CHERIFA, "la diva de la chanson kabyle"
C'est une grande dame de la chanson kabyle. Pourtant, elle n'a pas eu une vie facile. Cherifa, de son vrai nom Bouchemlal Wardia est née à Djâfra (Akbou), le 9 Janvier 1926. En ayant assez de cette ambiance familiale détestable, elle fuit Akbou à l'âge de seize ans, en 1942, pour Alger. Durant ce premier voyage en train, qui l'effraye, elle compose la chanson " Ebqa ala khir a Akbou (Adieu Akbou) " qui sera son premier succès. Quand Cherifa fit entendre sa voix dans “Ebqa ala khir a Akbou”, il était écrit que la chanson kabyle allait avoir une “Piaf” nationale : d'abord parce que son chant était “vocalement” à la démesure de sa couleur, ensuite parce que le chant lui collait à la peau, préférant vivre toutes les galères d'une société traditionnelle à l'incertain confort du foyer conjugal. A Alger, elle commence à connaître une certaine renommée. Elle est finalement bannie de son village natal d'Akbou par ses oncles qui n'apprécient pas la diffusion de ses chansons à la radio et considèrent qu'elle n'a pas respecté le code d'honneur. Cherifa ne se mariera jamais, contrairement à ce que souhaitait sa famille. Elle adoptera néanmoins deux enfants. Durant la guerre d'Algérie, elle se tait. Il lui est impossible de créer. Elle dit alors souffrir en silence. Elle se contente d'un emploi de femme de ménage chez une Française. A l'indépendance de l'Algérie, après sept années de silence, Cherifa enregistre surtout des chants patriotiques, mais la République Algérienne ne la reconnaît pas. Chérifa garde un triste souvenir de cette époque. Elle continue à se produire jusque dans les années 70, avec un certain succès. Ses chansons indisposent le pouvoir et elle subit une véritable persécution. Interdite en radio, elle est victime de saisie par l'administration fiscale, qui ira jusqu'à saisir ses vêtements. Alors qu'elle vit dans une grande pauvreté, Chérifa partage alors une grande amitié avec Hanifa (cf. infra). Dégoûtée, elle abandonne la chanson, et pendant sept ans, redevient femme de ménage, pour un ministère algérien. Elle vit dans la misère. La radio télévision algérienne est d'un grand cynisme : elle lui donne ce triste emploi en faisant valoir qu'il lui est impossible de lui faire signer un contrat. Chérifa, qui est illettrée, ne peut effectivement le faire. Comme elle ne peut déposer ses droits d'auteurs, pour la même raison, certains chanteurs pillent allègrement son répertoire. Elle garde une grande rancœur contre ceux qu'elle qualifie à juste titre de voleurs. Elle reprend timidement la chanson à la fin des années 80. Au début des années 1990, des admirateurs passionnés par la chanson kabyle, qui ont entendu ses enregistrements des années 60, l'encouragent à reprendre une carrière internationale. Elle trouve enfin un manager digne d'elle. Le succès est vite au rendez vous, et elle chante à l'Olympia en 1994. Elle commence à vendre, ses CD étant très appréciés. Malgré l'âge, Chérifa garde sa superbe voix et ses compositions sont toujours aussi fortes. Après tant d'années de souffrance et de misère, elle vit enfin dans des conditions décentes. Elle a animée la chorale féminine “Ourar L Khalath” à la radio chaine II sous la houlette de “Lla Yamina”, comme elle a partagé misères et espoirs avec une autre grande de la chanson, Il'nifa. Chérifa a composé des centaines de chansons. Si les chants religieux y occupent une place importante, elle chante l'amour, la souffrance et la famille. Elle est l'héritière de la chanson des femmes kabyles. Musicalement elle a su admirablement conserver cette tradition. Ceci ne l'empêche pas de la mettre au goût du jour.
publié par hardeur dans: Culture
Taos Amrouche,
Ecrivaine et chanteuse, descend d'une lignée de récitants de la tradition orale kabyle. L'Empreinte digitale réédite dans un coffret de 5 CD l'intégrale de ses étranges litanies ancestrales berbères.
