Chronologie du mouvement berbère d'avant 1980
L'avant guerre 23 Janvier 1945 :
Mohand Idir Ait Amrane, étudiant au lycée de Ben-Aknoun, compose le premier chant patriotique en berbère moderne, intitulé "Ekker a mmis umazigh" (debout fils d'Amazigh). Le compositeur y évoque les illustres fondateurs de la nation algérienne : Massinissa, Jugurtha, Kahina, et Messali. Il termine son chant par un appel à la jeunesse en vue du combat pour la libération de l'Algérie. Ce chant, considéré à l'époque comme hymne, connaîtra un léger mais très significatif remaniement en 1949, suite à la crise dite berbériste. Son auteur y éliminera le nom de Messali.
Même mois :
Ouali Bennai, membre de la Direction de la Grande-Kabylie du PPA, est désigné agent de liaison du Parti avec les étudiants du lycée de Ben-Aknoun, à majorité berbérophone, originaires de Grande-Kabylie. Il jouera un rôle très important dans leur sensibilisation au patriotisme et à la prise en charge de leur identité amazigh.
Au Comité d'organisation du PPA, Ouali Bennai; responsable du PPA en Kabylie, demande l'unification en une seule région des deux Kabylies (la Grande-Kabylie et la Petite-Kabylie ), qui constituent, pour lui, une même et seule région naturelle que le colonialisme avait artificiellement scindée pour des raisons politiques, le fameux principe de diviser pour régner. La direction du Parti refuse. Ce problème resurgira plusieurs fois au sein du PPA/MTLD puis du CRUA (Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action).
Mai 1945 : Ali Halit, chef du district de la Kabylie, n'échappe pas lui aussi à la vague d'arrestations enregistrée en Kabylie. Il est remplacé par Ouali Bennaï à la tête du district kabyle.
Mars 1946 : Amar Kilellil ( ancien militant du PPA et membre de la direction du Parti entre 1939 et 1943 ), chargé de la liaison entre la direction et la Kabylie, effectue une tournée dans le district de Grande-Kabylie. Lors d'une réunion de district, les militants dont Amar Ould-Hamouda, Mohand Amokrane Khelifati, Ali Laimèche et Hocine Aït Ahmed, exposent le problème identitaire berbère. Ils demandent, selon Aït Ahmed, qu'un débat soit entamé sur la question et que celle-ci ne reste plus un tabou. Ils chargent Khellil de transmettre à la Direction leur demande d'avoir" voix aux délibérations et aux décisions du Parti". Contrairement à Aït Ahmed, Khelifati Mohand Amokrane, cité par Ouerdane, parle lui de la" mise entre parenthèses de la question de la langue berbère" au cours de la même réunion.
6 Août 1946 : Ali Laimèche, membre du groupe des lycéens berbéro-nationalistes de Ben-Aknoun et un des responsables des Scouts Musulmans d'Algérie (SMA) en Kabylie, meurt de la typhoïde. Plusieurs milliers de personnes assistent à ses funérailles dans son village natal d'Icheraiouène près de Tizi-Rached.
Février/Mars 1947 : A l'issue du premier congrès du PPA/MTLD, quatre cadres de la Kabylie, animateurs du mouvement dit berbériste, font leur entrée au Comité central du Parti : Omar Oussedik devient adjoint d'Ahmed Bouda, Amar Ould-Hamouda devient haut cadre de l'0.S., Hocine Aït-Ahmed devient chef national de l'0.S., et Ouali Bennai responsable du parti en Kabylie.
"Le message de Yougourtha", ouvrage de Mohand-Chérif Sahli est diffusé par l'Union Démocratique du Manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas. Il est en même temps saboté par le MTLD.
Novembre 1947 : Ouali Bennai convoque quatre berbéro-nationalistes dont : Amar Ould-Hamouda, président de la séance, Sadek Hadjeres et Mohand Idir Ait Amrane pour une réunion dans une salle de l'Association des Étudiants, Bd Baudin (Bd Amirouche) à Alger, pour constituer une cellule de réflexion et procéder à une étude comparative de la doctrine révolutionnaire du PPA, face à la politique réformiste du MTLD.
Juillet 1948 : Ouali Bennai invite, en secret de la direction du PPA/MTLD et de l'administration coloniale, une quinzaine de militants berbéristes et militants du PPA/MTLD à un séminaire bloqué qui dure trois ou quatre jours au village "Arous" près de Fort-National (Larbaa-Nath-Irathen) en Kabylie. Sont présents entre autres : Ouali Bennai, Amar Ould-Hamouda, Mohand Idir Ait Amrane, Said Ali Yahia, Said Oubouzar, Mohand Cid Ali Yahia dit Rachid, Sadek Hadjeres... Deux points essentiels sont à l'ordre du jour :
1- Condamner la politique réformiste du MTLD et appuyer l'idée du passage à la lutte armée.
2- Introduire la dimension berbère dans l'organisation de la future Algérie indépendante.
Un rapport est écrit et remis à Ouali Bennai pour l'exposer devant le Comité central du Parti.
Mohand Idir Ait-Amrane est chargé par ses camarades, à la fin de la réunion, de rencontrer Mouloud Mammeri pour un éventuel travail sur la langue berbère.
Novembre 1948 : Ali Yahia Mohand Cid dit Rachid, étudiant à Paris, ami très attaché à Bennai et membre très actif du groupe berbériste, est élu au Comité fédéral par le congrès fédéral de la Fédération de France du MTLD.
Fin de l'année 1948 : Le MTLD diffuse une brochure de 50 pages intitulée : "Mémorandum à l'0.N.U.", qui s'ouvre par : " La nation algérienne, arabe et musulmane, existe depuis le VIIeme siècle". Il occulte, de ce fait, la composante berbère de l'Algérie. Ce document a soulevé, à l'époque, une indignation et un climat de mécontentement, de méfiance et de rejet chez les militants berbéristes. Il alimente les contradictions et élargit le fossé entre les tenants de l'arabisme et les tenants du berbérisme.
La crise berbèriste Mars 1949 :
Ali Yahia Cid dit Rachid, étudiant en droit à Paris et membre du Comité directeur de la Fédération de France du PPA/MTLD, réussit à faire voter une motion dénonçant le mythe d'une Algérie arabo-islamique et défend la thèse de l'Algérie algérienne. Elle est acceptée à une majorité écrasante : 28 voix sur 32. Pour certains responsables du Parti, le concept de "l'Algérie algérienne" est un concept colonialiste et donc anti-nationaliste.
15 Avril 1949 : Juste après ce vote, la Direction du PPA/MTLD, sentant une prise en main de la Fédération de France par les militants de l'Algérie algérienne, donne l'instruction à Embarek Fillali, représentant à Paris, d'organiser un commando pour reprendre de force les locaux de la Fédération, et diffuse un tract pour condamner le berbérisme.
Au même moment, Radjeff Belkacem, ancien de l'ENA et membre du conseil de la Fédération de France, originaire de Kabylie, réunit le Comité fédéral constitué de 25 membres et fait voter une motion : " Condamnation de la déviation politique du Comité Fédéral". Elle recueille 12 voix pour et 13 voix contre. Suite à ce résultat, Radjeff se réunit avec quelques militants dont le Dr Chawki Mostefai et Sadok Saidi, originaires de Kabylie eux aussi, dépêchés par la Direction d'Alger pour régler le problème et "récupérer" la Fédération des mains des "scissionnistes". Ils décident ensemble d'organiser des groupes d'autodéfense contre les berbéristes. L'effectif, selon Radjeff, atteint 70 hommes. Des bagarres éclatent entre ces groupes et les tenants de l'Algérie algérienne pour la récupération des locaux du Parti, notamment dans les 18e et 19e arrondissements de Paris.
Même mois : De Paris, Ali Yahia Rachid, sentant le danger, suite à l'intervention de la Direction d'Alger, lance un appel à Ouali Bennai pour l'aider. Ce dernier, en voulant se rendre à Marseille, est arrêté au port d'Oran par la police.
L'arrestation de Bennai par la police est suivie par celles de plusieurs cadres de la Kabylie. Omar Boudaoud, responsable de l'O.S en Basse Kabylie, est arrêté à Rebeval (Baghlia), Said Oubouzar, responsable politique de la région de Tizi-Ouzou est arrêté à Alger; Amar Ould Hamouda, un des responsables de l'O.S et membre du Comité central est arrêté à Alger, Omar Oussedik, membre du Comité central et adjoint d'Ahmed Bouda est arrêté à Alger. Ils sont tous torturés puis incarcérés. "Ces arrestations créent un profond malaise au sein des militants kabyles qui accusent les dirigeants du Parti de "complicité" avec l'administration coloniale".
Ces hauts responsables et permanents du Parti sont accusés, alors qu'ils se trouvent en prison, de berbérisme, de régionalisme et d'anti-nationalisme par la Direction du PPA/MTLD. Ils seront tous exclus du Parti. Ait Amrane leur dédie en septembre 1949 un chant : "Si Lezzayer ar Tizi-Wezzu" (d’Alger à Tizi-Ouzou).
Juillet 1949 : Vingt-deux (22) responsables de la Kabylie (chefs de zones) se réunissent dans la région d'Azazga; toute la Kabylie, semble-t-il, y est représentée pour discuter du problème du berbérisme et essayer de débloquer la situation. Le Parti, dans cette région d’Algérie, enregistre des démissions collectives importantes. Un rapport rédigé par Saïd Ali Yahia (étudiant) devait être remis à Messali Hadj par une délégation composée de trois membres Abdelkader Ait Sidi Aissa, Cheikh Mohand Ouameur et Messaoud Oulamara. Ils sont aussitôt reçus par Messali qui les félicite d'avoir entrepris une telle initiative. Il promet de les convoquer bientôt pour étudier le problème avec le Comité central. L'attente de la réponse du président du Parti fut longue.
Sous le pseudonyme d'Idir El-Watani, trois étudiants : Sadek Hadjeres, étudiant en médecine, Mabrouk Belhocine et Yahia Henine, étudiants en droit et membres de la commission de rédaction du journal El-Maghreb El-Arabi, diffusent une brochure intitulée "L'Algérie Libre vivra" au sein du PPA/MTLD. Ce, pour "faire connaître les conceptions du courant de rénovation et réfuter l'accusation de berbérisme". Ils y développent notamment le concept de "nation".
Pour les auteurs de la brochure, "la nation ne suppose obligatoirement ni communauté de race, ni de religion, ni de langue". Elle est basée sur quatre éléments indispensables : "le territoire, l'économie, le caractère national qui se traduit dans le mode de vie, la mentalité et la culture, le culte d'un même passé et le souci d'un même avenir". En réponse aux tenants de l'arabisme, ils expliquent que "l'existence en Algérie de deux langues parlées (référence aux langues arabes et berbère) n'empêche pas du tout la compréhension mutuelle des éléments qui les parlent". Au contraire "la diversité, loin de nuire, est (...) complémentaire et une source de richesses". Ils montrent l'existence d'une Algérie antérieure à l'Islam et plusieurs fois millénaire et complètent l'hypothèse de Messali qui limite l'histoire de l'Algérie au VIIeme siècle.
18 Août 1949 : Ferhat Ali, vieux militant de l'ENA, ancien opposant à Messali, militant du PPA/MTLD à Tizi-Rached et ami de Laimèche et des étudiants berbéro-nationalistes est atteint d'une balle de pistolet, tirée par Krim Belkacem accompagné de Hanafi Fernane et de Akli Djeffel, restés solidaires de la direction du Parti, après la crise de la Fédération de France. Ferhat "refuse, selon Aït-Ahmed, de se soumettre au diktat des chefs écartant l'ancienne équipe dirigeante en Kabylie". Peut-on voir ici une tentative de récupération de la Fédération de la Kabylie tenue par les berbéro-nationalistes, après celle de la Fédération de France?C'est l'avis des victimes. Le lendemain, l"'Echo d'Alger", quotidien colonialiste, profitant de l'incident, publie un article sous le titre "Des membres dissidents du PPA veulent créer le P.P.Kabyle...", déclaration présumée de Ferhat Ali.
20 Août 1949 : Après la lecture de l'article cité plus haut, le groupe des étudiants berbéro-nationalistes décide de dépêcher Ali Yahia Saïd et un autre militant auprès de Ferhat Ali pour lui faire signer une mise au point infirmant la déclaration de "l'Echo d'Alger'. Cette mise au point est publiée par "Alger Républicain" après le refus de "l'Echo d'Alger" de la publier. Il y est déclaré qu'il n'a jamais existé et il n'existera jamais de "P. P. Kabyle", pour la bonne raison qu'il n'y a qu'un peuple algérien dont les éléments, quoique d'origine ou de langues différentes, vivent fraternellement unis dans une même volonté de libération nationale".
Après la récupération des locaux du Parti à Paris par Chawki Mostefai, Belkacem Radjeff, Sadok Saidi et Embarek Fillali, "une explication générale eut lieu à Alger à la Medersa "Er-Rached" en présence de tous les responsables du Parti. Les principaux dirigeants du Mouvement berbère, à l'exception d'Ait Ahmed, parce qu'il était recherché par la police, furent exclus du PPA".
Septembre 1949 : De prison, Ouali Bennai, voulant connaître la façon dont se déroulaient les événements politiques, envoie une lettre à Said Ali Yahia, que Maître Abderrahmane Kiouane, avocat du parti, devait lui remettre. Il lui demande : "que devient le M.R.B ?". Cette lettre, lue et photographiée par la direction du Parti, est distribuée à toutes les kasmates du PPA/MTLD. Elle est, pour la direction, une preuve irréfutable de la présence d'une organisation secrète, dite "Mouvement révolutionnaire berbère "mise sur pied par Bennai". Elle déclenche en fait une campagne anti-berbère. Elle sert à condamner le berbérisme avec une ardeur et un acharnement jamais connus.
Des délégués itinérants sont envoyés par la Direction du (PPA/MTLD) à toutes les kasmates d'Algérie. Leur mission est de faire condamner le "berbérisme". Leur preuve, la lettre envoyée de prison par Bennai. Les moyens : tous les moyens d'explication et de condamnation, y compris insultes et intimidations. Pour l'envoyé à Tiaret, les "berbéristes" "étaient des alliés objectifs du colonialisme". A Alger et notamment à Belcourt, des bagarres et des matraquages entre les arabo-islamistes et les berbéro-nationalistes ont éclaté. Ces incidents n'ont pas touché seulement les berbéronationalistes mais aussi les militants arabophones qui soutenaient le concept de l'Algérie algérienne et qui sont en majorité originaires de l'Oranie.
Belaid Ait Medri, agent de liaison de Kabylie est remplacé par Fernane Hanafi
Octobre 1949 : Le Comité Central du MTLD convoque Messaoud Oulara à Alger pour discuter du problème "berbériste". Il est accompagné de Laifa Ait Waban et Salem Ait Mohand. Ils sont reçus par Mustapha Ferroukhi, Rabah Bitat, Ahmed Bouda et Hocine Lahouel (secrétaire général du MTLD). Ce dernier accuse "à tort et à travers les ennemis du pays, sans les nommer, les agitateurs et les malhonnêtes". Messaoud Oulamara répond que Messali s'avère "le principal responsable de la pagaille" que vit le Parti.
1952 : Liquidation physique de Ali Rabia alias Azzoug (Le sourd), chef de zone du MTLD à Makouda en Kabylie, pour "berbérisme" sur ordre de Belkacem Krim, sous prétexte de relations douteuses avec la femme qui l'hébergeait.
Le spectre des liquidations des berbéristes est ainsi inauguré. Plusieurs militants de la cause nationale seront assassinés par les leurs.
04 Décembre 1953 : Le PPA/MTLD, par le biais de son organe de presse "L'Algérie libre", dénonce la pièce de théâtre de Abdellah Nakil intitulée "El-Kahina". La pièce mise en scène le 27 novembre 1953 par Mustapha Kateb, retrace l'histoire de l’invasion arabe et la résistance des Berbères sous la conduite de Kahina, reine des Aurès.
Mars 1954 : Une association culturelle dénommée 'Tiwizi I Tmazight" (entraide pour tamazight) est fondée à Paris Par un groupe de militants berbéro-nationalistes dont Ali Boudaoud, Hocine Heroui, Mohand Amokrane Haddag, Mohand Amokrane Khelifati... Son objectif est le développement de la langue berbère. Une revue qui porte le même nom est éditée par l'association. Mohand Idir Ait Amrane leur rend hommage par un poème en kabyle intitulé "A kra wer neggan udan".
Cette association s’autodissout après le déclenchement du ler novembre 1954, ses membres rejoindront en bloc le Front de Libération Nationale.
Août-Septembre 1954 : Lors des discussions sur la constitution du FLN, Mourad Didouche propose de diviser la Kabylie en deux. L'une sera rattachée à l'algérois et l'autre au Constantinois. Belkacem Krim s'oppose et obtient l'aval au cours d'une réunion avec Mohammed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaid.
Les séquelles de la crise dite "berbériste" de 1949 sont toujours présentes dans l'esprit des militants nationalistes.
La guerre d'Algérie
1956 : Amar Ould-Hammouda, ancien responsable de l’O.S et responsable numéro deux du mouvement berbère dans les années quarante, est assassiné avec Mbarek Ait Menguellet, lui aussi militant berbéro-nationaliste, par les responsables de la wilaya III pour berbérisme. Pour les responsables de base ces deux militants sont accusés d'avoir constitué un groupe qui prônait le communisme au sein du FLN en Kabylie.
Sur ordre de Belkacem Krim, Ouali Bennai, ancien chef du PPA en Kabylie et principal chef du mouvement berbère exclu du PPA/MTLD en 1949, est assassiné à Djemaa Saharidj dans la wilaya III pour ses positions berbéristes. Selon M. Harbi : "Le Colonel Ouamrane l'avait fait avertir par Rabah Bouaziz de ne pas se rendre dans sa région et de rejoindre les maquis de la wilaya IV. Il savait qu'en Kabylie son sort était scellé".
27 Décembre 1957 : Ramdane Abane est assassiné par les siens au Maroc en présence de Belkacem Krim dans des conditions obscures.
L'Algérie indépendante
Après sa libération, Ahmed Ben Bella lance de Tunis : "Nous sommes des Arabes, des Arabes, dix millions d'Arabes. !"
5 Juillet 1962 : Dans son discours, le président Ahmed Ben Bella, accentue sa politique arabiste. Pour lui, "l'arabisation est nécessaire, car il n'y a pas de socialisme sans arabisation..., il n'y a d'avenir pour ce pays que dans l'arabisation."
Septembre 1962 : L'écrivain Mouloud Mammeri tente de raisonner Said Mohammedi Premier ministre de l'Éducation de l'Algérie indépendante (1er gouvernement Ben Bella). Il lui propose en effet de réouvrir la chaire de berbère de l'université d'Alger abandonnée par A. Picard. S. Mohammedi répond en substance "mais, voyons, le berbère, tout le monde sait que c'est les pères Blancs qui l'ont inventé !...".
La Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) renaît après un arrêt d’activité de 1956 à l’indépendance.
19 Septembre 1963 : Dans un discours devant l'assemblée nationale Ahmed Ben Bella lance : "La nation algérienne s'est déterminée fermement comme nation maghrébine, ne ménageant aucun effort pour aboutir à l'édification du Maghreb arabe.. L'Algérie s'est aussi définie comme nation arabe, recherchant par tous les moyens le resserrement des liens avec les pays frères en vue d'aboutir à l'unité arabe..."
21 Août 1963 : Au cinquième congrès de l'UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens) devenue UNEA, et en présence du président Ahmed Ben-Bella, les congressistes soulèvent la question de l'arabisation et le statut de la langue berbère, particulièrement" la nécessité du développement de la langue kabyle et la création d'un institut d'enseignement du berbère".
29 Septembre 1963 : Des militants créent le Front des Forces Socialistes (FFS). Ce parti d'opposition regroupe en majorité des militants kabyles. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il est taxé de régionaliste. Le FFS prône, dès Sa création, une opposition armée contre le régime du Président Ahmed Ben Bella. La Kabylie est le théâtre principal d’opérations militaires.
