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Vendredi 29 Juin 2007
La crise de l’été 1962 : La "2ème mort" du congrès de la Soummam La vulgate résume la profonde crise de l’été 1962, qui mit devant un péril mortel la République algérienne à peine née, par la formule lapidaire : l’Affaire des Wilayas. jeudi 8 juillet 2004. Si les conseils des six Wilayas ont effectivement joué un rôle, en apparence, de premier plan, ils n’ont, en fait, été que les instruments d’une partie de roulette russe à laquelle se livraient, pour le pouvoir évidemment, l’état-major général (EMG), autrement désigné par le nom générique « Armée des frontières », et des hommes forts de la direction de la guerre de Libération, entre autres ceux que la presse appelait « les trois B ». Le GPRA pas plus que le CNRA, instances dirigeantes, n’ont pas résisté au jeu des alliances. Ces deux institutions « légales » ayant été vidées de leur sens par la réunion de Tripoli de mai-juin 1962 et de leur contenu par le jeu des alliances et mésalliances auquel se sont livrés ses membres adoubés par cooptation. Les événements de cet été meurtrier peuvent, à juste titre, être considérés comme la « deuxièmemort » du Congrès de La Soummam qui voulait prendre la précaution d’assurer « la primauté du politique sur le militaire » et « la primauté de l’intérieur sur l’extérieur ». Tout n’a pas commencé en 1962. Ce n’était qu’un acte, pas le dernier malheureusement, d’une tragédie dont l’auteur demeure le hasard des hommes et des événements. 27 mai 1962 : Le CNRA se réunit à Tripoli (Libye) pour, en principe, entériner les termes des accords d’Evian. L’ordre du jour est rapidement débordé. A la hâte, la conférence adopte, après amendements, un programme de gouvernement préalablement élaboré à Hammamet (Tunisie) par un groupe de travail composite, présidé par Ben Bella, constitué de jeunes intellectuels, à la voilure décisionnelle limitée, qui n’avaient, hélas ! d’autre pouvoir que celui de leur incontestable talent. Ce document que l’histoire retient sous le nom de programme ou parfois charte de Tripoli établit le régime socialiste comme modèle de développement et impose le parti unique comme système politique. L’atmosphère est tendue. Les premières alliances, parfois « curieuses », se dessinent dès qu’il s’est agi de la composition du bureau politique. Boudiaf libéré des prisons de France refusera d’ailleurs d’en faire partie et quittera la réunion. Les débats se déroulent en termes crus, aux limites de l’irrévérence. Les luttes pour le pouvoir s’exacerbent. La politique est aux vestiaires. L’irrespect dans la pochette. Les ambitions éclatent au grand jour. Nourrie de compromis, animée par le sempiternel esprit de la cooptation, la crise prévisible, comme une colère contenue, sous incubation durant (à tout le moins) toute la période que couvrait le conflit armé, fait voler en éclats la cohésion spécieuse et les apparences de fraternité. Les héros sont nus. Durant tout l’été qui allait suivre, ils offriront, au peuple, qui attend le retour de ses enfants prodiges, un spectacle déchirant. 7 juin : Toujours à Tripoli, Ben Khedda, président du GPRA, est vertement tancé. Son action est critiquée. Ben Bella, jusqu’en mars, le plus célèbre des prisonniers de France qui goûte aux premiers mois de liberté, s’en prend à l’ancien centraliste, dissident du MTLD, en des termes que tous les témoins jugent grossiers et licencieux. Se sentant déjà vaincu, dès les premières passes d’armes, le deuxième président de l’histoire politique de l’Algérie quitte les travaux du congrès du CNRA. La réunion, qui devait être celle des retrouvailles et de la fraternité recouvrée, capote. Après une violente altercation entre Ben Bella et le colonel Salah Boubnider, la séance est suspendue et les assises avec. La direction, qui se voulait jusque-là collégiale et consensuelle, explose. Le FLN implose. Un chassé croisé sans équivalent dans toute l’histoire, va suivre l’échec politique de la capitale libyenne. Comme un vol de perdrix, éclaté et bruyant, les membres du CNRA vont se répandre dans les capitales des pays arabes et même chez l’ancien ennemi après l’indépendance, pour s’assurer alliances et appuis divers nécessaires à la conquête d’un pouvoir qui semble, à tous, comme à portée de main. 24 au 25 juin : Deux semaines après la débâcle de Tripoli, en Algérie, après permission des pouvoirs français, les accords d’Evian ne les y autorisant pas avant le référendum, débarquent Krim Belkacem, membre du puissant triumvirat que l’on appelait les trois « B » (avec Boussouf, Ben Tobbal) et Mohamed Boudiaf. Ils seraient les inspirateurs de la démarche des responsables des Wilayas II, III, IV, de la Zone autonome d’Alger et de délégués de la Fédération de France auprès du GPRA à Tunis, qui se réunissent à Zemmoura (Wilaya III) pour « examiner la crise entre le GPRA et l’état-major général (EMG) ». A l’issue de la rencontre, ils créent un « comité interwilayas ». Ils condamnent « la rébellion » de EMG, alors dirigé par le colonel Houari Boumediène, assisté par les commandants Ali Mendjeli et Kaïd Ahmed, le quatrième membre, en l’occurrence le commandant Azzedine, ne figurant plus, étant rentré à Alger, avec un ordre de mission du GPRA pour organiser la lutte contre l’OAS. Il siégera lors de cette réunion en qualité de chef de la Zone autonome d’Alger (ZAA). Le comité nouvellement créé demande au GPRA de dénoncer l’EMG. Ils appellent les Wilayas I, V et VI à se rallier à leur action. Mais ces derniers ont d’autres projets, ils rejoignent l’état-major. 27 juin : Une délégation du comité interwilayas né à Zemmoura se rend à Tunis où elle est reçue par quatre ministres du gouvernement provisoire. Les délégués présentent leurs doléances et leurs exigences, notamment la dissolution de l’état-major et l’arrestation de ses membres. La réunion est houleuse, elle se termine par le retrait de Mohamed Khider, un autre parmi les cinq de l’avion piraté par les autorités françaises le 22 octobre 1956 et détenu en France jusqu’au lendemain des accords d’Evian. Ben Bella quitte discrètement Tunis pour Le Caire après une brève escale à Tripoli à bord d’un avion égyptien. 30 juin : Suite aux exigences du conseil interwilayas, le GPRA annonce à Tunis la décision de décapiter EMG et dégrade le colonel Boumediène ainsi que les commandants Mendjeli et Slimane (Kaïd Ahmed). Boumediène quitte Ghardimaou pour se rendre en Wilaya I commandée par Tahar Z’biri. 1er juillet : Le référendum consacre l’Algérie indépendante par 99, 72 % de « oui » (5 994 000 sur 6 034 000 votants et 530 000 abstentions). Ignorant avec une superbe remarquable les affrontements entre les factions et leurs représentants, le peuple algérien se consacre entièrement à sa joie et à ses peines en ces jours uniques dans son histoire. Un hymne, un emblème, ces centaines et centaines et centaines de milliers de morts et puis un mot. Plus doux que le miel qui coulera au paradis, plus blanc que le lait des rivières de l’Eden : Algérie... Ce jour-là, seule la petite histoire, mais alors la toute petite, aura retenu que Ben Bella avait désapprouvé la décision du GPRA de « dégrader » les officiers de l’EMG. 2 juillet : Dans les villes et les campagnes, dans les dunes, dans les montagnes, le colonisé mutant en citoyen ne cesse pas de métamorphoser ses peines en joie et de libérer dans un cri immense ses souffrances avalées de 132 ans de domination, sans doute la plus humiliante que puisse vouloir un homme pour un autre homme. Ce jour-là aussi, l’état-major du « front ouest » (Oujda) s’est déclaré solidaire du colonel Boumediène et de l’EMG. 3 juillet : Proclamation officielle de l’indépendance de l’Algérie. La France reconnaît l’Etat algérien. L’ancienne puissance occupante remet tous les pouvoirs au chef de l’Exécutif provisoire, Abderahmane Farès. Jean-Marcel Jeanneney est désigné comme premier ambassadeur de France en Algérie. Le GPRA, affaibli par la terrible crise qui secoue le landernau politique algérien, fait son entrée à Alger sans Ben Bella (au Caire) et Khider (à Rabat). La voix fluette du président Ben Khedda, les chants patriotiques que déversent les haut-parleurs sur la foule en délire cachent mal les tourments qui menacent le pays. Les premières unités de l’ALN, stationnées au Maroc et en Tunisie, franchissent les frontières conformément aux accords d’Evian. 4 juillet : Moment hautement symbolique s’il en est, pour la première fois le GPRA, contesté par Ben Bella, qui se trouve toujours auprès de Gamal Abdenasser au Caire, et l’EMG désormais dans les frontières intérieures, se réunit à Alger, capitale du jeune Etat algérien. 5 juillet : Nul ne comprendra pourquoi le GPRA prend la décision de mettre fin aux manifestations populaires et ordonne la reprise du travail. 6 juillet : Dans un entretien avec un journal cairote, Ben Bella accuse le GPRA « d’agissements contre-révolutionnaires » et réclame une réunion urgente du CNRA. 7 juillet : Plusieurs démarches sont entreprises pour essayer de désamorcer la crise entre Ben Bella et le GPRA. 9 juillet : Le comité interwilayas tente d’apaiser la situation et lance des appels à qui veut bien les entendre, chacun étant arc-bouté sur ses positions, cherchant plutôt à en renforcer les défenses, à éviter l’affrontement. Il propose en outre la création d’une nouvelle direction. M’Hamed Yazid, habile communicateur et redoutable diplomate, accompagné de Rabah Bitat, membre du « groupe des six » qui ont décidé du déclenchement du 1er Novembre, sont dépêchés à Rabat pour y rencontrer Ben Bella, Mohand Ou El Hadj (wilaya III) et le colonel Hassan (Youssef Khatib de la Wilaya IV) se joignent à eux. Les entretiens sont infructueux. 11 juillet : Le conseil de la Wilaya IV empêche Ben Khedda, président du GPRA, de tenir un meeting à Blida. Tandis qu’à l’ouest du pays, Ben Bella entre à Tlemcen où il s’établit. 12 juillet : Ben Bella arrive à Oran avec Ahmed Francis et Ahmed Boumendjel, tous deux anciens proches de Ferhat Abbès au sein de l’Union démocratique pour le manifeste algérien (UDMA). 16 juillet : Boumediène ainsi que d’autres membres du CNRA rejoignent Ben Bella à Tlemcen. Ferhat Abbès, premier président du GPRA, écarté le 27 août 1961, futur premier président de l’Assemblée nationale constituante (ANC), rallie les partisans de Ben Bella, tout en désapprouvant le principe de parti unique retenu par le programme de Tripoli. 17 au 22 juillet : Réunion de toutes les wilayas à El Asnam (Chlef). Aucun accord de sortie de crise n’a été dégagé. 19 juillet : Nasser, (Egypte), le roi Idriss 1er (Libye), Sékou Touré (Guinée) et Modibo Keita (Mali) offrent leur médiation entre le groupe d’Alger et celui de Tlemcen. C’est un échec malgré la volonté de conciliation du GPRA. 22 juillet : Ahmed Boumendjel, porte-parole du « groupe de Tlemcen », annonce que Ben Bella et ses alliés ont constitué un bureau politique (BP) « chargé de prendre en main les destinées de l’Algérie ». Le BP est composé de MM. Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf, Mohammedi Saïd, Bitat, Khider et Hadj Ben Alla. On notera que les cinq compagnons de cellule de Ben Bella figurent dans cette institution. Toutefois, Aït Ahmed et Boudiaf refusent d’y figurer. 23 juillet : Ayant décliné l’offre du « groupe de Tlemcen », Boudiaf et Aït Ahmed se retirent à Tizi Ouzou. Ils décident de contrer leur ancien camarade de détention ainsi que ses alliés. Ils leur prêtent « l’intention d’instaurer une dictature en Algérie ». De son côté le GPRA adhère au principe du bureau politique sous condition de son acceptation par le CNRA. 24 juillet : Attentive aux événements qui se déroulent dans son ancienne colonie, la France menace d’intervenir « si la situation s’aggravait... pour protéger ses nationaux ». 25 juillet : Malgré les engagements de Ben Bella auprès du colonel Boubnider, le commandant Larbi Berredjem de la Wilaya II rejoint le camp des partisans de Ben Bella et prend le contrôle de la ville de Constantine. Il y a des affrontements, on y dénombre des morts. Boubnider et Ben Tobbal sont arrêtés. Boudiaf appelle les Algériens à s’organiser pour « faire échec au coup de force ». 27 juillet : Krim Belkacem et Boudiaf s’installent à Tizi Ouzou d’où ils appellent à la création d’un « comité de liaison et de défense de la Révolution » dont le siège serait dans la capitale du Djurdjura. Ainsi, après Alger et Tlemcen, voilà que Tizi Ouzou, à son tour, devient une troisième « Baïkonour » pour l’accession au pouvoir. La Wilaya IV refuse de se joindre à ce qui est désormais le « groupe de Tizi Ouzou ». Deux jours après son arrestation à Constantine, Ben Tobbal est libéré et il gagne Alger d’où il envoie un signal on ne peut plus clair à Ben Bella. Il déclare en effet : « Le GPRA avait donné son accord sur la composition du bureau politique et Mohammedi Saïd était parti à Tlemcen en émissaire... Un bureau politique, c’est mieux que le vide politique. » De leur côté, Saâd Dahlab et Hocine Aït Ahmed, qui n’appartiennent encore à aucun groupe, quittent le GPRA et l’Algérie. On relèvera également, à Alger, des entretiens entre Khider, cheville ouvrière du « groupe de Tlemcen », et Ben Khedda, stoïque président du GPRA lequel n’est plus que l’ombre de lui-même, Ben Tobbal, se joint à eux. 28 juillet : Ben Khedda demande une réunion du CNRA. Les fils ne sont pas coupés, aussi Khider rencontre Krim Belkacem et dans ce tourbillon frénétique qui s’est emparé des dirigeants de la guerre de libération naît l’espoir d’un compromis entre les différentes factions. L’issue pacifique de ces dangereuses tractations semble, en effet, proche. 