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Mercredi 19 Septembre 2007
Massinissa
 
Portrait du roi Massinissa. Son nom berbère est écrit dessous en tifinagh et en latin. (MASNSEN)

Massinissa roi de Cirta actuellement Constantine en Algérie (MSNSN-Massinissan, sur les inscriptions bilingues de Cirta, appelé par les auteurs latins Massinissa), est le premier roi de la Numidie unifiée.

Fils du roi (agellid en berbère) Gaïa (G.Y.Y, inscription punique), fils du Suffète Zelalsan, fils d'Ilès.Il naquit vers 238 av. JC. dans la tribu des Massyles (Mis Ilès). Il mourut début janvier 148 av.JC.

Massinissa, sans l'aide romaine, oeuvra durant toute son existence à la récupération des territoires annexés par Carthage depuis son établissement en Afrique.Sommaire [masquer]
1 Jeunesse dans la Deuxième Guerre punique
2 Accession au trône
2.1 Usurpation
2.2 Luttes
2.3 Récupération
3 Intervention romaine en Afrique
4 Guerre contre Hannibal
5 Le personnage et l'œuvre
6 Postérité
7 Source
8 Voir aussi


Jeunesse dans la Deuxième Guerre punique

Rome et Carthage s'affrontaient en Espagne durant la Deuxième Guerre punique.

Rome cherchait à se faire des alliés en Afrique du Nord. Syphax, roi des Massaessyles en Numidie occidentale dont la capitale est Siga actuellement Ain Temouchent en Algérie , cherchait à annexer les territoires de la Numidie orientale, dirigée par Gaïa, roi des Massyles.

C'est ainsi que Syphax accepta trois centuries romaines et se tourna contre Carthage. Carthage vint en aide à Gaïa, en échange de cinq mille cavaliers numides sous le commandement du jeune Massinissa, âgé de vingt-cinq ans, à partir de 212 ou 211 avant J.C. Massinissa rejoignit les troupes carthaginoises en Espagne jusqu'à l'automne 206 av. J.-C. Il remporta une victoire décisive contre Syphax, et mena avec succès une campagne guérilla contre les Romains en Ibérie.

Les Carthaginois, battus à Ilipa, finirent par perdre leurs possessions en Méditerranée. Le général romain Scipion, qui commandait l'armée en Espagne, songeait à porter la guerre en Afrique et s'assurer le soutien des royaumes numides. Il gagna l'amitié de Massinissa à partir de 206 av. J.-C., avec lequel il avait passé un accord en secret, puis il se rendit en Afrique pour tenter de convaincre Syphax de rester dans l'alliance. Mais le roi massaessyle, ayant eu vent de l'accord avec Massinissa, s'était déjà rapproché de Carthage.

Accession au trône
 
Massinissa.

A la mort de Gaïa (206 av. J.C. ), son frère Oezalces (Oulzacen) lui succède. Marié à une carthaginoise nièce d'Hannibal, il bénéficie de l'appui des carthaginois contre ses voisins et ses vassaux turbulents. Mais Oezalces meurt et Capussa monte sur le trône.

Capussa est immédiatement contesté par Meztul son cousin, issu de la fraction rivale à la branche régnante. Meztul obtient des armes et des renforts de Syphax, s'attaque aux forces de Capussa. Le combat entre les deux clans donna la victoire à Meztul. Capussa mourut en pleine bataille, et Meztul s'empara du pouvoir pour placer sur le trône Lacumazes, alors que, selon la tradition, le trône revenait à Massinissa.

Carthage approuvant cette usurpation, scella alliance avec Meztul et lui donna pour épouse la veuve de Oezalces.

Luttes

Massinissa apprit ces évènements alors qu'il était en Espagne, il décida de quitter Gadès pour la Maurétanie (-206), et craignant les représailles de Syphax, allié de son cousin, il demanda l'aide de Baga, roi des Maures. Celui-ci lui offrit une escorte de 4.000 hommes qui l'accompagna jusqu'aux limites de ses terres.

Après avoir rassemblé 500 cavaliers parmi les siens et les fidèles partisans de la famille, il s'attaqua à ses adversaires.

Lacumazes, qui s'apprêtait à quitter Thapsus (actuelle Skikda en Algérie, siège de son gouvernement pour se rendre à Cirta (actuelle "Constantine" Algérie) afin de présenter ses hommages à Syphax, fut attaqué par Massinissa dans un défilé non loin de la ville, vaincu dans cette embuscade, Lacumazes parvint néanmoins à prendre la fuite et à rejoindre Cirta.

Cette victoire valut à Massinissa un afflux de partisans qui lui permirent de consolider sa position.

Lacumazes et Maztul rassemblèrent des hommes de leur clan, obtinrent l'aide de Syphax et revinrent à la charge avec 15.000 fantassins et 10.000 cavaliers. Malgré un nombre d'hommes bien moindre, Massinissa est encore victorieux et leur inflige une dure défaite. Battus et abandonnés par les leurs, Lacumazes et Meztul se réfugient à Carthage cette fois, chez leurs beaux-parents.

Alors Massinissa occupa Thapsus, qui devint la capitale des Massyles. Afin de consolider son pouvoir, il mena une lutte efficace contre Carthage et prôna l'union de tous les Numides. A Lacumazes et Meztul il offrit de leur rendre leur bien et la considération due à leur rang s'ils revenaient dans leur patrie. Ceux-ci rassurés quant à la sincérité de leur cousin, quittèrent Carthage et le rejoignirent.

Ce regroupement des forces numides inquiéta les suffètes qui dépêchèrent alors Asdrubal auprès de Syphax et le persuader du danger que représentait désormais un tel voisin. Syphax, prétexta alors une vieille querelle concernant des territoires qu'il avait autrefois disputé à Gaïa pour attaquer Massinissa et le contraindre à épuiser ses faibles moyens. Massinissa accepta le combat, son armée fut mise en déroute et Syphax s'appropria alors partie du royaume Massyles.

Massinissa, réfugié dans les montagnes, avec une poignée de fidèles, connut une vie de proscrit. Il ne continua pas moins à harceler ses ennemis par des raids organisés contre les campagnes carthaginoises et les hommes de Syphax ne réussirent pas à venir à bout de lui.

L'insécurité qu'il fit peser sur les colons et sa popularité grandissante en Numidie inquiétèrent une fois de plus les suffètes carthaginois. Des expéditions contre Massinissa furent envoyées, on le crut mort. Mais une fois ses plaies cicatrisées Massinissa revenait à la charge et marchait une fois de plus contre Syphax.

Peu à peu, ses compatriotes le reconnurent, lui adressèrent leur allégeance et lui offrirent les moyens dont il manquait.

Récupération

Son royaume récupéré, Massinissa s'attaqua alors aux territoires voisins. Les colons carthaginois, pour se défendre se lièrent avec les Massaesyles et rassemblèrent une grande armée contre les Massyles. Syphax était à la tête d'un vaste royaume et sa guerre contre Massinissa ne lui procura que plus de prestige encore. Satisfait de sa victoire qui ne sera guerre éternelle, Syphax accorde en dot au mariage de la belle Sophonisba, les territoires qu'il avait usurpé à Gaïa. Tout cela se déroula moins d'un an après le retour d'ESpagne de Massinissa en 205 av. J.C.

Intervention romaine en Afrique

Scipion, décidé à en finir, avec Carthage, débarqua en Afrique. Le rusé Romain essaya une nouvelle fois, d'attirer Syphax jetant de nouveau l'alliance proposée, il se tourna de nouveau vers Massinissa, Les premiers combats tournèrent en faveur des deux alliés. Ces derniers, encouragés par leurs succès, s'attaquèrent à Uttique, place forte carthaginoise, mais l'intervention de Syphax, les obligea à se retirer. Ils prirent leurs quartiers d'hiver et Scipion, en cachette de Massinissa, entra de nouveau en contact avec Syphax. Faute de le détacher des Carthaginois, il lui demanda de proposer une solution pour mettre fin au conflit entre Rome et Carthage. Syphax proposa que les Carthaginois évacuent l'Italie, où ils sont en campagne, en échange les Romains quitteraient l'Afrique. Si le général Asdrubal, qui commandait les Carthaginois accepta l'offre, Scipion, qui voulait en fait la reddition pure et simple de la Cité punique, la rejeta.

Massinissa et Scipion reprirent leurs attaques, obligeant cette fois-ci les troupes puniques à se replier sur Carthage. Syphax, lui, ne voulant pas perdre plus d'hommes, se retira dans son royaume. Les Carthaginois, comprenant que les Romains ne leur laisseraient pas de répit, décidèrent, après avoir adopté une attitude défensive, de passer à l'offensive. Ils levèrent une forte armée qui, rejointe par Syphax, donna l'assaut. Ce fut la bataille des Grandes Plaines (avril 203 avant J.C)) qui s'acheva par la victoire des forces coalisées de Massinissa et de Scipion. Il y eut un répit au cours duquel chaque camp reconstitua ses troupes, puis la guerre reprit. Un combat s'engagea entre Massinissa et Syphax, et ce dernier, entouré par de nombreux soldats, était sur le point de l'emporter, quand l'armée romaine intervint. Jeté à terre, Syphax fut arrêté. On l'enchaîna et on le conduisit sous les murs de Cirta qui, voyant son roi en piteux état, décida de se rendre. Massinissa, après plusieurs années d'errance, put ainsi reprendre le royaume de ses pères. Carthage, vaincue, fut obligée de signer une paix qui la priva d'une grande partie de ses territoires et de sa flotte. Le retour de Hannibal, qui avait mis fin à la campagne d'Italie, souleva les espoirs de la Cité. Un incident rompit bientôt la paix et la guerre reprit.

Guerre contre Hannibal

Hannibal s'allia à Vermina, le fils et successeur de Syphax et, ensemble, ils envahirent le royaume des Massyles. Massinissa et Scipion les rejoignirent à Zama (l'actuelle Souk-Ahras, en Algérie) et une grande bataille s'engagea (202 avant J.C). Le choc fut rude et il y eut des pertes des deux côtés, puis la bataille tourna à l'avantage de Massinissa et de Scipion. L'historien latin Tite-Live fait un récit très imagé de cette bataille :

« Un combat singulier s'engage entre Massinissa et Hannibal. Hannibal pare un javelot avec son bouclier et abat le cheval de son adversaire. Massinissa se relève et, à pied, s'élance vers Hannibal, à travers une grêle de traits, qu'il reçoit sur son bouclier en peau d'éléphant. Il arrache un des javelots et vise Hannibal qu'il manque encore. Pendant qu'il en arrache un autre, il est blessé au bras et se retire un peu à l'écart... Sa blessure bandée, il revient dans la mêlée, sur un autre cheval. La lutte reprend avec un nouvel acharnement, car les soldats sont excités par la présence de leurs chefs. Hannibal voit ses soldats fléchir peu à peu, certains s'éloignent du champ de bataille pour panser leurs blessures, d'autres se retirent définitivement. Il se porte partout, encourage ses hommes, abat par-ci, par-là ses adversaires, mais ses efforts demeurent vains. Désespéré, il ne pense qu'à sauver les restes de son armée. Il s'élance en avant, entouré de quelques cavaliers, se fraie, chemin et quitte le champ de bataille. Massinissa qui l'aperçoit se lance avec son groupe derrière lui. Il le presse, malgré la douleur que lui cause sa blessure, car il brûle de le ramener prisonnier. Hannibal s'échappe à la faveur de la nuit dont les ténèbres commencent à couvrir la nature. »

Carthage fut de nouveau contrainte à négocier. Mais le précédent traité fut révisé et la cité punique dut restituer à Massinissa tous les territoires qui avaient été arrachés à ses ancêtres. Hannibal se révolta et essaya de s'opposer au traité mais menacé d'être livré aux Romains il s'enfuit en Syrie où il se suicidera en 143 avant J.C.

Le personnage et l'œuvre

Appien dit de lui:

« qu'il était beau dans sa jeunesse et de taille élevée. Il garda jusqu'à l' âge le plus avancé, une étonnante vigueur. Il pouvait rester une journée entière debout ou à cheval; octogénaire, il sautait sur sa monture sans aucune aide et, comme les autres numide, il dédaignait l'usage de la selle. Il bravait tête nue le froid et la pluie. A 88 ans, il commanda son armée dans une grande bataille contre les carthaginois; le lendemain, Scipion Emilien le trouva sur pied devant sa tente, tenant un morceau de galette sec qui constituait tout son repas. »

Massinissa eut plusieurs épouses et un nombre considérable d'enfants dont quarante trois mâles, parmi ses nombreuses filles, plusieurs furent mariées à des nobles carthaginois. La plupart des enfants de Massinissa disparurent avant lui mais il en resta, à sa mort, une dizaine (Mikusan dit Micipsa, Gulusan, Mastanabal, Masucan...). Massinissa adorait les enfants et il garda durant plusieurs années auprès de lui certains de ses petits-enfants. A des marchands grecs, venu acheter des singes en Numidie, pour distraire des riches oisifs, il aurait dit: «Les femmes de votre pays, ne vous donnent-elles donc pas d'enfants?»

Massinissa qui était un rude guerrier, encouragera la littérature et les arts, envoya ses enfants étudier en Grèce et reçut à sa cour de nombreux écrivains et artistes étrangers. Homme courageux et roi généreux (pardon accordé à Lacumazes et Meztul, protection accordée à Sophonisba).

Après la bataille de Zama, Massinissa vécut encore de nombreuses années. Il garda sa vie durant l'amitié de Rome sans jamais être son vassal et, contre ses appétits impérialistes, déclara, dans une formule restée célèbre: "l'Afrique appartient aux Africains". Il récupéra non seulement les territoires que lui accordait le traité passé avec Carthage mais aussi de nombreuses villes régions sous l'autorité des Carthaginois ou de Vermina, le fils de Syphax. De 174 à 172, il occupa soixante dix villes et forts!

Mais Massinissa savait aussi se comporter en souverain raffiné, portant de riches vêtements et une couronne sur la tête, donnant, dans son palais de Cirta, des banquets où les tables étaient chargées de vaisselle d'or et d'argent et où se produisaient les musiciens venus de Grèce.

Massinissa avait combattu les Carthaginois mais il ne dédaigna guère la civilisation carthaginoise, dont il sut tirer avantage. La langue punique fut d'usage courant dans sa capitale où on parlait également, en plus du berbère, les langues grecque et latine.