1963-64 : Une petite cellule comprenant trois universitaires d'origine kabyle : Amar Abada, Mouloud Mammeri et M'barek Redjala est mise en place à Alger. L'arrestation de Redjala et son emprisonnement de mai à août 1965 ainsi que les divergences d'ordre politique et idéologique qui ont surgi par suite, ont mis fin à l'existence de ce premier groupe qui a commencé à réfléchir sur le devenir de la langue berbère après l'indépendance de l'Algérie.
Le chanteur Slimane Azem est interdit d'antenne (et ses disques interdits d'importation) à la chaîne kabyle de Radio-Alger. Quelques présentateurs non conformistes sont limogés (ex. Ahmed Aimene).
Réduction des horaires de la chaîne kabyle. Celle-ci émettait auparavant au rythme d'une vacation continue quotidienne, de seize heures de durée environ. On ramène le tout à moins des neuf heures trente découpées en trois tranches quotidiennes (2 x 2h30 + une fois 4h30).
1964-65 : Sur le plan scolaire, il était possible de présenter aux épreuves du baccalauréat français le berbère comme épreuve facultative. L'examinateur était alors Mammeri.
L'Académie Berbère
10 Août 1966 : Un groupe de militants berbéristes dépose à la préfecture de Paris les statuts de l'Association berbère d'échanges et de recherches culturels (A.B.E.R.C) qui s'est fixé pour but "de faire connaître la culture spécifiquement berbère, l'étude de la langue et de la civilisation berbères". Elle se propose "d'étudier l'histoire berbère et de dresser la fresque de cette grande et antique civilisation encore méconnue du grand public".
L' A.B.E.R.C. s'interdit "toutes discussions politiques ou religieuses". Son bureau est constitué de Abdelkader Rahmani (ingénieur), Amar Naroun (homme de lettres), Mohand Amokrane Khelifati (manœuvre), Said Hanouz (pharmacien), Mohand Arab Bessaoud (instituteur), Djaffar Oulahbib (chef électricien).
L'A.B.E.R.C. est enregistrée à la préfecture de police de Paris le 3 février 1967. L'ABERC ou Académie Berbère connaîtra un essor remarquable. Elle diffusera un bulletin en Kabylie, dans l'algérois et dans les Aurès pour sensibiliser le plus grand nombre de personnes, surtout la jeunesse, autour de leur identité. Elle drainera plusieurs milliers de jeunes. Mais son militantisme politique excessif voire raciste, la répression et son statut mal défini, feront éloigner d'elle les intellectuels et les compétences scientifiques berbères.
Rentrée Universitaire 1967 : M. Mammeri ayant rencontré Ahmed Taleb alors ministre de 1' Éducation (anciennement opposant à Ben Bella) reçut l'ordre verbal de celui-ci pour réouvrir de façon informelle la chaire de berbère à l'université d'Alger.
07 Juillet 1967 : M'barek Redjala adresse une lettre à Hocine Ait Ahmed, leader du Front des Forces Socialistes (FFS), sur la question berbère. Il écrit notamment : "Je signale à l'intention de tous que l'idée d'une réhabilitation de la culture et de la langue berbère fait du chemin en Algérie, et que tout parti qui n'en tiendrait pas compte ne saurait bénéficier des masses de la Kabylie. Les plus avancés songent même à la création de la nation berbère. Les jeunes intellectuels berbères y voient la seule issue à la longue et douloureuse tragédie que nous vivons. Nous sommes obligés de les freiner dans leur zèle de vouloir dès maintenant poser le problème de la nation berbère. Ils expliquent leur attitude par la crainte qu'ils ressentent de voir l'arabe éliminer les dialectes berbères. L'argument est de valeur. Quoi qu'il en soit, ce problème doit nous préoccuper Si nous voulons canaliser, impulser au lieu de suivre lorsqu'il sera trop tard".
Un groupe de lycéens du Lycée Amirouche de Tizi-Ouzou sont exclus du lycée lorsqu'ils se proposent de jouer une pièce de théâtre en langue tamazight.
26 Avril 1968 : Houari Boumediene signe une ordonnance rendant obligatoire pour les fonctionnaires et assimilés de nationalité algérienne d'origine, "la connaissance suffisante de la langue nationale" au moment de leur recrutement.
Création du premier cercle culturel berbère à la cité universitaire de Ben-Aknoun (Alger). Ses activités sont axées sur le renouveau culturel : théâtre, émissions radiophoniques, cours de berbère animés par Mouloud Mammeri, cycles de conférences, premiers galas de la chanson kabyle, bibliothèque, création de journaux parmi lesquels la première revue berbère ''Taftilt".
Mohamed Sedik Benyahia, ministre de l'information, organise une conférence où il reçoit une pétition de protestation lancée par des étudiants berbérophones contre la "destruction de la radio kabyle".
1967- 1968 : Les mesures d'économie prises par le pouvoir français ont progressivement réduit la chaîne kabyle de Radio-Paris à sa plus simple expression puisqu'en 1967168 elle ne disposait que de 15 mn d'émission quotidienne sur la même longueur d'onde que la chaîne arabe.
Néanmoins, on y passait souvent Slimane Azem. L'animateur de cette chaîne, Hamid, a même assuré en quelque sorte une certaine publicité à la récente "Académie berbère" dont il était membre.
02 Mai 1969 : Saïd Hanouz et Mohand Arab Bessaoud déclarent à la Préfecture de police de Paris la création de l'Académie "Agraw Imazighen". Son but est l'étude et la sauvegarde de la culture berbère. Elle diffuse un journal mensuel "Imazighen". En réalité cette Académie n'est que l'ABERC qui a changé de nom.
22 Juillet 1969 : A l'ouverture du premier Festival culturel panafricain à Alger, le président Houari Boumediene dans son discours rappelle aux Africains que "longtemps contraints de nous taire ou de parler la langue du colonisateur, c'était un devoir essentiel et premier que de retrouver nos langues nationales, les mots hérités de nos pères et appris dès l'enfance." Il reconnaît "qu'il n'y a pas de langue qui, au départ, soit plus apte qu'une autre à être le support de la science et du savoir..."
Le pouvoir de Boumediene interdit à la chanteuse et romancière berbérophone Taos Amrouche ainsi qu'à d'autres chanteurs berbérophones de représenter l'Algérie à ce même festival.
Amère, Taos Amrouche écrira une tribune "en marge du festival" dans le journal le Monde (ce qui vaudra à celui-ci avec les articles sur le procès de Krim Belkacem, près d'une année d'interdiction !). Néanmoins, Taos Amrouche se produira au moins une fois à la fin juin 69 à la Cité Universitaire de Ben Aknoun grâce à l'invitation du "cercle d'études berbères" qui y fonctionna avec plus ou moins de bonheur entre 68 et 70, appuyé par le comité de gestion de la cité.
Rentrée Universitaire 1969 : M. Mammeri prend la succession de G. Camps à la direction du CRAPE (Centre de Recherche en Anthropologie, Préhistoire et Ethnographie). Il est appelé à se "retirer" quelque peu de l'Université, sans pour autant mettre sérieusement à profit les structures de recherche (pourtant intéressantes) du CRAPE.
Les Années Boumediene
1970 : Les pressions du gouvernement algérien aboutiront à faire supprimer complètement l'émission en kabyle de Radio-Paris, alors qu'historiquement il n'y a jamais eu autant de berbérophones en France!
A la chaîne kabyle de Radio-Alger, on notera que les reportages sportifs réalisés en direct des stades jusque-là en kabyle seront supprimés et assurés désormais par un relais de la chaîne en arabe. De la même façon on assiste unilatéralement au passage fréquent de disques en arabe sur la chaîne kabyle, alors que la réciproque sur la chaîne arabe ou mieux à la télévision n'est pas assurée (une chanson tous les trois à six mois au plus à la TV!).
15 Janvier 1971 : Le cercle d'études berbères et l'UNEA (Union Nationale des Étudiants Algériens) sont dissous par le pouvoir de Boumediene après de nombreuses manifestations, grèves et l'arrestation de plusieurs étudiants pour "menées subversives".
1972 : La célèbre chorale féminine kabyle du lycée Amirouche de Tizi-Ouzou (ayant obtenu les premiers prix au Festival de la chanson populaire), se verra contrainte par le proviseur et les autorités locales à chanter une grande partie de son répertoire en langue arabe.
Si Mohamed Baghdadi (directeur des sports) propose une réforme du sport mettant en place "la commune sportive de base" et il prétend aussi lutter contre le régionalisme et pour l'arabisation : il obtient ainsi la transformation de la JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) en JSK (Jamai Sarrii al Kawkabi).
Mai-Juin 1972 : Un groupe de militants de la cause berbère suggère la création d'un enseignement de la langue berbère à l'Université Paris VIII (Vincennes). Cette initiative donne naissance au Groupe d'Études Berbères (G.E.B). L'enseignement de la langue berbère ne sera effectif qu'à partir du 29 janvier 1973 quand l'Université Paris VIII décide sa création.
1973 - 1974 : On assiste à la suppression définitive de la chaire de l'université d'Alger. Mammeri ne semble alors mener qu'un vague combat d'arrière-garde. En tout cas, la suppression s'est passée "en douceur". La discipline "ethnologie" disparaît de l'Université dans le cadre de la RES de 71 mise progressivement en application et l'enseignement du berbère n'est prévu dans le cadre d'aucun des modules des nouvelles licences de lettres ou de langues.
La chanson kabyle connaît un essor qualitatif très important et une production intense. Face aux multiples interdictions de l'enseignement et de l'écriture du berbère, il ne reste plus que la chanson comme moyen d'expression et de revendication. Durant cette année des étudiants comme Ferhat Mehenni et tant d'autres créent le groupe "Imazighen Imoula" (Les berbères du nord). A l'initiative d'Amar Mezdad, d'autres étudiants kabyles créent à leur tour le groupe "Lazouq" où se retrouvent Sid Ahmed Abderrahmane, Mokrane Ghozlane, Ali Ouabadi et Idir. Mais c'est ce dernier qui, à travers sa chanson "baba Inouba", donnera un nouveau souffle à la chanson kabyle et lui permettra de s'internationaliser.
Les thèmes de la chanson kabyle de ces débuts des années 1970, sont essentiellement axés sur la revendication identitaire et culturelle berbère, la liberté d'expression et la situation de la femme. On ne chante plus seulement les thèmes de l'amour, l'émigration et la religion. La chanson kabyle désormais "interroge, démontre, critique, propose, dénonce, loue, affronte, polémique et provoque". La politique d'oppression est le plus important leitmotiv.
Face à son engagement, cette chanson, qui véhicule un discours radical et parfois virulent envers le pouvoir en place, connaîtra la répression et vivra dans la clandestinité. Ses interprètes seront successivement arrêtés ou marginalisés.
Juin 1974 : La fête des cerises à Larbaa Nait Irathen se termine très mal puisque la police et les gendarmes n'ayant pas suffi à contenir les manifestants, on fera appel à l'armée pour les réprimer durement. La foule était mécontente en raison du remplacement de plusieurs chanteurs kabyles par des improvisations de chanteurs en arabe.
Cette même fête des cerises sera d'ailleurs interdite l'année suivante
Novembre 1974 : Amar Ouerdane fonde l'Association socio-culturelle berbère de Montréal (Canada) dans le but de faciliter l'adaptation des immigrants algériens berbérophones en milieu québécois et canadien et aussi de diffuser le patrimoine berbère
1974-1975 : L'interdiction est faite à l'état civil d'enregistrer les prénoms autres que musulmans, ceux-ci faisant l'objet d'une liste exhaustive. C'est toute une série de prénoms berbères qui en fait les frais.
5 Janvier 1976 : Mohamed Haroun, militant berbériste et fils de chahid est arrêté par la Sécurité militaire à Alger pour avoir posé une bombe au tribunal militaire de Constantine. Cette bombe a été désamorcée à temps.
C'est aussi le cas de Lounès Kaci et de Hocine Cheradi qui ont posé une bombe au siège du quotidien "El-Moudjahid" à Alger et de Mohamed Smaïl Medjeber qui a posé une bombe au tribunal militaire d'Oran le 3 janvier avec la complicité de Daniel Paul, de Salby Jay et d'André Noël Cherid. Le choix des cibles est très significatif : El-Moudjahid connu pour son aversion pour la question de tamazight, les tribunaux militaires où la répression est assez symbolique, (...) la chaîne de télévision un des outils les plus monstrueux de la répression".
Ces poseurs de bombes sont accusés de trahison, d'atteinte à la sûreté de l'Etat, de complicité, de trafic de devises et de jets d'explosifs. Ils sont condamnés par le tribunal de Médéa le 2 mars 1976. Trois peines capitales, deux condamnations à perpétuité et d'autres peines allant de dix à Vingt ans de prison.
16 Avril 1976 : "Journée du savoir" - Yaoum El-Ilm. Journée commémorative de la mort en 1940 du cheikh Abdel-hamid Ben-Badis président de l'Association des Oulémas Algériens. Le chef de l'État dans une ordonnance, publiée au JORA le 23 avril 1976, définit l'organisation de l'éducation et de la formation.
Après avoir défini la mission du système éducatif qui s'inscrit dans le cadre "des valeurs arabo-islamiques et de la conscience socialiste", l'enseignement est assuré en langue nationale à tous les niveaux d'éducation et de formation et dans toutes les disciplines.
La mission de l'école fondamentale est de dispenser aux élèves "un enseignement de langue arabe leur permettant une maîtrise totale de l'expression écrite et orale; cet enseignement, qui est un facteur important de développement de leur personnalité, doit les doter d'un instrument de travail et d'échange pour se pénétrer des différentes disciplines et pour communiquer avec leur milieu".
L'arabisation porte aussi sur l'enseignement préparatoire qui est dispensé "exclusivement en langue arabe".
Cette ordonnance met fin d'une manière très claire aux espoirs et aux attentes des berbéristes et des berbérophones. Tamazight est ainsi mise à l'écart et exclue de l'école. Le choix de l'État algérien est désormais fait. L'arabisation est décrétée.
Cette décision des plus hautes instances de l'État engendre un mépris jamais égalé dans les milieux berbérophones et surtout en Kabylie. La revendication se radicalise. Les contestations s'enveniment après la promulgation de la Constitution et de la Charte nationale qui renforcent l'arabisation et la définition de l'Algérie comme nation arabo-islamique. La répression s'abattra aussi sur les berbéristes.
Mai - Juin 1976 : Lors des débats sur la Charte nationale les étudiants militants berbéristes diffusent un document de 50 pages.
A ces débats, les jeunes militants berbéristes ont pris part en masse. Sept cent vingt (720) prises de parole sont semble-t-il décomptées dans Alger. Ainsi la revendication culturelle et identitaire berbère connaît une ampleur importante. Elle se pose désormais dans des débats publics. Malgré cette "tolérance" le pouvoir utilise la répression.
Après une intervention dans une salle de cinéma à Alger, l'étudiant et chanteur kabyle Ferhat Mehenni est arrêté pour la première fois par la Sécurité militaire. Ces interventions ont sans doute permis aux services de sécurité de mettre à jour leurs fichiers concernant les berbéristes et opposants à la politique culturelle du pouvoir.
27 Juin 1976 : La Charte nationale est adoptée par référendum. Ce document qui est un texte national fondamental définit l'Algérie comme étant une partie intégrante de la nation arabe.
"Le peuple algérien se rattache à la patrie arabe, dont il est un élément indissociable" (...)" L'Algérie n'est pas une création récente. Déjà sous Massinissa, fondateur du premier État numide, et de Jugurtha, initiateur de la résistance à l'impérialisme romain, s'était dessiné le cadre géographique et commençait à se forger le caractère national". (...) "A ces deux caractéristiques principales se sont ajoutés progressivement à partir du 7e siècle les autres éléments constitutifs de la Nation Algérienne, à savoir son unité culturelle, linguistique et spirituelle (...)". On peut affirmer, ajoute le texte de la Charte nationale, "que ces différentes périodes de notre histoire ont constitué un creuset où se sont fondus intimement les brassages ethniques, les apports de toutes sortes, comme les créations nouvelles du génie national, tout cela pour aboutir à une expression originale de la personnalité arabo-musulmane de notre peuple...".
La politique culturelle s'attellera, selon la Charte, à concrétiser un projet des plus urgents : la généralisation de l'utilisation de la langue arabe qui "est un élément essentiel de l'identité culturelle du peuple algérien. On ne saurait séparer notre personnalité de la langue nationale qui l'exprime. Aussi, l'usage généralisé de la langue arabe, et sa maîtrise en tant qu'instrument fonctionnel, est une des tâches primordiales de la société algérienne au plan de toutes les manifestations de la culture et à celui de l'idéologie socialiste".
Le choix de la langue arabe est fait. Il est irréversible. "Il ne s'agit nullement de choisir entre la langue nationale et une langue étrangère. Le problème du choix étant dépassé et irréversible, le débat sur l'arabisation ne peut porter, désormais, que sur le contenu, les moyens, les méthodes, les étapes, la conception générale d'une langue".
Tout en dénonçant l'étouffement de la culture algérienne, l'uniformisation, le totalitarisme culturel, le PRS (Parti de la Révolution Socialiste), pour qui la langue arabe doit être la langue nationale, critique sévèrement le pouvoir algérien qui reste silencieux sur la question berbère dans les textes de la Charte nationale de 1976.
"Sur la question berbère, la Charte ne dit pas un mot. Voila donc un texte qui se présente comme national et qui évacue complètement un problème auquel sont sensibles des millions d'Algériens. (...) Or la langue berbère existe. C'est la langue maternelle d'une partie des Algériens. Elle doit être reconnue, préservée et développée comme partie intégrante de notre patrimoine national. Son enrichissement, son passage à la forme écrite, son enseignement, sa diffusion doivent être garantis.".
Ainsi le PRS, avec à sa tête Mohamed Boudiaf, est le premier parti politique algérien à se prononcer en faveur de la question berbère.
27 Juin 1976 : Mohand Cid Ali-Yahia dit Rachid, ancien acteur important dans la crise dite berbériste de 1949, lance le Front Uni de l'Algérie Algérienne (F.U.A.A.) en France. Fidèle à son combat des années 1940 pour l'Algérie algérienne, Rachid Ali-Yahia, par son mouvement d'opposition au régime de Boumediene, renouvelle son combat pour l'identité algérienne et la question linguistique et culturelle.
Ce front n'aura qu'une faible influence en Algérie. Quelques-uns de ses militants seront arrêtés en mars 1980.
Été 1976 : Pour avoir tiré des textes littéraires en Tifinagh sur ronéo et aussi pour avoir été abonnés au bulletin de l'Académie berbère (Agraw imazighen) de Paris, deux cents (200) jeunes de la région de Larbaa Nath Irathen sont arrêtés et emprisonnés. Ils seront, pour quelques-uns, condamnés jusqu'à 18 et 24 mois de prison.
Afin de porter le coup de grâce à l'édition berbère en Algérie, le Fichier de Documentation Berbère (F.D.B) tenu depuis 1946 par le Père Jean Marie Dallet est mis sous scellés par le pouvoir de Boumediene.
Ce Fichier est considéré comme source exceptionnelle de documents concernant l'étude de l'histoire, de l'ethnographie, de la littérature, de la linguistique des communautés berbérophones de Kabylie, du Mzab et de Ouargla. Ce fichier était au début un périodique mensuel, puis bimestriel, pour devenir à partir de 1955 trimestriel. On y trouve des monographies de villages de Kabylie, des études sur l'Islam, les croyances et superstitions, la sagesse populaire, la vie quotidienne, la zoologie, la botanique et la culture matérielle..
19 Juin 1977 : Lors du match final de la coupe d'Algérie de football opposant la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) et le Nasr de Hussein-Dey (NAHD), les spectateurs kabyles scandent des slogans hostiles au président Boumediene, présent dans la tribune officielle, et au régime tels que : "JSK imazighen", "la langue berbère vivra", "à bas la dictature", "vive la démocratie"...
La retransmission en direct de cette rencontre à des milliers de téléspectateurs révèle au peuple algérien l'expression d'un mécontentement et d'une contestation ouverte et radicale d'une population d'une région du pays, qui souffre d'une marginalisation identitaire et culturelle...
Septembre 1977 : A la suite de la manifestation en juin 77 à la finale (remportée par la JSK) de la coupe d'Algérie, une nouvelle réforme du sport est adoptée consacrant définitivement les ASP, c'est-à-dire le sport corporatif avec des joueurs semi-professionnels d'entreprises. La JSK devient Jamaia Electronic Tizi-Ouzou, JET intégrée à la Sonelec.