29 juillet : Brutalement, la Wilaya IV prend le contrôle de la capitale qui relevait jusque-là de la Zone autonome d’Alger. Khider se rend à Paris pour y chercher l’appui et l’alliance des dirigeants de la Fédération de France. Boussouf et Ben Tobbal se rendent à Tunis. 30 juillet : On annonce une rencontre entre Khider, Krim et Boudiaf. Mais ce dernier est enlevé par des éléments de la, Wilaya I à M’sila. A Alger, sur décision du conseil de la Wilaya IV, le commandant Azzedine, chef de la Zone autonome d’Alger, est placé en résidence surveillée alors que son adjoint le commandant Omar Oussedik est arrêté. A Tizi Ouzou, l’avocat Me Bouzida annonce la création du comité de liaison pour « la défense de la Révolution » préconisé par Boudiaf et Krim. 1er août : Sur intervention du BP, Boudiaf est libéré. Il regagne Alger accompagné de Rabah Bitat. Il y rencontre Khider en présence de Krim et du colonel Mohand Ou El Hadj. 2 août : Un compromis intervient entre Boudiaf, Krim et le colonel Mohand Ou El Hadj (Wilaya III) d’une part et Khider et Bitat d’une autre. L’accord stipule que « le BP est reconnu à titre provisoire » et est chargé de préparer les élections à l’Assemblée nationale constituante. Sa durée de vie est d’un mois. Le CNRA doit se réunir un mois après les élections afin de réexaminer la composition du BP. 3 août : Ben Bella fait son entrée à Alger avec le BP auquel s’est joint Boudiaf. Aït Ahmed refuse d’y siéger. 4 août : Le BP procède à la répartition des attributions de ses membres. Khider est désigné comme secrétaire général et chargé de l’information et des finances. Ben Bella est responsable de la coordination avec l’Exécutif provisoire. Boudiaf est à l’orientation et aux affaires extérieures tandis que Hadj Ben Alla se voit confier les affaires militaires. Mohammedi Saïd est à l’éducation et à la santé publique. Bitat, enfin, est à l’organisation du parti et des groupements nationaux. Pour ce qui les concerne, Dahlab et Aït Ahmed sont à Genève. Boussouf et Ben Tobbal sont à Tunis. Krim est en Kabylie. Le grand absent de ce casting est Ben Khedda qui se trouve à Alger, mais isolé, il est exclu de la distribution des rôles. Tout comme le CNRA, le GPRA a été sacrifié sur l’autel des idiosyncrasies des personnalités composant le personnel politique légitimé par la guerre. Désormais et jusqu’à nouvel ordre, le BP sera le prête-nom du deus ex machina qui gérera les affaires politiques de l’Etat algérien naissant. 6 août : Ben Bella se rend à Constantine pour procéder à la conversion de l’armée et à la séparation entre le FLN et l’ALN. 8 août : Le BP proclame qu’il exerce tous les pouvoirs détenus jusqu’alors par le GPRA. 10 août : Confronté au refus des Wilayas III et IV de s’autodissoudre, Khider prononce au nom du BP une allocution dans laquelle il affirme que « la conversion de l’ALN présente un caractère d’urgence incontestable ». 13 août : Après consultation des conseils de Wilaya, le BP annonce la formation d’un « comité national chargé d’organiser le parti ». 19 août : Publication des listes des candidats aux élections de l’Assemblée nationale constituante, prévues pour le 2 septembre. La Wilaya IV met ses troupes en état d’alerte. 20 août : Khider, secrétaire national du BP, annonce la création de « comités électoraux » et de « comités de vigilance ». 22 août : Les partisans du BP manifestent à Alger contre les éléments de la Wilaya IV aux cris de « l’armée dans les casernes ». 23 août : Courte est l’accalmie, ténus les espoirs d’un règlement « fraternel ». En effet, une fusillade à La Casbah d’Alger. La Wilaya IV, qui entend faire valoir son autorité sur ce qu’elle considère comme son territoire, instaure la censure à la radio et les journaux, interdit les déclarations du BP et organise des manifestations. 24 août : Les Wilayas III et IV annoncent que leurs conseils respectifs resteront en place jusqu’à la constitution d’un « Etat algérien élu légalement ». La ZAA continue de se livrer à une guerre de communiqués autour de l’autorité dans la capitale. 25 août : Khider annonce qu’en raison de « l’obstruction » de la Wilaya IV, le BP ne peut plus exercer ses responsabilités. Sur décision unilatérale, il ajourne les élections du 2 septembre. Le conseil de la Wilaya III s’insurge contre cette mesure. Boudiaf démissionne du BP. 27 août : L’escalade ne connaît pas de bémol. Des membres du BP sont arrêtés sur décision du Conseil de la Wilaya IV. Ce dernier considère que la création d’un « comité FLN d’Alger » est en violation de l’accord du 2 août, aux termes duquel les prérogatives du BP provisoire se limitent à la préparation des élections et de la réunion du CNRA. Les Wilayas I, II, V et VI ainsi que l’EMG apportent leur soutien au BP. Les conseils des Wilayas III et IV déclarent qu’ils « feront face à toute agression ». 28 août : Veillée d’armes à Sétif. Les commandants des Wilayas I, II, V et VI se réunissent dans la capitale des Hauts-Plateaux. 29 août : De violents affrontements ont lieu à la Casbah d’Alger entre des partisans du BP et de la Wilaya IV. L’insécurité s’installe. Enlèvements, perquisitions, racket. De nouveau, la France menace d’intervenir pour « protéger ses ressortissants ». Encore présentes sur le territoire de la jeune République, les troupes françaises opèrent un mouvement dans la région d’Alger. L’UGTA appelle à la grève générale. A Alger et à travers tout le pays, le peuple, celui du 1er novembre 1954, du 11 décembre 1960, du 8 mai 1945 - le peuple qui sait mourir utilement, descend dans la rue aux cris de « Sebaâ sinin barakat ! » (« sept ans ça suffit ! »). 30 août : Le BP fait intervenir « ses forces » pour « rétablir l’ordre à Alger ». 1er septembre : Meeting à Alger, à la Maison du peuple, contre « la guerre civile ». 3 au 5 septembre : Tandis que Bitat et Khider se sont réfugiés à l’ambassade d’Egypte, Ben Bella gagne Oran et donne l’ordre aux troupes de l’EMG qu’on appellera aussi l’armée des frontières, qui le soutiennent, de marcher sur Alger. Des affrontements violents entre djounoud de la Wilaya IV et ceux de l’EMG provoquent plusieurs centaines, voire plus d’un millier de morts dans les régions de Boghari, Sidi Aïssa, Sour El Ghozlane, Chlef. 5 septembre : A la demande du colonel Mohand Ou El Hadj de la Wilaya III, un accord intervient entre le BP et les Wilayas III et IV. Il prévoit la démilitarisation de la capitale et l’organisation d’élections à brefs délais. 6 septembre : Une fois de plus, la population descend dans la rue et exige l’arrêt du conflit fratricide. Ben Bella et les chefs de la Wilaya IV se rendent sur les lieux pour arrêter les combats. 9 septembre : Ben Bella et l’armée des frontières commandée par Boumediène entrent dans Alger. Les élections sont fixées au 20 septembre. 13 septembre : Publication d’une nouvelle liste des candidats à l’Assemblée nationale constituante. Ben Khedda et Boussouf n’y figurent plus. 20 septembre : Les électeurs algériens sont appelés à « ratifier » la liste des candidats à l’Assemblée qui leur est soumise. Des listes uniques sont imposées. On y dénombre 196 candidats dont 16 Européens. On relève des combats sporadiques entre éléments de la Wilaya IV et forces favorables au BP. Ben Bella déclare que « la démocratie est un luxe que l’Algérie ne peut encore s’offrir ». 24 septembre : Khider affirme admettre les partis politiques « à condition qu’ils œuvrent dans le cadre de la Constitution ». 25 septembre : Ferhat Abbas est élu président de l’Assemblée nationale constituante par 155 voix contre 36 blancs ou nuls, proclame la naissance de la République algérienne démocratique et Populaire. Par 141 voix sur 189, Ben Bella est désigné pour former le premier gouvernement. L’Exécutif provisoire remet ses pouvoirs au président de l’Assemblée constituante. 28 septembre : Ben Bella présente son gouvernement à l’Assemblée. Il prend pour « programme provisoire » la Charte de Tripoli, dont il avait supervisé les travaux. Boudiaf crée le Parti de la révolution socialiste (PRS). Il relève l’illégitimité du BP de Ben Bella. 29 septembre : Ben Bella est investi par l’Assemblée constituante comme premier président du Conseil des ministres de l’Algérie indépendante. 8 octobre : L’Algérie devient le 109e Etat de l’Organisation des Nations unies. Par Boukhalfa Amazit, El Watan
publié par Boukhalfa AMAZIT dans: Histoire
Vendredi 29 Juin 2007
Sadek HADJERES « LA NATION ET LE SOCIAL : Raisons de craindre et d’espérer » Par Sadek Hadjerès, pour le colloque NATION à Alger, 16 et 17 mars 2005 (NB : les premières lignes en italique ne sont à lire que si je suis absent) Cher(e)s ami(e)s Je suis à la fois heureux et frustré en vous saluant. Désolé comme vous et je m’en excuse, parce que des contretemps pratiques et administratifs, dus en partie au démarrage tardif de mes démarches, me privent de la chaleur de votre amitié et de la richesse des échanges. Mais je suis heureux de participer avec vous, même indirectement, à cette rencontre. Bien sûr, comme l’a dit un jour Fidel Castro dans un de ses discours fleuves, une lettre à un être cher, c’est bien, mais l’embrasser c’est encore mieux. J’ajouterai quant à moi que la lettre, c’est aussi la promesse de proches retrouvailles pour d’autres occasions. ===> En attendant, Ce colloque me paraît bienvenu pour au moins trois raisons. En premier lieu, l’initiative conjointe des Amis d’Alger-républicain et de la librairie El-Ijtihad, ainsi que la date choisie en mémoire de Abdelhamid Benzine, confirme un élan nouveau des efforts de pensée progressiste. Je voudrais associer à l’hommage rendu à celui qui fut un de mes compagnons de lutte de deux longues clandestinités, les noms de camarades et amis disparus depuis, L’hachemi Bounedjar, Lakhdar Kaidi et Sadek Aissat. Eux aussi ont mené à travers des persécutions croisées, les combats étroitement liés du patriotisme et de la démocratie sociale, au service de la Nation et dans un esprit unitaire. Je m’en voudrais aussi d’oublier un autre disparu, qui fut longtemps dans ces deux combats imbriqués, l’ami et le camarade de Abdelhamid Benzine et de L’hachemi Bounedjar. Je veux parler de Youssef Fathallah, qui fut dans le monde patriotique arabe comme en Algérie, un défenseur ardent de la démocratie et des Droits de l’Homme, par principe et par humanisme, et qui fut pour cette raison assassiné comme tant d’autres au cours des sombres années 90. Je me réjouis en second lieu de la disponibilité d’un espace tel que la Bibliothèque qui mérite ainsi son appellation de nationale. Ce fait, comme l’éventail idéologique des participants que je salue chaleureusement, me rappelle le climat heureux du milieu des années quarante, quand dans le minuscule local de l’AEMAN du bvd Baudin devenu Amirouche, nous discutions vivement mais librement des voies à tracer à notre engagement nationaliste. Pratiquement à l’unanimité, nous distinguions alors le nationalisme libérateur que nous estimions seul concevable, d’un autre nationalisme dont Franco et Tchang Kaï Chek à l’époque affichaient l’étiquette, un nationalisme d’oppression, d’exclusion et de haine que nous estimions réservé à jamais à d’autres contrées que l’Algérie. J’aimerais dire que si nos voies ont par la suite organiquement divergé et que nos itinéraires on été jalonnés de lourds contentieux entre mouvances communistes et nationalistes, il nous reste malgré les inévitables crispations partisanes de cette période d’avant 1954, le souvenir des efforts réciproques vers la cohésion nationale et une solide unité d’action, le souvenir réconfortant de débats francs entre militants honnêtes respectueux les uns des autres. J’ajoute, puisque que j’évoque cette période, que j’ai trouvé dans mon engagement communiste une possibilité d’approfondir cet esprit unitaire au service de la nation à travers des positions du PCA et du PAGS restées souvent incomprises, comme s’il y avait des incompatibilités majeures entre le besoin d’un large front pour le soutien résolu d’orientations nationales communes, et la préservation d’une autonomie politique et organique. Cette préoccupation, pas toujours simple à assumer et pas toujours suffisamment maîtrisée, ne découle pas de manœuvres purement tactiques dans des contextes difficiles. Elle exprime avant tout la jonction du national, du social et du démocratique, un besoin qui dans les épreuves traversées par la Nation a été de plus en plus compris par les nouvelles générations. A la base de cette orientation politique, il y a la nécessité d’œuvrer pour les objectifs nationaux communs, et en même temps, faire en sorte que les décantations et les intérêts de classe indéniables soient pris en compte dans la clarté, pour des solutions qui protègent la nation à la fois des appétits géostratégiques internationaux et des risques de divisions sur des bases identitaires ou idéologiques. Les épreuves passées suffiront-elles à nous guider vers cette conception dialectique de la cohésion nationale? La guérison à long terme n’est jamais acquise : tournons les yeux par exemple vers le Liban et privilégions les solidarités sociales transversales, seules capables de prémunir contre les dérapages des chocs identitaires tels que l’impérialisme cherche à les susciter ou les encourager. Mon troisième motif de réconfort, après les inquiétudes que je viens d’évoquer, c’est l’éventail de nos participations. Il indique que nous commençons à faire reculer en nous-mêmes une conception étroite qui a stérilisé