L'œuvre sociale et politique de Massinissa fut aussi grande que son œuvre militaire. Il sédentarisa les amazighs, les unifia, édifia un État Numide puissant et le dota d'inscriptions, inspirées de celles de Rome et de Carthage. Fit frapper une monnaie nationale et entretint une armée régulière et une flotte qu'il mit parfois au service de ses alliés romains.

Postérité
 
Tombeau de Massinissa à El-Khroub (dit : Soumâa El-Khroub) près de Constantine

Massinissa, fut célèbre dans tous les pays de la Méditerranée et l'île de Delos, en Grèce, on lui éleva trois statues. Vers la fin de sa vie, il voulut s'emparer de Carthage pour en faire sa capitale. Les Romains qui redoutaient qu'il n'acquiert une puissance encore plus grande que celle des Carthaginois et qu'il ne se retourne contre eux, s'opposèrent à ce projet. Caton, attirant l'attention sur le danger que représentait Massinissa, lança sa célèbre formule: «Delenda est Carthago!» («Il faut détruire Carthage!»).

Ce fut de nouveau la guerre en Afrique et, après d'âpres combats, Carthage fut livrée aux flammes, puis au pillage. Les survivants furent réduits en esclavage et la ville fut entièrement rasée (149 avant J.C). Massinissa, mort quelques temps plus tôt, n'avait pas assisté à la chute de la ville convoitée. Ses sujets, qui l'aimaient, lui dressèrent un mausolée, non loin de Cirta, sa capitale, et un temple à Thougga, l'actuelle Dougga, en Tunisie.
publié par hardeur dans: Histoire
Mercredi 19 Septembre 2007
MABROUK BELHOCINE. AVOCAT, MILITANT DU MOUVEMENT NATIONAL Berbériste, progressiste ou visionnaire ? Le plus coupable n’est pas celui qui fait le mal, mais celui qui voit le mal et n’agit pas.Berbériste, pas berbériste ? Ainsi posée, la question lui paraît dérisoire, à la limite superflue, au regard des arrière-pensées qu’elle véhicule depuis plus d’un demi-siècle. Séparatiste ? Sécessionniste ? Régionaliste ? Plus on lui collait des étiquettes, plus on pensait l’enfoncer. Mais de ces attaques, Mabrouk n’en avait cure car, assure-t-il, « rien de tout cela n’est vrai ». Hier comme aujourd’hui, Belhocine assume pleinement son combat pour l’identité culturelle et ce ne sont certainement pas ceux qui s’ingénient à écrire l’histoire avec une gomme qui lui feront barrage. Si Mabrouk répond avec calme à la question : « J’étais nationaliste algérien et non pas berbériste. Enfant de la Soummam, j’ai fait mes études à Sétif et à l’Ecole normale avec des camarades arabophones. Cela dit, je revendique mon identité berbère qui était occultée. Sachez que le problème de la nation algérienne n’a pas été débattu. Il n’y a pas eu de réflexion sur la nation et le nationalisme. On a pris le contre-pied de la doctrine colonialiste. Algérie française - Algérie arabe. Des étiquettes et des slogans, voilà tout », constate-t-il en précisant « qu’on n’a pas dissous notre personnalité, notre identité amazighe. On n’a jamais signé un renoncement, c’est cette position qui dérangeait à l’époque. » Mabrouk est né en 1921 dans le grand douar des Beni Oughlis du côté de Sidi Aïch où il fait ses classes à l’école du Marché. Après son certificat d’études, en 1934, il rejoint le collège de Sétif où il réussit l’examen d’entrée à l’Ecole normale. En 1939, la revue Ifriqya de Sahli Cherif lui fait découvrir et apprécier Massinissa et Jugurtha, qui, à ses yeux, n’avaient pas eu leur place dans l’histoire algérienne. « Les Français ont fait de petits chefs de tribu des monuments et des montagnes, alors qu’un pan entier de notre culture n’avait pas droit de cité. De fait, j’étais animé par le désir de développer cet aspect culturel historique. » JUSTESSE DU COMBAT C’est au lendemain de la Seconde Guerre mondiale qu’il entre en politique, convaincu de la justesse de son combat nationaliste. « En 1946, raconte-t-il, je suis arrivé comme un cheveu sur la soupe. Il y avait le groupe des 5 avec Aït Ahmed, Oussedik, Ould Hamouda, Aït Medri, Laïmèche qui avaient rejoint le maquis en 1945, avec Bennaï Ouali. Au départ, j’étais frustré par le fait que le parti mettait l’accent sur l’Algérie arabe et occultait l’autre dimension culturelle. On n’était pas contre, mais une année après, cela devenait un leitmotiv. Je m’expliquerai cette tendance par le fait que le PPA a récupéré le mot “algérien” alors qu’on était indigènes musulmans non naturalisés. En 1947, le MTLD, parti légal à vocation électorale, avait pour adversaire non pas l’administration coloniale, ennemi numéro un, mais les communistes et l’UDMA qui prônaient la république algérienne dans un cadre fédéraliste. Quant au PPA, il avait inventé cette notion d’Algérie arabe pour accéder à la Ligue des Etats arabes Le mémorandum adressé par le PPA à l’ONU, fin 1948, commençait par ces mots : “La nation algé rienne arabe et musulmane existe depuis le VIIe siècle.” Or, on m’a toujours appris à compter à partir de zéro. Cette overdose de terminologie nous a excédés », se rappelle si Mabrouk. « Fin 1948, Ould Hamouda, membre de l’OS, nous invite à rédiger un mémoire qu’il soumettrait au comité central, Henine, Hadjerès, Ali Yahia, Oubouzar et moi nous sommes mis à travailler sur un texte algérianiste qui n’avait rien de berbériste. Lorsque ce texte arrive à maturité, la crise du parti éclate en France. Pour nous, il fallait amener le parti à corriger sa doctrine et sa façon de voir la nation algérienne. » Mais la composante humaine de ce groupe issu d’une même région et défendant la même cause devenait suspecte. Pourquoi donc n’a-t-on pas inclu d’autres Algériens issus d’autres régions, ne serait-ce que pour écarter le spectre du séparatisme et de la division ? Si Mabrouk répond : « En réalité nous n’avons pas fermé les portes. Ce sont les “autres” qui n’ont pas voulu s’intégrer à nous. De toutes les manières, on n’a jamais dit Algérie berbère ! Les gens combattaient pour une rectification vers l’algérianité. » Dans les cafés, les événements étaient amplifiés jusqu’à la divagation. Cela a évidemment inquiété le parti qui a organisé un commando pour récupérer le local de la fédération à Paris. « Les putschistes avaient sorti un tract dénonçant les “Berbéristes”. Je vous assure que c’était la première fois que j’entendais ce mot. On est partis voir Messali pour lui dire que le cas était excessif. Il n’y avait qu’à appliquer le règlement intérieur pour ceux qui ont fauté. Messali n’a pas voulu nous entendre et Ould Hamouda arrêté, personne ne pouvait défendre notre cause au comité central. On s’est retrouvé dans une position de refondateurs. On publie notre brochure, on la diffuse, on continue notre combat jusqu’en avril 1950. Avant, avec Oubouzar, nous étions partis voir le Dr Debaghine à Saint -Arnaud (El Eulma) qui nous a dit texto : “Ils (le parti) vous ont jeté une peau de banane et vous avez glissé.” » Une crise latente Au PPA-MTLD, ce n’était pas la vie en rose. Depuis le retour de Messali, c’est la crise latente. Le zaïm propose la création d’un parti légal pour aller aux élections. Cette option avait déplu aux cadres du parti. La fracture est consommée. Le parti a saisi l’occasion pour faire une épuration. Tous les partisans du Dr Debaghine étaient mis hors jeu. De cette période tourmentée qui marque sa jeune carrière politique, Si Mabrouk n’y voit pas que des choses négatives. « Il faut revoir avec un nouvel œil l’action de cette première classe politique. Le meilleur exemple, c’est Ben Badis qui a su distinguer entre la nationalité culturelle et la nationalité juridique. C’est un réel plaisir de voir tant de finesse, tant de pertinence dans la bouche d’un théologien qui est un homme politique d’une grande clairvoyance. D’ ailleurs, c’est sur ce thème que s’est réuni le congrès musulman de 1936 ou, à côté des ulémas, se trouvaient les Abbas, Bendjelloun, les communistes, les instituteurs francs-maçons, dont Tahrat, qui était naturalisé et qui a présidé le congrès ! » Pour l’anecdote, Si Mabrouk rappelle qu’ « il a utilisé la machine à écrire de l’armée, lorsqu’il était sous les drapeaux pour rédiger les statuts d’une association qui devait créer une médersa ». Pour celui qu’on appellera plus tard le « Berbériste », son premier acte concret, ça sera l’ouverture d’une mérdersa ! Au déclenchement de la guerre, Si Mabrouk rentre à Alger fin décembre 1954. Il avait hâte de réintégrer le mouvement national. Il crée une cellule à Bougie en 1955 qui a été démantelée une année après. Il rejoint la Fédération de France, sous l’autorité de Salah Louanchi. Puis ce sera la Tunisie, Le Caire, avant de retourner à Alger en 1962 en qualité de député. « J’étais plutôt observateur, le cœur n’y était pas. Disons que j’étais en réserve de la République. » Cela ne l’empêchera pas de figurer dans la mission de bons offices envoyée en Kabylie pour raisonner Aït Ahmed, qui a déclenché la fameuse crise de 1963. « Cela a été une véritable catastrophe. Aït Ahmed, qui reprochait en 1949 à Ali Yahia d’être impulsif et impatient, aggrave le cas et fait de même, sinon pire, en créant un parti régional qui sème la zizanie. Autant vous dire que face à l’entêtement de l’homme, notre mission a échoué. » Le portrait du président de l’OS est fait sans complaisance. « Je ne le connaissais que de nom. Lorsque j’ai prêté le serment d’avocat en juillet 1949, il a dû apprendre qu’un membre du groupe accédait au métier d’avocat et donc avait accès à la prison de Barberousse où se trouvaient ses camarades. Il m’a envoyé son futur beau-frère Toudert, qui m’a fait rencontrer Aït Ahmed, sur les collines qui surplombent l’église de Notre-Dame d’Afrique. Ses premiers mots : “Ouali a eu tort d’envoyer Rachid à Paris. C’est un jeune impulsif, impétueux et ambitieux.” Au début, j’avais beaucoup de sympathie pour lui. On était sur la même longueur d’onde en ce qui concerne l’algérianité. Puis un beau jour, il me raconte le coup de la poste d’Oran en insistant sur son échec. Sur le moment, j’ai écouté sans a priori, sans préjugés. C’est bien plus tard, que j’ai compris Aït Ahmed, qui me disait avoir pris les choses en main. C’était le culte du moi. Je l’ai revu plus tard une ou deux fois. J’avais connu un grand militant, un grand responsable. A l’indépendance, j’ai retrouvé une photocopie. » changer les choses Quant à sa rencontre avec Abane, elle a eu lieu en juin 1949 au moment où ça chauffait entre la direction du parti et le groupe des protestataires, la plupart intellectuels, mûs par la volonté de changer les choses. « Je ne le connaissais pas. On s’est croisé au square Bresson (Port Saïd). J’étais avec un groupe d’amis communs. Il nous a dit qu’il n’était pas d’accord avec les cadres de la Grande Kabylie, lui le dirigeant de la Petite. Puis, à propos de la question identitaire, soulevée par nous, il a axé son discours sur son caractère prématuré. “Ce n’est pas le moment”, a-t-il dit. » Moins élogieux sont les termes consacrés à Krim. « Un simple chef de secteur qui a saisi l’occasion d’émerger après la disgrâce d’Ould Hamouda. Suite au conflit avec Ali Ferhat, qui a failli passer après l’attentat dont il fut l’objet, nous avons demandé à Messali de muter Krim afin d’éviter toute vengeance. Mais rien n’a été fait. Pis encore, ceux qui avaient déjà élaboré un plan machiavélique d’épuration, ont investi Krim de la responsabilité de la Fédération. Comme ce n’est pas l’ambition qui lui manquait... » sa « meilleure plaidoirie » Après l’indépendance, si Mabrouk se tient à l’écart de la politique, se limitant à son étude d’avocat. Son métier, il l’assume avec tout le sérieux et la droiture qu’on lui connaît. En évoquant cette période, il ne s’empêche pas de citer « sa meilleure plaidoirie » en 50 ans de carrière uniquement en arabe SVP ! C’était lors du procès des étudiants kabyles, ou berbéristes c’est selon, de la Fac centrale qui étaient opposés aux « baâthistes » « Le procureur avait cité un article du Monde qui faisait allusion au berbérisme utilisé par le colonialisme. Mais, me suis-je écrié : “C’est de bonne guerre que le colonialisme utilise tous les moyens pour asseoir sa domination. Mais a-t-il réussi ? S’il l’a fait avec succès au Liban, en Syrie et ailleurs, il a lamentablement échoué chez nous... A mon sens les plus coupables, ce sont les directions dogmatiques fermées qui ne comprennent pas les aspirations démocratiques des masses.” » Me Belhocine a été de nouveau mis sous les projecteurs à l’occasion de la mise sur pied de la commission chargée d’enquêter sur la mort de Boudiaf, dont il a fait partie. « Nous avons identifié l’auteur matériel du crime, mais nous n’avons pas trouvé de commanditaires. On ne va pas en inventer pour faire plaisir à l’opinion publique. » Enfin, un demi-siècle après, quel est le sentiment de l’homme qui a bataillé pour une cause, aujourd’hui reconnue ? « Tamzight reconnue langue nationale, cela doit suffire car la langue officielle est une langue “artificielle” que les gouvernants choisissent pour communiquer administrativement. Aujourd’hui, il ne faudrait pas trouver des prétextes pour empêcher la roue algérienne de tourner. Il faudrait que les cadres et les militants retournent à la sagesse. Car hélas ! on a continué à faire de la surenchère. Plus berbériste que moi tu meurs ! Je reproche aux cadres de la Kabylie, surtout à ceux du MCB, de n’avoir pas renvoyé l’ascenseur au président Zeroual, qui a introduit l’amazighité comme un des volets de la personnalité algérienne au même titre que l’arabité et l’islamité. De même, j’ai constaté avec amertume que les députés FFS et RCD n’avaient pas assisté aux débats qui ont abouti à cette reconnaissance. Il y avait là une occasion unique de faire de cette journée celle de l’Algérie unie, mais hélas ! chaque fois qu’on satisfait une revendication, on en sort une autre... » Berbériste, Me Belhocine ? Manifestement non. Progressiste et visionnaire sûrement. Hamid Tahri