Le ministère de l'Enseignement supérieur décide de l'ouverture du centre universitaire de Tizi-Ouzou (C.U.T.O.) où se retrouvent les cadres de la région et qui se mêlent au mouvement estudiantin pour la prise en charge de la revendication identitaire. Le C.U.T.O. verra le regroupement des étudiants kabyles jusque là éparpillés sur divers instituts de la capitale.
Ce centre universitaire connaîtra des mouvements de grève non connus à l'époque en Algérie.
L'ouverture du CUTO permettra aussi la circulation d'une documentation dite clandestine tels que les ouvrages de l'historien algérien Mohamed Harbi, les revues berbères de l'ACB et de l'Académie berbère, édités en France et diffusés sous le manteau en Algérie.
On assiste à l'interdiction par le Wali de plusieurs chanteurs comme Idir, à Tizi-Ouzou sous prétexte d'absence de salle suffisante pour contenir les spectateurs et garantir la sécurité.
Novembre 1977 : La direction du PRS met en place une cellule de réflexion pour étudier le dossier berbère et élaborer des propositions concrètes en direction des groupes berbéristes.
28 Novembre 1978 : Ait Ahmed, secrétaire général du FFS, dans une déclaration, demande la reconnaissance de la "langue berbère comme langue nationale au même titre que la langue arabe".
10 Décembre 1978 : Des armes en provenance du Maroc sont parachutées à Cap-Sigli dans la wilaya de Béjaia en Kabylie, pour un éventuel soulèvement armé contre le régime de Boumediene, dix sept jours avant sa mort. Le groupe initiateur est arrêté par la sécurité militaire, "prouvant" et montrant ainsi l'échec d'une "tentative kabyle" de renversement du régime.
En réalité cette affaire est connue dès le départ par la Sécurité militaire qui avait infiltré le groupe contestataire composé de personnalités historiques, comme Mohamed Benyahia, Ferhat Abbas, Belarbi, Boudjeloud, Ahmed Kadri. Ils seront traduits en justice à l'exception de Ferhat Abbas. Ils seront condamnés par le tribunal militaire de Blida à des peines allant jusqu'à 12 ans de prison.
Cette affaire est exploitée par le pouvoir pour discréditer les berbéristes, qui n'avaient aucune relation avec celle-ci. Il montre du doigt le "danger berbériste" en des termes à peine voilés, ces "anti-nationalistes, soutiens du Maroc et du néocolonialisme".
25 Décembre 1978 : Ait Ahmed dira à propos de la question berbère, qu' "il s'agit d'un problème de survie, pour une langue, une culture combattues par le colonialisme et auxquelles l'indépendance n'a pas offert de chance. Ce n'est pas en ignorant le problème qui concerne un Algérien sur trois qu'on le résoudra. Il faut le prendre en charge dans l'intérêt de la collectivité nationale et de son unité".
Le chanteur populaire kabyle Lounis Ait Menguellet est interdit de se produire à l'Université.
Mars 1979 : Dans son "Avant-projet de plate-forme politique le FFS se prononce sur la question berbère. Il y est notamment écrit : La langue berbère a droit de cité dans la cité berbère, droit inaliénable que le colonialisme intérieur, pas plus que le colonialisme étranger, ne peut proscrire. Elle doit être officialisée et développée comme langue nationale, elle doit bénéficier de la part de l’état de l’égalité de traitement qui lui permette de rattraper le temps et le terrain perdus depuis l’indépendance.(...) Seuls les apprentis obscurantistes et les larbins mercenaires voudraient encore opposer la langue arabe et la langue berbère.
Interdiction au Centre universitaire de Tizi-Ouzou d'une pièce de théâtre, adaptation en kabyle de la guerre de 2000 ans de Kateb Yacine.
Des demandes successives d'enseignement du berbère à Alger, puis à Tizi-Ouzou, tour à tour, sont rejetées sans aucun motif explicite.
17 Octobre - 13 Novembre 1979 : Troisième grève des étudiants du CUTO depuis l'inauguration du centre universitaire en 1977. Ils posent notamment le problème de la représentation des étudiants dans l'instance universitaire.
Extraits de "Chronologie du mouvement berbère, un combat et des hommes" de Ali Guenoun paru aux éditions Casbah Alger, 1999
L'avant guerre 23 Janvier 1945 :
Mohand Idir Ait Amrane, étudiant au lycée de Ben-Aknoun, compose le premier chant patriotique en berbère moderne, intitulé "Ekker a mmis umazigh" (debout fils d'Amazigh). Le compositeur y évoque les illustres fondateurs de la nation algérienne : Massinissa, Jugurtha, Kahina, et Messali. Il termine son chant par un appel à la jeunesse en vue du combat pour la libération de l'Algérie. Ce chant, considéré à l'époque comme hymne, connaîtra un léger mais très significatif remaniement en 1949, suite à la crise dite berbériste. Son auteur y éliminera le nom de Messali.
Même mois :
Ouali Bennai, membre de la Direction de la Grande-Kabylie du PPA, est désigné agent de liaison du Parti avec les étudiants du lycée de Ben-Aknoun, à majorité berbérophone, originaires de Grande-Kabylie. Il jouera un rôle très important dans leur sensibilisation au patriotisme et à la prise en charge de leur identité amazigh.
Au Comité d'organisation du PPA, Ouali Bennai; responsable du PPA en Kabylie, demande l'unification en une seule région des deux Kabylies (la Grande-Kabylie et la Petite-Kabylie ), qui constituent, pour lui, une même et seule région naturelle que le colonialisme avait artificiellement scindée pour des raisons politiques, le fameux principe de diviser pour régner. La direction du Parti refuse. Ce problème resurgira plusieurs fois au sein du PPA/MTLD puis du CRUA (Comité Révolutionnaire d'Unité et d'Action).
Mai 1945 : Ali Halit, chef du district de la Kabylie, n'échappe pas lui aussi à la vague d'arrestations enregistrée en Kabylie. Il est remplacé par Ouali Bennaï à la tête du district kabyle.
Mars 1946 : Amar Kilellil ( ancien militant du PPA et membre de la direction du Parti entre 1939 et 1943 ), chargé de la liaison entre la direction et la Kabylie, effectue une tournée dans le district de Grande-Kabylie. Lors d'une réunion de district, les militants dont Amar Ould-Hamouda, Mohand Amokrane Khelifati, Ali Laimèche et Hocine Aït Ahmed, exposent le problème identitaire berbère. Ils demandent, selon Aït Ahmed, qu'un débat soit entamé sur la question et que celle-ci ne reste plus un tabou. Ils chargent Khellil de transmettre à la Direction leur demande d'avoir" voix aux délibérations et aux décisions du Parti". Contrairement à Aït Ahmed, Khelifati Mohand Amokrane, cité par Ouerdane, parle lui de la" mise entre parenthèses de la question de la langue berbère" au cours de la même réunion.
6 Août 1946 : Ali Laimèche, membre du groupe des lycéens berbéro-nationalistes de Ben-Aknoun et un des responsables des Scouts Musulmans d'Algérie (SMA) en Kabylie, meurt de la typhoïde. Plusieurs milliers de personnes assistent à ses funérailles dans son village natal d'Icheraiouène près de Tizi-Rached.
Février/Mars 1947 : A l'issue du premier congrès du PPA/MTLD, quatre cadres de la Kabylie, animateurs du mouvement dit berbériste, font leur entrée au Comité central du Parti : Omar Oussedik devient adjoint d'Ahmed Bouda, Amar Ould-Hamouda devient haut cadre de l'0.S., Hocine Aït-Ahmed devient chef national de l'0.S., et Ouali Bennai responsable du parti en Kabylie.
"Le message de Yougourtha", ouvrage de Mohand-Chérif Sahli est diffusé par l'Union Démocratique du Manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas. Il est en même temps saboté par le MTLD.
Novembre 1947 : Ouali Bennai convoque quatre berbéro-nationalistes dont : Amar Ould-Hamouda, président de la séance, Sadek Hadjeres et Mohand Idir Ait Amrane pour une réunion dans une salle de l'Association des Étudiants, Bd Baudin (Bd Amirouche) à Alger, pour constituer une cellule de réflexion et procéder à une étude comparative de la doctrine révolutionnaire du PPA, face à la politique réformiste du MTLD.
Juillet 1948 : Ouali Bennai invite, en secret de la direction du PPA/MTLD et de l'administration coloniale, une quinzaine de militants berbéristes et militants du PPA/MTLD à un séminaire bloqué qui dure trois ou quatre jours au village "Arous" près de Fort-National (Larbaa-Nath-Irathen) en Kabylie. Sont présents entre autres : Ouali Bennai, Amar Ould-Hamouda, Mohand Idir Ait Amrane, Said Ali Yahia, Said Oubouzar, Mohand Cid Ali Yahia dit Rachid, Sadek Hadjeres... Deux points essentiels sont à l'ordre du jour :
1- Condamner la politique réformiste du MTLD et appuyer l'idée du passage à la lutte armée.
2- Introduire la dimension berbère dans l'organisation de la future Algérie indépendante.
Un rapport est écrit et remis à Ouali Bennai pour l'exposer devant le Comité central du Parti.
Mohand Idir Ait-Amrane est chargé par ses camarades, à la fin de la réunion, de rencontrer Mouloud Mammeri pour un éventuel travail sur la langue berbère.
Novembre 1948 : Ali Yahia Mohand Cid dit Rachid, étudiant à Paris, ami très attaché à Bennai et membre très actif du groupe berbériste, est élu au Comité fédéral par le congrès fédéral de la Fédération de France du MTLD.
Fin de l'année 1948 : Le MTLD diffuse une brochure de 50 pages intitulée : "Mémorandum à l'0.N.U.", qui s'ouvre par : " La nation algérienne, arabe et musulmane, existe depuis le VIIeme siècle". Il occulte, de ce fait, la composante berbère de l'Algérie. Ce document a soulevé, à l'époque, une indignation et un climat de mécontentement, de méfiance et de rejet chez les militants berbéristes. Il alimente les contradictions et élargit le fossé entre les tenants de l'arabisme et les tenants du berbérisme.
La crise berbèriste Mars 1949 :
Ali Yahia Cid dit Rachid, étudiant en droit à Paris et membre du Comité directeur de la Fédération de France du PPA/MTLD, réussit à faire voter une motion dénonçant le mythe d'une Algérie arabo-islamique et défend la thèse de l'Algérie algérienne. Elle est acceptée à une majorité écrasante : 28 voix sur 32. Pour certains responsables du Parti, le concept de "l'Algérie algérienne" est un concept colonialiste et donc anti-nationaliste.
15 Avril 1949 : Juste après ce vote, la Direction du PPA/MTLD, sentant une prise en main de la Fédération de France par les militants de l'Algérie algérienne, donne l'instruction à Embarek Fillali, représentant à Paris, d'organiser un commando pour reprendre de force les locaux de la Fédération, et diffuse un tract pour condamner le berbérisme.
Au même moment, Radjeff Belkacem, ancien de l'ENA et membre du conseil de la Fédération de France, originaire de Kabylie, réunit le Comité fédéral constitué de 25 membres et fait voter une motion : " Condamnation de la déviation politique du Comité Fédéral". Elle recueille 12 voix pour et 13 voix contre. Suite à ce résultat, Radjeff se réunit avec quelques militants dont le Dr Chawki Mostefai et Sadok Saidi, originaires de Kabylie eux aussi, dépêchés par la Direction d'Alger pour régler le problème et "récupérer" la Fédération des mains des "scissionnistes". Ils décident ensemble d'organiser des groupes d'autodéfense contre les berbéristes. L'effectif, selon Radjeff, atteint 70 hommes. Des bagarres éclatent entre ces groupes et les tenants de l'Algérie algérienne pour la récupération des locaux du Parti, notamment dans les 18e et 19e arrondissements de Paris.
Même mois : De Paris, Ali Yahia Rachid, sentant le danger, suite à l'intervention de la Direction d'Alger, lance un appel à Ouali Bennai pour l'aider. Ce dernier, en voulant se rendre à Marseille, est arrêté au port d'Oran par la police.
L'arrestation de Bennai par la police est suivie par celles de plusieurs cadres de la Kabylie. Omar Boudaoud, responsable de l'O.S en Basse Kabylie, est arrêté à Rebeval (Baghlia), Said Oubouzar, responsable politique de la région de Tizi-Ouzou est arrêté à Alger; Amar Ould Hamouda, un des responsables de l'O.S et membre du Comité central est arrêté à Alger, Omar Oussedik, membre du Comité central et adjoint d'Ahmed Bouda est arrêté à Alger. Ils sont tous torturés puis incarcérés. "Ces arrestations créent un profond malaise au sein des militants kabyles qui accusent les dirigeants du Parti de "complicité" avec l'administration coloniale".
Ces hauts responsables et permanents du Parti sont accusés, alors qu'ils se trouvent en prison, de berbérisme, de régionalisme et d'anti-nationalisme par la Direction du PPA/MTLD. Ils seront tous exclus du Parti. Ait Amrane leur dédie en septembre 1949 un chant : "Si Lezzayer ar Tizi-Wezzu" (d’Alger à Tizi-Ouzou).
Juillet 1949 : Vingt-deux (22) responsables de la Kabylie (chefs de zones) se réunissent dans la région d'Azazga; toute la Kabylie, semble-t-il, y est représentée pour discuter du problème du berbérisme et essayer de débloquer la situation. Le Parti, dans cette région d’Algérie, enregistre des démissions collectives importantes. Un rapport rédigé par Saïd Ali Yahia (étudiant) devait être remis à Messali Hadj par une délégation composée de trois membres Abdelkader Ait Sidi Aissa, Cheikh Mohand Ouameur et Messaoud Oulamara. Ils sont aussitôt reçus par Messali qui les félicite d'avoir entrepris une telle initiative. Il promet de les convoquer bientôt pour étudier le problème avec le Comité central. L'attente de la réponse du président du Parti fut longue.
Sous le pseudonyme d'Idir El-Watani, trois étudiants : Sadek Hadjeres, étudiant en médecine, Mabrouk Belhocine et Yahia Henine, étudiants en droit et membres de la commission de rédaction du journal El-Maghreb El-Arabi, diffusent une brochure intitulée "L'Algérie Libre vivra" au sein du PPA/MTLD. Ce, pour "faire connaître les conceptions du courant de rénovation et réfuter l'accusation de berbérisme". Ils y développent notamment le concept de "nation".
Pour les auteurs de la brochure, "la nation ne suppose obligatoirement ni communauté de race, ni de religion, ni de langue". Elle est basée sur quatre éléments indispensables : "le territoire, l'économie, le caractère national qui se traduit dans le mode de vie, la mentalité et la culture, le culte d'un même passé et le souci d'un même avenir". En réponse aux tenants de l'arabisme, ils expliquent que "l'existence en Algérie de deux langues parlées (référence aux langues arabes et berbère) n'empêche pas du tout la compréhension mutuelle des éléments qui les parlent". Au contraire "la diversité, loin de nuire, est (...) complémentaire et une source de richesses". Ils montrent l'existence d'une Algérie antérieure à l'Islam et plusieurs fois millénaire et complètent l'hypothèse de Messali qui limite l'histoire de l'Algérie au VIIeme siècle.
18 Août 1949 : Ferhat Ali, vieux militant de l'ENA, ancien opposant à Messali, militant du PPA/MTLD à Tizi-Rached et ami de Laimèche et des étudiants berbéro-nationalistes est atteint d'une balle de pistolet, tirée par Krim Belkacem accompagné de Hanafi Fernane et de Akli Djeffel, restés solidaires de la direction du Parti, après la crise de la Fédération de France. Ferhat "refuse, selon Aït-Ahmed, de se soumettre au diktat des chefs écartant l'ancienne équipe dirigeante en Kabylie". Peut-on voir ici une tentative de récupération de la Fédération de la Kabylie tenue par les berbéro-nationalistes, après celle de la Fédération de France?C'est l'avis des victimes. Le lendemain, l"'Echo d'Alger", quotidien colonialiste, profitant de l'incident, publie un article sous le titre "Des membres dissidents du PPA veulent créer le P.P.Kabyle...", déclaration présumée de Ferhat Ali.
20 Août 1949 : Après la lecture de l'article cité plus haut, le groupe des étudiants berbéro-nationalistes décide de dépêcher Ali Yahia Saïd et un autre militant auprès de Ferhat Ali pour lui faire signer une mise au point infirmant la déclaration de "l'Echo d'Alger'. Cette mise au point est publiée par "Alger Républicain" après le refus de "l'Echo d'Alger" de la publier. Il y est déclaré qu'il n'a jamais existé et il n'existera jamais de "P. P. Kabyle", pour la bonne raison qu'il n'y a qu'un peuple algérien dont les éléments, quoique d'origine ou de langues différentes, vivent fraternellement unis dans une même volonté de libération nationale".
Après la récupération des locaux du Parti à Paris par Chawki Mostefai, Belkacem Radjeff, Sadok Saidi et Embarek Fillali, "une explication générale eut lieu à Alger à la Medersa "Er-Rached" en présence de tous les responsables du Parti. Les principaux dirigeants du Mouvement berbère, à l'exception d'Ait Ahmed, parce qu'il était recherché par la police, furent exclus du PPA".
Septembre 1949 : De prison, Ouali Bennai, voulant connaître la façon dont se déroulaient les événements politiques, envoie une lettre à Said Ali Yahia, que Maître Abderrahmane Kiouane, avocat du parti, devait lui remettre. Il lui demande : "que devient le M.R.B ?". Cette lettre, lue et photographiée par la direction du Parti, est distribuée à toutes les kasmates du PPA/MTLD. Elle est, pour la direction, une preuve irréfutable de la présence d'une organisation secrète, dite "Mouvement révolutionnaire berbère "mise sur pied par Bennai". Elle déclenche en fait une campagne anti-berbère. Elle sert à condamner le berbérisme avec une ardeur et un acharnement jamais connus.
Des délégués itinérants sont envoyés par la Direction du (PPA/MTLD) à toutes les kasmates d'Algérie. Leur mission est de faire condamner le "berbérisme". Leur preuve, la lettre envoyée de prison par Bennai. Les moyens : tous les moyens d'explication et de condamnation, y compris insultes et intimidations. Pour l'envoyé à Tiaret, les "berbéristes" "étaient des alliés objectifs du colonialisme". A Alger et notamment à Belcourt, des bagarres et des matraquages entre les arabo-islamistes et les berbéro-nationalistes ont éclaté. Ces incidents n'ont pas touché seulement les berbéronationalistes mais aussi les militants arabophones qui soutenaient le concept de l'Algérie algérienne et qui sont en majorité originaires de l'Oranie.
Belaid Ait Medri, agent de liaison de Kabylie est remplacé par Fernane Hanafi
Octobre 1949 : Le Comité Central du MTLD convoque Messaoud Oulara à Alger pour discuter du problème "berbériste". Il est accompagné de Laifa Ait Waban et Salem Ait Mohand. Ils sont reçus par Mustapha Ferroukhi, Rabah Bitat, Ahmed Bouda et Hocine Lahouel (secrétaire général du MTLD). Ce dernier accuse "à tort et à travers les ennemis du pays, sans les nommer, les agitateurs et les malhonnêtes". Messaoud Oulamara répond que Messali s'avère "le principal responsable de la pagaille" que vit le Parti.
1952 : Liquidation physique de Ali Rabia alias Azzoug (Le sourd), chef de zone du MTLD à Makouda en Kabylie, pour "berbérisme" sur ordre de Belkacem Krim, sous prétexte de relations douteuses avec la femme qui l'hébergeait.
Le spectre des liquidations des berbéristes est ainsi inauguré. Plusieurs militants de la cause nationale seront assassinés par les leurs.
04 Décembre 1953 : Le PPA/MTLD, par le biais de son organe de presse "L'Algérie libre", dénonce la pièce de théâtre de Abdellah Nakil intitulée "El-Kahina". La pièce mise en scène le 27 novembre 1953 par Mustapha Kateb, retrace l'histoire de l’invasion arabe et la résistance des Berbères sous la conduite de Kahina, reine des Aurès.