longtemps les espoirs algériens. L’illusion d’une mouvance démocratique auto-proclamée qui se réduirait à ceux qui s’alignent sur une seule et même appréciation politique de la conjoncture nationale. Une illusion qui peut aller jusqu’à réserver le label de société civile à la seule fraction de la population qui partage les mêmes points de vue sur un événement, une situation, un problème, une idéologie. Ni la Nation, ni la démocratie, ni la justice sociale, ni les formations politiques qui s’en réclament n’y gagnent évidemment. Cher(e)s ami(e)s, La thématique de la nation n’a cessé pour ma génération d’être centrale ( je ne sais si c’est le mot exact), Elle a été en tout cas toujours prégnante dans la vie politique et les représentations mentales de notre peuple. Aujourd’hui encore, la souveraineté nationale fait problème quand, sans vrai débat, est remis en question le contrôle par la Nation de ressources qui, bien ou mal gérées, sont jusqu’à présent le poumon de notre économie et de notre développement. C’est pour cela qu’elles avaient été arrachées au prix d’une prolongation de plusieurs années de guerre. En même temps, la Nation est une thématique très vaste. Chacun de nous ne peut y contribuer qu’à partir des seuls angles d’observation et d’action dans lesquels son itinéraire ou sa formation l’ont placé. Pour ma part, j’aborde la question bien sûr dans un esprit militant, je ne dis pas forcément étroitement partisan, et j’essaye d’appliquer une grille d’analyse appropriée à un processus aussi peu simple que l’émergence et l’évolution de la nation. Ce phénomène est en effet éminemment géopolitique, il est complexe autant par ses expressions que par les interactions multiples qui le façonnent. Il se présente avec deux caractéristiques : d’une part une grande mobilité, d’autre part une interpénétration poussée entre les facteurs constitutifs et déterminants de l’existence nationale. Ce sont les interactions, avec leurs modalités temporelles, qui expliquent la mobilité et en déterminent le contenu, la résultante, la complexité. Mon intervention s’efforcera d’illustrer ces interactions et leur mobilité. Pour des raisons de temps, les illustrations vont privilégier surtout la période fondatrice de la lutte de libération et de l’indépendance. Nombre d’éclairages qu’on peut en tirer sont néanmoins utiles dans leurs grandes lignes pour comprendre les étapes suivantes, elles aussi très importantes. Autre précision : je m’en tiens à la dynamique du fait national algérien sans m’attarder au problème des définitions. Non pas que ce soit peu important, Les efforts de définition d’un objet tel que la nation sont nécessaires et enrichissants pour en appréhender les différentes facettes. Les définitions sont un bon guide tant qu’elles n’enferment pas dans un moule rigide les réalités aussi diversifiées et mouvantes que la nation, tant qu’elles ne s’érigent pas en cadres théoriques statiques d’où découleraient automatiquement les solutions aux problèmes posés par le mouvement historique. J’ai donc privilégié les contenus et les dynamiques qui animent les cadres nationaux, de façon à rapprocher d’une part les questionnements théoriques et d’autre part les interrogations concrètes et le vécu quotidien de nos compatriotes. Cela revient à se demander : quelles motivations, quels intérêts nous ont amenés et nous amènent encore dans un cadre territorial constitué historiquement, à souhaiter ou admettre de VIVRE ENSEMBLE, après avoir ensemble revendiqué puis conquis la souveraineté nationale ? Qu’est ce qui pousse la majorité d’entre nous à admettre l’autorité d’un Etat commun pris en mains par un groupe dirigeant qui n’est pas toujours et forcément celui que nous souhaitons ? Quel est le sens et le poids du lien social qui nous rattache à nos compatriotes dans un cadre national ? Qu’est ce qui fait que, tant que ce lien est assez attrayant pour nous, la tentation recule de tricher avec ce cadre ou de le renier de différentes façons. La première façon est une échappatoire interne à la nation, c’est le recours à des pratiques INFRAnationales, claNiques, régionalistes, communautaires etc, ou bien (et parfois en même temps) INFRA-politiques telle que les émeutes ou soulèvements de plus ou moins grande ampleur et les dégénérescences politiciennes. La seconde échappatoire quant à elle, est tournée vers l’extérieur, elle tend individuellement ou collectivement à déborder le cadre national, à s’en évader vers des espaces et des horizons SUPRAnationaux réels ou imaginaires. Certaines de ces fenêtres sont déjà usées et discréditées, d’autres relativement inexplorés et pas encore mises à l’épreuve. Ainsi des nationaux déçus par la nation telle qu’ils la vivent, peuvent se tourner selon leurs sensibilités vers al oumma l-arabiya, vers al oumma- l-islamiya, vers tamazgha, vers l’Europe et l’Occident, etc. Je n’oublie pas dans cette énumération, sinon les jeunes ou bien Fellague me le rappelleraient, il y a eu aussi le bateau de rêve pour l’Australie, le réconfort de la drogue, le billet d’avion pour l’Afghanistan ou l’eldorado européen avec ou sans visa. Que l’approche soit théorique ou pratique, ces attitudes ont pris une plus grande acuité depuis le milieu des années 80, quand avec la défaillance de la rente pétrolière mais pas seulement pour çà, la grandeur de la nation a basculé vers une espèce de repli, un recul du crédit de l’Etat-nation. Pourquoi ce revirement, l’éloignement des espoirs qui avaient nourri les sacrifices pour l’indépendance ? Je serai peut-être terre à terre mais peut-on ne pas l’être ? Justement parce que la nation n’est pas une utopie métaphysique enfermée dans le dogme de l’Unicité, mais une réalité qui vit, s’unit ou se divise au rythme des conditions d’existence matérielles et des pensées de chacun et de tous. Elle prospère quand ses ressortissants hommes, femmes ou enfants, ont de nombreuses et assez fortes raisons de s’attacher à elle. La nation gratifiante, elle est située et reconnue là et quand chacun et chacune en naissant et en grandissant, a trouvé ou espère trouver de quoi s’alimenter, du travail, un toit, une santé, un mieux-être, une école, une formation, une atmosphère chaleureuse et de communion culturelle, en quelque sorte un présent acceptable ancré sur un espoir d’avenir. C’est là et quand on peut, sans que ce soit ressenti comme un péché ou interdit, parler la langue du terroir ou qui vous vient en premier lieu sur les lèvres, jouir de la culture qu’on connaît le mieux, celle qui nous avantage ou qui nous plaît. La nation devient plus gratifiante et on est d’autant plus prêt à faire corps avec elle et la défendre, quand chacun s’y sent libre de pratiquer sa religion et ses rites cultuels à sa façon et professer ses convictions personnelles sans malaise ni entrave pourvu qu’elles ne prêchent pas la haine, le mépris et la domination de son voisin ou concitoyen. En un mot et à mon avis, c’est quand la nation, émergée une époque moderne que l’Algérie a d’abord vécue dans les affres de la domination coloniale, s’avère un cadre approprié à la satisfaction des besoins et des aspirations humaines essentielles. Des besoins et des aspirations fondamentales, qui transcendent l’histoire de l’humanité dans sa diversité, des besoins qui sont reconnus, à travers des prismes philosophiques différents bien sûr, aussi bien par le Coran quand il rend hommage à Celui qui préserve les humains de la Faim et de la Peur, ou par la pensée marxiste qui appelle la société à agir pour réaliser les conditions historiques de ce mieux être matériel et moral. =====> J’en viens à l’essentiel, comment réaliser ces conditions historiques ? C’est ce que à quoi les différentes organisations nationales s’étaient attelées, à commencer par le PPA héritier de l’Etoile Nord africaine. Sur quels mécanismes objectifs, sur quels ressorts subjectifs l’action gagnait-elle à prendre appui et quels écueils éviter ? Nous sommes là au cœur du problème des interactions, synergiques ou antagoniques selon les cas, susceptibles de peser sur les mouvements et les contenus de la libération, de l’édification et de la pérennité de la Nation. Toutes les organisations nationales convergeaient sur un point fondamental, la nécessaire disparition du régime colonial et son remplacement par un Etat souverain, seul capable de diriger les transformations bloquées par l’oppression coloniale. Néanmoins les organisations nationales divergeaient entre elles ou même au sein de chacune d’elles sur les voies et moyens d’y parvenir et sur le contenu à donner aux transformations souhaitées. Chose normale qui pouvait être surmontée à la fois par l’ouverture de débats constructifs et par la pratique de rassemblements ou Fronts reflétant de façon consciente et non autoritaire la diversité autour de la même revendication fondamentale. Malheureusement, il s’est trouvé que des dirigeants de la formation nationaliste la plus influente et la mieux implantée ne voulaient ni front dans la diversité ni vrai débat, alors que leurs points de vue se résumaient à un seul mot d’ordre susceptible des interprétations les plus diverses quant à son contenu et aux modalités de sa mise en œuvre. Cet hégémonisme correspondait aussi à des traditions et mentalités unanimistes dans l a société, qui auraient gagné à être corrigées et amendées par une culture politique plus appropriée aux conditions modernes de l’émergence nationale. Malheureusement le rôle dirigeant auquel aspirait la formation politique la plus influente n’était pas étayé sur une doctrine cohérente et rassembleuse, allant au devant des interrogations dans tous les domaines des militants sincères et des citoyens. Je n’invente rien, les documents du MTLD l’ont confirmé explicitement au début des années cinquante en appelant justement à combler cette lacune. Et pour cause, dans les années qui avaient précédé, un barrage conscient pour les uns, passif ou non conscient chez d’autres, avait été dressé aux tentatives d’élaborer une telle doctrine en ouvrant les débats et les contributions dans ce but. En 1949, il s’était produit ce que j’ai appelé une bifurcation fatale. Fatale au sens de malheureuse par ses conséquences immédiates et lointaines et non au sens d’inévitable. Car le débat aurait pu et du ne pas être étouffé avant d’avoir commencé. Mon propos n’est pas de revenir sur ce qui a été qualifié à tort de « crise berbériste », sur les polémiques et points de vue contradictoires qui ont entouré cet épisode. En gros les faits commencent à être connus, ils continueront sans doute à être évoqués en d’autres occasions. Je voulais surtout indiquer la caractéristique principale des propositions avancées alors par le courant contestataire, telle qu’elles figurent dans la plate forme qui a été rejetée avant d’avoir été lue, intitulée « L’Algérie libre vivra » et signée du pseudonyme collectif d’« Idir El Watani ». Elle exprimait le point de vue non des seuls trois rédacteurs, mais celui issu des échanges au sein du courant démocratique contestataire, notamment à la rencontre informelle de Arous de 1948. Si je signale ce document, c’est qu’avec le recul d’un demi-siècle, son intérêt ne réside pas tellement ou seulement dans l’actualité pourtant encore vivace des problèmes de fond qu’elle soulevait. Il réside également dans la méthodologie et la démarche concernant la nation. Je la redécouvre moi même sous un jour nouveau, dans une signification que je comprends mieux avec l’expérience. Cet aspect de la question a été méconnu non seulement lors de sa parution, mais continue de l’être plus ou moins jusqu’à ce jour. On y avait vu alors, et aujourd’hui encore, nombre de commentateurs pourtant favorables continuent à y voir essentiellement, une prise de position sur les questions identitaires, et de façon encore plus réductrice, un plaidoyer pour l’amazighité. Cette interprétation est inexacte, elle fait écho volontairement ou non, à la version de la presse colonialiste d’août 1949 à laquelle les dirigeants du MTLD en charge de cette question ont emboîté le pas par un refus de démenti et un silence lourd de conséquence en laissant accréditer l’idée que des militants connus pourtant pour leur patriotisme unitaire, j’allais presque dire jacobin, avaient créé un PPK, un parti du peuple kabyle. Hypothèse absurde pour l’époque, ne serait de que parce qu’elle aurait été mort née et suicidaire pour ses auteurs. Que disait la plate-forme à propos du volet identitaire et culturel de la nation ? A côté de la langue arabe classique unanimement reconnue et revendiquée comme langue nationale opprimée et marginalisée par le colonialisme, elle valorisait la richesse et la charge affective des langues parlées, TOUTES les langues parlées, elle mettait en relief leur apport à la personnalité algérienne, dénonçait leur étouffement par les autorités coloniales, elle appelait même à l’effort quotidien, sans attendre l’indépendance, pour défendre et développer le patrimoine culturel et linguistique arabe et islamique. La défense et la promotion du patrimoine culturel berbère avait à cette époque pour nous valeur de principe et non de préalable. L’histoire a tranché au bout de cinquante ans quant à la légitimité et l’importance de cette vision nationale. Bien des déboires auraient été évités à la nation durant le demi-siècle écoulé, si les clarifications avaient été faites à temps par tous ceux dont c’était la vocation et le devoir , et si la solution de ces problèmes identitaires, comme de ceux touchant aux domaines économiques, politiques, sociaux et