publié par Hamid TAHRI dans: Histoire
Mercredi 19 Septembre 2007
Mouloud Feraoun : La face méconnue de l’écrivain La Dépêche de Kabylie 1 décembre 2005 Les entretiens de Feraoun Mouloud Feraoun a eu beaucoup d’entretiens avec des journalistes ou des écrivains illustres, à l’image d’Albert Camus. Il a même un enregistrement à la télévison (ORTF) datant de la fin des années 1950. Pour un homme de lettres, cela fait partie des activités ordinaires liées au métier tendant à susciter débats et controverses et allant, aussi, dans le sens de la promotion de sa propre production. Pour Mouloud Feraoun, l’entretien journalistique n’obéit par à une simple formation dictée par “le marketing”, pourtant nécessaire, ni à un ludique échange de questions/ réponses. C’est plutôt la continuité, le prolongement de l’homme lucide, humble et humaniste qui s’était investi dans l’écriture, l’éducation des jeunes générations et la promotion des centres sociaux. Quatre jours avant le cessez-le-feu, il paya de sa vie sa générosité et son honnêteté intellectuelle. Mouloud Feraoun a été un témoin privilégié d’un des conflits les plus sanglants du 20e siècle après les deux Guerres mondiales. Témoin ? Pas seulement. Dans la tourmente indescriptible où il n’y a pas que des héros et des traîtres, l’écrivain devient acteur même si, par des efforts surhumains, il essaie de cesser les ressorts de cette dichotomie et de ce manichéisme, réducteurs. Pour cela, il suffit de feuilleter le “Journal” que Feraoun avait tenu entre 1955 et 1962, pour se rendre compte des déchirements et de la lucidité précoce du fils de Tizi Hibel. L’environnement journalistique, à la périphérie de la littérature, qui régnait pendant la fin des années 40 et tout le long des années 50 était caractérisé par le réveil de la conscience européenne faisant suite à la déchéance des valeurs humaines et morales ayant marqué la seconde Guerre mondiale. Les écrits et témoignages relatifs à cette période ont, en quelques sorte, balisé le champ intellectuel de ce que sera l’Europe pendant les décennies suivantes : (Coexistence pacifique, Humanisme, lutte contre le révisionnisme en histoire,…). Les grands auteurs ayant marqué ce bouillonnement médiatico-littéraire étaient, entre autres, Jean Paul Sartre, Albert Camus, André Malraux, Simone de Beauvoir, Raymond Aron, André Gide et François Mauriac (ce dernier était le premier à utiliser, dans le journal “Le Figaro” le terme Holocauste, avec grand H pour désigner le massacre des juifs par les Nazis. En hébreu, c’est la Shoah). Mouloud Feraoun, écrivain “indigène”, instituteur du bled ayant décroché une place au soleil, ne fait pas partie évidement de cette “aréopage” même s’il est pétri des même valeurs humanistes, laïque et républicaine que ces illustres hommes et femmes de lettres. Comme il l’exprime dans ses œuvres et dans ses entretiens, Feraoun traite de l’homme kabyle, de la Kabylie et de la Kabylité en les inscrivant dans la grande épopée de l’humanité avec ses hauts et ses bas, ses joies et ses grisailles, ses imperfections et son élévation. Cette spécificité/universalité n’est pas familière des esprits engoncés dans la vie mondaine et les airs de villégiature. M. Mammeri s’adresse à Feraoun en ces termes : “Mais, vieux frère, tu en a connu d’autres ; tu sais que pour aller à Ighil Nezman, de quelque côté qu’on les prenne, les chemins montent. Et puis après ? Tu sais aussi que les hauteurs se méritent. En haut des collines d’Adrar n’Nnif, on est plus près ciel”. Tahar Djaout dira de lui : “Malgré cette carrière brisée (par la mort), M. Feraoun restera pour les écrivains du Maghreb un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert à la littérature nord-africaine l’aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse. Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d’Algérie, M. Feraoun a porté aux yeux du monde, à l’instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple. Parce que son témoignage a refusé d’être manichéiste, d’aucuns y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C’est, en réalité, un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et d’honnêteté. C’est pourquoi, cette œuvre généreuse et ironique inaugurée par “Le Fils du pauvre” demeurera comme une sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine a arraché peu à peu le droit à la reconnaissance. C’est une œuvre de pionnier qu’on peut désormais relire et questionner”. La vision de Feraoun Nous avons pu retrouver deux entretiens, séparés par 12 années d’intervalle, que Feraoun avait accordés au journal L’Effort algérien du 27 février 1953 et à un numéro des Nouvelles littéraire datant de 1961. Dans Les Nouvelles littéraires, Feraoun répond à la question : “Quel est le problème de notre époque qui vous préoccupe le plus ?” Le plus important, dit-il, paraît être celui de la liberté et de la dignité de l’homme qui suppose, pour être réglé, que soit réglé avant lui et en toute urgence le problème de la faim et de l’ignorance. Mais, singulièrement, la paix du monde est toujours troublée ou dangereusement menacée par ceux-là mêmes qui proclament chaque jour leur désir et leur intention de résoudre cet important problème de la liberté et de la dignité de l’homme”. A la question “La mort vous obsède-t-elle ?”, Feraoun répond avec une déconcertante lucidité: “J’y pense quotidiennement ; elle ne m’obsède pas. L’obssession de la mort a inspiré de belles pages à Pascal sur le “divertissement”, mais un homme raisonnable n’a aucune inquiétude”. “J’ai 48 ans. J’ai vécu 20 ans de paix. Quelle paix ! 1920-1940. Et 28 ans de guerres mondiales, mécaniques, chimiques, raciste, génocides. Non, vraiment, on ne peut pas être optimiste sur l’avenir de l’humanité. On en arrive à penser constamment à la mort, à l’accepter dans sa nécessité objective. Encore une fois, il ne s’agit pas d’obsession. ” Quel est le personnage historique que déteste le plus Feraoun ? Dans sa réponse, il ne désigne personne en particulier, mais il s’en prend à des catégories, à des vocations : “Les prophètes et leur fanatisme, les dictateurs et leur sectarisme, les politiciens et leurs mensonges”. Traduire l’âme kabyle Concernant la littérature proprement dite, Feraoun, donne son avis sur le roman : “Pour moi, le roman est l’instrument le plus complet mis à notre disposition pour communiquer avec le prochain. Son registre est sans limite et permet à l’homme de s’adresser aux autres hommes : de leur dire qu’il leur ressemble, qu’il les comprend et qu’il les aimes. Rien n’est plus grand, plus digne d’envie et d’estime que le romancier qui assume honnêtement, courageusement, douloureusement son rôle et parvient à entretenir entre le public et lui cette large communication que les autres genres littéraires ne peuvent établir (…) le romancier, comme le poète et le peintre est digne d’envie. J’aime conter. J’ai peut-être du talent. Je voudrais bien me croire doué. Je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup de choses à dire et tout le reste de ma vie pour cela. La somme d’efforts que mes ouvrages exigeront de moi sera toujours compensée par la joie que j’éprouverai à les écrire. J’écris donc d’abord pour moi. Mais, mon secret espoir est que cela touchera un jour quelqu’un ou beaucoup d’autres. Dans L’Effort algérien, Feraoun parle de sa première expérience littéraire, de lui-même et de ses moments d’écriture : “J’ai écrit “Le Fils du Pauvre” pendant les années sombres de la guerre, à la lumière d’une lampe à pétrole. J’y ai mis le meilleur de mon être. Je suis très attaché à ce livre. D’abord je ne mangeai pas tous les jours à ma fin, alors qu’il sortait de ma plume, ensuite parce qu’il m’a permis de prendre conscience de mes moyens. Le succès qu’il emporté m’a encouragé à écrire d’autres livres (…) Il faut ajouter ceci : l’idée m’est venue que je pourrai essayer de traduire l’âme kabyle. J’ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l’on sache que les Kaybles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire. Le domaine qui touche l’âme kabyle est très vaste. La difficulté est de l’exprimer le plus fidèlement possible”. Quand et comment Feraoun écrit-il, sachant qu’il est d’abord un fonctionnaire de l’enseignement ? “Je consacre ma journée à ma tâche professionnelle. J’écris mes livres la nuit et les jours de congé. Je noircis presque tous les jours de trois à quatre pages, sauf quand l’inspiration me fuit. Dans ce cas, je n’insiste pas. Je commence par établir une grossière ébauche du livre. Et c’est en écrivant que j’ordonne mon récit. En gros, je sais où je vais. Mais , au fur et à mesure qu’avance le travail, surviennent des scènes et des situations que je n’avais pas prévues”. Feraoun parle des livres qu’il aime lire : “J’ai beaucoup lu, et de tout. Je goûte les livres vraiment humains, ceux où l’écrivain a essayé d’interpréter l’homme dans toute sa plénitude, car, l’homme n’est ni franchement bon, ni franchement mauvais. L’écrivain, voyez-vous, n’a pas le droit de parler des hommes à la légère”. D’une probité exemplaire et d’une honnêteté intellectuelle rarement égalée, Mouloud Feraoun a été l’un des premiers qui ont placé la Kabylie dans l’universalité et qui ont porté un regard humain et lucide sur sa société et les forces prométhéennes qui la travaillent. Enfin, en matière d’esthétique de l’écriture, il aura été une école que beaucoup d’autres écrivains du Maghreb ont essayé de faire leur. Après l’avoir adopté dans toute sa dimension au début de l’Indépendance, l’école algérienne du 3e millénaire a tourné le dos au “Fils du pauvre”, comme elle a tourné le dos aux valeurs humaines, républicaines et modernes, qu’il incarnait. Seuls quelques enseignants, dans leur “solitude pédagogique”, continuent amoureusement à dispenser les belles et bénéfiques pages de Fouroulou. Amar Naït Messaoud La Dépêche de Kabylie 1 décembre 2005 Visite de Wadi Bouzar au village de Feraoun Au milieu des années 1970, Wadi Bouzar, essayiste, docteur d'Etat ès Lettres et Sciences humaines, a procédé à une enquête pour connaître davantage Feraoun, l'homme, le villageois. Quoi de plus instructif et de plus exaltant pour réaliser une telle ambition que de se rendre dans le village de Tizi Hibel qui a vu naître Fouroulou et qui le reçut sous sa digne terre après son assassinat par l'OAS ? Il a consigné les impressions de voyages dans son volumineux ouvrage ''La Mouvance et la pause'' publié à la SNED en 1983. Extraits : "C'est d'abord sa tombe que nous avons trouvée à l'entrée du village. La mort d'un homme nous diminue tous ; plus, celle d'un écrivain (…), plus encore celle d'un chahid, d'un martyr. Maintenant, nous sommes à l'école primaire du village. Il est tôt. Trop tôt. Nous attendons un enseignant. On nous a installé dans une classe. Le père de l'enseignant qui nous a accueilli nous a déjà fait servir un café fumant. Sur le même mur où est fixé le tableau noir, est écrite une phrase du Petit prince. Puis, un article intitulé l'Héritage de Feraoun. Un vieux poêle, comme dans ces écoles d'autrefois, sérieuses et aux maîtres souvent intègres dont l'enseignement véhiculait une idéologie discutable. Quelques papiers. Ce sont les vacances de fin de trimestre. Vieux pupitres noirs burinés comme des visages humains éprouvés par de saines intempéries. Les fameux encriers- en porcelaine ou non- blancs. Les lieux, la permanence des lieux : nous pensons que M. Feraoun est venu ici, y a exercé, peut-être s'est-il même assis là un jour ou l'autre, à ce pupitre de la première rangée, bavardant avec un collègue ou corrigeant un texte d'élève, puis, plus rien, l'homme disparaît. Des pierres, des murs, des meubles, des objets, une tombe subsistent. Et la mémoire et l'intérêt des autres. Rare intérêt, car si désintéressé, de ceux qui font revivre les morts. La mémoire des vivants n'est-elle jamais faite que de celle des morts ? Ou au moins trouve-t-elle là dans es souvenirs, ses motivations les plus profondes, les instances fondamentales autour desquelles peut s'organiser une vie, la vie, et qui font qu'un homme écrit en pensant à ses proches parce qu'il sait qu'ils sont morts ou qu'ils mourront et qu'il mourra. L'écriture, celle du préposé à l'état civil, celle du greffier de tribunal, celle de l'écrivain ou du sociologue…est toujours un défi à la mort, un pari pour, au moins, perpétuer davantage le souvenir des vivants. Elle est résistance à la mort. Elle n'accepte pas la mort. Et qui l'accepte sinon par résignation suprême ou par défi de son défi ? Nous sortons de la classe. La cour est vaste. Décidément, il est bien tôt en ce matin d'avril. Les enfants entourent la voiture. Nous demandons aux enfants : ''Comment s'appelle votre école ?''