Mars 1954 : Une association culturelle dénommée 'Tiwizi I Tmazight" (entraide pour tamazight) est fondée à Paris Par un groupe de militants berbéro-nationalistes dont Ali Boudaoud, Hocine Heroui, Mohand Amokrane Haddag, Mohand Amokrane Khelifati... Son objectif est le développement de la langue berbère. Une revue qui porte le même nom est éditée par l'association. Mohand Idir Ait Amrane leur rend hommage par un poème en kabyle intitulé "A kra wer neggan udan".
Cette association s’autodissout après le déclenchement du ler novembre 1954, ses membres rejoindront en bloc le Front de Libération Nationale.
Août-Septembre 1954 : Lors des discussions sur la constitution du FLN, Mourad Didouche propose de diviser la Kabylie en deux. L'une sera rattachée à l'algérois et l'autre au Constantinois. Belkacem Krim s'oppose et obtient l'aval au cours d'une réunion avec Mohammed Boudiaf et Mostefa Ben Boulaid.
Les séquelles de la crise dite "berbériste" de 1949 sont toujours présentes dans l'esprit des militants nationalistes.
La guerre d'Algérie
1956 : Amar Ould-Hammouda, ancien responsable de l’O.S et responsable numéro deux du mouvement berbère dans les années quarante, est assassiné avec Mbarek Ait Menguellet, lui aussi militant berbéro-nationaliste, par les responsables de la wilaya III pour berbérisme. Pour les responsables de base ces deux militants sont accusés d'avoir constitué un groupe qui prônait le communisme au sein du FLN en Kabylie.
Sur ordre de Belkacem Krim, Ouali Bennai, ancien chef du PPA en Kabylie et principal chef du mouvement berbère exclu du PPA/MTLD en 1949, est assassiné à Djemaa Saharidj dans la wilaya III pour ses positions berbéristes. Selon M. Harbi : "Le Colonel Ouamrane l'avait fait avertir par Rabah Bouaziz de ne pas se rendre dans sa région et de rejoindre les maquis de la wilaya IV. Il savait qu'en Kabylie son sort était scellé".
27 Décembre 1957 : Ramdane Abane est assassiné par les siens au Maroc en présence de Belkacem Krim dans des conditions obscures.
L'Algérie indépendante
Après sa libération, Ahmed Ben Bella lance de Tunis : "Nous sommes des Arabes, des Arabes, dix millions d'Arabes. !"
5 Juillet 1962 : Dans son discours, le président Ahmed Ben Bella, accentue sa politique arabiste. Pour lui, "l'arabisation est nécessaire, car il n'y a pas de socialisme sans arabisation..., il n'y a d'avenir pour ce pays que dans l'arabisation."
Septembre 1962 : L'écrivain Mouloud Mammeri tente de raisonner Said Mohammedi Premier ministre de l'Éducation de l'Algérie indépendante (1er gouvernement Ben Bella). Il lui propose en effet de réouvrir la chaire de berbère de l'université d'Alger abandonnée par A. Picard. S. Mohammedi répond en substance "mais, voyons, le berbère, tout le monde sait que c'est les pères Blancs qui l'ont inventé !...".
La Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) renaît après un arrêt d’activité de 1956 à l’indépendance.
19 Septembre 1963 : Dans un discours devant l'assemblée nationale Ahmed Ben Bella lance : "La nation algérienne s'est déterminée fermement comme nation maghrébine, ne ménageant aucun effort pour aboutir à l'édification du Maghreb arabe.. L'Algérie s'est aussi définie comme nation arabe, recherchant par tous les moyens le resserrement des liens avec les pays frères en vue d'aboutir à l'unité arabe..."
21 Août 1963 : Au cinquième congrès de l'UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens) devenue UNEA, et en présence du président Ahmed Ben-Bella, les congressistes soulèvent la question de l'arabisation et le statut de la langue berbère, particulièrement" la nécessité du développement de la langue kabyle et la création d'un institut d'enseignement du berbère".
29 Septembre 1963 : Des militants créent le Front des Forces Socialistes (FFS). Ce parti d'opposition regroupe en majorité des militants kabyles. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il est taxé de régionaliste. Le FFS prône, dès Sa création, une opposition armée contre le régime du Président Ahmed Ben Bella. La Kabylie est le théâtre principal d’opérations militaires.
1963-64 : Une petite cellule comprenant trois universitaires d'origine kabyle : Amar Abada, Mouloud Mammeri et M'barek Redjala est mise en place à Alger. L'arrestation de Redjala et son emprisonnement de mai à août 1965 ainsi que les divergences d'ordre politique et idéologique qui ont surgi par suite, ont mis fin à l'existence de ce premier groupe qui a commencé à réfléchir sur le devenir de la langue berbère après l'indépendance de l'Algérie.
Le chanteur Slimane Azem est interdit d'antenne (et ses disques interdits d'importation) à la chaîne kabyle de Radio-Alger. Quelques présentateurs non conformistes sont limogés (ex. Ahmed Aimene).
Réduction des horaires de la chaîne kabyle. Celle-ci émettait auparavant au rythme d'une vacation continue quotidienne, de seize heures de durée environ. On ramène le tout à moins des neuf heures trente découpées en trois tranches quotidiennes (2 x 2h30 + une fois 4h30).
1964-65 : Sur le plan scolaire, il était possible de présenter aux épreuves du baccalauréat français le berbère comme épreuve facultative. L'examinateur était alors Mammeri.
L'Académie Berbère
10 Août 1966 : Un groupe de militants berbéristes dépose à la préfecture de Paris les statuts de l'Association berbère d'échanges et de recherches culturels (A.B.E.R.C) qui s'est fixé pour but "de faire connaître la culture spécifiquement berbère, l'étude de la langue et de la civilisation berbères". Elle se propose "d'étudier l'histoire berbère et de dresser la fresque de cette grande et antique civilisation encore méconnue du grand public".
L' A.B.E.R.C. s'interdit "toutes discussions politiques ou religieuses". Son bureau est constitué de Abdelkader Rahmani (ingénieur), Amar Naroun (homme de lettres), Mohand Amokrane Khelifati (manœuvre), Said Hanouz (pharmacien), Mohand Arab Bessaoud (instituteur), Djaffar Oulahbib (chef électricien).
L'A.B.E.R.C. est enregistrée à la préfecture de police de Paris le 3 février 1967. L'ABERC ou Académie Berbère connaîtra un essor remarquable. Elle diffusera un bulletin en Kabylie, dans l'algérois et dans les Aurès pour sensibiliser le plus grand nombre de personnes, surtout la jeunesse, autour de leur identité. Elle drainera plusieurs milliers de jeunes. Mais son militantisme politique excessif voire raciste, la répression et son statut mal défini, feront éloigner d'elle les intellectuels et les compétences scientifiques berbères.
Rentrée Universitaire 1967 : M. Mammeri ayant rencontré Ahmed Taleb alors ministre de 1' Éducation (anciennement opposant à Ben Bella) reçut l'ordre verbal de celui-ci pour réouvrir de façon informelle la chaire de berbère à l'université d'Alger.
07 Juillet 1967 : M'barek Redjala adresse une lettre à Hocine Ait Ahmed, leader du Front des Forces Socialistes (FFS), sur la question berbère. Il écrit notamment : "Je signale à l'intention de tous que l'idée d'une réhabilitation de la culture et de la langue berbère fait du chemin en Algérie, et que tout parti qui n'en tiendrait pas compte ne saurait bénéficier des masses de la Kabylie. Les plus avancés songent même à la création de la nation berbère. Les jeunes intellectuels berbères y voient la seule issue à la longue et douloureuse tragédie que nous vivons. Nous sommes obligés de les freiner dans leur zèle de vouloir dès maintenant poser le problème de la nation berbère. Ils expliquent leur attitude par la crainte qu'ils ressentent de voir l'arabe éliminer les dialectes berbères. L'argument est de valeur. Quoi qu'il en soit, ce problème doit nous préoccuper Si nous voulons canaliser, impulser au lieu de suivre lorsqu'il sera trop tard".
Un groupe de lycéens du Lycée Amirouche de Tizi-Ouzou sont exclus du lycée lorsqu'ils se proposent de jouer une pièce de théâtre en langue tamazight.
26 Avril 1968 : Houari Boumediene signe une ordonnance rendant obligatoire pour les fonctionnaires et assimilés de nationalité algérienne d'origine, "la connaissance suffisante de la langue nationale" au moment de leur recrutement.
Création du premier cercle culturel berbère à la cité universitaire de Ben-Aknoun (Alger). Ses activités sont axées sur le renouveau culturel : théâtre, émissions radiophoniques, cours de berbère animés par Mouloud Mammeri, cycles de conférences, premiers galas de la chanson kabyle, bibliothèque, création de journaux parmi lesquels la première revue berbère ''Taftilt".
Mohamed Sedik Benyahia, ministre de l'information, organise une conférence où il reçoit une pétition de protestation lancée par des étudiants berbérophones contre la "destruction de la radio kabyle".
1967- 1968 : Les mesures d'économie prises par le pouvoir français ont progressivement réduit la chaîne kabyle de Radio-Paris à sa plus simple expression puisqu'en 1967168 elle ne disposait que de 15 mn d'émission quotidienne sur la même longueur d'onde que la chaîne arabe.
Néanmoins, on y passait souvent Slimane Azem. L'animateur de cette chaîne, Hamid, a même assuré en quelque sorte une certaine publicité à la récente "Académie berbère" dont il était membre.
02 Mai 1969 : Saïd Hanouz et Mohand Arab Bessaoud déclarent à la Préfecture de police de Paris la création de l'Académie "Agraw Imazighen". Son but est l'étude et la sauvegarde de la culture berbère. Elle diffuse un journal mensuel "Imazighen". En réalité cette Académie n'est que l'ABERC qui a changé de nom.
22 Juillet 1969 : A l'ouverture du premier Festival culturel panafricain à Alger, le président Houari Boumediene dans son discours rappelle aux Africains que "longtemps contraints de nous taire ou de parler la langue du colonisateur, c'était un devoir essentiel et premier que de retrouver nos langues nationales, les mots hérités de nos pères et appris dès l'enfance." Il reconnaît "qu'il n'y a pas de langue qui, au départ, soit plus apte qu'une autre à être le support de la science et du savoir..."
Le pouvoir de Boumediene interdit à la chanteuse et romancière berbérophone Taos Amrouche ainsi qu'à d'autres chanteurs berbérophones de représenter l'Algérie à ce même festival.
Amère, Taos Amrouche écrira une tribune "en marge du festival" dans le journal le Monde (ce qui vaudra à celui-ci avec les articles sur le procès de Krim Belkacem, près d'une année d'interdiction !). Néanmoins, Taos Amrouche se produira au moins une fois à la fin juin 69 à la Cité Universitaire de Ben Aknoun grâce à l'invitation du "cercle d'études berbères" qui y fonctionna avec plus ou moins de bonheur entre 68 et 70, appuyé par le comité de gestion de la cité.
Rentrée Universitaire 1969 : M. Mammeri prend la succession de G. Camps à la direction du CRAPE (Centre de Recherche en Anthropologie, Préhistoire et Ethnographie). Il est appelé à se "retirer" quelque peu de l'Université, sans pour autant mettre sérieusement à profit les structures de recherche (pourtant intéressantes) du CRAPE.
Les Années Boumediene
1970 : Les pressions du gouvernement algérien aboutiront à faire supprimer complètement l'émission en kabyle de Radio-Paris, alors qu'historiquement il n'y a jamais eu autant de berbérophones en France!
A la chaîne kabyle de Radio-Alger, on notera que les reportages sportifs réalisés en direct des stades jusque-là en kabyle seront supprimés et assurés désormais par un relais de la chaîne en arabe. De la même façon on assiste unilatéralement au passage fréquent de disques en arabe sur la chaîne kabyle, alors que la réciproque sur la chaîne arabe ou mieux à la télévision n'est pas assurée (une chanson tous les trois à six mois au plus à la TV!).
15 Janvier 1971 : Le cercle d'études berbères et l'UNEA (Union Nationale des Étudiants Algériens) sont dissous par le pouvoir de Boumediene après de nombreuses manifestations, grèves et l'arrestation de plusieurs étudiants pour "menées subversives".
1972 : La célèbre chorale féminine kabyle du lycée Amirouche de Tizi-Ouzou (ayant obtenu les premiers prix au Festival de la chanson populaire), se verra contrainte par le proviseur et les autorités locales à chanter une grande partie de son répertoire en langue arabe.
Si Mohamed Baghdadi (directeur des sports) propose une réforme du sport mettant en place "la commune sportive de base" et il prétend aussi lutter contre le régionalisme et pour l'arabisation : il obtient ainsi la transformation de la JSK (Jeunesse Sportive de Kabylie) en JSK (Jamai Sarrii al Kawkabi).
Mai-Juin 1972 : Un groupe de militants de la cause berbère suggère la création d'un enseignement de la langue berbère à l'Université Paris VIII (Vincennes). Cette initiative donne naissance au Groupe d'Études Berbères (G.E.B). L'enseignement de la langue berbère ne sera effectif qu'à partir du 29 janvier 1973 quand l'Université Paris VIII décide sa création.
1973 - 1974 : On assiste à la suppression définitive de la chaire de l'université d'Alger. Mammeri ne semble alors mener qu'un vague combat d'arrière-garde. En tout cas, la suppression s'est passée "en douceur". La discipline "ethnologie" disparaît de l'Université dans le cadre de la RES de 71 mise progressivement en application et l'enseignement du berbère n'est prévu dans le cadre d'aucun des modules des nouvelles licences de lettres ou de langues.
La chanson kabyle connaît un essor qualitatif très important et une production intense. Face aux multiples interdictions de l'enseignement et de l'écriture du berbère, il ne reste plus que la chanson comme moyen d'expression et de revendication. Durant cette année des étudiants comme Ferhat Mehenni et tant d'autres créent le groupe "Imazighen Imoula" (Les berbères du nord). A l'initiative d'Amar Mezdad, d'autres étudiants kabyles créent à leur tour le groupe "Lazouq" où se retrouvent Sid Ahmed Abderrahmane, Mokrane Ghozlane, Ali Ouabadi et Idir. Mais c'est ce dernier qui, à travers sa chanson "baba Inouba", donnera un nouveau souffle à la chanson kabyle et lui permettra de s'internationaliser.
Les thèmes de la chanson kabyle de ces débuts des années 1970, sont essentiellement axés sur la revendication identitaire et culturelle berbère, la liberté d'expression et la situation de la femme. On ne chante plus seulement les thèmes de l'amour, l'émigration et la religion. La chanson kabyle désormais "interroge, démontre, critique, propose, dénonce, loue, affronte, polémique et provoque". La politique d'oppression est le plus important leitmotiv.
Face à son engagement, cette chanson, qui véhicule un discours radical et parfois virulent envers le pouvoir en place, connaîtra la répression et vivra dans la clandestinité. Ses interprètes seront successivement arrêtés ou marginalisés.
Juin 1974 : La fête des cerises à Larbaa Nait Irathen se termine très mal puisque la police et les gendarmes n'ayant pas suffi à contenir les manifestants, on fera appel à l'armée pour les réprimer durement. La foule était mécontente en raison du remplacement de plusieurs chanteurs kabyles par des improvisations de chanteurs en arabe.
Cette même fête des cerises sera d'ailleurs interdite l'année suivante
Novembre 1974 : Amar Ouerdane fonde l'Association socio-culturelle berbère de Montréal (Canada) dans le but de faciliter l'adaptation des immigrants algériens berbérophones en milieu québécois et canadien et aussi de diffuser le patrimoine berbère
1974-1975 : L'interdiction est faite à l'état civil d'enregistrer les prénoms autres que musulmans, ceux-ci faisant l'objet d'une liste exhaustive. C'est toute une série de prénoms berbères qui en fait les frais.
5 Janvier 1976 : Mohamed Haroun, militant berbériste et fils de chahid est arrêté par la Sécurité militaire à Alger pour avoir posé une bombe au tribunal militaire de Constantine. Cette bombe a été désamorcée à temps.
C'est aussi le cas de Lounès Kaci et de Hocine Cheradi qui ont posé une bombe au siège du quotidien "El-Moudjahid" à Alger et de Mohamed Smaïl Medjeber qui a posé une bombe au tribunal militaire d'Oran le 3 janvier avec la complicité de Daniel Paul, de Salby Jay et d'André Noël Cherid. Le choix des cibles est très significatif : El-Moudjahid connu pour son aversion pour la question de tamazight, les tribunaux militaires où la répression est assez symbolique, (...) la chaîne de télévision un des outils les plus monstrueux de la répression".
Ces poseurs de bombes sont accusés de trahison, d'atteinte à la sûreté de l'Etat, de complicité, de trafic de devises et de jets d'explosifs. Ils sont condamnés par le tribunal de Médéa le 2 mars 1976. Trois peines capitales, deux condamnations à perpétuité et d'autres peines allant de dix à Vingt ans de prison.
16 Avril 1976 : "Journée du savoir" - Yaoum El-Ilm. Journée commémorative de la mort en 1940 du cheikh Abdel-hamid Ben-Badis président de l'Association des Oulémas Algériens. Le chef de l'État dans une ordonnance, publiée au JORA le 23 avril 1976, définit l'organisation de l'éducation et de la formation.
Après avoir défini la mission du système éducatif qui s'inscrit dans le cadre "des valeurs arabo-islamiques et de la conscience socialiste", l'enseignement est assuré en langue nationale à tous les niveaux d'éducation et de formation et dans toutes les disciplines.
La mission de l'école fondamentale est de dispenser aux élèves "un enseignement de langue arabe leur permettant une maîtrise totale de l'expression écrite et orale; cet enseignement, qui est un facteur important de développement de leur personnalité, doit les doter d'un instrument de travail et d'échange pour se pénétrer des différentes disciplines et pour communiquer avec leur milieu".
L'arabisation porte aussi sur l'enseignement préparatoire qui est dispensé "exclusivement en langue arabe".
Cette ordonnance met fin d'une manière très claire aux espoirs et aux attentes des berbéristes et des berbérophones. Tamazight est ainsi mise à l'écart et exclue de l'école. Le choix de l'État algérien est désormais fait. L'arabisation est décrétée.
Cette décision des plus hautes instances de l'État engendre un mépris jamais égalé dans les milieux berbérophones et surtout en Kabylie. La revendication se radicalise. Les contestations s'enveniment après la promulgation de la Constitution et de la Charte nationale qui renforcent l'arabisation et la définition de l'Algérie comme nation arabo-islamique. La répression s'abattra aussi sur les berbéristes.
Mai - Juin 1976 : Lors des débats sur la Charte nationale les étudiants militants berbéristes diffusent un document de 50 pages.
A ces débats, les jeunes militants berbéristes ont pris part en masse. Sept cent vingt (720) prises de parole sont semble-t-il décomptées dans Alger. Ainsi la revendication culturelle et identitaire berbère connaît une ampleur importante. Elle se pose désormais dans des débats publics. Malgré cette "tolérance" le pouvoir utilise la répression.
Après une intervention dans une salle de cinéma à Alger, l'étudiant et chanteur kabyle Ferhat Mehenni est arrêté pour la première fois par la Sécurité militaire. Ces interventions ont sans doute permis aux services de sécurité de mettre à jour leurs fichiers concernant les berbéristes et opposants à la politique culturelle du pouvoir.
27 Juin 1976 : La Charte nationale est adoptée par référendum. Ce document qui est un texte national fondamental définit l'Algérie comme étant une partie intégrante de la nation arabe.
"Le peuple algérien se rattache à la patrie arabe, dont il est un élément indissociable" (...)" L'Algérie n'est pas une création récente. Déjà sous Massinissa, fondateur du premier État numide, et de Jugurtha, initiateur de la résistance à l'impérialisme romain, s'était dessiné le cadre géographique et commençait à se forger le caractère national". (...) "A ces deux caractéristiques principales se sont ajoutés progressivement à partir du 7e siècle les autres éléments constitutifs de la Nation Algérienne, à savoir son unité culturelle, linguistique et spirituelle (...)". On peut affirmer, ajoute le texte de la Charte nationale, "que ces différentes périodes de notre histoire ont constitué un creuset où se sont fondus intimement les brassages ethniques, les apports de toutes sortes, comme les créations nouvelles du génie national, tout cela pour aboutir à une expression originale de la personnalité arabo-musulmane de notre peuple...".