d’autres, n’avait pas été sacrifiée à des enjeux de pouvoir étroits, c’est à dire déconnectés de l’intérêt général et national. Ici je reviens au plus important, qui est, je le disais tout à l’heure,un aspect resté à ce jour plus ou moins méconnu et sous estimé dans la conduite des affaires de la nation, plus ou moins maltraité autant par les cercles dirigeants et gouvernants, qu’au niveau de la société et des mouvements censés la représenter. Je veux parler de la nécessaire attention à porter à l’articulation positive entre les fondements identitaires et les fondements objectifs de la nation. Dans ces derniers, j’inclus les questions économiques et sociales ainsi que les enjeux de pouvoir politique qui les accompagnent de façon ouverte ou masquée, autoritaire ou démocratique. L’articulation entre ces deux fondements a été à mon avis l’ apport le plus essentiel de la plate-forme de 1949, en dépit de ses insuffisances et de ses limites, qui auraient été surmontées collectivement si un vrai débat, même intérieur au MTLD ou à ses instances supérieures, avait été instauré. Cet apport est d’avoir placé l’articulation entre mobiles subjectifs et intérêts objectifs au centre des préoccupations, et d’y avoir répondu en proposant comme approche consensuelle le triple mot d’ordre : Nation, Révolution et Démocratie, en insistant sur l’imbrication de ces trois axes. Ainsi, les aspects identitaires n’étaient pas abordés comme s’ils étaient autonomes, se suffisaient à eux mêmes ou traités pour eux mêmes. C’est le cas dans nombre de positions qui font tout pour absolutiser ce facteur, par ailleurs très important même quand il n’est pas toujours du domaine du rationnel, et souvent pour des intérêts inavoués. Toute la première moitié de la brochure qui traitait l’axe de la nation et de l’algérianité, indiquait bien l’importance des sentiments et des prises de conscience identitaires. Mais elle leur donnait du fait de l’émergence nationale une signification autre que les étroitesses des communautarismes traditionnels. Les colonialistes reconnaissaient en fait les appartenances communautaires en les opposant les unes aux autres et en les réduisant à leurs aspects les plus appauvris et les plus sclérosés. Le fait majeur qui structurait désormais nos luttes pour la liberté, résidait dans l’émergence d’une communauté historique nouvelle, la nation, que les colonialistes ne voulaient reconnaître à aucun prix parce que, scellée en résistance au choc colonial moderne, elle dépassait les structures et les cloisonnements traditionnels pour briser l’oppression. La Nation ne pouvait déboucher sur son accomplissement que par la disparition des bases matérielles et institutionnelles de la domination coloniale française, c’est la raison pour laquelle la définition de la nation consacrait dans la brochure de 49 une si grande place à l’analyse de la domination coloniale dans ses formes et sa substance modernes. C’est en raison de cette qualité nouvelle de la résistance algérienne à l’oppression et à l’exploitation coloniale que toute la deuxième moitié du document de 49 était consacrée à mettre en lumière l’importance de la démocratie sociale et politique, à la fois comme fin et moyen, comme objectif et instrument de la transformation révolutionnaire. La première moitié du document plantait en quelque sorte le décor statique et le positionnement des repères identitaires sur la scène nationale. La seconde moitié mettait en avant les orientations les plus aptes dans ce décor national à animer les acteurs de cette transformation vers la liberté et la justice, s’ils voulaient être en accord avec la logique du changement historique qu’ils souhaitaient. ===> L’affirmation nationale prenait son plein sens aux yeux des nationaux si elle donnait une consistance, un prolongement, une substance à leurs sentiments de révolte, à leur soif de liberté, de respect de leur dignité et de leur personnalité, par une conquête tangible que nous appelons aujourd’hui et que nous appelions déjà aussi en 49: la citoyenneté, dans tous les domaines. Ce n’était pas là un parti pris idéologique d’intellectuels ou d’intellectomanes, triste étiquette que se plaisaient à nous coller certains bureaucrates de la rue Marengo, au siège central du MTLD, pour exciter contre nous les militants honnêtes ou les truands qu’ils incitaient à nous bastonner ou pire. Une étiquette reprise aujourd’hui par leur héritiers spirituels quand ils traitent ironiquement les défenseurs des droits de l’Homme et du citoyen de « droits de l’hommistes », feignant d’ignorer que cette sensibilité à la souffrance et aux violations des droits humains n’est pas l’apanage des intellectuels, mais de millions d’hommes et de femmes qui l’expriment sous des formes variées, heureuses ou malheureuses, contre une hogra massive, odieuse et systématique. Avant 1954, du profond de notre société s’exprimait, en même temps que la flamme nationale, la soif de justice sociale et du respect des droits humains jusque dans la vie quotidienne, à travers les luttes ouvertes des corporations ouvrières notamment dans leurs catégories les plus exploitées, mineurs, dockers, ouvriers agricoles. Ces luttes visibles étaient la partie émergente d’un iceberg géant de souffrances sociales et de sentiments rentrés de révolte profonde de la masse des sans emplois et des paysans pauvres qui survivaient dans des conditions infra humaines. Je dois dire que certains leaders nationalistes rivalisaient malheureusement de zèle dans la méconnaissance de ces aspects sociaux et démocratiques, allant jusqu’à boycotter les luttes syndicales ou la solidarité ouvrière et paysanne envers le peuple viet namien. Mais nombre de militants nationalistes et syndicaux, engagés dans les luttes des corporations de traminots, cheminots, enseignants et dockers par exemple, déploraient ces pratiques. Certains ont commencé à rejoindre le PCA. C’est dans la première moitié des années cinquante que le sens du nomadisme militant entre les deux formations a commencé à s’inverser dans les divers milieux, pour une bonne part en raison de la prise en considération insuffisante ou négative par la mouvance nationaliste de la dimension démocratique et sociale. Tandis qu’auparavant nombre de jeunes patriotes quittaient les rangs communistes après y avoir puisé des brins ou une teinture de marxisme, c’était des jeunes nationalistes qui rejoignaient les rangs d’organisations syndicales ou communistes. Le PCA, après avoir reconnu en 1946 sa sous-estimation de la demande légitime d’identité nationale des Algériens, l’avait ensuite fortement intériorisée dans ses rangs et son action, tout en continuant à l’associer au volet social et démocratique, inséparable à ses yeux d’une véritable libération nationale. Pour l’anecdote, Abdelhamid Benzine, alors permanent clandestin du PPA, avait rencontré en 1950 au Guergour un de ses amis d’enfance qui lui raconte combien l’atmosphère était devenue plus chaleureuse et mobilisatrice à l’AEMAN dont j’étais alors le président (après avoir quitté le PPA sans avoir adhéré encore au PCA). Hamid, alarmé et déchaîné comme il sait l’être à ses moments où quelque chose ne lui va pas, lui dit : fais attention, les communistes, tu ne les connais pas. Ils vont t’avaler avec leur idéologie ! Deux ans plus tard, ce même ami rencontre à Paris Hamid qui était accompagné de M’Hammed Yazid et s’occupait de syndicats des Algériens immigrés. Il lui raconte qu’il avait voulu sensibiliser Messali à l’importance du travail syndical et que le leader lui dit, d’un ton paternel : fais attention, je vois que les communistes risquent de te tourner la tête. Plus tard, le même ami retrouve Hamid à Alger qui lui apprend qu’il a réfléchi et fait son choix, qu’il travaille et milite comme rédacteur à Alger républicain. La même poussée de la société s’est manifestée dans les rangs d’un MTLD entré sans une crise où se sont imbriqués les clivages socio-politiques et luttes de factions. La demande démocratique s’est notamment exprimée dans le courant centraliste, dont l’organe a repris en septembre-octobre 54 des passages entiers de la plate-forme de 1949, relatifs aux deux axes de la nation et de la démocratie, à l’exception du troisième volet : celui de Révolution. C’était malgré cette lacune un fait positif, malheureusement tardif, dans un climat alourdi par les méfiances et les sectarismes internes après tant de dégâts. Je signale entre parenthèses que la camionnette du MTLD qui est venue prendre livraison de cette publication et son conducteur ont essuyé la violente agression d’un commando messaliste. C’est ce qui me serait arrivé moi même cinq ans auparavant en 1949 devant la même imprimerie, à l’instigation de certains des futurs centralistes, si avec des militants de l’OS de Larbâa, tous arabophones je le souligne, nous n’étions venus prendre livraison de la brochure quelques heures avant ce qui était prévu. ===> Lorsque le troisième volet, celui de la lutte révolutionnaire, a trouvé son expression armée à partir du 1er novembre 54, le courant démocratique et social au sein du mouvement national s’est manifesté en particulier dans la Charte de la Soummam. Celle ci ouvrait théoriquement des horizons sociaux et démocratiques, malgré certains brouillages sectaires et politiciens perceptibles dans sa rédaction et malgré surtout les dérives activistes et les luttes de pouvoir féroces qui ont suivi dans les maquis ou à l’extérieur. Elles étaient imputables en partie aux habituelles complications inhérentes aux contextes de guerre, mais furent aggravées par le déficit en clarifications politiques et en esprit de débats unitaires, déficit qui avait prévalu dans les années précédant l’insurrection. La création de l’UGTA elle même avait obéi, au niveau des dirigeants activistes de l’ALN et du FLN, davantage à des calculs, à mon avis discutables, de stratégie internationale e t de compétition avec le courant messaliste, plutôt qu’à une prise en charge profonde des aspirations des travailleurs. Celle ci aurait dû impliquer une réelle autonomie de la centrale ouvrière, ce qui d’ailleurs aurait rendu plus efficient son soutien au FLN. D’où le malaise soulevé parmi des travailleurs et des syndicalistes FLN par cette décision, comme nous en a fait part Abbane Ramdane quand Bachir Hadj Ali et moi même l’avons rencontré avec Benyoussef Benkhedda au printemps 56. Nous ayant demandé notre avis, nous lui avions répondu qu’il était possible de réparer cela et de procéder à l’unification du mouvement syndical à partir d’élections démocratiques à la base. Cela était encore réalisable dans la semi-légalité des syndicats à l’époque et aurait eu dans tous les cas une énorme signification symbolique pour la continuité des meilleures traditions démocratiques et de lutte des syndicats. Khçara, grand dommage aussi bien pour les travailleurs que pour la nation. Vous connaissez la suite aussi bien que moi,. De l’indépendance à nos jours, la crédibilité et la capacité de mobilisation de l’UGTA n’ont jamais pu se remettre de la tare originelle qui a présidé à sa naissance bureaucratique. L’engrenage pervers n’a pas été forcément voulu comme tel au départ par une partie de ses concepteurs, mais n’a pas été plus tard ni diagnostiqué comme tel ni traité correctement. A part quelques épisodes plus fastes qui ont fini par tourner court, le social, le mouvement syndical et les couches laborieuses ont fait les frais de multiples caporalisations successives et de reprises en main brutales quand la base des salariés et l’opinion démocratique parvenaient à desserrer plus ou moins l’étau. Les travailleurs, les couches sociales déshéritées et la justice sociale n’ont pas été les seules victimes, mais aussi d’autres couches et catégories sociales et en définitive l’intérêt de la Nation. D’abord parce que quand ça ne va pas bien pour une catégorie de la population, les conséquences multiples en retombent sur toute la nation, sur sa cohésion et sa prospérité. Mais aussi parce que les orientations antisociales relèvent d’une méconnaissance et d’un déni du besoin de convergences et de synergie entre tous les facteurs qui fondent et renforcent la nation. Il faut non seulement harmoniser les multiples représentations et expressions subjectives et identitaires de l’appartenance nationale, mais aussi et en même temps instaurer les règles du jeu démocratique, les faire respecter dans la vie publique en fonction de l’intérêt général à évaluer concrètement. C’est la seule façon d’éviter que la compétition autour des intérêts de classe et autour des enjeux de pouvoir économiques et politiques, tout à fait normale et inévitable, ne transforme l’espace national en une jungle et le pouvoir d’Etat en vulgaire instrument de groupes restreints qui considèrent la Nation comme un butin de guerre et la population laborieuse comme un troupeau de serfs contre qui tous les coups sont permis. Tout au long des évolutions ultérieures de l’Algérie indépendante, on retrouvera des scénarios répétitifs et des configurations similaires dans leur substance si ce n’est dans leur forme à celle de l’immédiate après-indépendance, lorsque en 1962 se sont succédés le coup de force de l’ALN des frontières, l’interdiction d’une vie politique démocratique inaugurée par l’interdiction du PCA dès novembre 62, puis au début de 1963 le scandaleux hold-up anti-syndical perpétré par des hommes de main stipendiés contre le premier Congrès de l’UGTA. La vérité oblige à dire que les clans dirigeants qui se faisaient et se défaisaient en restant à