. ils disent : ''L'école de Tizi Hibel''. Nous reprenons : ''Elle ne s'appelle pas Mouloud Feraoun ?'' Ils disent :''Oui, Mouloud Feraoun''. Le village est plus important pour eux que l'homme. Un jour, l'homme et le village seront davantage associés dans leur esprit. Ils sauront qu'écrire c'est important (…) Comme le montre notre plan et comme, bien avant, le laissaient entendre les descriptions de Feraoun, le village de Tizi Hibel s'étire en longueur. Ou encore, il a la forme d'un navire dont la proue serait constituée par le plateau de l'escargot (Agouni Arous). La vue que l'on a depuis l'entrée, en venant de Tagamount Azouz, rend compte de son étalement et de son étagement. On monte, on descend, on remonte, on se ''stabilise''. La rue du village est aussi la route goudronnée qui le relie à ses ''ailleurs''. Si elle est passage pour les gens et les bêtes, elle l'est également pour les véhicules. Elle reste ''immergée dans la nature'', quoique moins que du temps de Feraoun. Il n'y a pas d'emplacement assez large sur cette route pour qu(à Tizi Hibel un car puisse tourner. On va prendre le car au village voisin de Tagamount Azouz. De là,Il existe deux à cinq départs quotidiens pour le chef-lieu de wilaya, Tizi Ouzou. ''Avant'', Tizi Hibel faisait partie du douar de Beni Mahmoud qui, avec le douar de Beni Aïssi et celui de Beni Douala, constituaient la commune de Beni Douala. En ce temps là, disent les Anciens, on se connaissait de village en village, de douar en douar…''. Maintenant, le village de Tizi Hibel fait partie, ainsi que trente-deux autres villages, de la commune de Beni Douala. Tizi Hibel est formé de trois hameaux : Tizi Hibel au centre, Agouni Arous à l'ouest, et Tagragra, encore appelé le villages des marabouts, plus à l'ouest. Tagragra étant très éloigné et situé à un niveau bien plus bas, c'est Tizi Hibel qui le plus élevé à 741 m d'altitude (…) En face de l'école de Tizi Hibel, mais à une certaine distance, se trouve ''Anar El Djamaâ'' (l'aire de la mosquée). Là, un vieil homme battait son grain et fut enterré. Tout à côté de la tombe, il y a un olivier et un chêne brisés de vieillesse. Ces arbres sont réputés ''intouchables''. Les gens ne brûlent pas ce bois. Mais des femmes passent, embrassent l'olivier avec la main. L'olivier sauvage est vénéré. Il semble qu' ''avant'', quand il y avait une sécheresse, des femmes ''de tout âge'' apportaient et préparaient là des aliments pour solliciter la pluie. Un assez jeune villageois dit, parlant au présent : ''ça réussit à tous les coups. '' Dans le hameau d'Agouni Arous, existe également un micocoulier vénéré. "Mais, bien plus loin d'Agouni Arous et des deux autres hameaux qui composent Tizi Hibel, on rencontre le même fait à l'entrée du village des Beni Yenni ". L'enquête de Wadi Bouzar est étalée sur plus d'une centaine de pages où il a eu l'occasion de s'arrêter sur tous les aspects de la vie sociale, culturelle et cultuelle de Tizi Hibel et des villages environnants au milieu des années 1970. Il y expose le tableau de la vie des habitants au moment de son déplacement sur les lieux et tel qu'il se présentait autrefois en se basant sur les déclarations et témoignages. C'est, en quelque sorte, une plongée dans le bain où Feraoun a été élevé. Le livre de Wadi Bouzar, une précieuse étude sociologique et culturelle préfacée par le sociologue Jean Duvignaud et comportant deux volumes (819 pages), est aussi composé d'autres chapitres relatif à Jean Amrouche, la vie en milieu nomade des hauts plateaux,…etc. Amar Naït Messaoud Mmis n igellil (Le fils du pauvre) (Roman) - Éditions L'Odyssée, Tizi Ouzou, 2006 La Dépêche de Kabylie 6 avril 2006 Il s’appelle Moussa Aït Taleb. Il a eu l’ingénieuse idée de traduire le roman algérien le plus vendu et le plus lu, “Le fils du pauvre” de Mouloud Feraoun. Après une première édition de piètre qualité, par le Haut commissariat à l’amazighité (HCA), le roman vient d’être réédité par les éditions “L’Odyssée” se trouvant à Tizi Ouzou. L’auteur de la traduction doit beaucoup au HCA, c’est grâce à cette institution qu’il est sorti de l’anonymat. Ce qui lui a permis de gagner la confiance de l’éditeur. La couverture du livre en kabyle est magnifiquement conçue et la quatrième couverture, un article de Amar Naït Messaoud dans la Dépêche de Kabylie, présente le livre de Feraoun publié pour la toute première fois à compte d’auteur, avant d’escalader les échelons jusqu’à atteindre le seuil. Naït Messaoud écrit au sujet du Fils du pauvre : “Dans cette entreprise de réhabilitation de la langue berbère en général et du kabyle en particulier, qui, mieux que l’œuvre de Mouloud Feraoun, se prête à l’exercice de traduction ? Certains parlent même de travail de restitution tant le texte de Fouroulou respire pourtant la Kabylie, mais aussi, la langue kabyle. Les lecteurs kabyles du “Fils du pauvre”, en “Des Chemins qui Montent”, se retrouvent aisément non seulement en raison des scènes et tableaux familiers auxquels, ils ont affaire, mais également en raison d’une langue française aux travers de laquelle défile en filigrane la lange kabyle : formules consacrées, locutions idiomatiques tirées du terroir et d’autres repères linguistiques jettent des ponts entre deux cultures, à la manière de l’écrivain - lui-même, situé dans un évident déchirement à la jonction de deux mondes, deux civilisations dont il a voulu être le lien solidaire. A. M. El Watan 20 avril 2006 Mouloud Feraoun - Albert Camus, les mots pour le dire Une amitié franche et sans concession L’amitié entre Mouloud Feraoun et Albert Camus aura duré peu. Si elle n’avait pas débouché sur une rupture brutale et critique au moment où Camus recevait le Nobel de littérature, elle s’était déroulée dans la sérénité. Feraoun, pour sa part, publiait Les chemins qui montent, son troisième roman, où la critique du colonialisme est sans appel. Entamée en 1951 par une timide et contrite lettre, la correspondance entre les deux écrivains - dont on n’aura et à ce jour - que la version unilatérale de Feraoun puisque les lettres de Camus à ce dernier sont restées secrètes - un plaisantin affirme qu’elles auraient été affichées dans des maisons de la culture en Kabylie - (ce qui aurait conféré à cet acte un sens intolérable et inadmissible, car Feraoun est un auteur national et non régional encore moins régionaliste)- la correspondance s’interrompt (!?) pour la seconde fois après la dernière lettre de 1957, c’est-à-dire après les félicitations de Feraoun à Camus et avant la disparition de Camus dans le tragique accident de circulation en janvier 1960 près de Sens. Depuis plus rien, ou du moins, rien ne nous est parvenu à ce jour encore. Dans la toute première lettre de 1951, Feraoun s’adresse à Camus. Mais la déférence n’occulte pas pour autant des vérités crues : « J’ai pensé simplement que, s’il n’y avait pas ce fossé entre nous, vous nous auriez mieux connus, vous vous seriez senti capable de parler de nous avec la même générosité dont bénéficient tous les autres. Je regrette toujours, de tout mon cœur, que vous ne nous connaissiez pas suffisamment et que nous n’ayons personne pour nous comprendre ». (M. Feraoun, Lettre à A. Camus, Taourirt-Moussa, le 27 mai 1951) Etonnante lettre. Feraoun entre en amitié avec Camus sans la moindre complaisance. Mieux encore, cette incompréhension que Feraoun souligne en 1951 et qui plus est s’adresse au célèbre journaliste auteur de l’enquête sur Misère de la Kabylie n’est-elle pas la meilleure preuve de désaveu de cette enquête ou du moins de ses conclusions fort discutables ? Six années plus tard, six années de silence partagé et c’est Feraoun qui brise la camisole que s’était imposée A. Camus en proie à un profond sentiment de stérilité, dont il confie la douleur et la profondeur à son ami René Char. A l’occasion du prix Nobel, Feraoun écrit à Camus sa deuxième lettre que A. Kassoul commente comme suit : « Six ans plus tard, Mouloud Feraoun écrit à Camus le 30 novembre 1957 : ‘’Cher ami, N’attachez aucune importance, aucune signification au silence des écrivains musulmans’’ (Lettre à Camus, 1957, p. 206) Ce jour-là, l’amitié est présente, même si elle reste formelle. Feraoun se soucie de l’état d’esprit de l’exilé parisien. Trois années après le déclenchement de la révolution armée, Camus paraît inquiet du silence des « écrivains musulmans », lui qui avait imposé une inexistence muette aux indigènes musulmans dans l’univers de la création. Ni le reproche ni l’humour ne sont présents à ce nouveau rendez-vous épistolaire. Tout se passe comme si - à la faveur de quel événement précis ? -, Mouloud Feraoun venait en aide à un ami en proie au désarroi. « Lorsque Roblès, notre ami commun, me parle de vous, il me rapporte jusqu’à vos secrètes pensées que vous ne lui celez jamais et j’en suis arrivé à être au courant de vos opinions, de votre angoisse, de votre souffrance. Croyez-vous que vos confrères vous connaissent de la sorte, même s’ils vous comprennent et vous apprécient mieux que je ne puis le faire ? » (Lettre à A. Camus, 1957) Les accents de sincérité ne trompent pas et nous rendent encore aujourd’hui, dans toute leur force, la présence d’un homme rayonnant de chaleur humaine et qui, tel un bon maître, poursuit sa leçon. A un Camus souffrant, il raconte l’histoire vraie d’une fille de « terroriste » sauvée par des soldats et des médecins français, tandis que dans la logique de la guerre le père mourait sous la torture. « Des histoires de ce genre, ou d’un autre genre, il y en a des centaines comme vous savez. Elles ont toutes le même caractère, le même visage : l’image de votre pays. Un matin, j’ai vu sur ce visage crispé se dessiner un imperceptible sourire qui n’était pas de douleur, c’était l’annonce du prix Nobel. Alors je me suis précipité à la poste pour envoyer mon télégramme sans en avoir soufflé mot à personne. Avec l’espoir qu’il vous apportera à son tour, ce sourire imperceptible.» (Lettre à Camus, 1957) M. Lakhdar Maougal El Watan 13 avril 2006 Les chemins qui montent La consécration révélée Après Le fils du pauvre (1950) suivi par La terre et le sang (1954), Mouloud Feraoun publie un troisième roman, Les chemins qui montent (1957) en pleine guerre d’Algérie. Ce roman de la tourmente traduit avec une exemplaire adéquation la constellation chaotique qui secoue l’Algérie, l’éclatement de la famille des Ameur, la guerre anticoloniale, le choc des communautés, le désarroi d’une société bousculée entre l’exigence de modernité (l’ouverture et la tolérance) et le poids ancestral des traditions d’honneur (l’incontournable vendetta) le tout caractérisant l’extraordinaire lucidité du témoin écrivain. Ce roman saisit ouvertement la thématique amoureuse dans l’écriture romanesque à la suite de l’initiative de Mouloud Mammeri (La colline oubliée-1952) et Kateb Yacine (Nedjma-1956). L’inscription de la thématique amoureuse dans une œuvre de terroir sur laquelle plane un implacable ressentiment de vengeance d’honneur qui rappelle les romans de Prosper Mérimée ou mieux encore ceux de Stendhal. Ce roman est avant tout un roman d’amour et de vengeance, mais la romance est troublée par l’irruption de la conflagration et de la guerre. Mouloud Feraoun le souligne sans toutefois s’attarder sur ce fait qui peut-être aura détourné le cours d’un roman en élaboration : « J’ai été pris de vitesse », confiera Feraoun à son éditeur. Le caractère singulier du roman, c’est que l’énigme est dénouée dès l’ouverture. Ce roman s’ouvre sur la mort, mais cette mort est-elle la suite logique d’une querelle de jalousie ou est-elle la conséquence tout autant logique d’une vengeance selon les règles ancestrales de la vendetta ? Ce composé de veines littéraires consacrées renvoyant directement aux sources stendhaliennes voire mériméennes (c’est le côté classique du goût feraounien - classique et non scolaire comme l’auront suggéré les critiques malveillantes ou stériles) va tisser la trame romanesque de ce roman qui est indiscutablement le plus beau et le plus réussi des romans de Feraoun (à mon humble avis). Le roman est inscrit dans sa conception classique comme récit de vie, récit d’aventure amoureuse, avec un dénouement tragique ou dramatique). En ce sens, il serait fastidieux de considérer ce roman, comme ceux qui l’auront précédé, de roman moderne, car il voit le jour au moment même où la notion de modernité romanesque et d’écriture a totalement changé de sens et de portée : Michel Butor pour le roman européen étant passé avant et Kateb Yacine pour le roman francophone aussi. En toile de fond de l’intrigue amoureuse ou celle de la vendetta, le contexte socio-historique de la décolonisation ne manque pas de faire irruption dans le texte romanesque sans pour autant ni le pervertir ni le dénaturer. Les chemins qui montent explicitent plus ouvertement, plus directement et in situ la nature réelle du conflit colonial. Sans doute, Feraoun a-t-il pu lire la revue que son ami Jean Sénac avait coordonnée et dans laquelle Mouloud Mammeri avait fait un bilan du colonialisme sans la moindre concession. Nous trouvons la trace dans le roman de Feraoun : « Les colons occupent les meilleures places, toutes les places et finissent toujours par s’enrichir. . . On finit par les appeler à gérer la chose publique. Et, à partir de ce moment, ils se mettent à parler pour les indigènes, au nom des indigènes, dans notre intérêt bien compris et accessoirement dans le leur. . . Chez nous, il ne reste rien pour nous. Alors, à notre tour, nous allons chez eux. Mais ce n’est ni pour occuper des places ni pour nous enrichir, simplement pour arracher un morceau de pain : le gagner, le mendier ou le voler. . . Notre pays n’est pas plus pauvre qu’un autre, mais à qui est-il notre pays ? Pas à ceux qui crèvent de faim, tout de même. Cette interrogation sur le pays, sur son statut et surtout sur sa nature réelle expose en même temps le statut du colonisé, de son passé comme de son devenir. Cela débouche sur une épaisse revendication vitaliste sans la moindre amphibologie ni ambivalence : le pays comme les hommes sont en situation de déni de reconnaissance. Comment dès lors, l’amour peut-il y trouver son expression quand tout l’environnement lui manifeste hostilité et contrainte. Mais ce qui semble surdéterminer les êtres, les hommes surtout, c’est cette culture ancestrale pesante mais combien réelle et fonctionnelle, qui impose le recours à la loi de la vendetta pour assouvir l’exigence de l’honneur de la vengeance. Le roman ne s’ouvre-t-il pas sur l’assassinat de Amer n’Amer. Cet incipit ne détermine-t-il pas le sens de l’œuvre comme devant souscrire au code traditionnel des usages spécifiques incontournables, ceux-là mêmes qui s’étaient imposé à Prosper Mérimée, le romancier romantique du XIXe siècle ? Mais le roman ne saurait se limiter à cette histoire de vendetta sous peine de paraître un pastiche ou un plagiat du roman régionaliste du XIXe siècle français. Voilà pourquoi le génie de Mouloud Feraoun ajoutera cette note vitaliste singulière qui construit et structure tout le projet feraounien ; le droit à la vie, aussi bien pour le pays que pour les êtres niés dans leur existence et déniés dans leurs droits. « Tu veux vivre ? Voila la vie. Lutte pour ne pas mourir et tes mains seront calleuses. Marche pieds nus et tu fabriqueras une semelle épaisse de ta peau. Entraînes-toi à vaincre la faim et tes traits se tireront, s’aminciront : tu prendras une mine farouche que la faim elle-même contraindra. Travaille pour vivre, uniquement pour vivre. Jusqu’au jour où tu crèveras. De grâce, ce jour, ne l’appelle pas. Qu’il vienne tout seul ! parce qu’enfin, tu vois bien, la vie est belle ! » Incroyable mais vrai, pourtant. Ce roman a aussi été jugé comme roman de l’assimilation (a contrario, in C.A. Anthologie, Bordas, Alger. 