La politique culturelle s'attellera, selon la Charte, à concrétiser un projet des plus urgents : la généralisation de l'utilisation de la langue arabe qui "est un élément essentiel de l'identité culturelle du peuple algérien. On ne saurait séparer notre personnalité de la langue nationale qui l'exprime. Aussi, l'usage généralisé de la langue arabe, et sa maîtrise en tant qu'instrument fonctionnel, est une des tâches primordiales de la société algérienne au plan de toutes les manifestations de la culture et à celui de l'idéologie socialiste".
Le choix de la langue arabe est fait. Il est irréversible. "Il ne s'agit nullement de choisir entre la langue nationale et une langue étrangère. Le problème du choix étant dépassé et irréversible, le débat sur l'arabisation ne peut porter, désormais, que sur le contenu, les moyens, les méthodes, les étapes, la conception générale d'une langue".
Tout en dénonçant l'étouffement de la culture algérienne, l'uniformisation, le totalitarisme culturel, le PRS (Parti de la Révolution Socialiste), pour qui la langue arabe doit être la langue nationale, critique sévèrement le pouvoir algérien qui reste silencieux sur la question berbère dans les textes de la Charte nationale de 1976.
"Sur la question berbère, la Charte ne dit pas un mot. Voila donc un texte qui se présente comme national et qui évacue complètement un problème auquel sont sensibles des millions d'Algériens. (...) Or la langue berbère existe. C'est la langue maternelle d'une partie des Algériens. Elle doit être reconnue, préservée et développée comme partie intégrante de notre patrimoine national. Son enrichissement, son passage à la forme écrite, son enseignement, sa diffusion doivent être garantis.".
Ainsi le PRS, avec à sa tête Mohamed Boudiaf, est le premier parti politique algérien à se prononcer en faveur de la question berbère.
27 Juin 1976 : Mohand Cid Ali-Yahia dit Rachid, ancien acteur important dans la crise dite berbériste de 1949, lance le Front Uni de l'Algérie Algérienne (F.U.A.A.) en France. Fidèle à son combat des années 1940 pour l'Algérie algérienne, Rachid Ali-Yahia, par son mouvement d'opposition au régime de Boumediene, renouvelle son combat pour l'identité algérienne et la question linguistique et culturelle.
Ce front n'aura qu'une faible influence en Algérie. Quelques-uns de ses militants seront arrêtés en mars 1980.
Été 1976 : Pour avoir tiré des textes littéraires en Tifinagh sur ronéo et aussi pour avoir été abonnés au bulletin de l'Académie berbère (Agraw imazighen) de Paris, deux cents (200) jeunes de la région de Larbaa Nath Irathen sont arrêtés et emprisonnés. Ils seront, pour quelques-uns, condamnés jusqu'à 18 et 24 mois de prison.
Afin de porter le coup de grâce à l'édition berbère en Algérie, le Fichier de Documentation Berbère (F.D.B) tenu depuis 1946 par le Père Jean Marie Dallet est mis sous scellés par le pouvoir de Boumediene.
Ce Fichier est considéré comme source exceptionnelle de documents concernant l'étude de l'histoire, de l'ethnographie, de la littérature, de la linguistique des communautés berbérophones de Kabylie, du Mzab et de Ouargla. Ce fichier était au début un périodique mensuel, puis bimestriel, pour devenir à partir de 1955 trimestriel. On y trouve des monographies de villages de Kabylie, des études sur l'Islam, les croyances et superstitions, la sagesse populaire, la vie quotidienne, la zoologie, la botanique et la culture matérielle..
19 Juin 1977 : Lors du match final de la coupe d'Algérie de football opposant la Jeunesse Sportive de Kabylie (JSK) et le Nasr de Hussein-Dey (NAHD), les spectateurs kabyles scandent des slogans hostiles au président Boumediene, présent dans la tribune officielle, et au régime tels que : "JSK imazighen", "la langue berbère vivra", "à bas la dictature", "vive la démocratie"...
La retransmission en direct de cette rencontre à des milliers de téléspectateurs révèle au peuple algérien l'expression d'un mécontentement et d'une contestation ouverte et radicale d'une population d'une région du pays, qui souffre d'une marginalisation identitaire et culturelle...
Septembre 1977 : A la suite de la manifestation en juin 77 à la finale (remportée par la JSK) de la coupe d'Algérie, une nouvelle réforme du sport est adoptée consacrant définitivement les ASP, c'est-à-dire le sport corporatif avec des joueurs semi-professionnels d'entreprises. La JSK devient Jamaia Electronic Tizi-Ouzou, JET intégrée à la Sonelec.
Le ministère de l'Enseignement supérieur décide de l'ouverture du centre universitaire de Tizi-Ouzou (C.U.T.O.) où se retrouvent les cadres de la région et qui se mêlent au mouvement estudiantin pour la prise en charge de la revendication identitaire. Le C.U.T.O. verra le regroupement des étudiants kabyles jusque là éparpillés sur divers instituts de la capitale.
Ce centre universitaire connaîtra des mouvements de grève non connus à l'époque en Algérie.
L'ouverture du CUTO permettra aussi la circulation d'une documentation dite clandestine tels que les ouvrages de l'historien algérien Mohamed Harbi, les revues berbères de l'ACB et de l'Académie berbère, édités en France et diffusés sous le manteau en Algérie.
On assiste à l'interdiction par le Wali de plusieurs chanteurs comme Idir, à Tizi-Ouzou sous prétexte d'absence de salle suffisante pour contenir les spectateurs et garantir la sécurité.
Novembre 1977 : La direction du PRS met en place une cellule de réflexion pour étudier le dossier berbère et élaborer des propositions concrètes en direction des groupes berbéristes.
28 Novembre 1978 : Ait Ahmed, secrétaire général du FFS, dans une déclaration, demande la reconnaissance de la "langue berbère comme langue nationale au même titre que la langue arabe".
10 Décembre 1978 : Des armes en provenance du Maroc sont parachutées à Cap-Sigli dans la wilaya de Béjaia en Kabylie, pour un éventuel soulèvement armé contre le régime de Boumediene, dix sept jours avant sa mort. Le groupe initiateur est arrêté par la sécurité militaire, "prouvant" et montrant ainsi l'échec d'une "tentative kabyle" de renversement du régime.
En réalité cette affaire est connue dès le départ par la Sécurité militaire qui avait infiltré le groupe contestataire composé de personnalités historiques, comme Mohamed Benyahia, Ferhat Abbas, Belarbi, Boudjeloud, Ahmed Kadri. Ils seront traduits en justice à l'exception de Ferhat Abbas. Ils seront condamnés par le tribunal militaire de Blida à des peines allant jusqu'à 12 ans de prison.
Cette affaire est exploitée par le pouvoir pour discréditer les berbéristes, qui n'avaient aucune relation avec celle-ci. Il montre du doigt le "danger berbériste" en des termes à peine voilés, ces "anti-nationalistes, soutiens du Maroc et du néocolonialisme".
25 Décembre 1978 : Ait Ahmed dira à propos de la question berbère, qu' "il s'agit d'un problème de survie, pour une langue, une culture combattues par le colonialisme et auxquelles l'indépendance n'a pas offert de chance. Ce n'est pas en ignorant le problème qui concerne un Algérien sur trois qu'on le résoudra. Il faut le prendre en charge dans l'intérêt de la collectivité nationale et de son unité".
Le chanteur populaire kabyle Lounis Ait Menguellet est interdit de se produire à l'Université.
Mars 1979 : Dans son "Avant-projet de plate-forme politique le FFS se prononce sur la question berbère. Il y est notamment écrit : La langue berbère a droit de cité dans la cité berbère, droit inaliénable que le colonialisme intérieur, pas plus que le colonialisme étranger, ne peut proscrire. Elle doit être officialisée et développée comme langue nationale, elle doit bénéficier de la part de l’état de l’égalité de traitement qui lui permette de rattraper le temps et le terrain perdus depuis l’indépendance.(...) Seuls les apprentis obscurantistes et les larbins mercenaires voudraient encore opposer la langue arabe et la langue berbère.
Interdiction au Centre universitaire de Tizi-Ouzou d'une pièce de théâtre, adaptation en kabyle de la guerre de 2000 ans de Kateb Yacine.
Des demandes successives d'enseignement du berbère à Alger, puis à Tizi-Ouzou, tour à tour, sont rejetées sans aucun motif explicite.
17 Octobre - 13 Novembre 1979 : Troisième grève des étudiants du CUTO depuis l'inauguration du centre universitaire en 1977. Ils posent notamment le problème de la représentation des étudiants dans l'instance universitaire.
Extraits de "Chronologie du mouvement berbère, un combat et des hommes" de Ali Guenoun paru aux éditions Casbah Alger, 1999
publié par hardeur dans: Histoire
Mythe kabyle ? Exception kabyle ?
Gilbert Grandguillaume
Référence : ESPRIT, novembre 2001, pp. 20 - 27
Gilbert Grandguillaume
Référence : ESPRIT, novembre 2001, pp. 20 - 27
Quelle est la nature du lien social en Algérie ? La question est posée en permanence, réactivée par dix années de guerre civile (selon l’expression de Luis Martinez, la Guerre civile en Algérie, Paris, Karthala, 1998). Le ciment de la société, est-ce la lutte pour l’indépendance, l’opposition à la France en tant qu’ancienne puissance coloniale ? Est-ce l’islam, en tant que religion et culture de référence, et repère d’identité autre que le colonisateur ? Est-ce, à un degré plus localisé, la région d’origine, ou, dans un autre registre, l’appartenance à une famille élargie autrefois désignée comme tribu ? Le droit algérien lui-même a défini la nationalité par une double référence au droit du sol et au droit du sang, au lieu de naissance et à la filiation. Au-delà du critère juridique, qu’est-ce qui fait qu’une personne a conscience d’être algérienne ? Ce pourrait être la conscience d’être citoyen d’une société gérée par un pouvoir reconnu comme légitime. La question se pose alors d’une façon plus précise, quand le pouvoir se voit contesté dans sa légitimité, dans son origine (coup d’État), dans son maintien (élections truquées), dans son exercice (déni des garanties démocratiques). Dans ce cas, la question est de savoir quelle est la nature du lien qui empêche cette société de se disloquer, qui la maintient soudée malgré tout dans la conscience réelle d’une solidarité nationale. On est dès lors renvoyé aux questions posées précédemment : lignages ? régions ? clientèles ? histoire ?
Alain Mahé, dans un ouvrage remarquable Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris, Editions Bouchène, 2001.), pose cette question de la nature du lien social sur une partie de l’Algérie, la Kabylie, dont il retrace l’histoire de la conquête de 1830 à nos jours, suivant l’évolution des institutions. L’originalité du livre est qu’il combine un travail d’information fondé sur une documentation quasi exhaustive, et une fréquentation du terrain continue : le résultat en est une véritable somme sur la Kabylie.
Pour suivre une société sur une aussi longue période, il retient quatre points de vue, présentés comme systèmes symboliques. Le premier est « l’éthique de l’honneur et le système vindicatoire ». Il concerne les groupes de parenté ou lignages dont l’honneur consiste à pratiquer une vengeance rigoureuse pour toute atteinte portée à l’un de leurs membres. L’établissement d’un droit pénal par l’administration coloniale en restreindra l’exercice, mais la Conscience de l’honneur évoluera sous l’effet d’un déplacement de ses enjeux vers l’espace privé et vers l’espace national. Le second critère est « l’esprit municipal et le civisme », qui concerne le village (tadart) en tant qu’unité de résidence. Le village est régi par une assemblée de village (tajmat) qui délibère et prend ses décisions à l’unanimité. Elle établit des règles (qanun) pour le village ainsi que des sanctions pour les contrevenants. Le maintien de la cohésion des unités villageoises se fera à travers des évolutions diverses, dont la mise sur pied par l’administration coloniale de centres municipaux consacrant une certaine autonomie des tajmat. Ce système symbolique est pour l’auteur l’élément le plus fort du lien social. La troisième donnée est « la dimension musulmane ». L’islam est dès le début une composante essentielle de la société, la gestion passant des marabouts à des confréries, dont la plus importante sera la Rahmaniya, particulièrement active dans la révolte de 1870. L’évolution ultérieure entraînera une « décléricalisation » des communautés villageoises et la « sécularisation des représentations », l’islam étant par la suite réinvesti dans le mouvement nationaliste. Le quatrième élément est « le système magico-religieux » concernant les pratiques rituelles et sacrales liées à l’univers quotidien, à l‘activité agricole et domestique. L’auteur les a à juste titre déconnectées de l’ordre islamique, bien qu’elles lui soient souvent liées, par le biais des marabouts. Il le voit régresser sous l’effet de la rationalisation de la pratique religieuse, de la scolarisation et de l’évolution des conditions de vie, notamment le reflux de l’activité agricole.
L’ évolution du lien social à travers ces quatre critères n’est pas uniforme dans l’ensemble de la Kabylie. C’est pourquoi A. Mahé a choisi de la découper en régions selon des critères topographiques, démographiques, économiques et historiques. La région la plus exemplaire pour la mise en valeur du lien social est le Massif central kabyle, autour de Fort-National (Larba n’at-Iraten) et Michelet (Aïn el Hammam), où l’auteur remarque une superposition constante des délimitations tribales, administratives, communales. Ce découpage régional est complété par une stratification historique : la conquête coloniale (1830-1857), l’administration militaire jusqu’à l’insurrection de 1871 (1857-1871), la mise en oeuvre de la colonisation rurale (1871-1900), l’âge d’or du capitalisme colonial (1900-1930), les crises économiques et le réformisme (1930-1945), le mouvement national et les centres municipaux (1945-1954), la guerre de libération nationale (1954-1962), la construction de l’Algérie algérienne (1962-1980), le mouvement culturel berbère (1980-1988), la dernière phase du processus de démocratisation à nos jours (1988-2000). L’ensemble de ces données ouvre à une connaissance précise et détaillée de la constitution et du maintien du lien social selon une progression à laquelle il sera utile de se référer.
La première conclusion qui s’en dégage, c’est qu’une scolarisation intense, en français, a été génératrice d’ouverture pour plusieurs générations, sans conduire à la dépersonnalisation ni à la francisation : les Kabyles restent attachés à leur langue, à l’islam, ils s’engagent fortement dans le mouvement nationaliste, la forte émigration ne rompt pas le lien au pays d’origine, elle semble même le consolider. Cette scolarisation s’accompagne, dans le Massif kabyle, d’autres facteurs de croissance : forte démographie, qui pousse à rechercher des ressources ailleurs que dans la terre : artisanat, colportage, émigration interne et externe.
La France et l’entité kabyle
La Kabylie bénéficie de la part de l’administration coloniale de divers régimes d’exception. L’un est la scolarisation intensive qui ne tarde pas à produire des élites, un autre est l’autonomie relative reconnue aux villages, particulièrement dans l’expérience des centres municipaux, autonomie qui permet aux villages de conserver intacte l’activité des assemblées (tajmat). Sans que cela soit toujours explicité, ce régime d’exception se fonde sur le mythe kabyle de la démocratie berbère. Pour les Français qui y adhèrent, les Kabyles ne sont pas des Arabes, ils sont peut-être d’anciens chrétiens, ils sont peu attachés à l’islam, leurs coutumes sont démocratiques, ils sont aptes à devenir de bons citoyens français. À ce titre, ils sont l’antithèse des Arabes musulmans, crédités de tous les défauts, mais qui incarnent l’anti-France, l’antichrétienté, selon une idéologie héritée des croisades. Ce mythe de l’excellence kabyle et de la supériorité sur les Arabes sera diffusé par le biais des écoles et des écrits, il sera assimilé par les Kabyles et même intériorisé par eux. Avant de revenir sur ce mythe, deux points méritent de retenir l’attention : l’évolution de l’honneur tribal, et celle des assemblées de village.
La conception de l’honneur tribal excluait la considération de l’intention de l’agresseur : elle exigeait la vengeance de tout dommage causé à l’un de ses membres, fût-il accidentel. La notion d’intention criminelle, liée à celle de responsabilité individuelle, va pénétrer peu à peu dans cette idéologie séculaire, et cela sous l’effet de la rationalité introduite à partir de deux sources : la scolarisation et le droit français d’une part, mais aussi le réformisme musulman (isldh), le droit musulman étant individualiste. Ceci montre qu’une vieille culture peut évoluer sous l’effet du rationalisme, mais aussi que tout rationalisme ne vient pas de l’Occident. L’avantage du réformisme est qu’il apportait la rationalité de l’intérieur, de l’islam. Le livre montre bien comment l’islam est un élément important du lien social. On peut dès lors s’interroger sur les termes « décléricalisation », « sécularisation des représentations », désignées par l’auteur comme une des grandes lignes de l’évolution. On est loin ici de la méprise des colonisateurs imaginant les Kabyles réalistes, les pieds sur terre, peu fidèles à un islam dont on pourrait les détacher facilement. La sécularisation vise les formes que prenait l’islam sur le terrain : marabouts, puis confréries. Mais il ne faut pas confondre cette évolution avec un laïcisme qui viendrait tout droit d’Occident, tel qu’on le trouve affiché dans le programme du RCD ou dans les déclarations des « démocrates » : celui-ci est ressenti comme quelque chose d’extérieur, d’étranger à la culture musulmane. Cette sécularisation - qui est indéniable et que l’auteur a raison de souligner - est plutôt le signe qu’une tradition se transforme sous l’action du rationalisme. À l’inverse, la fixation survient dans une culture quand celle-ci se sent menacée de l’extérieur, par un agresseur qui la dénie radicalement : elle doit alors se replier sur soi pour résister, et ce repli l’empêche d’évoluer avec son temps, ce qui fut le cas global de l’islam en Algérie.
Sous cet aspect, à la différence de l’Algérie dans son ensemble, la Kabylie ne s’est pas sentie menacée dans son existence, et c’est ici qu’il faut mentionner l’effet bénéfique du « mythe kabyle », en tant qu’il a eu valeur de reconnaissance. Alors que l’Algérie n’était pas reconnue comme telle, mais divisée en départements français et livrée à la gestion des colons, l’entité kabyle était valorisée. Cette reconnaissance valut à la Kabylie des avantages certains : la scolarisation, l’autonomie municipale, une accession plus large à la citoyenneté française. Alain Mahé en souligne l’impact essentiel, mais il souligne aussi l’intériorisation de ce mythe par les Kabyles eux-mêmes, et c’est à ce niveau que se situe le facteur décisif. Le fait de se sentir reconnue par l’adversaire, d’exister face à lui en tant qu’unité vivante, a permis à cette région de se poser comme partenaire, comme agent de son histoire. Déjà, la révolte de 1870, soulevant une Kabylie réunifiée autour de la confrérie rahmaniya, avait soudé l’unité, exprimé une résurrection face à l’effondrement de 1857. Elle avait révélé le ressort d’une tradition vivante, qui se traduisit alors par l’acquittement rapide des indemnités de guerre, et plus tard par le rachat de la quasi-totalité des terres séquestrées. Vrai ou faux, le mythe kabyle avait la capacité d’impulser une histoire : car c’est bien la caractéristique du mythe d’être faux dans son contenu (il est une invention de l’origine), mais vrai dans son travail. Il fonde la conscience d’exister, de représenter une valeur face à l’autre, il permet le dynamisme de la vie et la possibilité de changer sans éprouver l’angoisse d’avoir perdu quelque chose d’important qu’on aurait fétichisé. L’intériorisation du mythe kabyle fonde le dynamisme d’une société qui se sent reconnue comme telle, qui se reconnaît le droit de vivre, d’assumer son désir, de changer sans éprouver la peur de se diluer. Peut-on imaginer le dynamisme qu’insufflerait aujourd’hui à la société algérienne globale la présence d’un tel mythe ?