" J'ai toujours eu le sentiment d'être seulement kabyle ", disait-elle. " Elevée dans un pays arabe, baignée de culture française, jamais je n'ai pu me lier intimement ni avec des Français ni avec des Arabes. " L'existence de Taos Marie-Louise Amrouche, née à Tunis en 1913 et morte à Paris en 1976, rassemble toutes les contradictions auxquelles une femme kabyle du début du siècle se mesure pour construire son identité. La jeune Taos, dont le prénom signifie " paon ", oiseau cosmologique incarnant l'Univers, jongle entre les univers de l'école française, où elle excelle, de la rue de Tunis avec ses amis arabes et des récits kabyles de sa mère, fascinantes sagas rituelles " qui célèbrent la vie de l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe ". La langue kabyle relie Taos à la terre de ses ancêtres d'Algérie. Comment sa famille a-t-elle échoué en Tunisie ? Elle reconstituera son passé, par bribes, au fil des récits familiaux.
Sa mère, née hors mariage, est une " enfant de la honte ". Elle doit affronter l'opprobre du village et s'attache à la tradition kabyle, à la beauté des paysages, des pierres et de la terre de son pays comme une naufragée à sa planche de salut. Plus tard, cette même mère se mariera avec Belkacem Amrouche, jeune Kabyle déjà uni à une autre, dans un village voisin. Nouvelle transgression. Le couple, illégitime aux yeux de la coutume, devra vivre hors du village de sa mère, puis finira par émigrer, cédant sous la pression.
Marie-Louise Taos Amrouche naît et grandit, comme toute fille d'exilés, entre le souvenir mythique du pays abandonné - entretenu, vécu par ses parents - et la réalité de la terre d'accueil. · l'école, elle excelle, avons-nous dit. Au début des années trente, reçue au concours très sélectif de l'Ecole normale supérieure, elle monte à Paris faire des études de lettres. Puis revient, très vite, glacée par l'exil que constitue pour elle, femme du Sud, l'internat IIIe République des jeunes filles de Fontenay-sous-Bois. Surveillante au lycée de Tunis, elle écrit Jacinthe noire, roman autobiographique sur cet exil parisien, et se lance dans l'œuvre de sa vie : recueillir systématiquement les chants de sa mère - patiemment, amoureusement.
Ces chants dont elle s'abreuve, l'envie lui vient de les produire en public. En 1937, elle crée à Paris un répertoire dont le succès lui fait comprendre l'importance de la littérature orale et affirme aux yeux du monde l'importance de la poésie kabyle. Deux ans plus tard, elle fait une rencontre décisive. · Fès, alors qu'elle donne à découvrir devant un public marocain quelques chants rituels berbères du Djurdjura, elle retient l'attention du directeur de la Casa Velasquez de Madrid, collège où se réunissent artistes et scientifiques français venus étudier la culture hispanique.
Il lui fait une proposition, que la jeune lettrée accepte avec joie : travailler in situ les " chants de la Alberca ", laissés par les occupants berbères d'Andalousie entre les VIIIe et XVe siècles. Elle ne sait pas un mot d'espagnol ni une note de solfège, mais qu'à cela ne tienne : au travail ! De 1940 à 1942, elle ouvre sur des chants millénaires et se lie avec André Bourdil, peintre en villégiature, avec lequel elle se marie.
Après la guerre, tout va très vite : de retour à Paris, elle rencontre Jean Giono, trouve du travail à Radio France, où elle anime des chroniques littéraires en langue kabyle, puis renoue avec la scène, dès 1954, alors qu'en Algérie se trame la guerre d'Indépendance. Puis c'est la reconnaissance des professionnels de la musique : son premier album, en 1966, Florilège de chants berbères de Kabylie, obtient le grand prix de l'Académie du disque. Taos voyage, donne des concerts à Venise, à Rabat, enregistre la musique du film de Jean-Louis Bertucelli, Remparts d'argile. Pour sa dernière scène, en 1975, elle délivre un chant intense et pathétique, dont le vinyle conserve la mémoire. Deux ans après, elle est enterrée dans le village provençal de Saint-Michel-l'Observatoire, face à la terre de ses ancêtres algériens.
Le grain magique
Chant de méditation pour les humains:
Je me suis promis de dire la vérité
Sans l'altérer jamais,
Le temps que durera ma vie.
Voici deux ans que je néglige de faire le bien
Pour vivre en prodigue à travers le pays,
Et cheminer dans les ténèbres.
