'école unique pour tous sans distinction de race et de religion ou d'origine. Proche des figures anti-colonialistes comme Alain Savary et Charles André Julien du côté français; d'Abderrahmane Farès et d'Ahmed Boumendjel du côté algérien. Il rejoint le FLN et le GPRA à partir de fin 1955 lors de la Guerre d'Algérie. Décèdé le 25 mai 1985, il est inhumé dans son village natal d'Ait Halli (Irjen : Ait Iraten). Il laisse de nombreux écrits notamment sur la langue kabyle. Son œuvre est partiellement publiée en 1996 à titre posthume.
Encyclopédie Wikipedia
Un défenseur méconnu de la langue berbère
C’est le 25 mai de l’année 1985 que disparaît Lechani Mohand Saïd après avoir lutté toute sa vie durant pour le triomphe de certaines nobles idées qui ont pour noms : Berbérité, modernité, et laïcité.
Faisant partie des premiers instituteurs indigènes sortis de l’école de la France coloniale, il ne tardera pas à faire parler de lui en activant sur tous les fronts. La pédagogie, la politique et le journalisme sont les principales activités de cet intellectuel qui fait feu de tout bois. En 1912 à peine âgé de 19 ans, le voilà intégrant le section française de l’International Ouvrière (SFIO), qu’il ne quittera que deux années après le déclenchement de la guerre d’indépendance pour rejoindre le FLN. Mais entre temps, il a déjà fait ses preuves en matière de militantisme dans les rangs de la SFIO et aura accumulé plusieurs postes de responsabilité politique. Il a été tour à tour représentant de la Kabylie au conseil général d’Alger, membre de l’assemblée financière d’Algérie, maire de la commune d’Irjen, Grande Kabylie...... etc. Ses activités politiques aussi intenses soient-elles ne l’ont pas complètement détaché de son autre pôle d’intérêt : la pédagogie. Elément actif du corps des Instituteurs "indigènes", il fonde avec quelques uns de ses camarades, en 1922, “La voix des humbles” une revue qui sert en quelque sorte de porte-voix aux instituteurs "indigènes". Cette revue permettra à Lechani d’exposer ses théories didactiques et d’évoquer les sujets de l’heure intéressant la politique scolaire. Mais, peut être, la chose, qui l’a entièrement comblé dans ce domaine, c’est la suppression en 1948 de l’enseignement "indigène", chose pour laquelle il a ardemment lutté. « L’école ne doit être ni congrégationniste ni ségrégationniste. Elle doit s’ouvrir à tous les enfants et les rassembler en son semi sans regarder à leur appartenance raciale ou religieuse ». Telle est l’école pour laquelle Lechani a milité et le temps lui a donné raison. Plus tard, à l’indépendance de l’Algérie, toujours égal à lui même, il écrira : “L’enseignement sera assuré par l’Etat. Ce service public est si important que l’Etat ne peut l’abandonner aux religions. Cet enseignement sera lui-même laïc, commun à tous les enfants...” Si l’Algérie s’était inspiré des idées de Lechani et de bien d’autres intellectuels progressistes ont aurait évité à notre école et par là à notre pays ses errements. Mais comme le vin est tiré, il faut seulement ne pas le boire ! En sus de la politique et de la pédagogie, Lechani a d’autres centres d’intérêts moins absorbants peut être comme le sont la politique et la pédagogie, mais ils ont quand même leur importance dans la vie de notre instituteur. Il s’agit de l’aventure journalistique et des études berbères. Il fait partie de ceux qui ont crée “Alger républicain” et lui ont donné son esprit. Il est parmi les rares kabyles à obtenir des diplômes de berbère, au Maroc en 1919 et en Algérie en 1948. Emerveillé par sa langue maternelle, il a laissé à son sujet, des textes époustouflants de beauté. « Le vocabulaire kabyle est suffisamment riche pour permettre l’expression de la pensée et des sentiments avec nuance et précision. Il faut entendre les vieux montagnards de chez-nous, ceux en particulier qui ne se son jamais expatriés ou qui s’absentent rarement du pays - pour se rendre compte de la richesse de notre langue, de son élégance remarquable, de la souplesse de sa syntaxe, de la variété de ses formes, de la sagesse et de la poésie de ses expressions. Mais seule une langue pratique et un usage constant permettent d’en saisir les finesses et le génie, d’en goûter l’esprit. Ceux qui n’ont pas suivi les réunions de djemaâ, qui n’ont pas souvent assisté aux rencontres où se règlent les différends, aux conciliabules où se tranchent les affaires de famille, d’intérêt ou d’honneur, ne peuvent se faire une idée de la qualité des ressources verbales qu’elle met à la disposition des hommes qui participent aux discussions. Les séances de cette matière où s’affrontent des orateurs de classe maître de leur langue et de leur pensée, constituent un véritable régal qui charme et contente l’oreille », écrit-il pour dire tout l’amour qu’il porte à la langue kabyle. Son œuvre éditée en France, à titre posthume, en 1996, nous permet de saisir la finesse et la profondeur de ses analyses. Intellectuel kabyle, en avance sur son temps, Lechani mérite que l’on s’intéresse un peu plus à son œuvre.