1990) et/ou du malaise identitaire (J. Dejeux in Dictionnaire des littératures de langue française, Bordas, 1984, page 800). Ce roman exprimerait selon eux et l’échec et le dépit qui s’ensuivit d’une telle entreprise, l’assimilation (!). M. Lakhdar Maougal El Watan 6 avril 2006 Mouloud Feraoun, la terre et le sang Qui assimile qui ? A la veille de la Guerre de Libération nationale (1954) et au lendemain même de la bien affligeante affaire de La colline oubliée (1953), Mouloud Feraoun publie son deuxième roman, La terre et le sang. Second texte après le récit de la vie dure mais digne au village, ce roman intervient dans l’intervalle qui a vu s’établir (1951), démarrer puis s’étioler(1957) les relations épistolaires entre Mouloud Feraoun et Albert Camus écrivain bien célèbre déjà et à la veille d’une consécration universelle (Prix Nobel, 1957). Afin de bien cerner le projet feraounien, projet indiscutablement patriotique car il chante l’attachement viscéral à la patrie, la terre ancestrale peu nourricière certes mais jamais ingrate, il n’est pas inutile de rappeler l’engagement esthétique de Feraoun. L’acte de naissance de la vocation littéraire de Feraoun, précisera Christiane Achour (Anthologie de la littérature algérienne de langue française, ENAP-Bordas francophone, Paris, 1990, p. 51) se réalise aux vacances de pâques de 1939). Il s’agit sans doute de l’esquisse du Fils du pauvre lequel ne sera achevé et publié que dix ans plus tard et réédité en 1954 aux éditions du Seuil. Ainsi donc, Le fils du pauvre voit le jour presque au moment même de la publication de l’enquête de Camus sur Misère de la Kabylie. Pourquoi Mouloud Feraoun a-t-il focalisé toute son attention sur le terroir, sur la culture régionale, sur la spécificité kabyle ? Régionalisme et/ou ethnicisme comme l’ont souligné ses détracteurs ? A-t-il été sensible aux deux graves crises idéologico-politiques qui avaient secoué la vie politique algérienne à la fin des années 1940 - la crise dite berbériste - et au tout début des années 1950 - l’affaire de La colline oubliée - ? Avec une si appuyée et si volontariste certitude, Christiane Achour écrit en 1990, peu de temps avant de se retirer en France suite aux lamentables déboires dont elle fut surtout la victime à l’université d’Alger et suite aux menaces réelles ou supposées que feront peser les « activistes » intellectuels et journalistes sur les innocents groupes pacifistes victimes de la tragédie nationale (appellation contrôlée et consacrée par la loi) avec entre-temps une première brèche dans le fondement idéologique du pouvoir en place qui intègre la dimension berbère dès 1989 à la citadelle des constantes nationales, jusque-là névrotiquement arabo-musulmanes : « Mouloud Feraoun est un des écrivains algériens les plus connus, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du pays. Son œuvre, écrite en français, dans une perspective essentiellement régionale et peu engagée dans le sens nationaliste, d’un ton fortement influencé par la laïcité IIIe République, maintient sa consécration « nationale » (les guillemets sont de C. A. ) aujourd’hui, dans un nouvel environnement culturel qui tend à se définir prioritairement par son fondement arabo-islamique. » (sic, p. 51) La terre et le sang (1954) vient confirmer et souligner plus le souci que l’intérêt de Mouloud Feraoun pour le terroir comme lieu d’inscription d’une littérature avant tout esthétiquement réaliste, patriotiquement engagée et résolument progressiste. Cela se matérialise et se symbolise justement dans la description quasiment minutieuse du processus d’ouverture du ghetto kabyle à la modernité et à la vie tendue vers le changement et vers la revendication d’émancipation citoyenne. Nous avons vu comment dans Le fils du pauvre, cette ouverture est partie de l’éclatement du cercle concentrique autour de Taâssast (au sens foucaldien du terme - voir M. Foucault : l’histoire de la folie à l’âge classique, 1966) avec Ramdane qui quitte le village et émigre et jusqu’à son fils Fouroulou qui de l’école passe au lycée de Tizi Ouzou en s’éloignant de l’épicentre. Cet arrachement - qu’on peut lire à la manière dont Foucault (encore lui) explique l’arrachement de Don Quichotte à sa terre natale - La Mancha - avec ces mêmes si pathétiques et si sublimes illusions - ce départ forcé de Ramdane, puis cette entrée volontaire et voulue dans la « gueule du loup » de Fouroulou, tournent court chez Mouloud Feraoun. Le réalisme plus puissant balaie les supputations artificielles (sur l’émigration comme sur l’exil) et les superficiels survols. La terre et le sang continue l’implacable logique de révéler et de dénoncer le système colonial discriminatoire : Ameur Ou Kaci, le fils de l’émigré, revient au village après une si longue absence et y ramène de surcroît, en butin de guerre, Marie la Française qui sera assimilée à la vie kabyle, totalement assimilée mais qui ne sera jamais un cheval de Troie. Cette logique de Feraoun ne semble pas avoir convaincu ses lecteurs critiques attitrés qui l’accablent encore d’avoir été en période coloniale l’écrivain ayant initié et développé « une attitude plus contemplative qu’active » (sic, C. A. op. cité. p. 53), attitude présentée encore au début des années 1990 comme un recours à « la description socio-ethnique qui mêle, de façon assez déroutante, l’attachement et le désabusement : l’attachement que l’on porte au village est tempéré par les manques qu’il manifeste. Cette ambivalence fait du style de Feraoun ce style particulier de nostalgie ironique et résignée à la fois, comme si on devait s’excuser de quelque chose ». (C. A. ibid. p. 53) Dans la précédente chronique, un jugement hâtif - pan sur ma gueule - m’avait conduit à dire que l’assimilation de Marie la Française à la société kabyle n’avait pas été vue auparavant. Cela est inexact : l’oubli étant une seconde nature. C. Achour le souligne quant à elle non sans avoir insisté sur La terre et le sang comme « le roman de la terre kabyle que l’émigré retrouve après son exil, mais c’est aussi le roman d’une assimilation ». En effet, elle conclut à une espèce d’intertextualité entre ce roman de Mouloud Feraoun et deux autres romans de Choukri Khodja (Mamoun-1928 et El Euldj captif des barbaresques-1929). Cette bien maladroite conjecture laisse penser que le sort de Marie la Française serait comme celui de Bernard Ledieux, le captif converti des corsaires barbaresques, condamné à revenir à sa chapelle d’origine en abjurant en pleine mosquée (A. C. ibid. p. 31). Choukri Khodja trouvera grâce aux yeux de l’universitaire n’étant pas suspect de berbérisme potentiel car c’est un bon musulman non laïc, interprète judicaire de surcroît, élève de la division supérieure de la grande Médersa - comme le sera Mostefa Lacheraf plus tard. Ses personnages reviennent à la religion de leurs pères et c’est la religion qui constitue pour eux le rempart contre toute assimilation. Heureusement, ou malheureusement, Marie l’épouse de l’émigré Ameur Ou Kaci est laïque comme son auteur. Sacré Mouloud ! M. Lakhdar Maougal El Watan 30 mars 2006 Mouloud Feraoun, les fils de pauvres, « fellagha » (. . . ) Les leçons de la littérature et de l’histoire Dans le chapitre qu’elle a consacré à Albert Camus et Mouloud Feraoun (in The Algerian Destiny of A. Camus Translated by Philip Beitchman, Academica Press, Nevada (USA), chapitre 7, Mythologies et réalités), Aïcha Kassoul revenant sur l’enquête sur la Misère de la Kabylie (A. Camus, 1939, Essais, La pléiade, Paris 1972. p. 903-918) écrit au sujet de l’attitude de Mouloud Feraoun : Le bon maître en vérité ! Doucement, il déroule sa leçon destinée à des « mauvais » élèves qui sont algériens malgré le meurtre littéraire de leurs compatriotes, et qui se doivent, parce qu’ils sont Algériens, de prendre en charge l’Algérie dans toutes ses composantes. La leçon prend une saveur particulière si l’on voit qu’elle s’adresse exclusivement à Camus qui trouve un homme en face de lui, un Algérien qui existe par-delà son absence dans l’œuvre du Français. Mieux encore ! un Algérien qui a décidé d’exister et de se faire connaître à partir du néant fictionnel de La Peste. L’ironie est à son comble, et serait de nature à justifier le long silence qui s’installe entre les épistoliers après ce premier contact. On ne peut croire que Camus n’ait pas senti les flèches qui lui sont décochées par un Feraoun respectueux mais décidé à dire des vérités, à s’engager sur un chemin où le « nous » et le « vous » se rencontreraient et se reconnaîtraient à parts égales d’humanité. La double et fine hypothèse de travail et de lecture de la controverse indirecte Camus / Feraoun oblige à relire Le fils du pauvre comme une réponse du montagnard algérien de Tizi Haibel à l’exilé parisien qui a osé faire une enquête en 1939 à la veille de la Seconde Guerre mondiale à quelques semaines à peine de la remobilisation de la chair à canon pour défendre la France menacée d’invasion par les troupes nazies. Dans un des tous derniers textes de cette enquête (la conclusion, pp. 936-938) Camus écrivait confirmant les jugements des ethno-anthropologues et réaffirmant le caractère mortifère de la Kabylie, « Qu’une politique lucide et concertée s’applique donc à réduire cette misère, que la Kabylie retrouve, elle aussi, le chemin de la vie (souligné par nous), et nous serons les premiers à exalter une œuvre dont aujourd’hui nous ne sommes pas fiers » (p. 937). Mouloud Feraoun en réagissant au jugement d’A. Camus semble avoir conçu Le fils du pauvre (1950) comme une réponse directe et sans ambiguïté à l’enquête sur la Misère de la Kabylie (1939). D’abord, dès les premières pages et avec un humour fort caustique, Mouloud Feraoun déconstruit en une sentence proverbiale amusée toute la logique sérieuse et grave que Camus voulait imposer du cliché de la Kabylie, terre de misère et enfer de vie « Notre paradis n’est qu’un paradis terrestre, mais ce n’est pas un enfer. » (M. F. Le fils du pauvre, 1954, Seuil, Point, réédition 1995, p. 15) Cette aporie construite sur l’opposition manichéenne de « paradis » et d’ « enfer » ne manque pas de donner l’impression, voire la certitude d’être une réponse à des assertions discutables sur la vie des Kabyles. C’est pourquoi, le texte visé ne pouvait être que celui déjà fort célèbre d’A. Camus qui avait mis la Kabylie sous les feux de la rampe à la veille de la guerre, la grande guerre. Il est d’abord à noter le ton mi-figue mi-olive et fort probablement humoristique du proverbe feraounien. Le texte pourtant sérieux se présente comme une chiquenaude amusée et goguenarde, une boutade un peu bon enfant qui ne vise ni à blesser ni à froisser, mais simplement à contredire et à révéler. Ensuite, le texte décrivant la vie quotidienne dans les villages de Kabylie montre une société traditionnelle certes, archaïque assurément, mais indiscutablement vivante et bel et bien vivante jusque dans les conflits entre frères (Lounis et Ramdane) ou entre voisins et même les voisines et en toute mixité de surcroît (la rixe générale au village). Ce vitalisme naturel dans une communauté est bel et bien un évident signe de vie. Avec le retour de l’émigré (Ramdane) et avec le départ au collège à Tizi d’abord puis à Alger ensuite de Fouroulou débarrassé enfin de la peur et de l’angoisse du villageois, la Kabylie de Feraoun à l’inverse de celle d’A. Camus est véritablement en train de revivre, de renaître, tel un phénix. Ce retour de Ramdane après un exil économique vient répondre aussi et directement aux propositions camusiennes de 1939. Par ailleurs, tout le Sud de la France se dépeuple, et il a fallu que des dizaines de milliers d’Italiens viennent coloniser notre propre sol. Aujourd’hui, ces Italiens s’en vont. Rien n’empêche les Kabyles de coloniser cette région. On nous a dit : « Mais le Kabyle est trop attaché à ses montagnes pour les quitter. » Je répondrai d’abord en rappelant qu’il y a en France 50 000 Kabyles qui les ont quittées. Et je laisserai répondre ensuite un paysan kabyle à qui je posais la question et qui me répondit : « Vous oubliez que nous n’avons pas de quoi manger. Nous n’avons pas le choix. » (A. Camus, op cité p. 932). Mouloud Feraoun démythifie la fatalité de l’exil et l’incontournable nécessité de l’émigration. Enfin, au sujet de l’incompréhension de Camus pour les problèmes de la Kabylie dont Mouloud Feraoun semble lui faire le mesuré reproche ou le grief amical dans ses correspondances (Lettres à ses amis), elle est liée au fait que Camus ne connaissait rien de la Kabylie ni de sa langue et encore moins de sa culture populaire dont s’abreuvait quotidiennement et profondément Feraoun. Le témoignage que rapporte Camus de la bouche d’un paysan kabyle qui parle de résignation à l’émigration (on n’en doutera pas par respect à la parole de Camus qui a fait somme toute un travail de révélation engagé et fort appréciable à l’époque) est par contre catégoriquement démenti par