Aujourd'hui, je crains d'avoir honte
En présence de mes amis:
La vieillesse besogneuse est redoutable ?
Les hommes se disputent la terre
- Hommes, la terre, à qui est-elle ?
Ecrivaine et chanteuse, descend d'une lignée de récitants de la tradition orale kabyle. L'Empreinte digitale réédite dans un coffret de 5 CD l'intégrale de ses étranges litanies ancestrales berbères.
" J'ai toujours eu le sentiment d'être seulement kabyle ", disait-elle. " Elevée dans un pays arabe, baignée de culture française, jamais je n'ai pu me lier intimement ni avec des Français ni avec des Arabes. " L'existence de Taos Marie-Louise Amrouche, née à Tunis en 1913 et morte à Paris en 1976, rassemble toutes les contradictions auxquelles une femme kabyle du début du siècle se mesure pour construire son identité. La jeune Taos, dont le prénom signifie " paon ", oiseau cosmologique incarnant l'Univers, jongle entre les univers de l'école française, où elle excelle, de la rue de Tunis avec ses amis arabes et des récits kabyles de sa mère, fascinantes sagas rituelles " qui célèbrent la vie de l'homme depuis le berceau jusqu'à la tombe ". La langue kabyle relie Taos à la terre de ses ancêtres d'Algérie. Comment sa famille a-t-elle échoué en Tunisie ? Elle reconstituera son passé, par bribes, au fil des récits familiaux.
Sa mère, née hors mariage, est une " enfant de la honte ". Elle doit affronter l'opprobre du village et s'attache à la tradition kabyle, à la beauté des paysages, des pierres et de la terre de son pays comme une naufragée à sa planche de salut. Plus tard, cette même mère se mariera avec Belkacem Amrouche, jeune Kabyle déjà uni à une autre, dans un village voisin. Nouvelle transgression. Le couple, illégitime aux yeux de la coutume, devra vivre hors du village de sa mère, puis finira par émigrer, cédant sous la pression.
Marie-Louise Taos Amrouche naît et grandit, comme toute fille d'exilés, entre le souvenir mythique du pays abandonné - entretenu, vécu par ses parents - et la réalité de la terre d'accueil. · l'école, elle excelle, avons-nous dit. Au début des années trente, reçue au concours très sélectif de l'Ecole normale supérieure, elle monte à Paris faire des études de lettres. Puis revient, très vite, glacée par l'exil que constitue pour elle, femme du Sud, l'internat IIIe République des jeunes filles de Fontenay-sous-Bois. Surveillante au lycée de Tunis, elle écrit Jacinthe noire, roman autobiographique sur cet exil parisien, et se lance dans l'œuvre de sa vie : recueillir systématiquement les chants de sa mère - patiemment, amoureusement.
Ces chants dont elle s'abreuve, l'envie lui vient de les produire en public. En 1937, elle crée à Paris un répertoire dont le succès lui fait comprendre l'importance de la littérature orale et affirme aux yeux du monde l'importance de la poésie kabyle. Deux ans plus tard, elle fait une rencontre décisive. · Fès, alors qu'elle donne à découvrir devant un public marocain quelques chants rituels berbères du Djurdjura, elle retient l'attention du directeur de la Casa Velasquez de Madrid, collège où se réunissent artistes et scientifiques français venus étudier la culture hispanique.
Il lui fait une proposition, que la jeune lettrée accepte avec joie : travailler in situ les " chants de la Alberca ", laissés par les occupants berbères d'Andalousie entre les VIIIe et XVe siècles. Elle ne sait pas un mot d'espagnol ni une note de solfège, mais qu'à cela ne tienne : au travail ! De 1940 à 1942, elle ouvre sur des chants millénaires et se lie avec André Bourdil, peintre en villégiature, avec lequel elle se marie.
Après la guerre, tout va très vite : de retour à Paris, elle rencontre Jean Giono, trouve du travail à Radio France, où elle anime des chroniques littéraires en langue kabyle, puis renoue avec la scène, dès 1954, alors qu'en Algérie se trame la guerre d'Indépendance. Puis c'est la reconnaissance des professionnels de la musique : son premier album, en 1966, Florilège de chants berbères de Kabylie, obtient le grand prix de l'Académie du disque. Taos voyage, donne des concerts à Venise, à Rabat, enregistre la musique du film de Jean-Louis Bertucelli, Remparts d'argile. Pour sa dernière scène, en 1975, elle délivre un chant intense et pathétique, dont le vinyle conserve la mémoire. Deux ans après, elle est enterrée dans le village provençal de Saint-Michel-l'Observatoire, face à la terre de ses ancêtres algériens.