l’affût des uns contre les autres, se retrouvaient comme un seul homme pour perpétrer leurs coups tordus contre les travailleurs ou pour l’approuver, les autres gardant le silence, à l’exception de Ait Ahmed qui avait publiquement élevé une objection de principe contre l’interdiction du PCA, et cela bien avant la création du FFS. Les conjurations au sommet éclataient et se recomposaient en factions rivales sans principe ni continuité de projet politique, sinon la préoccupation de choisir la bonne coalition, celle qui aurait le plus de chance de l’emporter pour le contrôle de l’avoir et du pouvoir. Quant au savoir, au bon sens et à l’attention envers le sort de la population, ils s’en réclamaient mais dans le meilleur des cas en la laissant au second plan, la priorité pour eux étant l’ascension dans l’échelle ou les strapontins des pouvoirs. Les orientations de fond, les Chartes et autres documents qu’ils demandaient aux militants et cadres honnêtes d’élaborer, ils les adoptaient sans hésiter à la quasi unanimité mais c’était pour la galerie, comme l’avait confirmé Boumediène à Benzine quand ce dernier au cours d’une entrevue lui avait parlé des orientations proclamées officiellement dans les Chartes et les Constitutions : c’est le pouvoir qui compte, lui avait-il répondu avec un sourire entendu, comme pour lui dire : comme vous êtes naïfs, toi et tes camarades. Pour mémoire, quand Alger républicain a publié intégralement la Charte de Tripoli au cours de l’été 62, ce fut un concert de reproches contre cette initiative de la part des candidats au pouvoir qui se déchiraient mais communiaient dans le même souci. Il leur fallait maintenir ces documents comme chasse gardée exclusive et caution de leurs projets occultes et non comme guide et outil pédagogique pour le peuple au nom duquel ils étaient proclamés. Ce manque de considération des dirigeants récemment promus envers le peuple, le peuple le leur rendait bien. Les Algériens qui étaient prêts à les accueillir en héros, et qui face au cliquetis des armes clamaient leur soif de paix « Seb’âa snin barakat », 7 ans ça suffit, (encore un mot d’ordre que les assoiffés de pouvoir ont reproché à Alger républicain d’avoir étalé sur toute la largeur de ses colonnes), ce peuple a été abasourdi par le spectacle d’une caste encore invertébrée, s’agitant dans tous les sens pour monter sur les épaules des autres. Il a commencé à les désigner comme « ç’hab en-nidham » (« ceux de l’organisation »). La vox populi percevait ce sobriquet de façon bien précise, elle donnait désormais au verbe « nedhem » (organiser) le sens de faire main basse sur les biens qui revenaient à la nation. ===> Mon propos ici n’est pas d’évoquer ce que les Algériens et les Algériennes connaissent bien, l’amertume de ce qui aurait pu se faire et ne l’a pas été, sous une République qui avait choisi d’annoncer la couleur en s’intitulant démocratique et populaire. Le nouveau système a commencé par instaurer un fossé entre l’Etat et ceux et celles qui, parce qu’ils (et elles) avaient porté à bout de bras la révolution et ses organisations armées et civiles, méritaient et étaient capables de jouir du statut de citoyens et citoyennes et non pas relégués à celui de sujets d’un Etat où les droits et les devoirs sont devenus à sens unique. Les réalisations et les acquis réels de l’Algérie à certaines périodes ont été estimés à juste titre en deçà des attentes et des possibilités. Il y aurait beaucoup à dire et je n’en dirai pas plus ici à propos de ce que furent à la fois les points forts et les effets mystificateurs de ce qui a été l’option officielle d’un socialisme « spécifique ». Si j’ai évoqué ce mauvais départ de l’Algérie indépendante, c’est surtout pour essayer de comprendre dans l’intérêt du présent, la façon à éviter et à bannir absolument pour l’avenir, dont s’est ouvert au départ le fossé entre gouvernants et la masse des gouvernés, entre la société et les détenteurs des rouages de l’Etat, un fossé que n’ont pas comblé les décennies suivantes jusqu’à scinder la Nation en plusieurs lignes de fracture dont chacun mesure aujourd’hui les risques. Je le souligne, parce qu’aujourd’hui encore parmi les intellectuels « organiques » du pouvoir, l’un d’entre eux à l’occasion du cinquantenaire du 1er Nov 54, faisant peut être par excès de zèle beaucoup plus œuvre de communication que d’analyse, a dédouané les pouvoirs algériens de cette responsabilité première, en soutenant que les déboires de l’Algérie sont dus au contexte international après l’indépendance. Totalement faux. Jamais malgré des difficultés réelles et surmontables, ce contexte n’a été aussi favorable qu’au cours des dix ou vingt premières années à une Algérie dont le prestige et l’autorité étaient considérables dans le monde, grâce à quoi d’ailleurs ont été entamées nombre de réalisations qui ont permis à l’Algérie de tenir encore debout malgré les lourdes épreuves ultérieures. N’était-ce pas l’époque, après la glorieuse période de Bandoeng, du Front des Non alignés, de la revendication du nouvel ordre international, l’époque où l’une des plus fortes paroles de Boumediène avait résonné dans le Tiers Monde quand il avait proclamé : « Les musulmans ne veulent pas aller au Paradis le ventre creux » ? C’est depuis une vingtaine d’années, vous le savez bien, que le contexte mondial s’est retourné, je ne peux non plus m’étendre sur ce thème ; et cela nous impose justement de voir mieux en face nos responsabilités pour aujourd’hui. Ce serait d’ailleurs taper à côté de parler du passé seulement pour culpabiliser des personnes ou des groupes. Il est autrement plus productif de s’interroger sur les mécanismes qui ont entravé et risquent de continuer à entraver les convergences, les synergies entre les facteurs objectifs et subjectifs, les piliers sur lesquels se construit la nation, entre les actions et entre les groupes qui font la force et le progrès des nations. Que signifie pour le succès d’objectifs communs, construire et faire vivre une unité d’action qui ne reste pas seulement en paroles ? Les couches populaires durant la guerre, en dépit de tout, y compris des divisions ou tensions locales imputables aux pressions colonialistes ou à des méthodes autoritaires ou maladroites de certains cadres de l’ALN ou du FLN, avaient fait bloc parce qu’ils ressentaient profondément ce qu’impliquait l’unité d’action pour leur destin collectif. Elles n’étaient pas partie prenante dans les querelles, conflits et ambitions des cercles placés par les méandres de la guerre aux postes dirigeants. Aussi ne pouvaient-elles au lendemain de l’indépendance que se démobiliser et réprouver les comportements des courants ou des dirigeants qui n’ont pas su ou voulu subordonner ensemble leurs orientations, leurs intérêts, leurs modes de pensée ou leurs ambitions aux besoins concrets de la nation libérée. Loin d’écouter et mettre à profit la soif d’unité d’action de la population qui était prête à beaucoup pour cela, ils ont cherché à faire avancer seulement leur propre cause, leurs seuls intérêts, leurs seules visions, avec dans le meilleur des cas ce que chacune de leurs motivations pouvait avoir de légitime. Et dans ce but, ils ont souvent attisé dans la population des polarisations identitaires, politiques ou idéologiques qu’ils auraient du ensemble œuvrer à faire converger au profit du social. Le social et son nécessaire accompagnement et soutien démocratique, a été le parent pauvre alors qu’il aurait dû être la priorité et le ciment de la rénovation et de la refondation nationale dans la liberté conquise. N’est ce pas ce qu’auraient pu et du faire les courants et les forces qu’ont représenté dans les trois premières années de l’indépendance des leaders comme: Benkhedda, Abbas, Benbella, Boumediène, Ait Ahmed et Boudiaf, tous ensemble et en particulier, étrange paradoxe, ceux d’entre eux qui se prononçaient pour des horizons socialistes ?. Je ne vais pas plus loin, mon but est de susciter la réflexion. Pourquoi cela ne s’est-il pas fait ? N’y a-t-il pas eu la croyance que le sort de la nation et l’édification d’un Etat fort devait continuer à s’en remettre aux armes même après l’indépendance ? Erreur terrible sur l’étape, sur l’ennemi véritable et sur les intérêts de la société algérienne, désormais théoriquement maîtresse de son destin. Je dirai même faute tragique, dont plusieurs leaders et courants, durant des décennies de souveraineté nationale vont continuer à entretenir l’illusion et les dégâts, au point que même des opposants croiront opportun, légitime et profitable d’utiliser la violence armée. ===> La question est aujourd’hui : est-ce que malgré les enseignements d’expériences coûteuses pour la Nation, va continuer à sévir la raison du plus fort, militairement ou policièrement parlant, ou bien va-t-on œuvrer à faire progresser la force et l’union de ceux qui croient en le droit des citoyens d’exprimer démocratiquement leurs avis sur les solutions concrètes d’intérêt général, ainsi que leur droit d’exercer leur contrôle sur les pratiques mises en œuvre ? Dans une conjoncture nationale altérée par des décennies d’arbitraire et dans un contexte international où la violence armée prétend annihiler le droit et la volonté des peuples, continuera-t-on à s’entendre dire: pas besoin de débattre, ce sera ainsi, même si vous jugez que ce n’est pas de votre intérêt ? L’avenir dépendra de la capacité des citoyens et des peuples à faire entendre leurs voix et à imposer pacifiquement leurs choix. Rien n’est fatal, il y a des raisons d’inquiétude, et il y a des raisons d’espérer. Le pire est de rester dans le doute sans prendre la peine de s’interroger et s’informer. Il y a pire encore : c’est accepter ou alimenter la vieille rengaine que nous serinaient les collaborateurs du colonialisme pour justifier leur collaboration: « la main que tu ne peux mordre tu dois l’embrasser». Je comprends ici que j’ai atteint ou même dépassé mon temps de parole. Il y a presque autant de choses que j’aurais aimé dire sur des points essentiels, tels que la nation et la violence, la nation et l’islam, la nation et la mondialisation. J’aurai peut être la possibilité de les aborder au cours des débats ou en d’autres occasions. Bien sûr, ce qui préoccupe chacun de nous, c’est de tirer les enseignements de chaque décennie écoulée depuis l’indépendance, pour faire avancer de front et de façon pacifique la nation et la société sur leurs deux appuis que sont le social et la démocratie. Particulièrement pour nos peuples qui sont ciblés et étiquetés dans le « Grand et Moyen Orient », cet espace politique et de civilisation que la stratégie des USA prétend démocratiser, autrement dit, faire main basse à la fois sur ses ressources matérielles, ses espoirs de bien-être social et de liberté, et ce qui revient au même, sur l’honneur des Nations qui le constituent. ===> Serons nous capables de défendre tout cela comme lors de notre première lutte d’indépendance, dans un autre contexte international que celui des années 50 et 60? Cette dimension mondiale s’est accentuée en effet depuis, porteuse à la fois de lourds dangers mais aussi de nouveaux espoirs. Si nous combinons notre expérience propre et celle des autres peuples et des nations face au néo-impérialisme, de nombreux signes indiquent qu’il existe des ressources insoupçonnées et un grand potentiel de résistance sur le terrain diversifié des luttes pacifiques massives, contre lesquelles les armadas militaires, financières et médiatiques les plus puissantes resteront désarmées. Pour faire court, je vous invite à jeter un coup d’œil sur le continent latino-américain. Là où ont succombé les illusions généreuses et sans lendemain de Guevara et de ses modèles, là où furent étouffées dans le sang les admirables tentatives démocratiques du Chili de Allende ou du Nicaragua des Sandinistes, là où n’ont pas tenu les putsch de militaires progressistes, on assiste à l’éclosion de puissants mouvements nationaux, démocratiques et sociaux qui méritent réflexion. Le monde de Porto Allegre est devenu une espèce de symbole face à celui de Davos. Il ne s’agit pas de modèle mais d’exemple. Le modèle algérien, c’est à nous de le constituer, il suppose d’en forger ensemble la culture politique, si déficiente jusqu’ici. Ayons donc recours à une nouvelle médecine et une nouvelle thérapeutique comme on nous y invite. Mais précisément une médecine sérieuse, soucieuse de consultations et délibérations entre toutes les compétences pour identifier de façon précise le mal et les déficiences des thérapeutiques précédentes, soucieuse de déontologie médicale qui prend en compte l’intérêt et l’accord du principal concerné, le peuple algérien rendu malade par quarante années de pratiques antidémocratiques et anti sociales qui l’ont frappé de l’intérieur et de l’extérieur. Pour tout dire et pour terminer, comme Algérien, solidaire des souffrances et des luttes des peuples palestinien, irakien et de tant d’autres, je tiens à saluer aussi le courage et la sagesse d’un peuple debout et d’un Etat comme ceux du Venezuela. Leur force présente vient de ce qu’ils ont su unir la détermination des syndicats de travailleurs et du peuple des bidonvilles, la vigilance et le savoir des économistes non pervertis, la loyauté de l’armée envers sa vocation nationale, l’ancrage des partis démocratiques dans leur société, tout cela en renouant avec le symbole prestigieux du drapeau et de la révolution patriotique de Simon Bolivar il y a deux siècles. Je vous remercie et m’excuse de la longueur.