La souplesse de l’évolution d’une culture traditionnelle se remarque sur un autre point : le fonctionnement des assemblées de village (tajmat) et leur façon d’instituer des règlements (qanun). L’auteur insiste sur la conscience qu’a cette assemblée d’agir souverainement, une certaine emphase de l’énonciation accentuant ce caractère. Cette assemblée émet des règles concernant la vie du village et des individus. Ces règles ne sont pas codifiées par écrit. L’assemblée peut les modifier, la seule condition étant l’unanimité des membres de la tajmat. Cette société restreinte dispose de la légitimité, elle a le pouvoir d’adapter la loi aux évolutions de la vie. C’est la caractéristique d’une société vivante, dans laquelle l’oralité joue un rôle capital puisqu’elle empêche toute fixation abusive, toute prise « du mort sur le vif ». Cette caractéristique est mise en relief par la bévue de l’administration française qui entreprit de recueillir les qanun et d’en faire une loi écrite commune à l’ensemble de la Kabylie : ce fut l’œuvre célèbre de Hanoteau et Letourneux (la Kabylie et les coutumes kabyles, publié en 1873). Ce recueil devait servir de manuel aux juges français mais, dans l’esprit de ses promoteurs, il devait afficher pour les Kabyles une loi écrite différente de celle qui est reconnue par les musulmans, le Coran et la charia. Ce calcul échoua devant la volonté solide des Kabyles de ne pas renoncer à leur identité musulmane. Mais l’incompréhension de l’administration portait aussi sur le rôle joué par l’oralité. Une fixation par écrit rigidifie une tradition et l’empêche d’évoluer. D’autre part, chaque tajmat étant souveraine, la promulgation d’une « législation berbère » à la suite de la compilation de qanun particuliers ne pouvait satisfaire. Bien plus, cette mesure équivalait à dépouiller la tajmat de son pouvoir : tel était bien le but recherché, mais les communautés villageoises surent généralement conserver une tajmat indépendante, même officieuse. Quant à la promulgation des « Coutumes kabyles » de Hanoteau-Letourneux, elle fut l’objet d’une profonde ambivalence. Les Kabyles de l’époque ont pu voir avec satisfaction la reconnaissance de leurs coutumes, une sorte de mise en acte d’un « mythe kabyle » aux effets toniques. Par ailleurs, ils en percevaient les effets négatifs : pétrification des coutumes par l’écrit, centralisation et perte d’autonomie des tajmat. En fait, Alain Mahé souligne que peu de Kabyles eurent recours aux tribunaux administratifs, et qu’ils continuèrent à reconnaître le caractère souverain de leur tajmat en lui déférant leurs litiges. Ce qu’ils firent longtemps et continuent à faire aujourd’hui, au témoignage de l’auteur qui constate ce rôle actif, malgré le filet administratif tendu par l’État colonial, puis par l’État indépendant. Ainsi, durant l’été 2000, dans le contexte des insurrections de Kabylie, lorsque des « assemblées de tribus » (arûch) sont apparues, les politiques ont dénoncé une manipulation, ces structures locales étant supposées disparues depuis longtemps. Or, l’enquête de A. Mahé montre que des assemblées de village ont toujours pu être activées dans des circonstances importantes.
Comment le mythe travaille la société
Quel est le contenu de ce mythe kabyle ? L’important pour un mythe n’est pas qu’il soit vrai historiquement, mais qu’il désigne une origine et fonde ainsi une société. Un mythe fonctionne avec une histoire, une langue et des pratiques qui assurent la transmission de la mémoire collective.
L’histoire, ce sont les grands ancêtres : Jugurtha, Massinissa, opposés aux Romains et reconnus par eux. Puis c’est la Kahena et la résistance aux envahisseurs arabes, suivie de l’association avec eux pour la conquête de l’Andalousie. C’est l’adhésion à l’islam. C’est la résistance à la France. Dans tous les cas, la défaite des armes n’est pas vécue comme une négation de soi, elle suscite la reconnaissance de soi par l’autre. Cette conscience de soi est aussi activée par la langue berbère, qui plonge ses racines dans l’histoire, avant l’Islam, qui a traversé les siècles et est restée vivante. Son caractère oral la dessert, tout en la protégeant de la rigidité liée à l’écrit. Autre élément de ce mythe : la démocratie, la liberté. Comme pour la laïcité, leur compréhension est faussée lorsqu’on substitue au produit d’une évolution interne le contenu d’une notion importée : la démocratie berbère n’est pas celle des Lumières ni celle des droits de l’homme, elle est l’aboutissement, aujourd’hui, dans les villages, de cette longue tradition de délibération qui fait émerger un consensus, de cette conscience d’un « espace sacral » du village, de sa herma, où l’honneur de tous est collectivement engagé. Mais le mythe aime à se parer de trophées prestigieux, et les Kabyles d’aujourd’hui préfèrent se présenter comme « les premiers démocrates du monde » et se référer à l’idéologie universelle des droits de l’homme. On ne peut le leur reprocher, quitte à. constater que le mythe travaille leur société par la voie de1e la tradition. L’honneur est une autre composante de ce mythe. L’honneur est affirmation de soi et refus d’être méprisé. C’est une affirmation d’existence. A. Mahé le décrit comme attaché au lignage, mais en montre l’extension à d’autres domaines : le village, la Kabylie, l’Algérie.
Ce mythe kabyle a été mis à l’épreuve entre 1963 et 1980. 1963 : c’est l’insurrection kabyle dirigée par Aït-Ahmed ; 1980, c’est le printemps berbère. Si la Kabylie avait été reconnue par la France, elle ne l’a pas été par l’Algérie. La répression de 1963 fut un choc. Il fut aggravé par la politique d’arabisation, dont l’un des volets était la lutte contre les langues algériennes, spécialement berbères. Ce fut une phase difficile, où les Kabyles faillirent perdre foi en eux-mêmes, avoir honte de leur langue, d’autant qu’ils étaient accusés de trahir l’Algérie, l’islam, la langue arabe, alors qu’ils y adhéraient fortement. Mais ces attaques d’un pouvoir central bientôt discrédité dans sa légitimité provoquèrent une renaissance de la conscience identitaire qui se poursuit aujourd’hui.
Quelle est la place de l’islam en Kabylie ? Le mythe l’a intégré dans ses composantes, mais sous une forme spécifique. Quand la tajmat édicte ses codes, la loi de l’islam est présente, incarnée par certaines institutions : marabouts, cheikhs réformistes. Une tradition est vivante dans la mesure où elle dispose d’une loi de référence et de commentateurs autorisés à l’adapter aux circonstances du moment. L’islam est une part indissociable de l’identité portée par le mythe, mais il est intégré dans une tradition vivante, qui peut aller jusqu’à une apparente « sécularisation ». Mais dire à un Kabyle ainsi sécularisé qu’il n’est pas musulman soulèvera son indignation. N’est-ce pas cette faculté d’adaptation qui manque à l’islam dans d’autres régions d’Algérie et du monde, et qui le contraint à se raidir dans des positions figées, voire intégristes ? À l’opposé, Alain Mahé montre que, dans les régions où les institutions traditionnelles sont vivantes, l’islamisme politique (le Fis) n’a eu aucune prise.
En ce qui concerne le « magico-religieux », l’auteur annonce sa disparition. C’est sans doute, comme dans le cas du mythe, se méprendre sur sa véritable nature. Certes, les rites agraires ont pu être abandonnés faute de paysans. Mais que dire de ce système symbolique total, qui donnait sens à tous les gestes de la vie ? Certaines pratiques ont disparu (et encore...), mais il est probable que, dans le langage et dans l’inconscient, le magico-religieux continue d’articuler les visions du monde, en dépit de son enfouissement sous les pressions rationalistes.
« En tant que tel, le mythe n’a pas réellement de promoteur et son extension découragerait toute tentative d’en faire une généalogie... » (Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, XJXe XXe siècles, p150). Cette citation exprime bien la caractéristique du mythe, qui est de n’avoir pas d’auteur, mais de fonder l’origine. À une vue sociologique du mythe l’assimilant à un récit fantaisiste, il importe de substituer le mythe tel que pensé par Freud et à sa suite par de nombreux auteurs. Le mythe travaille dans les sociétés comme le rêve dans l’individu. Comme lui, il dispose des éléments du passé, il les transmet mais en même temps, il les aménage en fonction du présent. Quand survient un traumatisme, le mythe, comme le rêve, ne cesse de le représenter, jusqu’à ce que son inscription dans l’histoire soit possible, que son contenu puisse être nommé, devenir mémoire.
Ce qui, par-delà les structures bien analysées par l’auteur, constitue le lien social en Kabylie, c’est le mythe kabyle, qui fonctionne comme un véritable mythe : il désigne une origine et un corpus de valeurs, il imprègne l’inconscient et le conscient, il circule dans la mémoire et dans la langue. Il fonde le dynamisme vital d’une société. La chance de la Kabylie, c’est que son mythe, risquant de succomber aux coups de boutoir de la conquête coloniale, lui ait été rapporté par l’adversaire. La croyance de l’autre en sa valeur a restitué à cette société la foi en elle-même - ce que l’auteur nomme l’« intériorisation du mythe kabyle » - et a créé un sursaut qui s’est traduit dans ses institutions. Il n’en a pas été de même pour l’Algérie dans son ensemble, accablée dans le mépris colonial. L’Algérie d’aujourd’hui manque cruellement d’un tel mythe qui fonderait identité et légitimité. Pour la solidité du lien social, l’important n’est pas que la Kabylie renonce à son mythe, c’est maintenant que l’Algérie en trouve un.
publié par Gilbert Grandguillaume dans: Histoire
REVENDICATION BERBERE : DE LA REPRESSION AUX CONCESSIONS
Mohand-Akli HADDADOU Université de Tizi Ouzou (Algérie)
Le 18 avril 2001, à deux jours de la commémoration du printemps berbère, un lycéen de 19 ans, au nom prédestiné de Massinissa1, est arrêté dans la localité de Beni Douala, dans le département de Tizi Ouzou, en Grande Kabylie. Accusé de vol, il est conduit au poste de gendarmerie, où il est maltraité, avant d’être abattu. Le lendemain, à quelques dizaines de kilomètres de là, à Amizour, en Petite Kabylie, ce sont de jeunes collégiens qui sont interpellés par les gendarmes : motif, ils auraient crié, quelques jours auparavant, au cours d’une manifestation, des slogans hostiles au gouvernement. Ces deux événements soulèvent l’indignation de toute la Kabylie et les déclarations du ministre de l’Intérieur, traitant le jeune Massinissa de voyou, mettent le feu aux poudres. Ce ne sera plus que manifestations et émeutes avec, pour point culminant, le 14 juin, une marche sur Alger, qui sera réprimée dans le sang.
Les événements du printemps 2001, baptisé printemps noir, devaient coûter la vie à près de 120 personnes, en majorité des adolescents. Un mouvement dit citoyen s’est formé dans la foulée et, sous le nom de arch, au pluriel arouch, terme désignant autrefois un ensemble de tribus unies en temps de guerre, il va prendre en charge les revendications des populations, s’imposant de fait comme l’ interlocuteur du pouvoir algérien.
La Kabylie n’a cessé, ces dernières décennies , de connaître des troubles, avec notamment les émeutes d’avril 1980 qui ont porté dans la rue les revendications linguistiques et culturelles berbères, mais jamais elle n’a connu un mouvement de cette ampleur, jamais non plus, depuis l’indépendance, le pouvoir central d’Alger n’a été confronté à une telle contestation. Les mesures prises, comme l’indemnisation des familles de victimes ou la fermeture de plusieurs brigades de gendarmerie, n’ont pas apaisé les esprits et le boycott des élections législatives de mai 2002 a accentué l’isolement de la région, privée de représentation au parlement. Quant au statut de la langue berbère, tamazight, point central des revendications kabyles, il reste, en dépit de sa reconnaissance comme langue nationale, en avril 2002, entièrement posé.
Le berbère, une langue menacée
Si le berbère, langue autochtone du Maghreb et d’une grande partie du Sahara, a su résister, dans l’antiquité, aux conquêtes phéniciennes et romaines, il ne cesse, depuis le VIIe siècle de l’ère chrétienne, de reculer devant l’arabe, langue liturgique de l’Islam, auquel les Berbères s’étaient convertis en masses. Après quatorze siècles de présence, l’arabe a fini par
se substituer au berbère dans de vastes contrées. Réfugiée dans les montagnes et le désert, la vieille langue africaine a su se maintenir, mais l’effondrement des structures sociales et économiques traditionnelles, le développement de la scolarisation ainsi que l’intrusion des moyens de communication modernes, comme la radio et la télévision, qui s’expriment essentiellement en arabe, la déstabilisent fortement et mettent de nouveau son existence en danger.
En fait, le processus de déstabilisation a commencé avec la colonisation française qui, au dix-neuvième siècle, a déstructuré les sociétés berbères traditionnelles et favorisé les déplacements de population. A titre d’exemple, des villes comme Blida et Boufarik, données
au début du vingtième siècle encore comme entièrement berbérophones, ne le sont plus aujourd’hui ; en Kabylie, les frontières du berbère ont reculé dans la partie orientale et même dans la partie occidentale, où des villes comme Bouira et Dellys sont partiellement arabisées (E. Doutte et F. Gautier, 1903).
Aujourd’hui, selon les estimations les plus crédibles, les berbérophones ne représentent plus en Algérie qu’un tiers de la population, dont trois quarts en Kabylie (S. Chaker, 1989- 90 : 10).
Une revendication ancienne
Quand on parle de revendication berbère en Algérie, il faut en fait parler de revendication kabyle, la demande culturelle et linguistique étant depuis toujours le fait des seuls Kabyles. Même si dans les autres régions berbérophones – Aurés, Mzab, Hoggar – des voix s’élèvent parfois pour revendiquer la langue berbère, seule la Kabylie mène le combat pour cette reconnaissance. C’est en Kabylie aussi que la demande en matière de scolarisation, d’édition
et de communication en berbère est la plus forte : l’expérience récente de l’introduction du berbère à l’école a montré que, selon les années, 85 à 92% des apprenants ont été recensés en Kabylie, le nombre des élèves, dans les autres régions n’ayant cessé de diminuer jusqu’à disparaître de villes comme Batna et Ghardaïa, données pourtant comme des centres importants de la berbérophonie algérienne (R. Kahlouche, 2000 :165).
Si la Kabylie est un foyer de revendication culturelle et linguistique, c’est parce qu’elle a pris très tôt conscience de son particularisme linguistique. Dès la fin du dix-neuvième siècle, des jeunes Kabyles, formés à l’école française, ont commencé à s’intéresser à leur langue et à composer des ouvrages pour la faire connaître et pour l’enseigner (Bensdira, Boulifa…). Les grands écrivains, comme J. et T. Amrouche, M. Feraoun et M. Mammeri, prendront le relais tout au long du vingtième siècle, produisant une œuvre littéraire en langue française de haute facture où abondent les références à la Kabylie et à la culture berbère. Un écrivain comme Mammeri publiera aussi des corpus littéraires en berbère (Poèmes de Si Mohand, 1969, Poèmes kabyles anciens, 1980, Les dires de cheikh Mohand, 1990) et rédigera la première grammaire berbère en berbère (1976). Ces auteurs, aujourd’hui reconnus comme les plus grands écrivains de l’Algérie contemporaine, ont souvent subi, du fait de leur engagement en faveur de la culture berbère, les critiques d’autres intellectuels qui leur ont reproché de faire le jeu du colonialisme français. S’il est vrai que les Français ont tenté, dès le début de la conquête, d’utiliser le particularisme berbère pour diviser les populations algériennes, il est faux de dire qu’ils ont inventé le particularisme berbère, qui est une réalité linguistique et sociolinguistique, non seulement de l’Algérie mais aussi du Maghreb.
Le courant nationaliste algérien ne va pas cesser, à partir des années 1920 d’entretenir l’amalgame entre la langue berbère et le colonialisme. Une crise éclate en 1949 au sein du P.P.A / M.T.L.D (Parti du peuple algérien / Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques). Des militants d’origine kabyle demandent la prise en compte de la dimension berbère dans la définition de la personnalité algérienne. Un rapport, établi par les dirigeants de la Fédération de France du Parti va jusqu’à exiger l’égalité entre les langues arabe et berbère et le renoncement à une Algérie arabo-musulmane au profit d’une Algérie algérienne. La riposte des chefs nationalistes est immédiate : la Fédération de France est dissoute, les éléments radicaux expulsés et on dénonce le complot berbériste, fomenté par les autorités coloniales. Les mots berbériste et berbérisme, forgés à l’occasion pour stigmatiser les positions des partisans de la langue et de la culture berbères, vont connaître une grande fortune. On va les employer systématiquement à propos de toute personne, de toute action qui revendique des origines berbères ou cherche à mettre en valeur la langue ou la culture berbère.
Le conflit va se prolonger durant la guerre de libération, mais la nécessité de l’union va pousser les dirigeants à atténuer leurs divergences et il y a une sorte de consensus à mettre entre parenthèses les problèmes algériens jusqu’à l’indépendance.
Aucun grand texte de la révolution – Proclamation du 1er novembre, Plate-forme de la Soummam, Charte de Tripoli – ne fait allusion à la langue berbère. A l’inverse, la langue arabe (classique, il s’entend) est à chaque fois définie comme l’un des éléments de la personnalité algérienne et son enseignement ainsi que sa promotion au rang de langue nationale et officielle sont exigés.
Le choix de l’arabe classique est justifié par la nécessité d’opposer au colonialisme une langue au passé prestigieux mais aussi une langue unitaire, qui ne connaît pas, parce qu’elle
est figée, le foisonnement dialectal de l’arabe parlé ou du berbère.
Le statut du berbère à l’indépendance
Ces orientations en matière de langue et de culture sont confirmées à l’indépendance. Quand en 1962, Ahmed Benbella, le premier président de la République algérienne, lance
sa fameuse formule « Nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes », il s’adresse non seulement au monde arabe dans lequel il veut ancrer l’Algérie indépendante mais aussi aux Algériens qui ont exprimé le désir de procéder à la construction d’une identité algérienne qui tienne compte de toutes les réalités culturelles et linguistiques du pays. Etre arabe signifie que l’on se rattache déjà à une nation et à une civilisation, représentées par une histoire, une langue et une religion. Cette appartenance a déjà été affirmée par le mouvement réformiste musulman, dans le fameux triptyque de Abdelhamid Benbadis : « L’arabe est notre langue, l’Islam est notre religion, l’Algérie est notre pays. » Et qu’importe si Benbadis signait ses ouvrages et ses articles al Sanhadji, se rattachant à la grande tribu berbère des Sanhadja : parce qu’il est musulman, il est arabe. Dans l’optique du mouvement réformiste, puis du mouvement nationaliste algérien, la conversion massive des Berbères à l’Islam, il y a quatorze siècles, les inscrit de façon irréversible dans l’aire culturelle de l’Islam et de l’arabité. Cette conception est encore aujourd’hui illustrée par la formule en cours dans les milieux officiels :
« Nous sommes berbères mais l’Islam nous a arabisés. »
Le régime du colonel Boumédienne, issu du coup d’Etat de 1965, va tolérer, pendant quelques années, un enseignement informel de berbère à l’université. Mais la langue berbère est toujours perçue comme un facteur de désunion, voire de séparatisme, qu’il faut ranger au musée des séquelles du colonialisme. C’est Boumédienne qui met en place la conférence nationale sur l’arabisation et promulgue les principaux textes de loi, chargés d’asseoir la domination de la langue arabe : l’ordonnance 68/92 du 26 avril 1968 portant obligation de la connaissance de la langue arabe pour les fonctionnaires et assimilés, ordonnance 73/55 du 1er octobre 1973 portant arabisation des sceaux nationaux, Constitution de 1976 qui consacre l’arabe unique langue nationale et officielle de l’Algérie… Ces textes, en même temps qu’ils visaient à réduire, voire à supprimer l’usage de la langue française, niaient toute existence légale à la langue berbère. Le mot berbère même va être effacé du discours officiel et les quelques étudiants qui parviennent à inscrire des sujets de berbère dans les universités algériennes doivent éviter l’emploi du mot dans l’intitulé des mémoires et des thèses.
Les responsables peuvent reconnaître sans difficulté l’origine berbère de la population algérienne, mais la langue et la culture berbères sont niées. Ainsi cette réflexion, en 1972, de Ahmed Taleb Ibrahimi, ministre de l’Information à l’époque :
« Les Algériens sont des Berbères plus ou moins arabisés. Le sang algérien est arabo- berbère, avec une dominante berbère. Le peuple algérien est donc un peuple arabo- berbère dont la culture est la culture arabe. » (Cité par J. Bendeddouche, 1974 : 138).