Le grain magique
Chant de méditation pour les humains:
Je me suis promis de dire la vérité
Sans l'altérer jamais,
Le temps que durera ma vie.
Voici deux ans que je néglige de faire le bien
Pour vivre en prodigue à travers le pays,
Et cheminer dans les ténèbres.
Aujourd'hui, je crains d'avoir honte
En présence de mes amis:
La vieillesse besogneuse est redoutable ?
Les hommes se disputent la terre
- Hommes, la terre, à qui est-elle ?
publié par hardeur dans: Culture
Destins de femmes nord-africaines à travers l'histoire
Des Carthaginoises à la Kahéna... Saïda Mannoubyya... Aziza Othmana et aux contemporaines : Voix de femmes
Je vous parle de Carthage.
Qu'importe mon nom et qu'importent les 2.150 ans qui nous séparent !
Je passe à travers vous, particules indestructibles pénétrant matière et air d'une même indifférence. Errante prestigieuse et sereine, je traverse les jardins, les maisons, les espaces; les ruines de la Grande Carthage m'enchantent.
À toi ! Didon mon ancêtre, bâtisseuse de cette " ville nouvelle ", tu en es l'aurore, j'en suis la nuit tombée.
Je vous écris du temple d'Eshmoun, les flammes dévorent avec voracité les poutres de bois de cyprès et montent, rougeoyantes, pourlécher la charpente du temple. Je les vois arriver à moi de toutes parts, je serre mes fils, je presse leur tête contre ma poitrine, je ne veux pas voir leur regard affolé.
Astrubal, époux tendrement aimé, je te hais désormais depuis que l'être que j'ai érigé s'est détaché de toi. Tu es nu, là, déserteur, félon, tu t'es vendu à Rome.
Tu ne connaîtras jamais la mort si douce, le bien-être de l'éternité à travers les âges où ton corps dispersé en particules plane dans l'espace, infiniment mobile.
Tu auras agglutiné à ton nom la malédiction des Carthaginois. Tu les as trahis, deviens donc romain, mais sans âme et sans honneur.
Pourtant, Astrubal, ta traîtrise t'a immortalisé cependant que l'Histoire n'a conservé de mon immolation qu'un mouvement de stupeur et d'angoisse, abandonnant aux cendres mon nom de femme fidèle !
Peut-on, pour une ville, se jeter dans les flammes avec ses fils ?
Oui ! je l'ai fait pour que vive Carthage !
Je vous parle de Carthage.
En ce jour de printemps de l'an 203, l'amphithéâtre déborde de spectateurs venus se repaître de notre sacrifice.
Nous allons mourir pour Dieu. Nous allons mourir comme Jésus supplicié sur la croix. Tel est notre destin. Devenir martyres pour que la violence se mue en bonté et en magnanimité !
Le peuple s'agite, il veut du sang, il hurle ! Les festivités commencent, les fauves sont lâchés, Perpétue et moi descendons dans l'arène.
Ma maîtresse a accouché il y a tout juste vingt-trois jours, son enfant est à l'abri chez sa mère, son mari l'a abandonnée, lassé par ses idéaux mystiques. Je le comprends, mais moi je ne peux rien dire et je vais me faire dévorer par les lions, moi la servante Félicité. J'irai au paradis des Chrétiens, m'a dit ma maîtresse, mais la vie ici-bas me convient pleinement !
Elle est blême, elle se tient difficilement debout, la montée de lait laisse des auréoles mouillées sur son corsage, sa robe est tachée de sang, elle croise les mains et prie son Dieu de justice.
Elle m'a dit de ne pas m'inquiéter car elle m'associe à toute ses prières, mais je n'ai pas envie de mourir !
Je dois la suivre pourtant. Les gardes nous font signe d'avancer, je recule, ma maîtresse me pousse vers eux.
L'arène, pieuvre enveloppante, assourdissante, jette ses tentacules : yeux fous, bouches ouvertes, mains tendues, cheveux hirsutes, yeux, bouches... grondement, tonnerre....