publié par Sadek HADJERES dans: Histoire
Vendredi 29 Juin 2007
8 Mai 1945 : Printemps cruel, espoirs de liberté, enseignements Pourquoi, et dans quel esprit ce témoignage ? Je l’apporte en pensant surtout à la jeunesse d’aujourd’hui, à qui les cercles officiels ont réussi non seulement à faire ignorer leur histoire mais jusqu’à leur faire perdre le goût de la connaître. Tellement sa présentation désincarnée et souvent fallacieuse est perçue par les jeunes générations avant tout comme un instrument pour légitimer des pouvoirs et des agissements autoritaires. Or l’histoire et la mémoire de notre peuple n’ont pas à servir de faire-valoir ou rester la propriété de « vétérans » qui en font commerce, dont certains d’ailleurs en ont été absents ou y ont joué un rôle peu reluisant. L’histoire et la mémoire n’ont pas à être pervertis en commentaires brodés pour médaillés, pensionnés ou dirigeants du jour. Il est normal que l’Histoire des grands moments de la libération revienne à la jeunesse d’aujourd’hui dont les parents et grands parents ont été eux aussi des jeunes gens et jeunes femmes qui ont souffert et sont tombés à la fleur de l’âge, pour les mêmes aspirations à la liberté et à la dignité dont sont aujourd’hui cruellement frustrés les hittistes, les harragas, les diplômés sans emploi, les jeunes femmes brimées, les habitants des campagnes et montagnes abandonnées, les cadres méprisés, les citoyens étouffant dans leur morne et difficile vie quotidienne. Les jeunes ont des raisons de préfèrer regarder ailleurs quand ils voient lors des cérémonies officielles des notables s’aligner protocolairement l’espace d’un court instant en implorant la rahma pour les chouhada, avant de courir à nouveau vers leurs manigances d’affaires ou de pouvoir. Les martyrs du colonialisme et de la révolution n’ont pas besoin d’intercesseurs et de prières hypocrites pour la rahma ou une place au Paradis. Il y a longtemps qu’ils ont obtenu cette miséricorde de leur Seigneur ou dans le coeur de leurs concitoyens, par leur sacrifice, leur loyauté en actes envers leur foi patriotique ou religieuse. Ce dont ont besoin leurs descendants et leurs familles aujourd’hui, c’est de voir traduits en réalités les espoirs qui avaient animé leurs aînés et leur ont donné courage quand ils ont été fauchés par les balles, brûlés au napalm, leurs maisons détruites et leurs familles décimées ou dispersées. Pourquoi compenser les baisses de crédibilité des pouvoirs en place par une inflation de commémorations formelles d’où la société dans ses larges composantes est absente par déception et désaveu ? Le 8 Mai 45 ne doit pas servir à nos gouvernants et nos media seulement lorsque les rapports se tendent avec l’ancienne puissance occupante et qu’on redécouvre de nouveaux charniers et photographies de destructions ou de sévices pour riposter au refus de « repentance » et aux discours pseudo-civilisateurs colonialistes. Le vrai message du 8 mai 45 est celui des disparus ou encore vivants, dont je fus le compagnon et qui par leur engagement d’alors, voulaient signifier à ceux qui leur succéderaient dans l’Algérie nouvelle : défendez la soif de liberté, de dignité, l’aspiration démocratique et sociale que nous vous laissons en héritage. Si notre action n’a pas suffi pour changer l’Algérie selon nos espoirs et les vôtres, continuez à vous battre par les voies appropriées à l’époque nouvelle pour être traités en êtres humains et non comme du bétail. Quel que soit le drapeau derrière lequel elle se cache, quelles que soient ses méthodes violentes ou insidieuses, la hogra reste toujours la hogra pour ceux qui la subissent. Vous avez raison de ne pas écouter les boniments sur l’Histoire ; soyez à l’écoute des aspirations et espoirs qui ont soutenu vos aînés dans les conditions qui apparaissaient les plus désespérées. Ces sentiments ont été les mêmes que ceux qui vous remuent aujourd’hui, vous trouverez dans des conditions nouvelles le goût et le courage de redonner au combat politique et social son efficacité et sa noblesse, grâce auxquelles de « bicots » nous sommes devenus plus respectables. Il nous reste, dans un monde encore plus difficile, à conquérir les attributs réels de citoyens libres et égaux, qui jusqu’à ce jour ne sont reconnus que formellement par ceux qui, consciemment ou inconsciemment, vident l’Histoire de sa substance humaine et populaire. Panorama autour de Mai 1945 J’avais alors dix sept ans. Mon temps était partagé entre Alger (Ben Aknoun) où j’étais interne lycéen préparant mon bac et la localité de Larbâa dans la Mitidja où habitaient mes parents. Je suivais dans cette localité le groupe des jeunes SMA dont j’étais responsable depuis sa fondation deux ans auparavant. Je militais donc des deux côtés, notamment dans le groupe PPA du lycée, où activaient également les jeunes amis et camarades dont la lutte pour l’indépendance a retenu les noms, comme Laimèche Ali, Mohand Ouyidir Ait Amrane, Hocine Ait Ahmed, Ammar Ould Hammouda, Said Chibane, Omar Oussedik et bien d’autres. C’est progressivement au cours des semaines suivantes que nous avons appris et mesuré l’ampleur et la sauvagerie des massacres du Constantinois. Surtout par le « bouche à oreille » et en constatant partout la mobilisation haineuse et massive des services de répression coloniale. Cette période avait été précédée par un intense bouillonnement politique. Les colonialistes ne pouvaient comprendre la profondeur de ce courant historique. Ils ne comprenaient pas que la puissante vague de fond des aspirations des peuples de tous les continents depuis la deuxième guerre mondiale, atteindrait aussi nos rivages méditerranéens, se greffant sur la volonté de changement d’un peuple opprimé et exploité depuis plus d’un siècle. Dans leur aveuglement et leur affolement, ils assimilaient les évolutions qu’ils constataient à des émeutes faciles à écraser en montrant et utilisant leurs armes et en emprisonnant et torturant les « meneurs ». Une semaine auparavant, ils avaient tiré sur la manifestation patriotique du 1er Mai à Alger organisée par le PPA. Le soir même nous en avions été informés par nos maîtres d’internat algériens qui ne dissimulaient pas leur joie et leur fierté de cet évènement. Le regretté Bennaï Ouali de son côté, responsable du PPA dans l’Algérois et en Kabylie, chargé aussi (avec auparavant Abdallah Filali) du suivi des organisations étudiantes, était venu à Ben Aknoun nous informer. Un pansement sur le front, car une balle l’avait éraflé alors qu’il était aux premiers rangs de la manifestation, il ne cachait pas que l’agitation politique de masse ne faisait que commencer, et qu’avec la fin imminente de la guerre mondiale, elle prendrait de l’ampleur sur tout le territoire, pour exprimer la volonté algérienne de prendre sa part de la liberté dans le monde. Quelques jours plus tard, à la veille du 8 mai, les cloches d’églises sonnaient pour annoncer la fin de la guerre. Les enseignants et les élèves européens se rassemblaient en liesse sous le drapeau français devant l’entrée principale du lycée en entonnant la Marseillaise. Nous, les quelques dizaines d’Algériens nous nous sommes dispersés derrière les arbres du parc de verdure du lycée pour échapper à la célébration d’un évènement dont nous sentions qu’il ne nous apporterait pas les mêmes joies. Quelques jours de congé nous furent accordés, permettant à ceux qui n’habitaient pas loin de retrouver leurs villages. A Larbâa durant ces journées, des rumeurs confuses mais inquiétantes circulaient sur des évènements sanglants dans le Constantinois. Par l’organisation locale du PPA nous ne recevions aucune information, bien que certains s’étaient rendus à Alger pour avoir des nouvelles. L’atmosphère était lourde, la tension se mesurait aux attitudes menaçantes de la police et des européens les plus connus pour leur racisme. A mon retour au lycée, de plusieurs côtés les informations se sont multipliées. En particulier les lycéens européens exhalaient leur haine : « Il faut les mater tous, sans pitié » disaient-ils à haute voix devant nous. Le fils d’un administrateur du Constantinois, ne se contentant pas de vanter la répression exercée par les autorités de sa commune mixte, inscrivit en grandes lettres noires sur le mur d’une des quatre cours du lycée le slogan : « DERATISATION ». Il visait évidemment à provoquer les « ratons » que nous étions. L’inscription resta plusieurs jours à nous insulter sans que l’administration du lycée se décide à l’effacer. J’appris également qu’à Larbâa avaient commencé de nombreuses arrestations, en particulier celle des deux frères Sahraoui, responsables nationalistes respectés et connus (ils seront assassinés au printemps 1956 durant la guerre de libération par un groupe de colonialistes dirigés par le commissaire de police). Ils avaient été, avec le cheikh Boumendjel (instituteur père des deux avocats, Ahmed et Ali, membres des Amis du Manifeste) les créateurs du mouvement associatif local (medersa libre, cercle Al-Islah culturel et religieux, mouvement SMA). Avec eux, de nombreux membres de ces associations, dont plusieurs routiers du groupe SMA comme leur responsable Amrani Rabah furent également emprisonnés, tandis que H’midat s’échappa et devint le premier maquisard de la région dans les montagnes voisines. C’est lui qui me fit prévenir de ne pas revenir au village comme j’en avais l’habitude les fins de semaine car j’étais visé. La police locale n’ayant pu mettre la main sur moi au village, j’appris un peu plus tard que les colonialistes s’en étaient pris à mon père, instituteur qui pourtant, occupé par ses charges professionnelles et familiales (six enfants et plus tard sept), n’était pas engagé dans des activités politiques. Le directeur « pied-noir » de son école, capitaine en cours de démobilisation, le convoqua brutalement et, brandissant vers lui un pistolet, le menaça en lui disant « nous connaissons vos idées, vous allez vous tenir à carreau ». Ce Mr Sendra, raciste viscéral, était connu entre autres pour avoir monté autour de la fontaine de la cour une barrière en bois, que seuls les écoliers européens étaient autorisés à franchir pour boire. Jusqu’au jour où le gendarme Bentaïeb intervint. La veille, son fils s’était vu interdire lui aussi d’étancher sa soif au robinet des rouama. Le père, moustaches en bataille, vint en colère casser la barrière, mettant fin à ce minable apartheid (le gendarme, futur caïd « élu » à l’Assemblée algérienne fantoche, n’aimait pas les offenses ; à cette assemblée, mécontent de l’intervention d’un délégué colon, il enleva son soulier et se mit à en battre le pupitre pour couvrir la voix du contradicteur; cet acte devancier de Khrouchtchev à l’ONU, le fit décorer par Alger républicain du nom de « Hadj Babouche » ). Quand j’étais revenu au lycée après quelques jours d’absence comme indiqué plus haut, je n’y ai pas retrouvé certains de mes camarades, Hocine Ait Ahmed, Ammar Ould Hammouda Omar Oussedik, Ali Laimèche. Il y avait bien Ait-Amrane, qui était cloué à l’infirmerie du lycée par une grave affection pulmonaire. J’ai été d’autant plus surpris et même inquiet que les épreuves du Bacc approchaient. Avaient-ils été arrêtés par la police durant leur séjour chez eux en Kabylie ? Puis, presque à la veille du bac, les voilà revenus, passant normalement leurs examens malgré le handicap d’une absence de trois semaines. Que s’était-il passé ? Quelques jours après le 8 mai, ils avaient été contactés par Bennai qui leur fit part d’une décision de la direction du PPA, du moins de ceux qui se trouvaient en poste dans le suivi opérationnel des évènements. Auparavant, il n’était question que d’animer et intensifier de grandes manifestations pacifiques pour l’indépendance. Devant le déchaînement d’une répression violente et massive, la directive fut donnée d’engager dans un délai très court (une date avait été fixée) des actions armées partout avec l’intention déclarée de soulager les populations du Constantinois. Nos camarades ont aussitôt rejoint la Kabylie et mis en place des préparatifs à la hâte. Mais le caractère irréaliste et même dangereux de la directive est apparu à certains de ses auteurs de la capitale, qui après coup ont lancé un contre-ordre annulant la décision d’extrême justesse. On a vite constaté dans la population qu’après la peur et les méfiances, un climat nouveau s’était créé. La répression sanglante et multiforme avait obtenu l’effet contraire. Quand je pense à cette période, j’entends toujours remonter en moi un chant qui s’était répandu vers les moindres recoins du pays, comme quelques années auparavant Min Djibalina ou Ekker a mis Oumazigh ". On aurait dit que l’auteur anonyme de ce chant était le peuple tout entier, tellement chacun de nous reconnaissait son propre chagrin et la colère froide qui nous habitait dans les paroles simples et la poignante mélodie de « Hayyou ech-chamal, ya chabab, hayyou ech-chamal Ifriqi A ces moments les plus difficiles, quand toutes les liaisons organiques des partis et mouvements patriotiques étaient coupées et la population se méfiait des mouchards et des provocateurs, ces couplets étaient repris à voix basse dans les groupes d’amis proches, les petits rassemblements clandestins informels et jusque dans les familles. Ils appelaient la jeunesse à ne pas oublier et à se dresser sans peur pour la liberté. "Hadhi l’ghabina, la tensa ! hadhi lghabina, wa fransa la âmlat fina la tensa ! Cette grande peine, ne l’oublie pas; n’oublie pas ce que la France a fait de nous; ‘Ala Staifiya, ya houzni, ‘ala Stayfia, bet-tayarat qatlou nissa wa banat », contre les Sétifiens ô ma tristesse, avec les avions ils ont tué femmes et fillettes; Qoumou ya nass, lil watan, qoumou ya nass, lil ‘amal; debout ô gens, pour la patrie, dressez-vous pour l’action, ma t’khafouch man dharb errssas, ne craignez pas les balles". L’affirmation de dignité et de courage face au malheur était bien l’état d’esprit dominant, même quand la peur rendait les gens méfiants. La provocation massivement terroriste et raciste de la grosse colonisation avait cristallisé un nouveau palier de l’esprit de résistance nationale. Son effet se prolongera et se renforcera avec l’accentuation de la répression coloniale au long de la deuxième moitié des années quarante. C’est ainsi qu’avec "Hayyou Ech-chamal" en arabe, d’innombrables expressions populaires reflétèrent ce sentiment, ancré d’un bout à l’autre du pays. Les strophes en kabyle (sur un air de la résistance nationale irlandaise) de "Si L’dzayer âr Tiz Ouzou" que le regretté Ait Amrane avait composées après les sauvages interventions des forces répressives françaises à Sidi Ali Bounab, évoquaient comment ils avaient démoli les maisons, éventré les ikoufiyen et détruit leurs réserves de vivres, humilié les populations jusqu’à obliger par exemple un vieillard à circuler tout nu dans le village sous les yeux des siens. Ces strophes douloureuses mais non plaintives, affirmations de dignité et de