Boualem B - La dépêche de Kabylie du 01 Juin 2005
publié par Boualem B - La dépêche de Kabylie dans: Histoire
Koceila, Aksel de son vrai nom
Kusayla était un des hommes principaux parmi les Berbères. Devenu musulman pendant le gouvernement d’Abu al Muhajir(1), il fut si sincère dans sa conversion que celui-ci en parla à ’Uqba qui venait d’arriver, et l’instruisit de la grande influence que Kusayla exerçait sur Ies Berbères. ’Uqba ne fit aucune attention à cette recommandation ; au contraire, il ne témoigna pour le néophyte que de l’indifférence et du mépris. Parmi les traits insultants qu’il se permit envers lui, on raconte le suivant : il venait de recevoir des moutons. et voulant en faire égorger un, ordonne à Kusayla de l’égorger.
« Que Dieu dirige l’émir vers le bien ! lui dit le chef berbère. J’ai ici mes jeunes gens et mes serviteurs qui pourront m’éviter cette peine ».
‘Uqba y répondit par des paroles offensantes et lui ordonna de se lever (et de sortir). Kusayla se retira en colère, et ayant égorgé le mouton, il essuya sa main encore sanglante sur sa barbe. Quelques Arabes s’approchèrent alors et lui dirent :
”Que fais-tu, Berbère ?” à quoi il répondit : « Cela est bon pour les poils ».
Mais un vieillard d’entre les Arabes passa et s’écria : « Ce n’est pas pour cela, c’est une menace que ce Berbère vous fait ! »
Alors Abu Al Muhajir s’adressa à ’Uqba et lui dit ”que viens-tu de faire : voilà un homme des plus distingués parmi son peuple, un homme qui était encore polythéiste il y a peu de temps ; et tu prends à tâche de faire naître la rancune dans son cœur ! Je te conseille maintenant de lui faire lier les mains derrière le dos, autrement tu seras victime de sa perfidie”.
’Uqba méprisa cet avis, et Kusayla, qui était en correspondance avec les Roum, profita d’un instant favorable et prit la fuite. Bientôt après il se vit entouré de ses cousins, de ses gens et d’une foule de Roum. Abu al-Muhajir recommanda alors à ’Uqba de l’attaquer sans lui donner le temps d’organiser ses forces ; car pendant toute cette expédition, ’Uqba menait Abu al-Muhajir avec lui et le tenait dans les fers. Il marcha donc contre Kusayla et celui-ci se retira devant lui. Alors les Berbères dirent à leur chef :
”pourquoi reculer ? ne sommes-nous pas cinq mille ? ”
« chaque jour, leur répondit Kusayla, va grossir notre nombre et diminuer le sien : une grande partie de ses forces l’a déjà quitté et j’attends, pour l’attaquer qu’il s’en retourne vers l’lfriqya”.
Quant à Abu al Muhajir, il prononça ces vers d’Abu Mihjen en les appliquant à sa propre position.
« C’est pour moi assez de douleur que d’être laissé dans les fers, pendant que Ies chevaux et les cavaliers s’élancent au combat. Quand je me lève, le poids de mes chaînes m’accable, et les portes qui mènent au festin restent fermées devant moi ».
‘Uqba auquel on rapporta ces paroles. le fit mettre en liberté et lui ordonna d’aller rejoindre les musulmans (à Kairouan), et d’en prendre le commandement ; « quant à moi, lui dit-il, je veux gagner le martyre. - et moi aussi ! lui répondit Abu al Muhajir, je veux partager ton sort”. ’Uqba fit alors une prière de deux rek’at, et brisa le fourreau de son épée. Abu al Muhajir fit de même, ainsi que les autres musulmans. Les cavaliers mirent pied à terre par l’ordre d’Uqba et combattirent avec intrépidité jusqu’à la mort : pas un n’en réchappa.
publié par hardeur dans: Histoire
La Guerre de Jugurtha, une page d’histoire méconnue
"On trouvera difficilement dans les textes des historiens de l’Antiquité un fait d’armes plus longuement raconté que le stratagème qui a donné la victoire au Consul Marius en opération dans le Sud tunisien, lors de la "Guerre de Jugurtha". L’action du Ligure qui, ramassant des escargots, a trouvé la faille permettant l’escalade de la falaise est notée dans ses moindres détails... Il fut difficile de découvrir ce passage, qui ne s’est révélé qu’en un seul point, où tous les conditions de l’aventure étaient réunies." Par cette préface, André Berthier [i] annonçait pour la première fois la découverte de cette voie historique par une équipe d’archéologues.
Des royaumes berbères incertains
Cet épisode du Ligure, longuement rapporté par Salluste [ii] , n’est pas anecdotique. Cette escalade est non seulement une belle page d’alpinisme rétrospectif, mais elle se révélera, par ses conséquences, capitale pour la carrière politique de Marius, et fondamentale ensuite pour la géographie historique de l’Afrique du Nord. En effet, grâce à ce stratagème, Marius enleva la forteresse dans laquelle le roi Jugurtha avait caché ses trésors, pour gagner la guerre et rentrer finalement dans Cirta, la capitale de la Numidie. Or, il y avait à cette époque deux villes qui portaient le même nom : Cirta, aujourd’hui Constantine en Algérie et Cirta - Le Kef en Tunisie. La question de savoir jusqu’où s’étendait le royaume de Jugurtha et quelle était sa capitale s’est naturellement posée aux historiens. Le Bellum Jugurthinum de Salluste représentait une source privilégiée, à cause de ses informations et de la solidité de sa documentation et le chroniqueur latin est dans ce cas très précis : cette forteresse se situait "non loin du fleuve Muluccha qui séparait le royaume de Bocchus et de Jugurtha" [iii] .