Je veux fuir. Je ne le peux. Hypnotisée, on ne m'a pas enseigné la révolte !
Les fauves arrivent, souples, affamés, féroces, leurs pattes touchent à peine le sol tellement ils sont pressés de nous dévorer.
Le premier se jette sur ma maîtresse ; d'un coup de griffes, son bras est arraché, je hurle des sons qui ne s'entendent pas, les deux lions achèvent de la mettre en lambeaux, son sang gicle, une odeur poisseuse me soulève le cœur, ses lèvres ne cessent de bouger, mais que dit-elle pour ne rien sentir ? Quelle prière anesthésie ses sens ?
L'arène émet un long spasme d'angoisse pendant que les fauves se tournent vers moi! Dieu de Perpétue! Je ne veux pas de paradis, je ne veux pas souffrir!
Mon esprit discerne dans le tumulte une rumeur montante horrifiée : assez, assez!
Tout chavire...
L'an 384, je vous écris de Carthage.
Je viens d'arriver en carriole dans cette ville étrange. Un cousin lointain me donne le gîte dans sa maison du côté du port. La ville est immense, avec de grandes voies bien pavées qui partent du Levant et filent droit vers le Couchant.
Je cherche mon fils, Augustin. On m'a raconté des choses atroces sur sa vie ! Il passe ses nuits au théâtre, il fréquente les filles de mauvaise vie !
Je ne le laisserai pas s'abîmer dans la licence et le libertinage. J'ai vendu mes bijoux, ma tunique ne tient plus que par des anneaux de cuivre, ma ceinture est une tresse de chanvre. Qu'importe!, cet argent, il me le fallait pour payer le voyage d'Augustin à Rome. Il faut qu'il parte.
Mais où peut-il être ? Il fait nuit noire dans le port, l'obscurité m'effraye, la rue qui monte à droite est éclairée par des lanternes accrochées aux murs de pierre, j'entends une flûte.
" Augustin, pauvre fou, où donc t'es-tu perdu ?
- Dans le théâtre, mère, dans les décors, dans les passions, dans la volupté et l'amour, dans le geste et l'émoi.
- Augustin, mon fils, pars, rends-toi à Rome et sauve ainsi ton âme !
- Mère, aux créatures ivres d'éternité, cherchant l'instant fugace où elles pourront entrer dans la maison éternelle, que dirai-je ?
- À Rome, on t'apprendra la voie qui mène à la Cité de Dieu, mon fils, alors, tu leur montreras le chemin. Pars ! "
Je vous parle d'El Djem en l'an 647.
Je suis Dehïa, fille de Tebtet, fils de Tifane des Jeraoua de l'Aurès. On m'appelle la Kahéna.
Mes guerriers et mes guerrières m'entourent dans cette forteresse romaine, je brandis haut ma bannière. Toutes les tribus berbères se sont ralliées sous mon étendard pour défendre notre terre envahie. Je les conduis vers la victoire.
Je jure sur les tombes de tous mes ancêtres, et au nom de tous les dieux que je vénère, que je repousserai ces Arabes incultes hors de notre territoire ou que je mourrai sous leur glaive !
Que nous apportent-ils, ces envahisseurs? Un Dieu Unique ! Mais nous l'avons déjà ! Juif ou chrétien, nous le reconnaissons, ce Dieu Incréé, nous l'adorons au même titre que les autres !
En fait, qu'est-ce qu'une statue sinon la représentation palpable d'une spiritualité trop évanescente pour être crue ? Ils brandissent bien leur livre sacré, ces étrangers, emblème de leur foi.
Je les réduirai à rien, ils me feront allégeance ou se sauveront comme des couards. La plaine résonne, coups de sabre, voix rocailleuses, hennissements, l'écho les arrache des parois calcaires et les disperse.
Aurès, hallucination bleutée, infini montagneux, immensité azurée. Ils veulent t'enlever à moi, ils veulent te conquérir, t'avilir, te changer! Je te couvrirai de mon corps, je te protègerai, terre féconde, terre berbère.
Mais j'entends des cris d'allégresse monter, mon fils galoper, la victoire est là ! Je vois Hassen Ibn Noomane fuir avec le reste de son armée vers le Sud.
Gloire à toutes les puissances qui m'ont guidées !, moi, Kahéna, reine des Aurès.