courage, étaient porteuses des étincelles d’une révolte qui ne s’était jamais éteinte Il était devenu apparent, après les secousses des premières semaines, que l’Algérie ne se laissait pas abattre, elle renouait avec différentes formes d’activités politiques et associatives. Un moment paralysées, elles ont été progressivement relancées, avec la montée des comités populaires contre la répression qui ont imposé des mesures de libération et d’amnistie. C’était lié aussi au rapport de forces politiques internes à la France qui s’est maintenu un moment peu après la guerre mondiale, qui a rendu possible certaines prises de conscience suite aux révélations et protestations d’une partie des forces de gauche initialement trompées et désinformées par les réflexes et les mentalités colonialistes. Un indice parmi d’autres, le directeur d’école qui avait menacé mon père fut déplacé par les autorités académiques pour faute professionnelle. Car entre-temps, le cheikh Boumendjel, pédagogue reconnu et respecté, s’était battu avec acharnement sur un plan administratif pour ne pas laisser sans riposte l’insulte de ceux qui étaient censés nous « civiliser ». Parallèlement, avec des tâtonnements, se mettaient en place de nouvelles combinaisons des formes de lutte entre politique et résistance armée. Après leur bref retour à Alger pour les examens, nos camarades originaires de Kabylie sont repartis dans leur région pour y mener durant l’été le même travail illégal et persévérant que nombre d’autres cadres menaient dans le reste du pays. Ils ont établi dans ces montagnes les bases d’une organisation sérieuse. En août 1946, j’appris avec douleur la mort au maquis de l’un d’entre eux, Ali Laimèche à l’âge de dix neuf ans, terrassé par le surmenage et la maladie. Ses compatriotes venus de partout lui firent des obsèques impressionnantes. Plus tard, en 1947, ses compagnons assisteront à la rencontre centrale du PPA, petit congrès où ils furent en dépit de diverses réticences, les ardents promoteurs de la création d’une organisation spéciale armée, l’OS dont l’Algérois Belouizdad fut le premier responsable. Ils activeront dans le même sens jusqu’à la crise de 1949, non sans avoir assis les noyaux d’une organisation combattante sur un solide socle politique, fondé sur la jonction entre sensibilité populaire et de patients efforts éducatifs pour l’acquisition de repères doctrinaux. Evolutions ultérieures et enseignements Ce travail persévérant s’appuyait sur le sentiment de centaines de milliers de femmes, hommes et enfants algériens brûlés par l’espoir d’en finir avec l’injustice quel qu’en soit le prix. Chez les plus conscients et les plus formés politiquement, les avis divergeaient seulement sur les modalités, le moment, les opportunités des formes de résistance armée, leur lien avec les formes de mobilisation politique. Les activités du mouvement des SMA déjà bien avant 1945 étaient concrètement et souplement orientées vers ce genre de perspective. Je me souviens comment en 1944 nous sommes allés un groupe de trois vers les monts de Tablat du côté des Beni ‘Atiya où s’était écrasé un avion militaire avec l’espoir d’y récupérer des armes. Ce genre de quête était facilité par la présence de troupes américaines de passage vers le front de Tunisie, prêtes à se délester d’équipements contre des légumes frais ou de l’alcool. Mustapha Harrou, prestigieux gardien de buts du Riadha Club eut la face traversée de la machoire à l’oreille opposée par une balle d’une sentinelle anglaise en cherchant à s’introduire dans leur camp militaire, d’où sa réputation de « chat aux sept vies » ; il sera plus tard dans l’OS et l’un de ceux (tous arabophones) qui sauvegarderont en 1949 en connaissance de cause le stock des brochures « L’Algérie libre vivra (Idir El Watani)» que des dirigeants du MTLD voulaient à tout prix retrouver et détruire. Un autre de mes amis, Ali Souag, avait expédié un âne porteur d’un chouari enflammé autour d’un dépôt américain pour détourner l’attention des sentinelles et s’emparer d’équipements. Il est vrai que ce champion de demi-fond de l’USMA était une des têtes brûlées du village. Il m’avait juré que jamais il ne baisserait les yeux devant le brigadier de gendarmerie qui le croisait toujours d’un air provocant. Ce qui lui valut plusieurs passages à tabac et nombre de séjours en cellule. Il tint parole sans jamais se décourager, En 1957 les parachutistes français exposèrent plusieurs jours sur la place centrale son corps criblé de balles en même temps que celui de Daoud Abdelqader, cafetier à qahwat Essardjan, ancien routier des SMA et trésorier de la celkule communiste de Larbâa, ils avaient été tous deux parmi les premiers à monter au maquis de la région. Rien d’étonnant car cet état d’esprit de rébellion anticoloniale était spontanément ancré même chez les plus prudents. Après l’indépendance, mon père homme réservé s’il en fut, m’avoua vingt ans après avoir subi avec rage la menace de son directeur, que ces jours là, seule la pensée de sa famille nombreuse a fait qu’il n’osait plus ouvrir le tiroir où il gardait son arme, de peur de céder à un moment de colère contre l’humiliation raciste. « Quand les journaux et la radio ont annoncé l’insurrection du 1er novembre 54, me dit-il, j’ai respiré et me suis senti délivré ». Comment pouvait-il en être autrement quand même les étrangers, quand ils étaient suffisamment informés, s’étonnaient que des insurrections n’aient pas déjà eu lieu. Cinq ans après, dans l’été 1950, j’étais allé en Europe au Congrès de l’Union Internationale des Etudiants pour représenter l’AEMAN (Association des Etudiants Musulmans de l’Afrique du Nord) dont j’étais le président. Après mon allocution où j’avais parlé du 8 mai 1945 en indiquant le chiffre donné par les organisations nationales de quarante mille (40 000) victimes, plusieurs délégués d’Europe sont venus me trouver pour me demander si le texte imprimé que j’avais distribué ne contenait pas une erreur sur le nombre de zéros. L’énormité du massacre leur paraissait impensable. Quand je leur ai confirmé et expliqué les faits, deux d’entre eux se sont exclamés « Mais pourquoi n’avez-vous pas pris les armes pour vous libérer ? » Ils pensaient aux résistances d’Europe contre l’occupation nazie ou à la première guerre du Viet Nam qui faisait rage. « Ce n’est pas l’envie qui en manque aux jeunes algériens, leur ai-je dit, mais ce n’est pas si simple d’y arriver ». Et leur ai cité l’exemple de l’OS qui venait d’être démantelée par la police française. Les faits nous avaient montré en effet en 1945 (comme ils le montreront plus tard avant et après le 1er novembre 1954) que l’articulation nécessaire entre l’action dans ses formes politiques non violentes et l’action dans ses formes armées (et néanmoins politiques dans leur contenu) est une question décisive mais également complexe et difficile à maîtriser. Le mouvement national a eu besoin d’accumuler les expériences. Le mois de mai 45 a été l’un des exemples de ces tâtonnements sur une voie que le mouvement algérien de libération n’avait pas encore exploré dans ses formes modernes, différentes de celles de la résistance à la conquête coloniale du 19ème siècle. Tout cela mériterait études et recherches, pour sortir des exposés purement triomphalistes et qui présentent de façon simpliste les cheminements vers l’option et la concrétisation de la lutte armée, abordée isolément ou en opposition avec le reste des formes de lutte et motivations de tout un peuple. A ce propos et délibérément, je n’ai pas abordé dans ce témoignage des aspects, et analyses qui ont leur importance et avaient fait problème: la gestion des évènements et des évolutions par les différents acteurs politiques nationaux, telle que je l’avais perçue alors ou telle qu’elle m’est apparue plus tard à la lumière de nouvelles informations et d’expériences ultérieures. Que penser par exemple des analyses des dirigeants du PCA tels que Amar Ouzegane (et de ses inspirateurs au PCF tels que André Marty), qui à l’époque avaient d’abord attribué la responsabilité de ces évènements à des provocations nationalistes qui auraient fait le jeu de la grosse colonisation et du nazisme, avant de revenir sur cette erreur grossière et d’engager une campagne de masse contre la répression colonialiste et l’amnistie en faveur de tous les emprisonnés et condamnés ? A ce propos, j’ai toujours été intrigué par le fait que des dirigeants nationalistes n’ont cessé d’occulter le rôle majeur de Ouzegane dans ces prises de position sectaires et erronées. J’ai entendu souvent et directement à cette époque ses discours antinationalistes imprégnés d’une grande hargne personnelle allant au-delà de convictions collectives. D’autant plus intrigant que cette occultation assumée et prolongée par la même personnalité dans ses publications et mémoires, s’est accompagnée de façon récurrente dans certains milieux de vives critiques paradoxalement dirigées contre les orientations ultérieures qui ont remis ce parti sur les rails de positions nationales en condamnant les erreurs que le principal concerné s’était refusé à reconnaître. Parallèlement, que penser aussi de la vigilance et de la maîtrise insuffisantes des dirigeants nationalistes en place à cette époque envers les projets à peine cachés des colons et de l’administration française au cours des mois précédents de se livrer prochainement à une grande provocation pour briser l’expression ascendante et tumultueuse du mouvement national ? Comment apprécier également la précipitation, heureusement corrigée à temps, à décréter un mot d’ordre d’insurrection avec seulement des masses chauffées à blanc sans orientations politiques ni préparation organique adéquates ? Quels enseignements auraient pu être tirés enfin de ces évènements pour assurer aux évolutions ultérieures du mouvement national et social un caractère encore plus unitaire, moins populiste et spontanéiste, plus attentif aux environnements régionaux et internationaux ? Voila qui, à ce jour encore, pourrait donner lieu à des réflexions et des débats utiles pour tous, pour peu que soient mis au second plan les a priori et procès d’intention idéologiques. Il reste que l’Histoire retiendra l’essentiel : l’impossibilité sur le long terme aux forces rétrogrades de barrer la route aux mouvements légitimes issus des profondeurs et de nature foncièrement démocratiques et sociaux, même s’ils s’expriment initialement dans des formes impulsives, insuffisamment maîtrisées au regard de l’efficacité et des intérêts réels. Il en fut ainsi de l’élan national algérien momentanément brisé dans le sang en 1945, comme ce fut le cas aussi des révoltes prémonitoires et massacres de Yen Bay en Indochine avant 1939 ou des massacres de Madagascar après la deuxième guerre mondiale. L’important, et c’est une condition essentielle, c’est que les aspirations puissantes parviennent à trouver des relais politiques suffisamment à leur hauteur, qui ne se traînent pas démagogiquement à la remorque de la spontanéité pour d’étroits calculs politiciens et de clans. Je terminerai par une remarque non moins importante et d’une portée actuelle. Un tort considérable a été porté à l’évolution de l’Algérie indépendante par l’assimilation ou l’identification mécanique et totalement erronée des situations, des rapports de pouvoir et des formes de lutte qui ont prévalu pendant l’occupation coloniale et celles correspondant à l’Algérie libérée de la domination étrangère directe. La remarque concerne notamment et en premier lieu l’utilisation ou la menace de la violence armée. C’est une faute grave des pouvoirs en place ou aspirant à les remplacer que de recourir (pratique déjà amorcée au cours de la guerre de libération) aux mêmes moyens (chantage des armes et tous ses succédanés en coups tordus et chapes de plomb) que ceux utilisés par les colonialistes pour maintenir leur « ordre » et leur leadership, alors que les champ d’action et les moyens politiques et pacifiques pouvaient s’ouvrir largement à notre peuple en 1962. C’est aussi une erreur sérieuse des courants ou formations politiques contestataires (et même une faute pour ceux de leurs dirigeants qui le font consciemment et persistent dans cette voie) que de vouloir recourir à des formes d’opposition armée alors que les voies et moyens politiques pacifiques existants ou susceptibles d’émerger et de s’imposer sont restés ridiculement sous-estimés et inutilisés. La sous estimation de ces possibilités, fruit d’insuffisances et de perversions politiques entremêlées, s’est alimentée mutuellement entre le pouvoir et les oppositions y compris quand ces dernières se sont réclamées d’objectifs ou de motivations démocratiques. La mémoire et l’histoire de la période coloniale, au lieu de nous enfoncer dans l’idée erronée que l’action armée est la seule noble ou qu’elle convient à toutes les situations, doit plus que jamais nous inciter à restaurer prioritairement et au plus haut niveau possible l’efficacité et la noblesse de l’action politique démocratique, dans une Algérie déjà harassée de conflits improductifs et sans principe, alors que les appétits impérialistes multiformes investissent notre région, génétiquement prêts à renouveler sans état d’âme les turpitudes coloniales. Sadek Hadjerès 8 mai 2007 Publié le 10 mai 2007 dans les colonnes du Quotidien d'Oran Source: http://www.lequotidien-oran.com/index.php?news=49091
publié par Sadek HADJERES dans: Histoire
Lundi 26 Mars 2007