Lors de la présence française dans cette partie de l’Afrique, les historiens ont donc tenté de reconnaître ce fleuve frontière. Mais faute de pouvoir disposer suffisamment d’archéologues pour prospecter le terrain et retrouver cette fameuse citadelle, ils n’eurent guère le choix que de s’appuyer sur les textes et sur l’onomastique. Plusieurs hypothèses furent émises. Celle qui finit par prévaloir fut celle de Stéphane Gsell [iv] : il pensait reconnaître dans l’oued Moulouya, un fleuve côtier marocain, le Muluccha de Salluste. La Numidie couvrait donc la majeure partie de l’actuelle Tunisie et la totalité de l’Algérie tellienne avec Cirta- Constantine comme capitale, tandis que la Maurétanie, le royaume de Bocchus, s’étendait sur l’actuel royaume chérifien.
Toutefois deux "détails" embarrassaient les historiens : si Marius est allé combattre sur les bords de la Moulouya, c’est une expédition de plus de deux mille kilomètres aller-retour qu’il a dû entreprendre.
Or, Salluste n’en dit pas un mot. Une telle expédition au Maroc depuis la Tunisie où toutes les campagnes précédentes s’étaient alors déroulées, paraissait insensée et même irréalisable aux esprits les plus pragmatiques. Gsell, lui-même, reconnaissait que cette forteresse (sur les rives de la Moulouya) est "fort éloignée des lieux où les Romains avaient combattu et hiverné jusqu’alors" [v] . Le second "détail" concernait la description que Salluste faisait de Cirta. Au cours du siège de cette ville tenue par Adherbal, Jugurtha "entoure ses murailles d’un fossé et d’une palissade... , il s’efforce de gagner les défenseurs (en étalant à leurs yeux, ostentare) par la corruption ou par la terreur".
Qui connaît Constantine et ses formidables canyons serait étonné de telles manœuvres ! Gsell lui-même en est conscient : "il (Salluste) ne connaissait pas Cirta (Constantine), ...il n’aurait certainement pas écrit que Jugurtha, assiégeant la ville, l’entoura d’un fossé et d’un retranchement" [vi] . Qu’à cela ne tienne, Salluste s’est trompé ! Cette hypothèse deviendra cependant thèse pour d’éminentes autorités dont Jérôme Carcopino [vii] et Albertini [viii] pour ne citer qu’eux. Cette version, traditionnellement admise, est toujours enseignée dans les universités.
Un archéologue contestataire.
Remettre en question l’identification Muluccha - Moulouya, soutenue par des voix si autorisées relevait de la témérité. C’est pourtant ce qu’un jeune archéologue, André Berthier, osa faire. Il était conservateur des archives de l’Est algérien, directeur de la circonscription archéologique et directeur du Musée de Constantine où il restera en poste de 1932 à 1973. Son œuvre archéologique est importante. On lui doit notamment l’exhumation de 1941 à 1973 de la cité de Tiddis, dont la publication de son dernier ouvrage : Tiddis, cité antique de Numidie [ix] en 2000 par l’Institut de France, est venue couronner sa longue carrière de chercheur.
Table de Jugurtha
Celle-ci aurait pu être tranquille, si ce n’est un jour, une rencontre singulière qui bouleversera sa vie. Il me fit part au cours de nos premiers entretiens de cette promenade avec cet ami près des mines du Kouif, rencontre qu’il a rapporté dans l’introduction de son livre "La Numidie. Rome et le Maghreb" [x] . Alors qu’ils découvraient devant eux, émergeant par delà les bois et les collines proches, une montagne tabulaire immense se détachant à l’horizon, son ami Alexis Truillot lui fit une confidence :
Voilà, me dit mon ami, la Kalaat-Sename appelée aussi "Table de Jugurtha". C’est la forteresse si minutieusement décrite par Salluste, dont Marius n’aurait pu s’emparer si un soldat ligure n’avait découvert dans le rocher une large fissure où l’on pût faire grimper un détachement d’élite". C’était, ajoute-t-il, son premier contact avec une donnée historique véritable sur le terrain. Il venait en fait de découvrir pour la première fois cette Kalaat, cette montagne sacrée qui fera partie de sa trilogie : la Kalaat, Tiddis, et le mont Réa à la Chaux des Crotenay qui marqueront toute sa carrière d’archéologue.
Cela se passait près de la frontière algéro-tunisienne quelques temps avant l’entrée en guerre de la France et sa mobilisation. Il advint quelques mois plus tard, après son débarquement à Ajaccio, qu’il trouva un Salluste dans une librairie de la ville. A sa lecture, les remarques de son ami Truillot lui revinrent en mémoire et il fut convaincu de la justesse de ses propos. C’est ainsi qu’il publia en 1949 avec deux confrères un petit opuscule : le Bellum Jugurthinum de Salluste et le problème de Cirta [xi] .
Une thèse non-conformiste. A partir de réflexions de bon sens étayées sur la géographie du pays, André Berthier proposait que la Muluccha de Salluste soit plus vraisemblablement l’oued Mellégue, cet affluent majeur de la Medjerda dans l’Est algérien et que la forteresse connue par les prouesses du Ligure ne se trouve pas autre part que sur cette "Table de Jugurtha". La frontière entre les royaumes de Numidie et de Maurétanie était purement déplacée de plus de mille kilomètres vers l’est et la capitale de Jugurtha transférée de Constantine en Algérie, au Kef en Tunisie. La proposition, il faut en convenir, était contraire à la thèse défendue par les autorités de l’Institut.