Je vous écris de Tunis, un jour de l'année 1240.
La folie pour la liberté ! Est-ce trop cher payer ?
On m'appelle la mahboula dans les rues de la ville, mon visage noir de suie fait peur aux bien-pensants, ils détournent leur regard en prenant Dieu à témoin ! Le connaissent-ils seulement ? Ils auraient voulu que je suive la voie qu'ils se sont plu à tracer aux femmes. Anonymes derrière des murs, silencieuses derrière des moucharabiehs, attentives à leur moindre désir.
Non, Saïda Manoubiya ne sera ni soumise ni dominée. Elle sera libre dans sa tête et dans ses actes.
Las, mon enfant, ne pleure pas, je vais te soigner avec mes herbes, mes breuvages et mes décoctions. Dieu !, que le regard des humbles embaume mon cœur, et s'il me restait une poussière de regret pour le monde que j'ai quitté, ce sourire panse toutes mes infortunes.
Je vous écris de la médina de Tunis en l'an 1640.
Aziza Othmana. Mon nom est grand certes, mais ma personne insignifiante ! Que restera-t-il de moi dans ce nom si ce n'est l'œuvre que j'aurais accomplie? Actes inertes qui traceront le chemin à mon immortalité.
Crée, réalise, exécute, procrée pour que l'Eternité te soit acquise.
Un orphelinat, un dispensaire. Argent, sers donc à quelque chose d'autre que de passer de main en main.
Voyageurs des nuits éternelles, des obscurités opaques, laissez la musique disperser les brouillards et planez avec elle dans son espace absolu.
Dans une oukala du souk, un orchestre jouera tous les après-midi devant vos regards absents.
Moi, Kamla, fille du gouverneur de la ville, je vous salue de Kairouan, ce matin de l'automne 1830.
Je vous salue de cette plaine immense, ocre, plate, nue, où les seules éminences sont les dos moelleux des moutons en troupeaux. Leur mouvance calme et onctueuse soulève un calcaire jaune et les bêtes auréolées traversent l'espace d'un horizon bleuté à l'autre, mais vers quel pâturage ? L'aridité agresse ma vue, la monotonie la désole.
Les teinturiers ont pilé leurs écorces, ont moulu leurs grains, ont malaxé leurs couleurs et mes écheveaux de laine ont pris les teintes des parterres de fleurs, mes doigts agiles nouent point par point les filaments, sur la trame les arabesques florales se détachent ! Encore un point, encore un nœud, une prairie riante s'étale sous mes yeux, je couvrirai la plaine d'un tapis de fleurs !
L'an 2004.
Je vous parle de Carthage avec cette voix infiniment pareille qui court à travers les siècles.
J'aimerais dire à celles qui ont librement choisi de voiler leur corps dans le seul but de préserver l'intégrité morale de quelques pervers au détriment de leur liberté d'être, à ces voilées donc, à ces inconscientes, à ces jeunes femmes ivres de pureté, à ces vieilles beautés encore si remplies d'espoir, prenez conscience de la gravité de votre geste.
Derrière ce voile, des siècles de femmes ont pleuré.
Une génération de femmes et d'hom- mes lutté a convaincu, a imposé un statut de la femme. Un dicton de ma campagne dit bien : neuf mois pour tous et le même chemin de sortie !
J'aimerais dire aux femmes de l'ombre, aux regards baissés, aux sanglots solitaires, aux errances dans les enceintes aveugles, aux voilées, aux illettrées, aux culpabilisées, à toutes celles que les coutumes ont avilies : " Allez ! "
Alia Mabrouk est romancière, Son dernier roman " L'émir et les croisés", publié par Clairefontaine, a obtenu le Comar d'Or 2004.
publié par Alia MABROUK dans: Culture
La vie ritualisée de la femme kabyle.
Ce texte est largement inspiré du texte de Makilam : « La place centrale de la femme kabyle dans la société traditionnelle », in revue « Tiziri »,Numéro 36.