LES AUTRES GRANDS ENSEMBLES DE TRIBUS BERBERES SOMMAIRE: - 1 - Les Zenetes du Gourara - 2 - Les Berberes de l'Oranais - 3 - Les Ayt Iznassen - 4 - Les Mzab http;//www.mzab.online.fr Ghardaia ( en Italien ) http://www.mzabnet.com/ ( en arabe) - 5 - Les ILES DES CANARIES ? El Guanche Canarias-www.elguanche.net ? Azarug Canarias-www.azarug.org ?http://www.diariodecanarias.com/primaveramzgh0.htm http://elguanche.net/tamazgha/boletinseptazar.htm - 1 - Les Zénètes du Gourara d’hier à aujourd’hui Rachid Bellil, maître de conférences à l’Inalco, Paris. [Article publié dans le numéro 24 de la revue Passerelles, 2002. Images extraites des sites Timimoun.net et Tamazgha.fr] Les Zénètes du Gourara constituent un groupe humain vivant dans une centaine d’oasis situées au sud de l’Atlas saharien et au nord du Twat (sud-ouest de l’Algérie). Ces oasis étaient protégées au nord par les dunes de l’erg occidental et à l’est par le plateau du Meguiden et du Tadmaït. Vers l’ouest, les oasis du Gourara étaient liées à celles qui s’étaient implantées le long de l’oued Saoura et qui étaient peuplées de Zénètes berbérophones. Les ksour de l’oued Saoura étaient quant à eux liés, au nord, avec les ksour de l’Atlas saharien (Aïn Sefra) et au-delà avec la cité de Tlemcen, et à l’ouest avec les ksour berbérophones de Figuig et du Tafilalt qui se trouvent au Maroc. La région du Gourara, qui durant longtemps n’a pas été différenciée du Twat, a suscité peu de recherches et reste par conséquent largement méconnue. Pourtant, les informations contenues dans certains ouvrages de géographes et historiens arabes du Moyen-âge montrent que le passé du Gourara remonte à un lointain passé. Ces sources nous permettent d’avancer un certain nombre d’éléments sur le peuplement de cette région ainsi que sur les relations qu’elle entretenait avec des cités situées au nord du Sahara et dont certaines étaient le siège de pouvoirs dont l’influence s’exerçait de manière intermittente sur ces oasis sahariennes ; la motivation essentielle étant le contrôle du commerce caravanier entre les pays du Nord de l’Afrique et ceux du bilad al-Sudan, le pays des Noirs. Le peuplement Concernant le peuplement, nous savons que plusieurs groupes humains ont occupé ces oasis. Les Haratin d’abord, qui seraient les descendants d’une ethnie mentionnée déjà par Hérodote et appelée par la suite Aethiopes, très probablement issue des populations noires qui peuplaient le Sahara jusqu’à l’Atlas saharien et qui se sont progressivement retirées vers le sud en raison du processus de désertification. Certains de ces groupes seraient restés, occupant les endroits de plus en plus rares dans lesquels la présence de l’eau permettait une agriculture d’oasis. Ces Haratin, dont les ancêtres seraient donc les autochtones des oasis sahariennes, ont vu par la suite les arrivées de plusieurs autres groupes qui se sont imposés. Les Gétules d’abord, qui étaient connus à l’époque romaine comme nomadisant dans le centre de l’Afrique du Nord, ont probablement visité le Twat et le Gourara, tout comme les Garamantes, plus à l’est, avaient depuis le Fezzan reconnu le Tassili n Ajjer, l’Ahaggar et certainement des lieux situés plus au sud. Cette présence des Gétules dans le Sahara remonterait aux débuts de l’ère chrétienne. À partir du IIIe siècle après J.-C, seraient arrivés, venant du nord-est de l’Afrique du Nord (sud de la Tunisie actuelle et de la Cyrénaïque) de petites communautés de Juifs vraisemblablement accompagnés ou suivis de Berbères judaïsés. Les sources écrites permettent de localiser cette migration dans plusieurs localités du Twat, la plus importante étant Tamentit qui fut considérée comme la capitale d’une « Palestine twatienne », mais nous savons que les chroniques locales et la tradition orale nous autorisent à repérer les lieux dans lesquels cette ancienne présence juive est mentionnée dans certains ksour du Gourara. Du VIIe au XIe siècles, il apparaît que ce sont les Zénètes du Maghreb central qui arrivent par petits groupes dans les oasis. Quatre éléments au moins permettent d’expliquer ces migrations : d’abord, la poursuite d’un processus de reconnaissance de lieux situés au sud de l’Atlas saharien dans lequel nomadisaient les Zénètes ; ensuite, la fuite vers le Sahara, consécutive aux premiers contacts avec les islamisateurs, de communautés Zénètes judaïsées ; troisièmement, le développement du commerce caravanier avec le bilad al-Sudan après la fondation de l’imamat ibadite à Tahert, qui a entraîné les Zénètes à travers le Sahara, et enfin la probable migration de Zénètes ibadites, de l’Atlas saharien vers le Twat-Gourara, après la chute de Tahert. À partir du XIe siècle, le Gourara verra les arrivées de deux autres groupes : des Berbères de l’Ouest et surtout du Tafîlalt, mais aussi de régions situées plus au sud, qui traverseront la Saoura pour parvenir à ces oasis ; un peu plus tard, parviennent les premiers groupes de nomades arabes qui se contentent au début de faire des va-et-vient entre l’Atlas saharien et le Gourara avant de s’installer dans le Meguiden. Ces groupes de nomades arabes étendront progressivement leur domination sur les ksour situés sur la bordure orientale du Gourara et du Twat. C’est à partir de ce moment que les premières indications sur ces deux régions sont fournies par les géographes et historiens arabes dans leur description du Sahara. Situation politique durant le Moyen âge Sur le plan des relations avec les cités du Nord, les oasis du Gourara étaient en contact avec Sijilmassa (Tafilalt) et Tlemcen, mais aussi avec El Goléa et probablement Ouargla. Certaines sources font état de liens assez importants avec les grandes familles Zénètes qui détenaient le pouvoir à Sijilmassa. Par contre, ni les Almoravides, ni les Almohades ne se sont réellement préoccupés de ces oasis qui ne représentaient alors aucun intérêt stratégique. Mais lorsque les nomades arabes entament leur processus de descente vers le Tafilalt et le Draâ (régions situées au sud-est du Maroc), ils provoqueront des troubles qui gêneront la poursuite du commerce caravanier et amèneront même la chute de Sijilmassa (à la fin du XIVe siècle). Les commerçants s’orientent alors vers des voies plus orientales qui mettront en valeur le Twat, ce qui profite à Tlemcen ainsi qu’à l’oasis de Ouargla. Durant les conflits entre Mérinides et Abd al-Wadides, l’un des émirs de Tlemcen, Abu Hammu Musa II, trouvera même refuge au Gourara, ce qui atteste l’existence de liens entre Tlemcen et les oasis situées au sud de l’Atlas saharien. Mais ce sont les Saâdiens qui entreprendront la conquête de ces oasis sahariennes, avec notamment l’expédition du sultan Mulay Mansur dit « al-Dahabi » (l’aurique) qui cherchait à tout prix à reprendre le monopole de l’or (et du sel) des pays situés au nord du fleuve Niger. Le saâdien fera la guerre à la dynastie des Askya qui régnait sur le fleuve Niger (Mali actuel) plutôt favorable à une réorientation du commerce avec l’Orient et surtout l’Égypte. À ce moment, fin du XVIe siècle, les Ottomans se trouvent dans plusieurs villes de la rive sud de la Méditerranée et se font les champions de la lutte contre les chrétiens qui, après la chute de l’Andalousie menacent d’occuper les côtes du Maghreb. Mais si les Ottomans avancent en direction du Sahara depuis la Libye et l’Est de l’actuelle Algérie (ils occupent l’oasis de Ouargla), il ne semble pas qu’ils se soient intéressés aux oasis du Twat-Gourara, bien qu’une source mentionne le fait qu’une troupe turque soit venue dans le nord du Gourara suite à la demande d’une assemblée de ksouriens, afin de mettre un terme aux méfaits des nomades arabes. À partir du XVIIe siècle, les chorfas filaliens (du Tafilalt) prennent le pouvoir au Maghrib al-Aqsa (Maroc actuel) et mèneront quelques expéditions vers les oasis sa­hariennes. Mais à ce moment, le commerce transsaharien commence à péricliter, les Européens ayant accès par la mer aux pays de l’Afrique de l’Ouest. De plus, par leurs rezzous perpétuels, les nomades, contre lesquels les pouvoirs centraux ne peuvent rien, contribuent à l’appauvrissement des oasis et les sources écrites (en arabe) signalent que le sultan filalien laissera aux dirigeants de la confrérie Taybiya le soin d’entretenir les liens avec les lointaines oasis. La Taybiya s’appuiera sur un réseau de plus en plus dense d’agents religieux qui depuis la fin du XVIe siècle ont entrepris de s’installer dans pratiquement tous les ksour du Gourara et du Twat. L’étude de ce processus montre comment l’influence de ces agents religieux (shurafa et mrabtin) allait se traduire notamment par une rupture dans les rapports que les Zénètes entretenaient avec leur passé [1]. Avec la raréfaction des échanges commerciaux entre les grandes cités du nord de l’Afrique et le pays des Noirs (bilad al-sudan), les oasis du Gourara tout comme celles du Twat vont connaître un lent repli sur elles-mêmes et vivre à leur propre rythme. Les communautés oasiennes connaîtront alors une longue période d’autonomie. Organisation socio-politique des communautés ksouriennes La stratification sociale est fortement hiérarchisée et s’appuie sur une superposition de groupes d’origines différentes. Au sommet de cette pyramide, nous avons la strate des agents religieux qui comprend deux groupes nettement différen­ciés au plan du statut social et de l’autorité. Les shurafa qui prétendent descendre du Prophète et les mrabtin qui constituent des lignages rattachés à un ancêtre reconnu par tous comme wali (saint). Ensuite, la strate des hommes libres (hrar) composée aussi de deux entités distinctes : les Zénètes berbérophones, sédentarisés depuis longtemps, fondateurs d’oasis et bâtisseurs de nombreuses forteresses qui ont évolué pour former les ksour, et les descendants de nomades arabes qui se sont progressivement sédentarisés eux aussi. Enfin, la strate des dominés, constituée par deux groupes différents. Les Haratin qui sont de statut libre mais attachés au travail de la terre, sans en être propriétaires. L’autre groupe de dominés est constitué par les esclaves appelés en zénatiyya : ijemjan (sing. ajemj). Ces derniers sont les descendants des noirs ramenés du bilad al-Sudan et qui étaient propriété des maîtres roturiers (hrar) et des agents religieux. La structure sociale est composée de trois éléments qui s’emboîtaient l’un dans l’autre : la famille, le lignage et la tribu. La famille (taâwa en zénète) constitue la cellule de base plus ou moins élargie, avec une filiation patrilinéaire. Les familles sont regroupées dans le lignage (lqum) nettement individualisé dans l’espace par son habitat qui peut être soit la forteresse isolée (agham) soit le quartier dans le cas des ksour importants. Le lignage relie les différentes familles à un ancêtre commun. Le sommet de cette pyramide était constitué par la tribu (taqbilt) rassemblant plusieurs lignages établis dans des ksour différents. Au Gourara, la tribu a évolué au point d’avoir quasiment disparu comme unité significative. On ne se souvient plus, aussi bien en milieu zénète que parmi les Arabes, des anciennes grandes tribus qui se répartissaient les ksour et les aires de pâturage. Ces grands ensembles ont éclaté en une multitude de lignages dont les traditions orales nous permettent parfois de reconstituer les migrations et lieux d’installations. Il semble que la sédentarisation et le repli sur soi des petites unités lignagères aient provoqué le relâchement de l’identification à des unités plus importantes. Cette érosion de l’identité tribale a fait que les Gouraris n’ont pas fixé dans leur mémoire les noms des anciens ensembles tribaux qui (on en verra quelques exemples plus loin) constituaient parfois des branches détachées des grandes tribus Zénètes et arabes nomadisant au Nord du Maghreb. Deux facteurs semblent avoir contribué à cet éclatement des ensembles tribaux homogènes. Tout d’abord, la question essentielle au Gourara de l’appropriation du maximum d’espace qui se matérialise par l’édification des habitats fortifiés. L’identification des propriétaires de ces forteresses permet de se représenter la projection dans l’espace des anciens ensembles tribaux. Ensuite, en raison du phénomène d’ensablement des jardins et foggara, de l’épuisement de la nappe et des rezzous qui entraînaient destruction et disparition de lignages entiers, les groupes migrent pour s’installer auprès de communautés plus puissantes ou dans d’autres régions. Ainsi, le rapport au territoire, qui conditionne la possibilité de survie, semble avoir primé sur le maintien d’une identité tribale. Les récits portant sur le passé des lignages constituent des reconstructions qui font parfois remonter plusieurs lignages jusqu’à un ancêtre commun ou à une tribu dont on a perdu le souvenir pour n’en conserver que le nom. L’essentiel réside dans l’affirmation d’une solidarité entre ksouriens résidant dans un même espace et unis par la résistance aux dangers communs : les nomades et les partisans du soff adverse. Pour ces raisons, la structure la plus active reste le lignage qui se confondait avec une unité résidentielle matérialisée dans l’espace par l’agham, les jardins et la (ou les) foggara. Cette structure lignagère est présente aussi bien chez les Zénètes que chez les Arabes, mais aussi parmi les groupes à statut religieux, surtout les mrabtin. Dans la majorité des ksour, on note la présence de deux ou trois lignages. Seules les grandes cités comme Timimoun, At Sâïd, Charwin et d’autres, se présentent comme des communautés complexes dans lesquelles cohabitent plusieurs lignages de statuts différents. Notons encore que cette structure lignagère n’est perceptible qu’aux membres du ksar, pour les étrangers de passage, c’est l’ensemble de la communauté du ksar qui apparaît comme une cellule fondamentale. L’établissement humain est adapté à l’environnement naturel. Au Gourara deux types d’habitats se présentent. Dans les espaces envahis par les dunes de l’erg occidental, c’est-à-dire le Tinerkouk, le Swani et le Taghuzi, les groupes humains se réduisent à la famille et sont dispersés autour de leurs jardins. Ces derniers correspondent à la culture en entonnoirs : on déblaie le sable, sur un rayon allant de cinq à dix mètres, jusqu’à ce que l’on atteigne le sol et, à partir de là, on creuse un puits. L’eau n’est en général pas très loin et l’irrigation se fait par le biais du puits à balancier. On cultive donc à l’intérieur de la dépression. Les familles construisent une ou deux pièces en dur et parfois, il n’y a que des huttes (zeriba). Partout, les lignages ont construit en dur un habitat fortifié appelé agham en zénète (pi. ighamawen) et gasba en arabe. Cet habitat fortifié sert de grenier pour le stockage des biens alimentaires (céréales, dattes) et de lieu de refuge en cas d’agression extérieure. L’autre type d’habitat que l’on rencontre est connu sous le terme de ksar. Dans ce cas, l’espace cultivé (la palmeraie) est distinct de l’espace habité. Certains ksour du Gourara peuvent être considérés comme de véritables cités en raison de la densité de l’habitat et de l’ancienneté de l’installation des lignages qui induisent une tradition dans la gestion des affaires communes et un lien social très fort marqué, entre autres, par une ritualisation très codifiée des échanges et des relations. L’habitat appelé ksar est pourtant relativement récent dans l’histoire du Gourara. Auparavant, le lignage s’établissait sur le lieu même où il cultivait ses jardins. Cet habitat ancien était toujours fortifié, du type agham. Ce n’est, selon les traditions recueillies, qu’à partir du XVIe siècle que s’opère la séparation entre espace cultivé et espace habité, par le regroupement des différents lignages éparpillés en un seul lieu à fonction purement résidentielle. Mais ce processus ne s’est pas réalisé partout et on peut rencontrer le cas de lignages qui cohabitent sur un même espace identifié par un nom commun et qui sont liés par des relations fortes mais qui continuent à vivre dans des habitats séparés par des jardins (At Sâïd). La fondation des ksour est liée, dans la tradition orale des Gouraris, à l’action des saints. C’est le saint qui rassemble, unifie des lignages dispersés et souvent engagés dans un processus de rivalité permanente. Le saint fixe, délimite, l’espace de la future cité ; ce faisant, il trace la limite entre la communauté qu’il prend sous sa protection et le reste de l’espace d’où peut venir l’ennemi. C’est donc lui