Commençait alors ce qui deviendra "le cas Berthier". Pensez donc ! Un administrateur de province mettant en cause la thèse de l’Institut de France. La proposition ne peut être pas sérieuse. Elle n’est pas "politiquement correcte". La France n’a-t-elle pas repris, dans son extrême sagesse, l’œuvre civilisatrice de la grande Rome ! Consciemment ou non, la façon d’écrire l’histoire n’est jamais neutre. On fit donc comprendre à André Berthier l’incongruité de son hypothèse, et comme André Wartelle le dit dans la préface à la Numidie. Rome et le Maghreb : "Quand, en 1949, il publia son étude intitulée Le Bellum Jugurthinum de Salluste et le problème de Cirta, à peine le monde savant daigna-t-il y prêter attention. On le cita parfois, mais plutôt par condescendance, pour ne rien oublier : on ne le lut point ; on ne prit pas en compte ses arguments ; on négligea sa démonstration, pourtant marquée au coin brûlant du plus pur bon sens" [xii] . Bref, on dressa un voile invisible autour de sa thèse ; ses amis de la première heure prirent sous la pression quelques distances avec lui. L’histoire n’est pas un long fleuve tranquille, surtout lorsqu’on innove, qu’il y a des conflits de personnes qui redoublent les conflits intellectuels.
Un encouragement discret.
André Berthier était d’une étonnante indépendance d’esprit et de caractère. C’était sans compter sur sa pugnacité et sur sa conviction profonde en ses idées. Il avait reçu un soutien discret de Jérôme Carcopino pour qui il entretenait une réelle admiration, quoi qu’il ait professé une thèse contraire.
André Berthier resta fort discret sur cet appui qu’il me confia quelques temps avant sa disparition et que je me devais de conserver de son vivant. Ceci se passait en 1950 au Prieuré de la Ferté sur Aube dans la propriété de Jérôme Carcopino [xiii] au cours d’un de leurs entretiens.
"Je ne vous donne pas mon adhésion, mais je vous donne mieux que cela, car je suis hésitant. C’est une victoire pour vous. Ne tenez plus aucun compte des lettres que je vous ai écrites auparavant. Cela ferait une belle thèse."
"Pourquoi hésitation", me dit-il Il avait rencontré Bernard Simiaux de la Revue "Homme et Monde", lequel venait de lire l’article de René Louis sur Cirta Regia, et il poursuivit :
"Vous en faites de belles, - dit-il à son ami. Savez-vous que, si Berthier a raison, tout ce qu’on a écrit sur l’Afrique du Nord serait faux".
André Berthier poursuivit donc ses travaux, étayant son argument sur les textes historiques anciens, les épigraphies négligées, la géographie du pays, prenant en compte les avis de ces officiers qui savaient ce qu’était une armée en campagne dans un pays en somme jamais soumis. Il eût surtout le temps de bien connaître cette terre d’Afrique, ses peuples et leurs traditions qu’il comprenait et qu’il aima profondément. Il dira [xiv] plus tard son mûrissement continu, ce lent travail d’approfondissement de la connaissance du pays, et sa surprise de constater combien cette Numidie est si différente de celle décrite et comprise par ses contemporains. Il avait noté le fossé psychologique, politique et institutionnel qui se creusait entre les deux rives de la Méditerranée, et ce décalage entre l’Algérie et la Métropole s’était insidieusement étendu dans le domaine de la recherche intellectuelle et scientifique, avec des conceptions schématiques et parfois dogmatiques sur les réalités algériennes. Ses recherches sur le terrain l’avaient conduit à vivre en un extraordinaire tête-à-tête avec l’histoire romaine de l’Afrique du Nord.
Vers une autre question épineuse : Alésia.
Mais déjà le contexte politique avait changé. L’Algérie était rentrée dans la tourmente. Même si les fouilles sur Tiddis se poursuivaient tant bien que mal, il n’était plus question de parcourir le pays sur les traces de Jugurtha. Aussi André Berthier s’était-il lancé dans une entreprise encore plus périlleuse.
"Il m’a paru qu’il était avant tout nécessaire de négliger, dans un premier temps, les travaux des historiens contemporains et de se reporter aux seules sources. Ces sources devaient être étudiées dans la pureté de leur témoignage. Les opérations guerrières devaient faire l’objet d’une constante confrontation avec le terrain. D’où ma première démarche ; relire les textes en ayant constamment sous les yeux les cartes d’état-major" [xv] . Or, la publication en 1958 par Jérôme Carcopino [xvi] d’un ouvrage sur la question d’Alésia, ouvrage semble-t-il rédigé à la hâte, le déçut fortement. Il replongea dans les Commentaires de César, puis à partir de sa méthode du "portrait-robot" et sur la base des cartes d’état-major, il tenta de retrouver un site qui répondait aux multiples problèmes du siège d’Alésia. Au bout de nombreux essais de comparaisons, un site lui sembla enfin correspondre à ce qu’il cherchait : il ne se trouvait ni dans la Côte d’Or ni dans le Doubs, mais dans le département du Jura, à Chaux-les-Crotenay.