toute la culture de l’enracinement et de « thamourth » dont la chanson populaire kabyle n’aura jamais cessé depuis le début du XXe siècle de se faire l’écho à travers des textes saisissant de beauté, de dignité et de tendresse comme ceux de Cheikh Hasnaoui (lghorva tajrah ouliw, La maison blanche, Njoum Ellil, Rod balek, etc. ) ou de Akli Yahiatène, voire de Allaoua Zerrouki. M. Lakhdar Maougal El Watan 23 mars 2006 Entre assassinat et crime post-mortem Chronique d’une amnésie au long cours Né le 8 mars 1913, Mouloud Feraoun est mort par assassinat physique le 15 mars 1962 la veille de l’indépendance, au moment même du cessez-le-feu en compagnie d’un groupe d’enseignants affectés à la gestion de centres sociaux et mitraillés par des terroristes de l’OAS. Il venait d’avoir à peine 48 ans. Il laissait en l’espace d’une décennie une production appréciable en romans (Le fils du pauvre, 1950, La terre et le sang, 1953, Les chemins qui montent, 1957, Jours de Kabylie) et un recueil de poèmes traduits de Si Mhand Oumhand (Les Isefra, 1960). En chantier, il laissait également pour la postérité Le Journal publié en 1962, Lettres à ses amis (1969), et un recueil de nouvelles, L’Anniversaire (1972) De tous les écrivains algériens, à l’exception de Jean Sénac, dont il était aussi l’ami, il fut le seul à avoir connu, bien connu, Albert Camus. Il eut un échange de correspondance avec lui. Malgré le fait d’avoir été assassiné par l’OAS, Mouloud Feraoun devra payer encore un indigne tribut aux vigiles du terrorisme universitaire qui accableront, dès les années 1970, la quasi-totalité des écrivains algériens francophones de la période nationaliste les accusant d’avoir été des assimilationnistes (hizb frança : parti de la France). Aussi, pourra-t-on à juste titre parler pour Mouloud Feraoun comme pour Albert Camus de crime post-mortem, ce qui appelle toute l’attention sur un double assassinat, physique d’abord qui le ravit à sa famille et à sa patrie suivi, une décennie plus tard, d’un assassinat universitaire qui, paradoxalement, le rend à la famille des hommes de lettres et le sort de l’oubli. Il faut toute la bêtise crasse et la niaiserie haineuse de faux lettrés « chiens de garde » pour provoquer une résurrection par assassinat post-mortem. Quand il entre en production littéraire à la fin des années 1940, début des années 1950, Mouloud Feraoun livre un ouvrage modeste, Le fils du pauvre, que les éditions du Seuil amputeront en réédition d’une bonne partie (il est à espérer qu’une traduction de l’œuvre intégrale voie le jour). Le livre édité en 1950 passe d’abord inaperçu. Il n’est mis sous les feux de la rampe qu’en 1954 quand les éditions du Seuil le publient enfin. Il y a à l’évidence derrière cet événement qui peut paraître banal, un ensemble d’indices qui méritent attention et qui auront longtemps servi à de faux procès et de véritables purges intellectocides. Mouloud Feraoun fait la connaissance d’Albert Camus en 1951, grâce à Emmanuel Roblès leur ami commun. Dans une lettre adressée à Camus, Feraoun nous informe que ce dernier avait été touché et intéressé par Le fils du pauvre. Malheureusement, nous ne disposons pas, et à ce jour, de la lettre de Camus ni d’aucun texte de Camus au sujet du livre de Feraoun. Les éditions Gallimard qui ont assuré la publication intégrale de l’œuvre de Camus n’ont fait aucune place et pas la moindre allusion à ce texte ni à son auteur. Bien plus, l’amitié de Camus pour Feraoun ne lui aura pas ouvert les éditions Gallimard, comme pour d’autres à l’instar de Sénac, et encore ! Quel aura pu donc être l’intérêt de Camus pour Le fils du pauvre de Mouloud Feraoun ? La question, n’ayant sans doute plus aucun intérêt pour l’actualité, n’en demeure pas moins une curiosité saine à assouvir et qui aurait dû, tout d’abord, faire réfléchir ceux qui poignardèrent à froid Feraoun à titre post-mortem et leur éviter les discours incantatoires infâmes parce qu’infamants. Traitant de la vie quotidienne en Kabylie, l’ouvrage décrit la vie paysanne au village, puis la vie citadine à Tizi Ouzou. Ensuite, il nous donne à voir une Kabylie qui n’a presque rien à voir avec l’enquête sur la Misère en Kabylie qu’Albert Camus une décennie plus tôt publia dans Alger Républicain (juin 1939). La volonté farouche que décrit Mouloud Feraoun d’une population attachée et accrochée viscéralement à la terre ancestrale apporte un démenti cinglant aux assertions et aux conclusions camusiennes sur la résignation des Kabyles à s’expatrier et à émigrer massivement dans le centre de la France comme le prétendait l’enquête à la veille de la Grande Guerre. Le fils du pauvre contredit Misère de la Kabylie comme cela aura été démontré dans un récent ouvrage (*). Le second ouvrage qui sera le premier à être publié par Le Seuil en 1953 confirmera cet ancrage dans la patrie ancestrale. La Terre et le sang illustre bien la force de caractère du paysan kabyle. Après une émigration, Ameur Ou Kaci revient au village avec Marie sa jeune épouse française. Celle-ci sera assimilée et totalement assimilée à la communauté villageoise montagnarde. Mais de cette assimilation totale, personne ne parlera, car elle contrevient au cliché conservateur si pratique pour les manipulateurs. Le retour de Ameur chez sa vieille mère Kamouma contredit les conclusions camusiennes de 1939 qui vont servir aux services de propagande et d’action psychologique de l’armée coloniale dans leur offensive contre le traditionalisme kabyle. Déformée par la critique de l’école coloniale, la littérature de Mouloud Feraoun qui est authentiquement nationaliste va être relue et dénaturée par les vigiles-répétiteurs de l’institution inquisitoriale universitaire algéroise comme assimilationniste et quasiment procoloniale. Le second intérêt cardinal de la littérature de Mouloud Feraoun, c’est de témoigner du regain de vitalisme de la société kabyle. Tous les ethno-anthropologues auront considéré celle-ci comme une société de culture mortifère, et Mammeri aussi, entre 1939 et 1969. C’est grâce à Feraoun que Mammeri perçoit le profond souffle de revitalisation de la société berbère qu’il avait décrite enserrée et mortifiée. Il reconsidérera profondément son jugement (préface de la réédition, ENAG, 1990). Nous y reviendrons. M. Lakhdar Maougal (*) A. A. Kassoul et M. L. Maougal, The Algerian destiny of A. Camus Translated by Philip Beitchman Academica Press, Nevada (USA) L'Expression 16 mars 2006 L’humaniste assassiné par des inhumains Combien de temps faut-il pour produire une intelligence de cette trempe? Voilà maintenant quarante-quatre ans que fut lâchement assassiné Mouloud Feraoun, une grande figure de la littérature algérienne, alors qu’il participait à une réunion des centres socio-éducatifs à Ben Aknoun, dont il était inspecteur, un certain 15 mars 1962, par l’Organisation criminelle l’OAS à quelques jours seulement de la signature des accords d’Evian. C’est le 8 mars 1913, que naquit l’écrivain à Tizi Hibel (Tizi Ouzou), dans une famille très modeste, pour ne pas dire misérable, comme il en existait partout en Algérie. Combien de temps faut-il pour produire une intelligence de cette trempe, pour accumuler tant de savoir ? On l’avait assassiné dans le but évidemment de priver l’Algérie de demain de son élite, de ses guides de son intelligentsia. Parce que l’homme était aussi un éducateur, un formateur des cadres de demain et plus que jamais un observateur lucide plus qu’avisé. L’OAS, à travers cet acte ignoble, visait surtout l’Algérie. «A retrouver tant d’intelligence, de sensibilité, de pouvoir créateur, s’avive le regret d’une mort injuste qui, le 15 mars 1962, faisait disparaître l’un des plus grands écrivains de l’Algérie», témoignait son ami écrivain Emmanuel Roblès. De même que reconnu de tout le monde et ayant accédé au sommet de l’échelle dans le domaine de la littérature, l’homme n’a pas pour autant sous-estimé ou délaissé son métier d’instituteur, dont la mission lui tient à coeur. «Il est courant pour les écrivains de parler de second métier. Pour ma part, je n’ai qu’un métier. Ce métier, je le remplis bien. . . Dans ce domaine, nos efforts n’ont jamais été stériles ou vains», écrit-il dans des lettres à ses amis. Mouloud Feraoun étonne par son style facile, simple mais réservé. Ses oeuvres qui sont d’une lucidité éclatante, dont la transcription des faits réels dépasse l’entendement, sont aussi des études sociologiques. En somme, un auteur réaliste sans artifices et un témoignage de son temps qui rendait compte de la vie quotidienne des siens sans honte ni maquillage. «La floraison (de la littérature algérienne) s’explique par notre impérieux besoin de témoigner sincèrement entièrement, de saisir notre réalité sur le vif et dans tous ses aspects afin de dissiper des malentendus tenaces et de priver les consciences tranquilles de l’excuse de l’ignorance. La voie a été tracée par ceux qui ont rompu avec un Orient de pacotille pour décrire une humanité moins belle et plus vraie, une terre aux couleurs moins chatoyantes mais plus riche de sève nourricière; des hommes qui luttent et souffrent, et sont les répliques exactes de ceux que nous voyons autour de nous (. . . )», (écrit-il dans l’Anniversaire). Un homme juste s’est éteint injustement. Ainsi, l’a décidé l’OAS à quelques jours de l’indépendance de l’Algérie. Le grand humaniste fût donc privé de voir les siens déferler de joie dans les rues, ruelles et coins du pays. Abdeslam Aouadène La Dépêche de Kabylie 16 mars 2006 Il y a 44 ans, l’assassinat des inspecteurs des Centres sociaux L’espoir assassiné Les assaillants firent sortir six personnes en les appelant par leurs noms pour les aligner face à un mur et les fusiller. Les six inspecteurs sont : Mouloud Feraoun, Max Marchand, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hamoutene et Salah Ould Aoudia. Le 15 mars 1962, soit trois jours avant la signature des Accords d’Evian qui allaient mettre fin à la guerre d’Algérie, l’Armée de l’Organisation Secrète (OAS), farouchement opposée à toute idée de l’indépendance de l’Algérie, prit d’assaut le Château-Royal à El Biar où s’étaient réunis les inspecteurs des Centres sociaux, un organisme crée par Jacques Soustelle avec l’assistance de Germaine Tillion. Les assaillants firent sortir six personnes en les appelant par leurs noms pour les aligner face à un mur et les fusiller. Les six inspecteurs sont : Mouloud Feraoun, Max Marchand, Marcel Basset, Robert Eymard, Ali Hamoutene et Salah Ould Aoudia. Ces inspecteurs faisaient partie de ceux qui espéraient fonder un dialogue culturel entre les communautés en présence en aidant les plus pauvres et les plus démunis. Ils voulaient servir de passerelle entre ceux que l’histoire et les vicissitudes de la vie opposaient par les armes. Une entreprise humaniste bâtie sur la fraternité et la paix. Ils étaient sans aucun doute les victimes expiatoires d’un ordre violent, imparable et irrésistible inscrit sur le fronton d’un pays qui n’avait d’autre alternative pour accéder à sa liberté que l’ultime solution : la révolte armée. Les Ultras ne pouvaient imaginer un seul instant, qu’après 132 ans d’occupation, de jouissance de privilèges et de négation de l’indigène, il puisse surgir un nouvel ordre qui redonnerait la dignité aux autochtones et la parole aux gueux. Dans une lettre à Emmanuel Roblès, écrivain et ami de M. Feraoun, Ali Feraoun écrit à propos de son père, le lendemain du drame : "Je l’ai vu à la morgue. Douze balles, aucune sur le visage. Il était beau, mon père, mais tout glacé et ne voulait regarder personne. Il y en avait une cinquantaine, une centaine, comme lui, sur les tables, sur des bancs, sur le sol, partout. On avait couché mon père au milieu, sur une table ". Jean Amrouche, moins d’un mois avant sa mort le 16 avril 1962, écrivait dans un message : " Traîtres à la race des seigneurs étaient Max Marchand, Marcel Basset, Robert Eymard, puisqu’ils proposaient d’amener les populations du bled algérien au même degré de conscience humaine, de savoir technique et de capacité économique que leurs anciens dominateurs français. Criminels, présomptueux, Mouloud Feraoun, Ali Hamoutene, Salah Ould Aoudia qui, s’étant rendus maîtres du langage et des modes de pensée du colonisateur, pensaient avoir effacé la marque infâmante du raton, du bicot, de l’éternel péché originel d’indigénat pour lequel le colonialisme fasciste n’admet aucun pardon. Voilà pourquoi les six furent ensemble condamnés et assassinés par des hommes qui refusent l’image et la définition de l’Homme, élaborées lentement à travers des convulsions sans nombre par ce qu’il faut bien nommer la conscience universelle ". Dans l’introduction à la réédition par l’ENAG de ‘’La Terre et le sang’’, Mouloud Mammeri écrivait à propos de l’assassinat de Feraoun : " Le 15 mars 1962, au matin, une petite bande d’assassins se sont présentés au lieu où, avec d’autres hommes de bonne volonté, il travaillait à émanciper des esprits jeunes ; on les a alignés contre le mur et…on a coupé pour toujours la voix de Fouroulou. Pour toujours ? Ses assassins l’ont cru, mais l’histoire a montré qu’ils s’étaient trompés, car d’eux, il ne reste rien … rien que le souvenir mauvais d’un geste stupide et meurtrier, mais de Mouloud Feraoun la voix continue de vivre parmi nous ". Le fils de Salah Ould Aoudia, Jean-Philippe, ne cesse, lui, de chercher la vérité à propos de ce massacre et de réclamer que justice soit faite. En 1992, il fit paraître un livre intitulé : ‘’L’Assassinat de Château-Royal’’ (éditions Tirésias) du nom du lieu qui abritait les Centres sociaux. Dans une contribution qu’il a faite à l’ouvrage collectif ‘’Elles et Eux et l’Algérie’’ (éditions Tirésias-2004), il note : "Le massacre des Centres sociaux éducatifs est un acte dont les tueurs sont tous si fiers qu’à ce