Des personnalités indépendantes, des intellectuels dits engagés, apportent, au nom d’une obscure solidarité « révolutionnaire », leur caution à cette œuvre de négation des Berbères et de leur langue. Intervenant à une rencontre internationale des écrivains au Canada, Rachid Boudjedra (1977 : 66) déclare à propos de l’enseignement du berbère :
« Dans un pays où les enfants apprennent deux langues, l’arabe et le français, est-il possible de leur enseigner une troisième langue ? » Et d’aller dans le sens des officiels, niant toute spécificité berbère : « Les Berbères en Afrique du nord ont été manipulés par la puissance coloniale qui a pu jouer sur ce droit à la différence pour élaborer une politique séparatiste (christianisation des Kabyles en Algérie, Dahir berbère au Maroc). Les Berbères, dont leur majorité sont musulmans et reconnaissent dans le Coran, écrit en arabe, un livre sacré. Du coup, ils optent pour la langue arabe et s’en imprègnent magiquement. »
Mais ces choix et ces partis pris, qu’on veut expliquer par des positions anti-colonialistes, ne règlent pas les problèmes linguistiques de l’Algérie indépendante : la politique d’arabisation échoue et l’arabe classique ne parvient pas, en dépit de tous les moyens matériels mis en œuvre, à prendre la place du français, encore moins à remplacer le dialectal dans les échanges quotidiens. Quant à la revendication berbère, elle est loin d’être réduite : en dépit de la répression, la production culturelle – ouvrages, chansons, travaux universitaires – prend de l’extension, participant à la prise de conscience de couches de plus en plus larges de berbérophones, principalement en Kabylie. Des incidents graves, comme les affrontements entre jeunes et gendarmes, lors de la fête des cerises, ont lieu, en 1974 à Larbaa Nath Iraten.
On dénonce le régime et on réclame la fin de la répression contre la langue et la culture berbères.
Radicalisation de la revendication berbère
Les événements du printemps 1980 vont porter le combat dans la rue : la Kabylie s’embrase et la revendication se radicalise. Des slogans favorables à la constitutionnalisation du berbère apparaissent. Tout en usant de répression, les autorités assouplissent leurs positions. Le tabou frappant le mot berbère est levé : le 15 avril, le quotidien El Moudjahid l’emploie sans l’associer au colonialisme français. Le berbère fait désormais partie du patrimoine populaire, ensemble vague qui réunit la culture traditionnelle algérienne ainsi que les langues autochtones, l’arabe dialectal et le berbère. Le nouvel emploi du mot berbère entraîne, du point de vue terminologique, une certaine évolution : le berbère n’est plus une langue étrangère et la culture qu’il véhicule est reconnue comme d’origine algérienne. C’est, au demeurant, l’une des revendication du mouvement berbère qui, bien qu’il ait réclamé, dans les slogans du printemps, la constitutionnalisation du berbère, hésite sur les termes à employer. Ainsi, au cours du séminaire de Yakouren qui s’est tenu en août 1980, il est surtout fait usage de l’expression langue populaire, employée aussi à propos de l’arabe dialectal. Quand on parle de langue nationale, on ajoute l’épithète authentique, pour se démarquer de l’expression langue nationale, employée officiellement à propos de l’arabe classique. (Séminaire de Yakouren, 1980). Le pouvoir algérien répond partiellement aux revendications en créant des départements de cultures populaires dans les universités d’Alger et de Tlemcen. La Kabylie, fer de lance de la revendication berbère en Algérie, et où la demande en matière de scolarisation en berbère est la plus forte est, elle, toujours privée de structures d’enseignement.
L’ouverture démocratique de 1988 va accélérer le mouvement de revendication linguistique : des partis politiques ainsi qu’un mouvement culturel berbère (MCB) la prennent officiellement en charge. Un statut politique est clairement réclamé pour le berbère, celui de langue nationale et officielle. Les autorités vont encore faire des concessions, en accordant cette fois-ci deux départements de langue et culture berbères au sein des universités de Tizi Ouzou (1990) et de Béjaïa (1991), pour former dans un premier temps des magistères et, depuis 1997, des licences.
Mais le acquis démocratiques de 1988 sont brutalement remis en cause par une loi dite de généralisation de la langue arabe : votée par la dernière Assemblée du parti unique, cette loi vise à freiner l’action des partisans du pluralisme culturel et linguistique, notamment en Kabylie où la revendication berbère peut désormais s’exprimer dans un cadre légal. Les dispositions de cette loi, dite loi 91/05 du 16 janvier 1991, sont avant tout des disposition pénales cherchant à imposer, dans la répression, la domination de la langue arabe. Qu’on en juge par la lecture de quelques articles : il est interdit d’employer pour transcrire la langue arabe d’autres caractères que les caractères arabes (article 3) ; il est fait obligation aux administrations publiques, aux institutions, aux entreprises et associations d’utiliser la seule langue arabe dans l’ensemble de leurs activités (article 4) ; les relations des administrations, des institutions et des entreprises avec l’étranger doivent se faire exclusivement en langue arabe (article 12) ; le cinéma et la publicité doivent s’exprimer exclusivement en arabe (articles 17 et 19) etc. De lourdes amendes sont prévues à l’encontre des contrevenants, les partis politiques sont menacés, en cas de récidive, d’interdiction ! Une ordonnance allège en 1996 le dispositif mais l’esprit répressif de la loi est conservé. Le défunt président Boudiaf gèle, en 1992, la loi, qui est exhumée en 1998, avant d’être de nouveau mise en veilleuse, notamment à la suite des émeutes qui ont éclaté en Kabylie au cours de l’été de la même année à la suite de l’assassinat du chanteur Matoub Lounes.
Entre-temps, le mouvement berbère a arraché d’autres acquis. A la suite du boycott de l’école en Kabylie, durant l’année scolaire 1994-1995, une instance gouvernementale, rattachée à la présidence, le H.C.A, Haut Commissariat à l’Amazighité, est créée. Elle est chargée de promouvoir la langue berbère, tamazight, notamment en l’introduisant dans le système scolaire. Dans le cas des départements universitaires comme dans celui du H.C.A, la formule langue amazighe est employée dans les textes officiels : mais ce titre est avant tout formel, il n’a aucune incidence sur le statut de la langue, qui reste une langue… sans statut officiel. Cependant la promesse est faite par les autorités de l’époque de résoudre le problème une fois que le retour au processus électoral sera effectué et que le futur président élu aura la possibilité de procéder à une révision constitutionnelle pour permettre au berbère d’accéder au rang de langue nationale. Après les élections de 1995, en effet, une révision constitutionnelle est décidée. Selon les rumeurs colportées par la presse, un statut doit être défini pour le berbère : langue nationale selon certains, langue nationale à promouvoir ou langue de tous les Algériens pour d’autres. La constitution amendée mentionne la langue berbère, mais seulement comme l’un des éléments constitutif de l’identité algérienne, aux côtés de l’arabe et de l’Islam. La langue arabe reste la seule langue nationale et officielle (article 3 de la constitution inchangé).
Le concept de berbère langue de tous les Algériens est employé un certain temps dans le discours officiel. La formule procède d’un raisonnement simple : étant donné que tous les Algériens sont d’origine berbère, la langue berbère ne peut être que le bien de tous, y compris des arabophones qui, même s’ils ne la parlent plus, ne conservent pas moins son souvenir dans leur vocabulaire, leur toponymie et leur système anthroponymique. Mais cette affirmation, qui est vraie, reste au niveau du constat : la langue berbère n’est plus qu’un patrimoine, c’est-à-dire un legs du passé qu’il faut préserver dans l’état où il a été transmis, elle n’est jamais envisagée comme une réalité vivante de la nation qu’il faut promouvoir, pour en faire un instrument de communication et de développement.
Le berbère langue nationale
En fait un processus de légitimation du berbère est amorcé avec l’introduction du berbère dans le système scolaire. On a beaucoup écrit sur les arrière pensées des autorités, sur la planification même de l’échec de cet enseignement, organisé dans un environnement souvent hostile et sans moyens matériels et pédagogiques suffisants. Mais cet enseignement a brisé le tabou et ouvert la voie à la constitutionnalisation du berbère. On sait, en effet, le rôle que peut jouer l’école dans la diffusion d’une langue et l’exercice de certaines fonctions sociales. Avec l’école, le berbère a pu accéder à l’écriture, échappant au statut dégradant de dialecte exclusivement réservé à l’oral. La libération, depuis 1988, du champ politique et médiatique a aidé à diffuser dans les couches kabyles les thèmes de la revendication culturelle et linguistique berbères et permis de polariser l’attention sur les problèmes identitaires. Les émeutes et les graves incidents du printemps 2001 vont précipiter les événements. Une plate- forme de revendications politiques, sociales et culturelles est proclamée par le mouvement citoyen à El kseur, dans le département de Béjaïa.
Le point 8 porte sur la langue et la culture berbère :
« Satisfaction de la revendication amazighe dans toutes ses dimensions : (identitaire, civilisationnelle, linguistique et culturelle) sans référendum et sans conditions et la consécration de Tamazight en tant que langue nationale et officielle. »
Après avoir tergiversé pendant près d’une année, les autorités répondent à la plupart des revendications contenues dans la plate-forme. Concernant la langue berbère, un amendement est ajouté à la constitution: « Tamazight est aussi langue nationale, l’Etat veillera à sa promotion et son développement, avec ses différentes variantes linguistiques, usitées sur l’ensemble du territoire national. (…) La constitutionnalisation de Tamazight ne remet pas en cause le rang constitutionnel de la langue arabe tant elle est la langue nationale et officielle du pays. »
L’article est ajouté à l’article 3, avec la mention article 3 bis alors qu’il aurait été plus simple de procéder à une refonte de l’article 3 en mentionnant ensemble les deux langues nationales, l’arabe et le berbère. Mais le législateur a préféré établir une distinction dans le statut des deux langues, la première étant aussi une langue officielle. Autre remarque : la référence à la variabilité du berbère. Celle-ci est bien une réalité de la langue berbère, mais elle est aussi une réalité de toute langue. La mentionner uniquement pour le berbère laisse présager des difficultés d’application sur le terrain du statut de langue nationale : quelle variété enseigner à l’école et introduire dans la presse écrite ? A partir de quel dialecte élaborer les normes ? Comme si toute langue nationale devait être forcément une langue figée qui se parle de la même façon d’un point à un autre du territoire sans jamais connaître de variation !
Paradoxalement, la constitutionnalisation de la langue berbère n’a pas suscité d’enthousiasme en Kabylie. Les députés et les sénateurs kabyles ont même boycotté, le 8 avril 2001, la session de l’Assemblée populaire nationale, qui réunissait les deux chambres en vue de consacrer le berbère langue nationale. Mais l’Assemblée n’ a pas eu besoin du vote des élus kabyles pour faire passer son projet : celui-ci a recueilli 482 voix, ce qui dépasse largement les 386 exigées (soit les ¾ de l’Assemblée) pour que la révision soit acceptée. Tous les députés et sénateurs présents, à l’exception de l’un d’eux qui s’est abstenu, ont voté la promotion de la langue berbère : pourtant, quelques jours auparavant, plusieurs d’entre eux avaient fait part de leur hostilité au projet et dénoncé la constitutionnalisation du berbère comme un facteur de division de la nation algérienne, reprenant les vieux arguments du mouvement nationaliste. On a parlé d’un vote arrangé, pour calmer, à quelques jours des élections législatives de mai, la situation en Kabylie. Celle-ci a quand même boycotté les élections et la contestation, cinq mois après la « reconnaissance », n’est toujours pas réduite.
Et maintenant ?
Il n’ y a pas de doute que l’impact psychologique de la « constitutionnalisation » du berbère est très grand dans la mesure où, pour la première fois dans l’histoire du Maghreb moderne, il y a une rupture avec le monolithisme linguistique et culturel imposé depuis les indépendances. La notion de langue nationale a été hissée, notamment en Algérie, au rang de mythe, et son imbrication avec la langue arabe a été telle qu’elle est exclusivement utilisée pour désigner cette langue . Aujourd’hui encore, en Algérie, malgré la reconnaissance du berbère comme deuxième langue nationale, on continue à utiliser cette formule pour parler de l’arabe.
Il est certain que si le statut de langue nationale confère à une langue un certain prestige, c’est le statut de langue officielle qui lui donne des droits réels : droit à être utilisée dans l’administration, à l’école, dans les médias… Ce sont ces droits qui sont exigés aujourd’hui en Kabylie, où on fait remarquer que cinq mois après sa « constitutionnalisation », le berbère, n’a pas vu sa situation évoluer. L’enseignement de cette langue reste optionnel et les entraves de l’administrations qui, dès le début, ont pesé sur lui n’ont pas été levées : la télévision nationale continue à s’exprimer exclusivement en arabe, l’Etat ne subventionne aucune publication en langue berbère. Il est peut-être encore tôt pour dire, comme le font certains observateurs, que la constitutionnalisation de la langue berbère n’est que « de la poudre aux yeux’ », mais la situation, si elle n’évolue pas, n’incite guère à l’optimisme. Les partisans du monolithisme linguistique et culturel sont encore nombreux en Algérie, il faut encore beaucoup faire pour changer les conceptions et faire accepter la diversité des opinions et des cultures.
La diversité linguistique, qui est une réalité de toutes les sociétés humaines, ne remet pas en cause l’unité des Etats qui, elle, est d’essence politique. Les Etats plurilingues se comptent par dizaines dans le monde, sans connaître forcément des problèmes nés de la diversité. A l’inverse, des Etats dits « unitaires » au plan linguistique connaissent des problèmes politiques, sociaux ou économiques parfois graves.
Bibliographie
BENDEDDOUCHE J., 1974, Notion de nationalité et nationalité algérienne, Alger, SNED.
BOUDJEDRA R., 1977, « Où en sont les littératures nationales ? », Actes de la rencontre
québécoise internationale des écrivains, Libertés, 112-113, pp. 64-67. BOULIFA S., 1913, Méthode de langue kabyle, Alger, Jourdan.
CHAKER S., 1987, « L’affirmation identitaire berbère à partir de 1900, constantes et mutation (Kabylie) », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, 44, pp. 13-33.
CHAKER S., 1989, Berbères dans le monde contemporain, Paris, L’Harmatan, réédité sous le titre Imazighène assa, Alger, Bouchène, 1990.
COORDINATION PROVISOIRE DES COMITES D’ALGER, Plate-forme de revendication d’El Kseur, 11 juin 2002.
DOUTTE E., GAUTIER F., 1903, Enquête sur la dispersion de la langue berbère en Algérie, Gouvernement général de l’Algérie.
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HADDADOU M. A., 1998, Guide de la culture berbère, Paris, Paris-Méditerranée (1ère édition, Alger, 1994).
KAHLOUCHE R., 1997, « Autovalorisation sociale et affirmation identitaire en Kabylie », Plurilinguisme et identités au Maghreb, sous la direction de F. Laroussi, Publications de l’Université de Rouen, pp. 55-60.
KAHLOUCHE R., 2001, « L’enseignement d’une langue non aménagée au statut incertain : le berbère en Algérie », Mémoires de la société linguistique de Paris, Paris, pp. 157- 168.
MAMMERI M., 1969, Les Isefra, poèmes de Si Mohand Ou Mhand, Paris, Maspero. MAMMERI M., 1976, Tajerrumt n Tmazight (tantala taqbaylit), Paris, Maspero. MAMMERI M., 1980, Poèmes kabyles anciens, Paris, Maspero.
MOHELLEBI A., 1998, Les enfants du boycott, Alger, Imprimerie l’Artisan. OUERDANE A., 1993, La question berbère, Alger, Epigramme.
SEMINAIRE DE YAKOUREN, 1er au 31 août 1980, Dossier culturel, ronéotypé.
Mohand-Akli HADDADOU Université de Tizi Ouzou (Algérie)
Le 18 avril 2001, à deux jours de la commémoration du printemps berbère, un lycéen de 19 ans, au nom prédestiné de Massinissa1, est arrêté dans la localité de Beni Douala, dans le département de Tizi Ouzou, en Grande Kabylie. Accusé de vol, il est conduit au poste de gendarmerie, où il est maltraité, avant d’être abattu. Le lendemain, à quelques dizaines de kilomètres de là, à Amizour, en Petite Kabylie, ce sont de jeunes collégiens qui sont interpellés par les gendarmes : motif, ils auraient crié, quelques jours auparavant, au cours d’une manifestation, des slogans hostiles au gouvernement. Ces deux événements soulèvent l’indignation de toute la Kabylie et les déclarations du ministre de l’Intérieur, traitant le jeune Massinissa de voyou, mettent le feu aux poudres. Ce ne sera plus que manifestations et émeutes avec, pour point culminant, le 14 juin, une marche sur Alger, qui sera réprimée dans le sang.
Les événements du printemps 2001, baptisé printemps noir, devaient coûter la vie à près de 120 personnes, en majorité des adolescents. Un mouvement dit citoyen s’est formé dans la foulée et, sous le nom de arch, au pluriel arouch, terme désignant autrefois un ensemble de tribus unies en temps de guerre, il va prendre en charge les revendications des populations, s’imposant de fait comme l’ interlocuteur du pouvoir algérien.
La Kabylie n’a cessé, ces dernières décennies , de connaître des troubles, avec notamment les émeutes d’avril 1980 qui ont porté dans la rue les revendications linguistiques et culturelles berbères, mais jamais elle n’a connu un mouvement de cette ampleur, jamais non plus, depuis l’indépendance, le pouvoir central d’Alger n’a été confronté à une telle contestation. Les mesures prises, comme l’indemnisation des familles de victimes ou la fermeture de plusieurs brigades de gendarmerie, n’ont pas apaisé les esprits et le boycott des élections législatives de mai 2002 a accentué l’isolement de la région, privée de représentation au parlement. Quant au statut de la langue berbère, tamazight, point central des revendications kabyles, il reste, en dépit de sa reconnaissance comme langue nationale, en avril 2002, entièrement posé.
Le berbère, une langue menacée
Si le berbère, langue autochtone du Maghreb et d’une grande partie du Sahara, a su résister, dans l’antiquité, aux conquêtes phéniciennes et romaines, il ne cesse, depuis le VIIe siècle de l’ère chrétienne, de reculer devant l’arabe, langue liturgique de l’Islam, auquel les Berbères s’étaient convertis en masses. Après quatorze siècles de présence, l’arabe a fini par
se substituer au berbère dans de vastes contrées. Réfugiée dans les montagnes et le désert, la vieille langue africaine a su se maintenir, mais l’effondrement des structures sociales et économiques traditionnelles, le développement de la scolarisation ainsi que l’intrusion des moyens de communication modernes, comme la radio et la télévision, qui s’expriment essentiellement en arabe, la déstabilisent fortement et mettent de nouveau son existence en danger.
En fait, le processus de déstabilisation a commencé avec la colonisation française qui, au dix-neuvième siècle, a déstructuré les sociétés berbères traditionnelles et favorisé les déplacements de population. A titre d’exemple, des villes comme Blida et Boufarik, données
au début du vingtième siècle encore comme entièrement berbérophones, ne le sont plus aujourd’hui ; en Kabylie, les frontières du berbère ont reculé dans la partie orientale et même dans la partie occidentale, où des villes comme Bouira et Dellys sont partiellement arabisées (E. Doutte et F. Gautier, 1903).
Aujourd’hui, selon les estimations les plus crédibles, les berbérophones ne représentent plus en Algérie qu’un tiers de la population, dont trois quarts en Kabylie (S. Chaker, 1989- 90 : 10).
Une revendication ancienne
Quand on parle de revendication berbère en Algérie, il faut en fait parler de revendication kabyle, la demande culturelle et linguistique étant depuis toujours le fait des seuls Kabyles. Même si dans les autres régions berbérophones – Aurés, Mzab, Hoggar – des voix s’élèvent parfois pour revendiquer la langue berbère, seule la Kabylie mène le combat pour cette reconnaissance. C’est en Kabylie aussi que la demande en matière de scolarisation, d’édition
et de communication en berbère est la plus forte : l’expérience récente de l’introduction du berbère à l’école a montré que, selon les années, 85 à 92% des apprenants ont été recensés en Kabylie, le nombre des élèves, dans les autres régions n’ayant cessé de diminuer jusqu’à disparaître de villes comme Batna et Ghardaïa, données pourtant comme des centres importants de la berbérophonie algérienne (R. Kahlouche, 2000 :165).