C’est ainsi qu’il commença ses premières reconnaissances sur le terrain lors de ses congés en Métropole. Il obtint une autorisation pour des premiers sondages, sondages qui se montrèrent encourageants mais pas entièrement concluants. C’était méconnaître le milieu archéologique. Commença alors une querelle d’experts qui tourna rapidement à la polémique lorsque le journal "Le Monde" publia en 1967 un article : Contre les thèses généralement admises, un archéologue français situe Alésia au sud de Champagnole". Cette mise en doute d’un site officiel en Métropole à Alise-Sainte Reine par un Berthier qui avait déjà fait des siennes avec Cirta en Algérie, n’était pas du goût de tout le monde. La question d’Alésia était bien plus grave que le problème de Cirta dans la lointaine et indépendante Algérie. Elle touchait trop d’intérêts particuliers. D’où la nécessité d’établir une barrière de silence autour de lui, faute de pouvoir lui dresser un procès inquisiteur.
Une œuvre oubliée.
C’est ainsi qu’il publia dans un tel contexte en 1981, "La Numidie. Rome et le Maghreb", la thèse que lui avait suggérée Jérôme Carcopino. Elle sera encore négligée. Pourtant Ronald Syme [xvii] avait précisé dans son Salluste "qu’il y a des chances que, dans un cas sur trois, le Muluccha de Salluste ne soit pas la Moulouya située si loin à l’Ouest". On continuait cependant de professer dans l’Encyclopédie Berbère [xviii] que Constantine était la Cirta de Salluste. La méthode employée est des plus étonnante. Une longue bibliographie [xix] à Cirta-Constantine cite Berthier neuf fois - on ne pouvait faire moins pour un archéologue qui avait fait des découvertes dans sa ville -, mais aucune référence à sa thèse sur Cirta. André Wartelle disait qu’on le citait pour ne rien oublier, mais qu’on ne le lisait point ; mieux ici, on escamotait purement et simplement sa thèse contradictoire.
C’est que le monde des Africanistes avait changé dans un contexte politique modifié. Les états du Maghreb avaient acquis leur indépendance et les recherches archéologiques n’étaient plus ce qu’elles étaient. Elles passaient nécessairement par une coopération. Opération lourde à mettre en œuvre qui découragera bon nombre de jeunes chercheurs. Les spécialistes ayant vécu dans ces pays se faisaient de plus en plus rares. Il était loin ce temps où l’on commandait aux officiers topographes de prospecter le terrain, d’effectuer des recherches pour son propre compte. Insensiblement la source des nouveautés se tarissait. On passait dans nos institutions de ces multiples découvertes à des chantiers rares et ciblés. Faute de matière archéologique, on travaillait sur les écrits des prédécesseurs dont on a vite fait le tour. La valeur d’une publication se mesurait à l’aune de la longueur de sa bibliographie et non plus sur la découverte inédite.
Dans le contexte d’une indépendance récente, certains sujets sensibles comme la Berbérité étaient écartés. La vision historique portée sur l’Afrique romaine par les anciens colonisateurs provoque parfois des réactions contre les schémas simplificateurs des bienfaits de la civilisation romaine ou contre l’héritage des frontières coloniales. Cette vision reste encore un élément non négligeable de l’actuelle géopolitique du Maghreb. La saga de Jugurtha, petit-fils de Massinissa, ce rebelle face à l’invasion romaine ne continue-t-il pas de passionner certains Berbères à la recherche de leur propre identité ? La thèse de Berthier est trop dérangeante. Pensez donc ! enlever le mythe de Jugurtha aux Kabyles, transférer sa capitale d’Algérie en Tunisie. La vérité historique importe peu dans ce cas, il faut que le peuple ait des bases glorieuses pour raccrocher son histoire.
Jérôme Carcopino ne disait-il pas la même chose pour le mythe de Vercingétorix :
"Il est difficile d’apporter la preuve mathématique (comme celle de 2 et 2 font 4, disait-il au Général Henry- Martin) de la solution Alise-Alésia. Mais si les spécialistes peuvent encore en discuter, il faut pour la masse du public une solution précise, au moins provisoire" [xx] .
Nous ne nous prononcerons pas sur la question de savoir si la solution d’Alésia est restée provisoire ou non, mais l’édition de son ouvrage "Alésia" chez Picard devint impossible ...et entraîna le silence prudent des Africanistes sur ses travaux en Numidie.
La légende de Jugurtha.
Paradoxalement, c’est à partir d’une légende, la tradition orale restant vive chez les Berbères du Haut-Mellégue, que l’affaire de la Numidie fut relancée. Natif des mines d’Ouenza près de la frontière algéro-tunisienne, j’y ai passé toute mon enfance. J’avais appris auprès des autochtones l’histoire d’un roi berbère, une de ces légendes merveilleuses que les anciens transmettent de génération en génération. Ce roi, "Yougurtha" disait-on, avait caché ses trésors sur la grande " mésa " voisine, une montagne tabulaire tranchant sur le reste de la plaine qu’on apercevait du côté tunisien et que les "Roumis" (Romains) avaient assiégée. L’occasion me fut donnée un jour d’une excursion sur cette "Table de Jugurtha". On n’accédait sur la table que par un sentier étroit taillé dans le rocher, tout le reste était à pic et inaccessible. A mi-hauteur, une forte tour fermée par une lourde porte bloquait ce seul accès. Au débouché du sentier, un champ de ruines et de blocs écroulés occupait la première partie de ce vaste plateau. Seule émergeait de ces tristes ruines la koubba blanche d’un petit marabout. Le point de vue depuis cet observatoire élevé et étendu était remarquable. On apercevait dans un tour d’horizon de nombreux pics isolés, ces "jebels" caractéristiques qui hérissent les vastes terres du Haut-Tell. On distinguait en particulier près du pic d’Ouenza, le mince filet de l’oued Mellègue, cet oued dans lequel on allait parfois se baigner. Au pied de la Table se trouvait le village minier de Kalaat Senam, tandis que plus loin, vers le nord, se distinguait la blanche ville du Kef juchée sur sa colline.