train-là tous les sicaires de cette organisation déclareront un jour qu’ils ont tiré sur les six enseignants des Centres sociaux éducatifs. En toute impunité ! En effet, je ne peux pas, juridiquement, poursuivre un seul de ces onze ‘’salopards’’ qui s’autoproclament assassins de mon père et de ses compagnons. Cette indécente impunité des criminels trouve son origine dans les quelque soixante articles détaillant les lois d’amnistie successives qui témoignent de la bienveillance de la République, sans cesse renouvelée, à l’égard de ceux qui ont pourtant voulu la renverser. Merci aux généreux dispensateurs d’amnistie… Ces pardonneurs, toutes tendances politiques confondues, animés du seul souci de l’unité de la nation, se sont-ils préoccupés de ce que pouvaient ressentir les citoyens hostiles à l’OAS et les victimes de cette organisation terroriste ? Et que dire de l’écoeurante complaisance à l’égard des tueurs de l’organisation que celle des médias qui écartent systématiquement le contrepoids que pourraient constituer les témoignages des victimes, face à un Jacques Susini, par exemple, pilier des émissions sur l’OAS et directement impliqué dans le crime de Château-Royal ? L’affaire du général Aussaresses est significative de la prééminence du bourreau au sein de notre société (…) Eh bien, sans que rien ne nous ait préparé, il a suffi qu’un vieux général borgne proclame haut et fort les multiples exactions par lui commises et ordonnées à ses équipes de ‘’spécialistes en liquidation sommaire’’ pour que l’opinion publique franchisse cet obstacle qu’on pensait insurmontable et admette que la ‘’question’’ préalable avait été restaurée par la France pendant la guerre d’Algérie. La parole du tortionnaire a été plus convaincante que celle du supplicié, de l’intellectuel et de l’historien le plus éminent ". En 1998, une association a été créée en France à la mémoire de Mouloud Feraoun et de ses cinq compagnons assassinés pour pérenniser le souvenir de ces humanistes tués dans l’exercice de leurs fonctions et pour entretenir la mémoire autour des idéaux qui étaient les leurs par tous les moyens possibles (conférences, distributions de prix, publications,…). L’association compte “poursuivre l’œuvre humanitaire qu’ils avaient entreprise dans le sens de la fraternité et de la paix, et honorer également toutes les autres victimes de l’intolérance et du fanatisme’’. Amar Naït Messaoud La Nouvelle République 15 mars 2006 Château-Royal se souvient. . . Loin d’être un simple acte isolé, cet attentat, qui a visé six hommes réputés pour leur engagement pour des valeurs telles que la tolérance, la fraternité et l’égalité, a jeté l’émoi parmi la population. Un énième seuil de violence venait d’être franchi, un de trop. Aujourd’hui, 44 ans après ce jour fatidique, on se souvient encore de ce que fut le dévouement des trois Algériens : Mouloud Feraoun, Ali Hamoutène, Salah Ould Aoudia et des trois Français, amis de l’Algérie : Max Marchand, Robert Aymard et Etienne Basset, tués abjectement par l’Organisation de l’armée secrète. (OAS) Engagés dans un projet, dont la portée humaine, sociale et éducative dérangeait au plus haut point, les six hommes étaient très vite devenus des cibles à abattre. Lorsque le commando fait irruption dans les locaux de la direction des centres socio-éducatifs de Château-Royal, le sort des six inspecteurs est scellé. Ils sont appelés un à un à l’extérieur. Là, ligotés et alignés le long du mur d’enceinte de l’établissement, ils sont froidement exécutés à la mitraillette. Une fin atroce et injuste. L’«Association des amis de Marx Marchand, Mouloud Feraoun et leurs compagnons», commémore aujourd’hui, à partir de 10h30, à Château-Royal, l’assassinat des six victimes de l’intolérance. La mémoire reprendra ses droits pour se souvenir de tous ces hommes et surtout d’un homme, Mouloud Feraoun. Ecrivain de la première génération, Feraoun a vu le jour le 8 mars 1913 à Tizi Hibel, dans la commune de Larbaâ Nath Irathen. Rentré à l’école à l’âge de 7 ans, Mouloud Feraoun poursuivra ses études à Tizi-Ouzou. En 1932, il intègre l’Ecole normale de Bouzaréah et là il fait la connaissance d’Emmanuel Roblès. Trois ans plus tard, il retourne à son village natal pour y enseigner et se marie avec sa cousine Dahbia dont il aura sept enfants. En 1946, il occupe le poste de directeur à Taourirt Moussa et en 1957, il revient à Alger, pour diriger l’école Nador au Clos-Salembier. Trois années plus tard, en 1960, il est nommé inspecteur des centres sociaux à Château-Royal (entre Châteauneuf et Ben-Aknoun) et c’est là qu’il est tué en 1962. Parallèlement à sa carrière d’enseignant, Feraoun s’est lancé avec succès dans l’écriture romanesque. Le fils du pauvre est publié en 1939, suivi, dix ans plus tard par La terre et le sang qui remporte un franc succès puis c’est Les chemins qui montent, édité par Le Seuil. Cependant, si certains écrits revêtent un certain aspect autobiographique, Le Journal, qu’il commence à rédiger dès 1955 et qui est publié à titre posthume, finira par dévoiler toute la personnalité attachante et humaniste de son auteur. Hassina A. La Dépêche de Kabylie 15 mars 2006 Commémoration Un fils de pauvre…écrivain de toute une ère Il se peut que la pénurie et le dénuement bazardent certains dans le fatalisme et la résignation, comme il se peut, qu’ils les aiguillonnent à s’exempter de cette exécrable infortune et de relever un challenge contre toutes les entraves pour concrétiser leurs chimères ; ce q
publié par La Dépêche de Kabylie 1 décembre 2005 dans: Histoire
Mercredi 19 Septembre 2007
PROCOPE HISTOIRE DE LA GUERRE DES VANDALES LIVRE I. Les Vandales, qui habitaient sur les bords du Palus-Méotide, étant pressés par la famine, se réfugièrent chez les Germains, que maintenant on appelle Francs, et firent alliance avec les Alains, qui sont de race gothique. Ils vinrent depuis, sous la conduite de Godigisèle, s'établir en Espagne, qui, à partir de l'océan (Atlantique), est la première contrée soumise aux Ro-mains. Honorius consentit à leur établissement dans cette province, sous la condition qu’ils n’y feraient ni dégâts ni ravages, et que la possession de trente ans ne lu rendrait pas pro-priétaires par prescription des terrains concédés. Tel était l'état des affaires dans l'Occident, lorsqu’Honorius mourut de maladie. Constance, mari de Placidie, qui était sœur d'Arcadius et d'Honorius, avait été associée à l'empire; mais comme il était mort même avant Honorius, il en avait joui si peu de temps, qu'il n'avait eu au-cun moyen de s'y faire remarquer. Bon fils Valentinien, élevé à sa cour de Théodose, venait à peine de quitter le sein de sa nourrice, lorsqu'à Rome les soldats: de la garde impériale élurent pour empereur l'un de leur camarades nommé Jean, homme: d'un caractère doux et d'une prudence remarquable, jointe à un grand courage. Bien qu'il eût usurpé l'empire, il se conduisit néanmoins avec une grande modération durant les cinq années qu'il le posséda. Jamais il ne prêta l'oreille aux discours des délateurs, et ne priva injustement aucun citoyen ni de la vie ni de la fortune. Les guerres qu'il soutint contre l'empire de Byzance ne lui permi-rent d'exécuter aucune opération importante contre les barbares. Théodose, fils d'Arcadius, leva une armée contre l'empereur Jean; il en donna le commandement à Aspar et à Ardabu-rius, fils d'Aspar: ceux-ci le vainquirent, le dépouillèrent de la souveraine puissance, et la rendirent au jeune Valentinien. Ce dernier, maure de la personne de l'usurpateur, lui fit cou-per une main, l'exposa, monté sur un âne, dans le cirque d'Aquilée; et, après l'avoir livré de cette manière aux outrages des histrions et de la populace, il lui fit ôter la vie. C'est ainsi que Valentinien parvint à l'empire d'Occident. Ce jeune prince fut élevé par sa mère Placidie dans une extrême mollesse, ce qui corrompit tellement son naturel, que, dès les premières années de sa jeunesse, il fit paraître de pernicieuses inclinations. Il faisait sa société familière des alchimistes et des astrologues, et se livrait éperdument à sa passion pour les femmes d'autrui, quoiqu'il en eût une d'une beauté très remarquable. Cette vie oi-sive et dissolue fut cause qu'il ne reprit aucune des provinces que l'empire avait perdues; qu'il perdit au contraire l'Afrique, et même la vie; et que sa femme et ses filles tombèrent en-tre les mains des ennemis. Voici comment s'opéra la séparation de l'Afrique Il y avait alors, parmi les Romains, deux fameux capitaines, Aétius et Boniface, qui ne le cé-daient à aucun de leurs contemporains en valeur et en talents militaires. Ils suivaient en poli-tique des règles différentes; mais ils avaient tant d'élévation d'esprit et tant de rares qualités, qu'on peut dire qu'ils étaient véritablement les deux plus grands hommes de l'empire, et que toutes les vertus romaines étaient renfermées dans leurs personnes. Lorsque Placidie donna à Boniface le gouvernement de l'Afrique tout entière, Aétius en fut blessé; toutefois il dissi-mula avec soin sa jalousie, car leur haine mutuelle n'avait point encore éclaté, et chacun la cachait avec soin sous les dehors d'une bienveillance apparente. Lorsque Boniface fut parti pour son gouvernement, Aétius l'accusa devant Placidie de vouloir se rendre maître de l'Afri-que; il ajouta que, pour l'en convaincre, il suffisait de le rappeler, et qu'il n'obéirait pas. Cette princesse goûta cet avis, et se résolut de le suivre. Mais Aétius avait déjà écrit secrètement à Boniface, pour le prévenir que l'impératrice lui tendait un piège pour le perdre; qu'elle avait résolu sa mort: il en aurait bientôt lui-même une preuve palpable dans l'ordre qu'il allait rece-voir, et qui lui intimerait sa révocation sans en indiquer les motifs. Boniface ne négligea pas cet avis, mais il le cacha soigneusement aux envoyés de l'empereur, et refusa de déférer aux ordres de ce prince et de sa mère. D'après cette conduite, Placidie, pleinement persua-dée de l'affection d'Aétius pour le service de son fils, délibéra sur le parti qu'il y avait à pren-dre contre Boniface. Le dernier, se voyant hors d'état de résister à la puissance d'un empereur, et ne trouvant pour lui aucune sûreté à retourner à Rome, rechercha de tout son pouvoir l'alliance des Van-dales, qui, comme je l'ai dit, s'étaient établis dans la partie de l'Espagne voisine de l'Afrique. Godigicle était mort; il avait laissé héritiers de ses États ses deux fils: Gontharic, qui était lé-gitime, et Genséric, né d'une concubine. Le premier était encore enfant et d'un caractère fai-ble et indolent; l'autre était très habile à la guerre, et doué d'une infatigable activité. Boniface envoya donc quelques-uns de ses amis vers les deux princes, et conclut avec eux un traité dont les conditions portaient qu'ils partageraient l'Afrique en trois portions; que chacun gou-vernerait séparément la sienne; mais qu'en cas de guerre, ils se réuniraient pour repousser l'agresseur, quel qu'il fût. Par suite de ce traité les Vandales passèrent le détroit de Cadix et entrèrent en Afrique; les Visigoths, quelque temps après, s'établirent en Espagne. Cependant, à Rome, les amis intimes de Boniface, qui connaissaient son caractère et pou-vaient juger ou actions, regardaient comme improbables tous les bruits répandus sur sa dé-fection, et ne pouvaient se persuader qu'il est réellement conspiré contre l'État. Quelques-uns d'entre eux, par ordre de Placidie, allèrent le trouver à Carthage, où ils prirent connais-sance des lettres d'Aétius; et, instruits par là de toute l'intrigue, ils s'empressèrent de revenir à Rome, et de la dévoiler à l'impératrice. Cette princesse en fut stupéfaite; mais comme les affaires de l'empire étaient dans un état peu prospère, et qu'Aétius était tout-puissant, elle ne chercha point à se venger de la perfidie de son funeste conseiller; elle ne lui en fit pas même un reproche. Elle se contenta de faire connaître les machinations d'Aétius aux amis de Boni-face; elle les conjura, en leur donnant sa parole royale pour garantie de la sûreté du comte, de l'engager fortement à retourner à Rome, et de faire auprès de lui les plus vives instances pour qu'il n'abandonnât pas aux barbares les possessions de l'empire. Boniface, instruit par eux du changement de sentiments de Placidie, se repentit du traité qu'il avait conclu avec les Vandales, et employa tous les moyens, prières et promesses, pour les décider à quitter l'Afrique. Mais ils rejetèrent cette proposition, empreinte, disaient-ils, d'un mépris outrageant. Boniface fut contraint d'en venir aux mains avec eux, fut vaincu en bataille rangée, et obligé de se retirer à Hippone,[1] ville forte de Numidie, située sur le bord de la mer, que ces barba-res assiégèrent, sous la conduite de Genséric. Gontharis était déjà mort. Quelques-uns ac-cusent son frère de l'avoir fait périr; mais les Vandales ont une opinion différente. Ils disent que Gontharis, fait prisonnier en Espagne dans une bataille contre les Germains, fut mis en croix par eux; et que Genséric régnait seul sur les Vandales lorsqu'il les conduisit en Afrique. Voilà ce que j'ai appris des Vandales eux-mêmes. Après avoir perdu beaucoup de temps devant Hippone, sans pouvoir ni l'emporter d'assaut ni la forcer à capituler, la famine les obligea de lever le siège. Quelque temps après, Boniface ayant reçu de Constantinople et de Rome un renfort considérable conduit par Aspar, maître de l'infanterie, leur présenta de nou-veau la bataille. Après une lutte acharnée, les Romains éprouvèrent une sanglante défaite, et prirent la fuite dans le plus grand désordre. Aspar s'en retourna dans sa patrie; et Boni-face, étant venu trouver Placidie, se justifia auprès d'elle des accusations dont on avait voulu le noircir. IV. C'est ainsi que les Vandales enlevèrent l'Afrique aux Romains et s'en rendirent