Si la Kabylie est un foyer de revendication culturelle et linguistique, c’est parce qu’elle a pris très tôt conscience de son particularisme linguistique. Dès la fin du dix-neuvième siècle, des jeunes Kabyles, formés à l’école française, ont commencé à s’intéresser à leur langue et à composer des ouvrages pour la faire connaître et pour l’enseigner (Bensdira, Boulifa…). Les grands écrivains, comme J. et T. Amrouche, M. Feraoun et M. Mammeri, prendront le relais tout au long du vingtième siècle, produisant une œuvre littéraire en langue française de haute facture où abondent les références à la Kabylie et à la culture berbère. Un écrivain comme Mammeri publiera aussi des corpus littéraires en berbère (Poèmes de Si Mohand, 1969, Poèmes kabyles anciens, 1980, Les dires de cheikh Mohand, 1990) et rédigera la première grammaire berbère en berbère (1976). Ces auteurs, aujourd’hui reconnus comme les plus grands écrivains de l’Algérie contemporaine, ont souvent subi, du fait de leur engagement en faveur de la culture berbère, les critiques d’autres intellectuels qui leur ont reproché de faire le jeu du colonialisme français. S’il est vrai que les Français ont tenté, dès le début de la conquête, d’utiliser le particularisme berbère pour diviser les populations algériennes, il est faux de dire qu’ils ont inventé le particularisme berbère, qui est une réalité linguistique et sociolinguistique, non seulement de l’Algérie mais aussi du Maghreb.
Le courant nationaliste algérien ne va pas cesser, à partir des années 1920 d’entretenir l’amalgame entre la langue berbère et le colonialisme. Une crise éclate en 1949 au sein du P.P.A / M.T.L.D (Parti du peuple algérien / Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques). Des militants d’origine kabyle demandent la prise en compte de la dimension berbère dans la définition de la personnalité algérienne. Un rapport, établi par les dirigeants de la Fédération de France du Parti va jusqu’à exiger l’égalité entre les langues arabe et berbère et le renoncement à une Algérie arabo-musulmane au profit d’une Algérie algérienne. La riposte des chefs nationalistes est immédiate : la Fédération de France est dissoute, les éléments radicaux expulsés et on dénonce le complot berbériste, fomenté par les autorités coloniales. Les mots berbériste et berbérisme, forgés à l’occasion pour stigmatiser les positions des partisans de la langue et de la culture berbères, vont connaître une grande fortune. On va les employer systématiquement à propos de toute personne, de toute action qui revendique des origines berbères ou cherche à mettre en valeur la langue ou la culture berbère.
Le conflit va se prolonger durant la guerre de libération, mais la nécessité de l’union va pousser les dirigeants à atténuer leurs divergences et il y a une sorte de consensus à mettre entre parenthèses les problèmes algériens jusqu’à l’indépendance.
Aucun grand texte de la révolution – Proclamation du 1er novembre, Plate-forme de la Soummam, Charte de Tripoli – ne fait allusion à la langue berbère. A l’inverse, la langue arabe (classique, il s’entend) est à chaque fois définie comme l’un des éléments de la personnalité algérienne et son enseignement ainsi que sa promotion au rang de langue nationale et officielle sont exigés.
Le choix de l’arabe classique est justifié par la nécessité d’opposer au colonialisme une langue au passé prestigieux mais aussi une langue unitaire, qui ne connaît pas, parce qu’elle
est figée, le foisonnement dialectal de l’arabe parlé ou du berbère.
Le statut du berbère à l’indépendance
Ces orientations en matière de langue et de culture sont confirmées à l’indépendance. Quand en 1962, Ahmed Benbella, le premier président de la République algérienne, lance
sa fameuse formule « Nous sommes arabes, nous sommes arabes, nous sommes arabes », il s’adresse non seulement au monde arabe dans lequel il veut ancrer l’Algérie indépendante mais aussi aux Algériens qui ont exprimé le désir de procéder à la construction d’une identité algérienne qui tienne compte de toutes les réalités culturelles et linguistiques du pays. Etre arabe signifie que l’on se rattache déjà à une nation et à une civilisation, représentées par une histoire, une langue et une religion. Cette appartenance a déjà été affirmée par le mouvement réformiste musulman, dans le fameux triptyque de Abdelhamid Benbadis : « L’arabe est notre langue, l’Islam est notre religion, l’Algérie est notre pays. » Et qu’importe si Benbadis signait ses ouvrages et ses articles al Sanhadji, se rattachant à la grande tribu berbère des Sanhadja : parce qu’il est musulman, il est arabe. Dans l’optique du mouvement réformiste, puis du mouvement nationaliste algérien, la conversion massive des Berbères à l’Islam, il y a quatorze siècles, les inscrit de façon irréversible dans l’aire culturelle de l’Islam et de l’arabité. Cette conception est encore aujourd’hui illustrée par la formule en cours dans les milieux officiels :
« Nous sommes berbères mais l’Islam nous a arabisés. »
Le régime du colonel Boumédienne, issu du coup d’Etat de 1965, va tolérer, pendant quelques années, un enseignement informel de berbère à l’université. Mais la langue berbère est toujours perçue comme un facteur de désunion, voire de séparatisme, qu’il faut ranger au musée des séquelles du colonialisme. C’est Boumédienne qui met en place la conférence nationale sur l’arabisation et promulgue les principaux textes de loi, chargés d’asseoir la domination de la langue arabe : l’ordonnance 68/92 du 26 avril 1968 portant obligation de la connaissance de la langue arabe pour les fonctionnaires et assimilés, ordonnance 73/55 du 1er octobre 1973 portant arabisation des sceaux nationaux, Constitution de 1976 qui consacre l’arabe unique langue nationale et officielle de l’Algérie… Ces textes, en même temps qu’ils visaient à réduire, voire à supprimer l’usage de la langue française, niaient toute existence légale à la langue berbère. Le mot berbère même va être effacé du discours officiel et les quelques étudiants qui parviennent à inscrire des sujets de berbère dans les universités algériennes doivent éviter l’emploi du mot dans l’intitulé des mémoires et des thèses.
Les responsables peuvent reconnaître sans difficulté l’origine berbère de la population algérienne, mais la langue et la culture berbères sont niées. Ainsi cette réflexion, en 1972, de Ahmed Taleb Ibrahimi, ministre de l’Information à l’époque :
« Les Algériens sont des Berbères plus ou moins arabisés. Le sang algérien est arabo- berbère, avec une dominante berbère. Le peuple algérien est donc un peuple arabo- berbère dont la culture est la culture arabe. » (Cité par J. Bendeddouche, 1974 : 138).
Des personnalités indépendantes, des intellectuels dits engagés, apportent, au nom d’une obscure solidarité « révolutionnaire », leur caution à cette œuvre de négation des Berbères et de leur langue. Intervenant à une rencontre internationale des écrivains au Canada, Rachid Boudjedra (1977 : 66) déclare à propos de l’enseignement du berbère :
« Dans un pays où les enfants apprennent deux langues, l’arabe et le français, est-il possible de leur enseigner une troisième langue ? » Et d’aller dans le sens des officiels, niant toute spécificité berbère : « Les Berbères en Afrique du nord ont été manipulés par la puissance coloniale qui a pu jouer sur ce droit à la différence pour élaborer une politique séparatiste (christianisation des Kabyles en Algérie, Dahir berbère au Maroc). Les Berbères, dont leur majorité sont musulmans et reconnaissent dans le Coran, écrit en arabe, un livre sacré. Du coup, ils optent pour la langue arabe et s’en imprègnent magiquement. »
Mais ces choix et ces partis pris, qu’on veut expliquer par des positions anti-colonialistes, ne règlent pas les problèmes linguistiques de l’Algérie indépendante : la politique d’arabisation échoue et l’arabe classique ne parvient pas, en dépit de tous les moyens matériels mis en œuvre, à prendre la place du français, encore moins à remplacer le dialectal dans les échanges quotidiens. Quant à la revendication berbère, elle est loin d’être réduite : en dépit de la répression, la production culturelle – ouvrages, chansons, travaux universitaires – prend de l’extension, participant à la prise de conscience de couches de plus en plus larges de berbérophones, principalement en Kabylie. Des incidents graves, comme les affrontements entre jeunes et gendarmes, lors de la fête des cerises, ont lieu, en 1974 à Larbaa Nath Iraten.
On dénonce le régime et on réclame la fin de la répression contre la langue et la culture berbères.
Radicalisation de la revendication berbère
Les événements du printemps 1980 vont porter le combat dans la rue : la Kabylie s’embrase et la revendication se radicalise. Des slogans favorables à la constitutionnalisation du berbère apparaissent. Tout en usant de répression, les autorités assouplissent leurs positions. Le tabou frappant le mot berbère est levé : le 15 avril, le quotidien El Moudjahid l’emploie sans l’associer au colonialisme français. Le berbère fait désormais partie du patrimoine populaire, ensemble vague qui réunit la culture traditionnelle algérienne ainsi que les langues autochtones, l’arabe dialectal et le berbère. Le nouvel emploi du mot berbère entraîne, du point de vue terminologique, une certaine évolution : le berbère n’est plus une langue étrangère et la culture qu’il véhicule est reconnue comme d’origine algérienne. C’est, au demeurant, l’une des revendication du mouvement berbère qui, bien qu’il ait réclamé, dans les slogans du printemps, la constitutionnalisation du berbère, hésite sur les termes à employer. Ainsi, au cours du séminaire de Yakouren qui s’est tenu en août 1980, il est surtout fait usage de l’expression langue populaire, employée aussi à propos de l’arabe dialectal. Quand on parle de langue nationale, on ajoute l’épithète authentique, pour se démarquer de l’expression langue nationale, employée officiellement à propos de l’arabe classique. (Séminaire de Yakouren, 1980). Le pouvoir algérien répond partiellement aux revendications en créant des départements de cultures populaires dans les universités d’Alger et de Tlemcen. La Kabylie, fer de lance de la revendication berbère en Algérie, et où la demande en matière de scolarisation en berbère est la plus forte est, elle, toujours privée de structures d’enseignement.
L’ouverture démocratique de 1988 va accélérer le mouvement de revendication linguistique : des partis politiques ainsi qu’un mouvement culturel berbère (MCB) la prennent officiellement en charge. Un statut politique est clairement réclamé pour le berbère, celui de langue nationale et officielle. Les autorités vont encore faire des concessions, en accordant cette fois-ci deux départements de langue et culture berbères au sein des universités de Tizi Ouzou (1990) et de Béjaïa (1991), pour former dans un premier temps des magistères et, depuis 1997, des licences.
Mais le acquis démocratiques de 1988 sont brutalement remis en cause par une loi dite de généralisation de la langue arabe : votée par la dernière Assemblée du parti unique, cette loi vise à freiner l’action des partisans du pluralisme culturel et linguistique, notamment en Kabylie où la revendication berbère peut désormais s’exprimer dans un cadre légal. Les dispositions de cette loi, dite loi 91/05 du 16 janvier 1991, sont avant tout des disposition pénales cherchant à imposer, dans la répression, la domination de la langue arabe. Qu’on en juge par la lecture de quelques articles : il est interdit d’employer pour transcrire la langue arabe d’autres caractères que les caractères arabes (article 3) ; il est fait obligation aux administrations publiques, aux institutions, aux entreprises et associations d’utiliser la seule langue arabe dans l’ensemble de leurs activités (article 4) ; les relations des administrations, des institutions et des entreprises avec l’étranger doivent se faire exclusivement en langue arabe (article 12) ; le cinéma et la publicité doivent s’exprimer exclusivement en arabe (articles 17 et 19) etc. De lourdes amendes sont prévues à l’encontre des contrevenants, les partis politiques sont menacés, en cas de récidive, d’interdiction ! Une ordonnance allège en 1996 le dispositif mais l’esprit répressif de la loi est conservé. Le défunt président Boudiaf gèle, en 1992, la loi, qui est exhumée en 1998, avant d’être de nouveau mise en veilleuse, notamment à la suite des émeutes qui ont éclaté en Kabylie au cours de l’été de la même année à la suite de l’assassinat du chanteur Matoub Lounes.
Entre-temps, le mouvement berbère a arraché d’autres acquis. A la suite du boycott de l’école en Kabylie, durant l’année scolaire 1994-1995, une instance gouvernementale, rattachée à la présidence, le H.C.A, Haut Commissariat à l’Amazighité, est créée. Elle est chargée de promouvoir la langue berbère, tamazight, notamment en l’introduisant dans le système scolaire. Dans le cas des départements universitaires comme dans celui du H.C.A, la formule langue amazighe est employée dans les textes officiels : mais ce titre est avant tout formel, il n’a aucune incidence sur le statut de la langue, qui reste une langue… sans statut officiel. Cependant la promesse est faite par les autorités de l’époque de résoudre le problème une fois que le retour au processus électoral sera effectué et que le futur président élu aura la possibilité de procéder à une révision constitutionnelle pour permettre au berbère d’accéder au rang de langue nationale. Après les élections de 1995, en effet, une révision constitutionnelle est décidée. Selon les rumeurs colportées par la presse, un statut doit être défini pour le berbère : langue nationale selon certains, langue nationale à promouvoir ou langue de tous les Algériens pour d’autres. La constitution amendée mentionne la langue berbère, mais seulement comme l’un des éléments constitutif de l’identité algérienne, aux côtés de l’arabe et de l’Islam. La langue arabe reste la seule langue nationale et officielle (article 3 de la constitution inchangé).
Le concept de berbère langue de tous les Algériens est employé un certain temps dans le discours officiel. La formule procède d’un raisonnement simple : étant donné que tous les Algériens sont d’origine berbère, la langue berbère ne peut être que le bien de tous, y compris des arabophones qui, même s’ils ne la parlent plus, ne conservent pas moins son souvenir dans leur vocabulaire, leur toponymie et leur système anthroponymique. Mais cette affirmation, qui est vraie, reste au niveau du constat : la langue berbère n’est plus qu’un patrimoine, c’est-à-dire un legs du passé qu’il faut préserver dans l’état où il a été transmis, elle n’est jamais envisagée comme une réalité vivante de la nation qu’il faut promouvoir, pour en faire un instrument de communication et de développement.
Le berbère langue nationale
En fait un processus de légitimation du berbère est amorcé avec l’introduction du berbère dans le système scolaire. On a beaucoup écrit sur les arrière pensées des autorités, sur la planification même de l’échec de cet enseignement, organisé dans un environnement souvent hostile et sans moyens matériels et pédagogiques suffisants. Mais cet enseignement a brisé le tabou et ouvert la voie à la constitutionnalisation du berbère. On sait, en effet, le rôle que peut jouer l’école dans la diffusion d’une langue et l’exercice de certaines fonctions sociales. Avec l’école, le berbère a pu accéder à l’écriture, échappant au statut dégradant de dialecte exclusivement réservé à l’oral. La libération, depuis 1988, du champ politique et médiatique a aidé à diffuser dans les couches kabyles les thèmes de la revendication culturelle et linguistique berbères et permis de polariser l’attention sur les problèmes identitaires. Les émeutes et les graves incidents du printemps 2001 vont précipiter les événements. Une plate- forme de revendications politiques, sociales et culturelles est proclamée par le mouvement citoyen à El kseur, dans le département de Béjaïa.
Le point 8 porte sur la langue et la culture berbère :
« Satisfaction de la revendication amazighe dans toutes ses dimensions : (identitaire, civilisationnelle, linguistique et culturelle) sans référendum et sans conditions et la consécration de Tamazight en tant que langue nationale et officielle. »
Après avoir tergiversé pendant près d’une année, les autorités répondent à la plupart des revendications contenues dans la plate-forme. Concernant la langue berbère, un amendement est ajouté à la constitution: « Tamazight est aussi langue nationale, l’Etat veillera à sa promotion et son développement, avec ses différentes variantes linguistiques, usitées sur l’ensemble du territoire national. (…) La constitutionnalisation de Tamazight ne remet pas en cause le rang constitutionnel de la langue arabe tant elle est la langue nationale et officielle du pays. »
L’article est ajouté à l’article 3, avec la mention article 3 bis alors qu’il aurait été plus simple de procéder à une refonte de l’article 3 en mentionnant ensemble les deux langues nationales, l’arabe et le berbère. Mais le législateur a préféré établir une distinction dans le statut des deux langues, la première étant aussi une langue officielle. Autre remarque : la référence à la variabilité du berbère. Celle-ci est bien une réalité de la langue berbère, mais elle est aussi une réalité de toute langue. La mentionner uniquement pour le berbère laisse présager des difficultés d’application sur le terrain du statut de langue nationale : quelle variété enseigner à l’école et introduire dans la presse écrite ? A partir de quel dialecte élaborer les normes ? Comme si toute langue nationale devait être forcément une langue figée qui se parle de la même façon d’un point à un autre du territoire sans jamais connaître de variation !
Paradoxalement, la constitutionnalisation de la langue berbère n’a pas suscité d’enthousiasme en Kabylie. Les députés et les sénateurs kabyles ont même boycotté, le 8 avril 2001, la session de l’Assemblée populaire nationale, qui réunissait les deux chambres en vue de consacrer le berbère langue nationale. Mais l’Assemblée n’ a pas eu besoin du vote des élus kabyles pour faire passer son projet : celui-ci a recueilli 482 voix, ce qui dépasse largement les 386 exigées (soit les ¾ de l’Assemblée) pour que la révision soit acceptée. Tous les députés et sénateurs présents, à l’exception de l’un d’eux qui s’est abstenu, ont voté la promotion de la langue berbère : pourtant, quelques jours auparavant, plusieurs d’entre eux avaient fait part de leur hostilité au projet et dénoncé la constitutionnalisation du berbère comme un facteur de division de la nation algérienne, reprenant les vieux arguments du mouvement nationaliste. On a parlé d’un vote arrangé, pour calmer, à quelques jours des élections législatives de mai, la situation en Kabylie. Celle-ci a quand même boycotté les élections et la contestation, cinq mois après la « reconnaissance », n’est toujours pas réduite.
Et maintenant ?
Il n’ y a pas de doute que l’impact psychologique de la « constitutionnalisation » du berbère est très grand dans la mesure où, pour la première fois dans l’histoire du Maghreb moderne, il y a une rupture avec le monolithisme linguistique et culturel imposé depuis les indépendances. La notion de langue nationale a été hissée, notamment en Algérie, au rang de mythe, et son imbrication avec la langue arabe a été telle qu’elle est exclusivement utilisée pour désigner cette langue . Aujourd’hui encore, en Algérie, malgré la reconnaissance du berbère comme deuxième langue nationale, on continue à utiliser cette formule pour parler de l’arabe.
Il est certain que si le statut de langue nationale confère à une langue un certain prestige, c’est le statut de langue officielle qui lui donne des droits réels : droit à être utilisée dans l’administration, à l’école, dans les médias… Ce sont ces droits qui sont exigés aujourd’hui en Kabylie, où on fait remarquer que cinq mois après sa « constitutionnalisation », le berbère, n’a pas vu sa situation évoluer. L’enseignement de cette langue reste optionnel et les entraves de l’administrations qui, dès le début, ont pesé sur lui n’ont pas été levées : la télévision nationale continue à s’exprimer exclusivement en arabe, l’Etat ne subventionne aucune publication en langue berbère. Il est peut-être encore tôt pour dire, comme le font certains observateurs, que la constitutionnalisation de la langue berbère n’est que « de la poudre aux yeux’ », mais la situation, si elle n’évolue pas, n’incite guère à l’optimisme. Les partisans du monolithisme linguistique et culturel sont encore nombreux en Algérie, il faut encore beaucoup faire pour changer les conceptions et faire accepter la diversité des opinions et des cultures.
La diversité linguistique, qui est une réalité de toutes les sociétés humaines, ne remet pas en cause l’unité des Etats qui, elle, est d’essence politique. Les Etats plurilingues se comptent par dizaines dans le monde, sans connaître forcément des problèmes nés de la diversité. A l’inverse, des Etats dits « unitaires » au plan linguistique connaissent des problèmes politiques, sociaux ou économiques parfois graves.
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