Ce vaste plateau était inhabité, seuls quelques ânes et chevaux broutaient une herbe rare. Il régnait en ces lieux désertiques et silencieux une atmosphère étrange, mystique, indéfinissable qui m’a profondément marqué.
De longues années plus tard, alors que je relisais dans une bibliothèque de Toulouse la "Guerre de Jugurtha", je fus surpris de la concomitance entre le texte de Salluste et ces souvenirs d’adolescence. Je pensais que l’histoire des bergers n’était pas si légendaire que cela. Cependant un point m’intriguait, une note de bas de page de l’éditeur signalée que la rivière Muluccha qui, selon Salluste, coulait non loin de la forteresse enlevée par Marius, se situait dans le lointain Maroc et s’appelait Moulouya. Je consultais donc les livres d’histoire pour éclaircir la question. Il n’y avait pas de doute, les historiens avaient placé le castellum de Salluste au Maroc. Cela paraissait bien étonnant, puisque toutes les péripéties de la "Guerre de Jugurtha" se déroulaient en général en terre tunisienne et que Marius revenait d’un raid sur Gafsa, à cent quatre vingt kilomètres au sud de la Table de Jugurtha. Comment diantre, avait-il fait pour traverser toute l’"Algérie en rébellion" pour aller attaquer un fortin si lointain au Maroc ! J’avais vu et appris à quel prix, il avait été difficile pour nos soldats motorisés de traverser la région des Aurès-Nemencha.
Une mission exploratoire vers la Table de Jugurtha.
A la lecture de ces livres d’histoire, je devinais la parfaite méconnaissance de ces professeurs de Paris qui, bien que très érudits, semblaient ignorer profondément les mentalités de ces peuples d’Afrique du Nord. Scientifique de formation, je ne concevais pas que l’hypothèse de la Table de Jugurtha n’ait même pas été évoquée. Chercheur en laboratoire, je ne comprenais pas que des vérifications expérimentales, c’est à dire des recherches archéologiques n’aient pas été entreprises sur ce site. Pourtant Salluste est prolixe en informations et en descriptions géographiques. Il suffisait de reprendre in extenso son texte, rien que le texte et de le confronter au terrain. Une façon d’aboutir et de vérifier les dires de Salluste était de découvrir la fameuse voie du Ligure, puisqu’il y consacre quatre chapitres. Le géographe Monchicourt qui connaissait bien le pays ne parlait-il pas d’une voie d’escalade pour atteindre le sommet du plateau ?
" Partout ailleurs, la Kalâat Senam est à pic sur une hauteur trop considérable pour qu’une escalade soit possible. C’est à peine si une fente béante entre deux des fahouls de l’angle sud-est peut permettre de se faufiler". L’alpinisme faisait partie de mes loisirs : refaire une "première" dans une "voie historique" devenait un challenge.
Une équipe d’amis compétents pour ce genre de mission était ainsi constituée et arrivait un jour à Kalâat Senam. Les lieux n’avaient guère changé et l’exploration systématique commença. Elle dura plus d’une semaine.
Tous les termes descriptifs de Salluste s’appliquaient au site : les silos à grains et les réserves d’eau des Numides, les sources près desquelles stationnaient les troupes romaines, des pièces de monnaie numides et romaines étaient aussi trouvées. Tout correspondait, mais impossible de retrouver le passage du Ligure, bien que de nombreuses voies d’escalade eussent été ouvertes par notre guide de montagne. C’était à désespérer.
Enfin dans les derniers jours, notre guide qui était parti fouiner parmi les fahouls, revint au camp et annonça simplement :
" J’ai trouvé la voie du Ligure. C’est d’une facilité déconcertante".
La voie historique était ainsi refaite dans les mêmes termes que l’exploit du soldat rapporté par Salluste. Il n’y a plus de doute, le castellum de Salluste est bien la Table de Jugurtha et le fleuve Muluccha ne peut pas être autre que le Mellégue (Melek en Berbère).
La voie du Ligure
Où il est plus facile de découvrir la vérité que de la faire savoir !
A notre retour de mission, un rendez-vous était pris avec André Berthier. En effet, au cours de nos préparatifs j’étais tombé par hasard à l’université sur un livre : " La Numidie. Rome et le Maghreb" d’un certain Berthier qui était peu cité par ses confrères. Quelle n’avait pas été ma surprise de constater à sa lecture le parallélisme de notre parcourt dans cette affaire : une histoire qui commence par une légende recueillie aux environs de la Table de Jugurtha, un vécu dans l’Est algérien, une approche identique pour résoudre un problème. Mais André Berthier était un véritable archéologue, un historien qui connaissait son affaire. Nous lui apportions, indépendamment de sa thèse, des résultats qui la confortaient. Cette première rencontre avec André Berthier et de son épouse Suzette fut pour moi des plus enrichissantes. L’homme était dans ce domaine d’une grande érudition et d’une probité absolue. Il m’instruisit sur son propre parcourt et des difficultés qu’il rencontra dans cette affaire de Numidie, ainsi que sur celle d’Alésia. C’est ainsi qu’on tentait de faire connaître ces éléments nouveaux, pensant sans doute naïvement qu’ils intéresseraient les archéologues officiels.