les mau-res. Ils réduisirent en esclavage ceux de leurs ennemis qu'ifs avaient faite prisonniers. Dans le nombre se trouvait Marcien, qui, depuis, parvint à l'empire après la mort de Théodose. Genséric avait un jour rassemblé les prisonniers dans une cour de son palais, pour s'assurer si chacun d'eux était traité par son maître d'une manière convenable à sa condition. Exposés à l'ardeur du soleil de l'été vers l'heure de midi, et affaiblis par l'excès de la chaleur, tous les esclaves s'étaient assis; Marcien s'était endormi au milieu d'eux, à l'endroit où le hasard l'avait placé. On prétend qu'alors on vit se placer au-dessus de la tête un aigle, qui, planant dans l'air et restant toujours au même endroit, ombrageait de ses ailes étendues le seul vi-sage de Marcien. Genséric, qui était doué d'un esprit vif et pénétrant, ayant aperçu du haut de son palais ce qui se passait, y vit un indice de la faveur des dieux, fit appeler Marcien, et lui demanda qui il était. Celui-ci répondit qu'il était secrétaire d'Aspar, ce que les Romains, dans leur langue, appellent domestique. Genséric alors, pesant la valeur du présage donné par l'aigle, et le grand crédit dont Aspar jouissait à Byzance, fut convaincu que Marcien était un homme appelé à de grandes destinées. Il résolut donc de l'épargner, s'arrêtant à cette idée que, s'il lui ôtait la vie, il serait évident que l'oiseau n'avait rien prédit, car son ombre of-ficieuse n'aurait point présagé l'empire à un homme qui allait mourir; qu'en outre, la mort de ce prisonnier serait une action injuste. Si le présage était vrai, et si la Providence destinait l'empire à ce prisonnier, ce serait en vain qu'il voudrait attenter à sa vie, puisque tous les ef-forts des hommes ne sauraient empêcher l'exécution des desseins de Dieu. Genséric fit seu-lement jurer à Marcien que, quand il serait en liberté, il ne porterait jamais les armes contre les Vandales. Marcien, délivré de ses fers, revint à Constantinople, et fut élevé à l'empire après la mort de Théodose. Ce fut un prince habile et distingué dans son administration, si ce n'est qu'il négligea entièrement ce qui concernait l'Afrique, comme nous le dirons plus tard. Cependant Genséric, vainqueur d'Aspar et de Boniface, consolida, par une sage pré-voyance, les avantages qu'il devait à la fortune. Comme il craignait que Rome et Byzance n'envoyassent contre lui de nouvelles armées, et que ses Vandales, dans cette lutte, n'eus-sent pas toujours la même vigueur ni la même fortune ....[2], il sut se modérer dans le cours de sa plus grande prospérité, et fit la paix avec Valentinien. Par ce traité il s'engagea à payer à l'empereur un tribut annuel, et, pour gage de l'exécution de ses promesses, il livra en otage Honoric, l'un de ses fils. Ainsi Genséric conserva par sa prudence les avantages qu'il avait acquis par sa bravoure, et gagna si bien l'amitié de l'empereur, que celui-ci lui rendit son fils Honoric ... V. ... Quelque temps après[3] [avoir pillé Rome et l'Italie], Genséric rasa les murailles de tou-tes les villes d'Afrique, excepté celles de Carthage. Il prit ce parti dans l'idée que si les parti-sans des Romains excitaient des soulèvements en Afrique, ils n'auraient plus de places forti-fiées pour leur servir de refuge, et que les troupes que l'empereur enverrait peut-être contre lui ne pourraient s'établir dans des villes ouvertes, et y placer des garnisons pour incommo-der les Vandales. Cette résolution parut alors très sage, et propre à assurer la conquête des Vandales. Mais depuis, lorsque Bélisaire s'empara, avec une promptitude et une facilité ex-trêmes, de toutes ces villes dépourvues de murailles, alors Genséric fut universellement blâmé, et sa prudence excessive passa pour une folle extravagance; car les hommes sont ainsi faits, que leur opinion sur la même mesure varie suivant la diversité des résultats. Le roi Vandale choisit ensuite parmi les habitants de l'Afrique les plus riches et les plus distingués; il donna leurs domaines, leurs mobiliers et même leurs personnes réduites en état de ser-vage, à ses deux fils Honoric et Genzon; le troisième de ses enfants, Théodose, était mort peu de temps auparavant, sans laisser de postérité. Il enleva ensuite aux autres habitants de l'Afrique leurs terres les plus étendues et les plus fertiles; il les partagea entre ses Vandales, d'où ces propriétés ont reçu et conservent encore le nom de lot des Vandales. Les anciens propriétaires furent réduits à la dernière misère; mais ils conservèrent leur liberté, et purent se fixer où ils voulurent. Genséric exempta de toute espèce d'impôt les propriétés qu'il avait assignées aux Vandales et à ses enfants. Toutes les terres qu'il jugea trop peu productives furent laissées par lui aux anciens possesseurs, mais chargées d'impôts qui en absorbaient tout le revenu. De plus, un grand nombre de provinciaux furent exilés ou mis à mort sous di-vers prétextes plus ou moins graves, mais en réalité pour avoir caché leur argent. Ainsi tous les genres de calamités pesaient sur les habitants de l'Afrique. Genséric distribua ensuite en cohortes les Vandales et les Alains, et créa quatre-vingts chefs, qu'il appela chiliarques, pour faire croire qu'il avait quatre-vingt mille combattants pré-sents sous les drapeaux. Néanmoins, dans les temps antérieurs, les Vandales et les Alains ne dépassaient pas, dit-on, cinquante mille hommes; mais leur nombre s'était considérable-ment accru depuis, par la naissance des enfants, et par les agglomérations successives d'autres peuples barbares. D'ailleurs les Alains et les autres peuplades barbares adoptèrent le nom de Vandales, excepté les Maures, dont Genséric avait obtenu la soumission depuis la mort de Valentinien. Avec leur secours, il faisait chaque année, au printemps, des invasions en Sicile et en Italie. Parmi les villes de ces contrées, il en rasa quelques-unes jusqu'aux fondements, il réduisit en esclavage les habitants de quelques autres; et après avoir tout ra-vagé, et épuisé le pays non seulement d'argent, mais encore d'habitants, il se tourna vers les possessions de l'empereur d'Orient; il ravagea l'Illyrie, la plus grande partie du Péloponnèse et de la Grèce, et les îles voisines; il fit de nouvelles descentes en Sicile et en Italie, pilla et dévasta toutes les côtes de la Méditerranée. On dit qu'un jour, comme il allait monter sur son vaisseau dans le port de Carthage, et que déjà les voiles étaient déployées, le pilote lui de-manda vers quelle contrée il devait diriger sa course, et que Genséric lui répondit: «Vers celle que Dieu veut châtier dans sa colère,» C'est ainsi que, sans aucun prétexte, il attaquait tous les peuples chez lesquels le hasard le portait. VI. Léon, voulant venger l'empire de tous les outrages qu'il avait reçus des Vandales, leva contre eux une armée de cent mille hommes, et assembla une flotte recueillie dans toutes les mers de l'Orient. Il se montra extrêmement libéral envers les matelots et les soldats, et n'épargna rien pour réussir dans un dessein qu'il avait si fort à cœur; car on dit qu'il y dépen-sa 1300 centenaires ou 130 millions de francs. Cette énorme dépense fut infructueuse. En effet, comme Dieu n'avait pas voulu que cette puissante flotte détruisit les Vandales, il arriva que Léon en confia le commandement à Basiliscus, frère de sa femme Vérina, homme d'une ambition démesurée, et qui aspirait à monter sur le trône sans violence, et par le seul crédit d'Aspar. Aspar appartenant à la secte des ariens, et ne voulant pas y renoncer, ne pouvait arriver lui-même à l'empire; mais son crédit lui permettait de faire aisément un empereur. Dé-jà il tramait dans l'ombre une conspiration contre Léon, qui l'avait offensé. On dit aussi qu'alors, dans la crainte que la défaite des Vandales n'affermit trop la puissance de Léon, il donna des instructions secrètes à Basiliscus pour qu'il ménageât Genséric et les Vandales. Léon avait donné naguère à l'empire d'Occident au sénateur Anthème, illustre par sa nais-sance et par ses richesses, et il l'avait envoyé en Italie, avec ordre de faire, conjointement avec lui, la guerre aux Vandales. Genséric avait sollicité en vain cette dignité pour Olybrius, qui, ayant épousé Placidie, fille de Valentinien, était son parent et son ami. Irrité de ce refus, il porta le ravage sur toutes les terres de l'empire. Il y avait dans la Dalmatie un homme d'une naissance distinguée, nommé Marcellien, qui autrefois avait été l'ami d'Aétius. Après la mort de ce général, Marcellien se révolta contre l'empereur, entraîna dans sa défection les habi-tants de la province, et se rendit maître de la Dalmatie, sans que personne s'opposât à ses ambitieux desseins. Léon le gagna à force de caresses, et l'engagea à opérer une descente en Sardaigne, île alors soumise aux Vandales. Marcellien les en chassa sans beaucoup de peine, et s'empara de l'île. Dans ce moment aussi Héraclius, qui avait été envoyé de By-zance à Tripoli, y vainquit les Vandales en bataille rangée, prit facilement les villes de cette contrée, et, après avoir laissé ses vaisseaux à l'ancre, s'avança par terre vers Carthage. Tels étaient les préludes de la guerre. Cependant Basiliscus aborda, avec toute sa flotte, à une petite ville éloignée de Carthage de deux cent quatre-vingts stades,[4] et que les Romains appelaient Mercurium, à cause d'un vieux temple qu'on y avait élevé en l'honneur de Mercure.[5] S'il n'eut pas à dessein consu-mé le temps et s'il eût été droit à Carthage, il l'eut emportée d'emblée et soumis les Vanda-les, qui n'étaient point alors en état de lui résister, tant Genséric redoutait Léon, qu'il regar-dait comme un empereur invincible, tant l'avait effrayé la conquête de la Sardaigne et de Tri-poli, et l'apparition de cette flotte de Basiliscus, la plus formidable qu'eussent jamais équipée les Romains. Mais le retard de Basiliscus, causé par sa lâcheté ou par sa trahison, fit échouer l'entreprise. Genséric sut habilement profiter des avantages que lui laissait la lenteur de son adversaire. Il arma le plus grand nombre de Vandales qu'il put rassembler, les fit monter sur ses grands vaisseaux, et fit préparer beaucoup de barques légères, où il ne mit point d'équipage, mais qu'il remplit de matières combustibles.[6] Ensuite il envoya des dépu-tés à Basiliscus, et le pria de remettre le combat au cinquième jour: il demandait ce temps pour délibérer, et promettait ensuite de donner pleine satisfaction à l'empereur. On dit même qu'il envoya, à l'insu de l'armée romaine, une grande somme d'or à Basiliscus, et qu'il lui acheta cette trêve. Il agissait ainsi, dans l'espoir que, pendant ce laps de temps, il s'élèverait un vent favorable; ce qui arriva en effet. Basiliscus, soit pour s'acquitter de ses engagements envers Aspar, soit pour vendre à prix d'argent l'occasion propice, soit qu'il crût en cela pren-dre le meilleur parti, accéda aux demandes de Genséric, demeura inactif dans son camp, comme s'il attendait que l'ennemi eût trouvé le moment d'agir. Les Vandales, sitôt qu'ils vi-rent se lever le vent qu'ils avaient attendu avec tant d'impatience, déploient leurs voiles, et, traînant à la remorque les barques qu'ils avaient préparées comme je l'ai dit, naviguent vers la flotte romaine. Lorsqu'ils en furent tout près, ils mettent le feu aux brûlots, et, déployant toutes les voiles de ces navires, ils les lancent sur la flotte romaine. Comme les vaisseaux en étaient très serrés, 1a flamme des brûlots se communiquait facilement de l'un à l'autre, et les navires étaient détruits par le feu, avec les barques qui les avaient incendiés. A mesure que l'embrasement s'accroissait, sur la flotte romaine régnait un tumulte étrange; tout retentissait de cris forcenés, mêlés au murmure du vent et au pétillement de la flamme. Les soldats et les matelots, s'exhortant mutuellement dans cette confusion épouvantable, repoussaient de leurs crocs et les barques incendiaires et leurs propres navires, qui, au milieu de cet horrible désordre, se consumaient réciproquement. En même temps les vandales fondent sur eux, les accablent d'une grêle de traits, coulent à fond les vaisseaux et dépouillent le soldat ro-main, qui s'enfuyait avec ses armes. Cependant, parmi les Romains, il y eut quelques hom-mes qui, dans cette lutte, déployèrent un grand courage. Celui qui se distingua le plus fut Jean, lieutenant de Basiliscus, qui n'avait nullement participé à la trahison du général. Son vaisseau avait été entouré d'une multitude d'ennemis: il fit face de tous côtés, en tua un grand nombre; et lorsqu'il se vit enfin sur le point d'être pris, il se précipita du pont dans la mer avec toutes ses armes. Genson, fils de Genséric, adressait de vives instances à ce guerrier courageux, pour le décider à se rendre, lui promettant la vie, lui engageant sa pa-role. Ce fut en vain; il s'engloutit dans la mer en prononçant cette seule parole: « Qu'il ne se jetterait pas vivant dans la gueule des chiens. » Telle fut l'issue de cette guerre. Héraclius retourna à Constantinople; Marcellien était mort par la perfidie d'un de ses collègues. Basilis-cus, de retour à Byzance, gagna un lieu d'asile, se prosterna en suppliant dans l'église consacrée à Jésus-Christ, que les Byzantins appellent le Temple de la Sagesse,[7] persua-dés que cette appellation convient parfaitement à Dieu. Il fut sauvé par les prières de l'impé-ratrice Vérina. Quant à l'empire, qui avait été le but de toutes ses actions, il ne put l'obtenir alors, ses protecteurs Aspar et Ardaburius ayant été mis à mort dans le palais par ordre de Léon, qui les soupçonnait d'avoir conspiré contre sa vie. VII. L'empereur d'Occident Anthémius périt assassiné par son gendre Ricimer. Olybrius, après avoir occupé l'empire pendant quelques mois, termina sa vie de la même manière. Léon aussi étant mort à Byzance, eut peur successeur un autre Léo