C’était mal connaître le cercle des Africanistes. Les raisons d’un refus de publication portaient toujours sur la forme, jamais sur le fond : on commettait le sacrilège de ne pas citer les dits correcteurs. L’érudition se mesurait à la longueur de la bibliographie et non pas aux résultats expérimentaux. Mais surtout dans ces comités de lecture, on était juge et partie à la fois. Ceux qui s’étaient opposés à Berthier dans l’affaire d’Alésia ne pouvaient pas décemment soutenir un de ses disciples. Certains parmi ceux compétents en la matière en étaient restés à la grande Numidie. Les nouvelles preuves apportées rendaient caduques leurs écrits. Or, dans un conflit scientifique majeur, s’il apparaît finalement que l’un des protagonistes a tort, il est scientifiquement fini ou presque. D’où, la méthode bien connue et éprouvée d’occulter délibérément les nouveautés.
Un fossé existe dans nos universités entre la méthodologie appliquée dans les sciences exactes et expérimentales et l’approche utilisée par les humanistes. Schématiquement, d’un côté une équipe pluridisciplinaire qui travaille dans un laboratoire, de l’autre des individualités qui étudient le plus souvent dans une bibliothèque. Il est, de plus, étonnant de constater combien notre recherche est cloisonnée, que ce soit entre les disciplines ou dans un même domaine entre les spécialités. La géographie historique de l’Afrique du Nord, par exemple, semble avoir échappé aux géographes et dans une grande mesure à cette époque aux historiens non français. On ne peut que le regretter. La vision de Mommsen [xxi] n’est pas celle de Gsell [xxii] , comme la thèse de Barthel [xxiii] est en opposition avec celle de Toutain [xxiv] sur la grande centuriation tunisienne, autre sujet que nous traitons par ailleurs.
L’assentiment, en privé, de Jérôme Carcopino aux idées d’André Berthier fut tardif. En tout cas, trente ans plus tard, on continue de professer dans nos institutions l’absurdité d’une Numidie monolithique et démesurée, s’étendant depuis les Syrtes jusqu’à la Moulouïa marocaine. Notre recherche et notre enseignement universitaire à ce propos souffriraient-ils d’un strabisme cruel ? La réponse me fut donnée lors d’une conférence sur nos découvertes sur la Table de Jugurtha par un professeur d’université :
"Vous avez raison sur la Numidie" me dit-il, et d’enchaîner..."Mais je ne puis vous aider".
Cette confidence comprenait deux vérités : la première encourageante que la thèse d’André Berthier est incontestable, la seconde plus subtile qu’on ne s’attaque pas à un dogme. Je compris alors les lourds et permanents silences qui pesaient sur sa théorie et les oppositions sournoises qui entouraient nos travaux. La géographie historique n’est pas une science, elle serait pour certains une religion. La malédiction dont parle l’abbé Wartelle dans sa préface se serait-elle abattue sur cette discipline ? Il n’y a pourtant pas de déshonneur à rectifier une doctrine, si c’est pour faire avancer la science.
Un exemple à suivre.
Mais oublions ces critiques, laissons de côté ces querelles, pour nous attacher à suivre ces précieux auxiliaires de l’archéologie. Ils sont restés discrets : leur nom apparaît peu dans les ouvrages érudits ; ils sont allés sur tous les terrains dans des conditions parfois difficiles, surtout si on loge sous la tente ; ils connaissent le pays et beaucoup sa langue, ce qui est indispensable pour comprendre son histoire ; ils ont lu leurs classiques : ils avaient fait leurs humanités ; mais surtout ils avaient un bagage scientifique indiscutable : c’était des officiers-géographes, des géodésiens et des topographes de premier plan.
Ces officiers du Service Géographique des Armées avaient été réquisitionnés, dirons-nous aujourd’hui, par le Comité des Travaux Historiques et Scientifiques pour une mission précise : dresser en sus de leurs travaux de cartographie, un inventaire aussi précis que possible des richesses archéologiques de cette Afrique du Nord. Quel contraste ! Après les imprécisions, voici venus les opérations mathématiques, les levers rigoureux. Après les phrases sans campagnes archéologiques, les explorations sans phrases, et l’époque héroïque des découvertes historiques.
Le résultat final est connu, ce sont ces cartes d’état-major de Tunisie et d’Algérie. Ce sont ces cartes au 1/50.000e et au 1/100.000e sur lesquelles sont notées avec précision toutes les ruines anciennes dignes de ce nom. Ce sont ces rapports manuscrits, couverts de croquis à la plume et d’épigraphie, envoyés régulièrement aux autorités archéologiques. Ils alimenteront anonymement le Corpus, cette œuvre gigantesque et remarquable de Mommsen ou encore de Cagnat. De ces archives, de ses vestiges pourrait-on dire, une copie envoyée au Dépôt de la Guerre est retombée à l’Institut Géographique de France, son digne successeur. Soulevons le couvercle du carton où reposent depuis près d’un siècle les écrits de ces officiers-géographes, vous y trouverez la véritable "guerre de Jugurtha". Vous retrouverez la réponse à l’énigme du castellum de Jugurtha dans le rapport du capitaine de Vauvineux. Vous identifierez les éléments topographiques rapportés si précisément par Salluste sur les minutes du capitaine Désiré. Vous reconnaîtrez dans le répertoire de ces topographes, les bornes gromatiques des centurions-triangulateurs qui établissaient leur propre carte d’état-major. Ces officiers n’en sont-ils pas les dignes successeurs ! Mais le capitaine de Vauvineux a été négligé : son rapport inédit vient juste d’être publié [xxv] , le Capitaine Désiré oublié : ses travaux sur la Table viennent juste d’être cité [xxvi] , pillé le Capitaine Donau avant d’être finalement reconnu [xxvii] .
Où tout ne serait qu’affaire d’anachronisme !
Pourtant de Vauvineux rapporte la tradition orale concernant la Table de Jugurtha. Il décrit en termes identiques à ceux de Salluste cette "montagne rocheuse d’une hauteur immense, assez étendue pour porter un fortin". Le castellum de Salluste était déjà identifié en 1896 et le fleuve frontière Muluccha- Melleg connu des anciens. Et de là, placer Cirta au Kef il n’y avait qu’un pas à faire, puisque Constantine se situait bien au-delà de la frontière numide. Mais le ver était déjà dans le fruit.
En effet, par instructions spéciales, on demandait à ces officiers de reconnaître les cités et les voies romaines à partir de deux documents anciens : la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin. Ces documents géographiques, outre qu’ils comportaient de graves erreurs, étaient surtout tardifs (IIIe et IVe siècle pour la Table, IIIe siècle pour l’Itinéraire). Il ne viendrait à l’esprit de personne, en matière de géographie politique, de confondre aujourd’hui les frontières de ces pays, issues de la colonisation, avec celles existantes quatre siècles avant l’arrivée des Français. A fortiori s’appuyer sur des documents si tardifs pour retrouver les frontières d’une confédération de tribus, mouvantes par excellence, quatre siècles plutôt, serait d’un anachronisme évident. Pourtant, c’est ce qui fut fait.
Pour ses recherches archéologiques, le Comité s’appuyait à cette époque, dans un soucis de simplification, sur une Afrique totalement romanisée et tardive. La carte de l’Afrique romaine annexée aux instructions, la Table de Peutinger et l’Itinéraire d’Antonin servant de référence souffraient déjà de cette simplification abusive et de ce métachronisme. "Cet anachronisme est la rançon de la cartographie historique dés que celle-ci se réfère à une période de trop longue durée" fait remarquer Salama. Que penser alors d’une période débordant de la conquête romaine ? On peut se demander, comme le souligne Berthier, si la confusion dans la dénomination de Sicca et Cirta Regia ne procèderait pas d’un tel anachronisme ?
Qu’au IIIe siècle Cirta soit à Constantine, personne n’en disconviendra. Mais de là à placer Cirta à Constantine et appeler Muthul l’oued Mellègue dans sa "carte pour servir à l’étude de la guerre de Jugurtha" comme le fit Stéphane Gsell [xxviii] , il y a, dirons-nous, déjà de la conclusion dans la démonstration. Par contre, Salluste est contemporain de ces événements, il connaissait le pays. Les faits rapportés et les descriptions des lieux évoqués le prouvent suffisamment. On ne peut pas toujours le soupçonner d’erreurs ou de confusions.
Il suffit simplement de monter aujourd’hui sur les remparts de la citadelle (byzantine) du Kef pour observer au loin" tranchant sur le reste de la plaine, cette montagne rocheuse d’une hauteur immense, assez étendue pour porter un fortin". Cette Table de Jugurtha, reconnue par les officiers-géographes et identifiée par notre équipe, détermine le fleuve frontière Melleg-Muluccha, confirmant ainsi la thèse d’André Berthier.
Vers une reconnaissance posthume
Une reconnaissance évidente a été exprimée par l’Institut pour les travaux d’André Berthier à Tiddis, mais bien tardive : son ouvrage a été publié quelques mois avant sa disparition. Reste que l’hypothèse provisoire de Stéphane Gsell sur une Numidie démesurée, étendue depuis les Syrtes jusqu’à la Moulouya marocaine, est la seule enseignée dans nos universités et continue d’abuser nos chercheurs. Le salut viendra, puisque justice il faudra, par une reconnaissance de sa thèse. Cette reconnaissance formelle viendra probablement un jour de Tunisie. Déjà une analyse remarquable du problème de la Muluccha et des travaux d’André Berthier vient d’être présentée dans une revue [xxix] francophone et arabophone de Tunis. Les recherches archéologiques timidement démarrées sur et autour de la Table de Jugurtha commencent à porter leurs fruits [xxx] . On évoque maintenant Salluste et la prise de la forteresse à propos de cette Table [xxxi] . Les officiers topographes ont montré la voie à suivre. Il faut prospecter pour apporter des nouveautés. La découverte récente dans la région de Thala d’une borne des Musulames [xxxii] apporte ainsi un éclairage nouveau sur les frontières de ces tribus numides liées à Jugurtha. La porte de leur propre histoire s’entrouvrirait-elle enfin devant ces chercheurs tunisiens ?
Mais quelle plus belle reconnaissance pour André Berthier que cette journée du 2 juin 2001 sur la Table de Jugurtha ! Une première reconstitution historique, devant les autorités et le corps diplomatique de ces événements mémorables, faite par la population locale dans les pures traditions du pays. Ce n’était pas du folklore.
C’était la représentation d’une tragédie antique qui se renouvelait pour la première fois sur le site même du drame. Les indigènes se réappropriaient enfin leur propre histoire.
publié par Salluste & André Berthier dans: Histoire