Il met en évidence le rôle central de la femme kabyle dans la société traditionnelle. La vie ritualisée de tous les Kabyles se réalisait sur un modèle d’union et de responsabilité entre tous les membres de la famille élargie grâce à l’entraide réciproque. Dans ses écrits, Makilam développe la participation des femmes au fonctionnement de la vie économique et sociale dans la tradition kabyle en décrivant le rituel ancestral qui accompagnait leurs activités de subsistance. Il en résultait une unité magique. En effet, le rituel de leur travail à partir de la terre avec la poterie et la culture des jardins et des champs, le rituel de l’obtention de la nourriture et celui du tissage de la laine se référait directement au modèle de la reproduction humaine. Toutes ces activités nourricières et vestimentaires étaient réalisées par les femmes en accord avec le cycle des saisons, leur déroulement étant toujours mis en relation avec les phases de la lune et la croissance de la végétation selon le calendrier agraire kabyle. Toutes les activités féminines présentaient dans leur cycle une succession de quatre phases qui reproduisaient le cycle annuel des saisons (cycle solaire) et des quatre phases de la lune (cycle lunaire). Cette relation caractérisait l’esprit magique des femmes kabyles. Les rites de la naissance et de la mort qui marquaient le début et la fin de la vie d’une femme étaient identiques.
Les rites de la naissance.
Dans la société traditionnelle kabyle, le mystère de la naissance humaine étaient le domaine exclusif des femmes. Ils n’étaient jamais livrés aux hommes car le processus de la vie dans l’accouchement est une expérience que seules les femmes peuvent partager entre elles : ”Le mystère de l’accouchement, c’est-à-dire la découverte par la femme qu’elle est une créatrice sur le plan de la vie, constitue une expérience religieuse intraduisible en termes d’expérience masculine” (1). Ainsi une vielle femme kabyle fut offusquée d’apprendre que les futurs pères de la société occidentale assistaient à l’accouchement des mères. D’un ton railleur et triste à la fois, elle dit simplement: ”Vous qui êtes si libérées, vous fallait-il en arriver à cela pour prouver aux hommes que la vie vient de vous et que vous êtes encore les mères de leurs fils ? Il est clair que nous pouvons créer des filles à notre image. Mais de plus, nous sommes les mères des fils et de tous les hommes”(2).
Selon la pensée kabyle, les enfants n’était pas la propriété de leurs parents mais appartenaient à tout le groupe familial dans lequel ils étaient nés. Pour recenser un village, on comptait les maisons et non pas les personnes. La naissance d’un enfant concernait tout le groupe et donc le village. Elle n’était pas indépendante des autres naissances. C’est pour cela que l’enfantement au même moment de deux femmes dans un même village était un événement très redouté. Les accouchées ne devaient pas se voir et prendre de nombreuses dispositions afin de ne pas succomber à « l’association du mois » qui pouvait nuire à la santé d’un enfant au profit des autres. On disait « que la lune les a associés »(3). Elle devaient partager ”la chance” en s’échangeant un vêtement ou en remettant à l’autre accouchée la moitié d’une galette frite préparée avec des oeufs, du sel et de la semoule que cette dernière devait manger. La sage-femme servait de lien entre les deux mères.
Si une enfant grandissait mal, pleurait constamment et restait chétif, son état était généralement mis sur le compte de la simultanéité des naissances. Sa mère avait alors recours à une pratique rituelle très significative. Elle consistait à aller « à la rencontre de la nouvelle lune » dans son deuxième jours ou troisième jour, à la tombée de la nuit, et à vite agir afin de devancer les autres mères. Un des rites le plus courants consistait pour la mère à présenter à la lune un oeuf qu’elle avait lavé sept fois, une petite glace, du henné, une datte ou deux, un morceau de sucre et une pincée de semoule(4). Dans des formulations rituelles avec l’enfant dans ses bras, la mère demandait trois fois de suite à la lune qu’elle reflétait dans son miroir de soigner le mal de celui qui venait de naître. Rentrée à la maison, elle procédait, à partir de ces produits présentés à la lune naissante, à des geste sur son enfant pour lui enlever « l’association de la lune ». Ce rite montre que la naissance d’un enfant n’était pas individuelle, pas indépendante des autres et en rapport avec l’environnement cosmique Il indiquait également la relation entre le principe de la naissance et les forces de la lune et comment celles-ci étaient associées à l’oeuf, symbole à la fois de la vie de la mort. Il sera expliqué plus loin pourquoi la période des quarante jours magique qui intervient aussi bien à la naissance qu’à la mort d’un humain est en étroite relation avec les phases de la lune.
La première phase de la vie d’une femme : l’enfance.
L’organisation sociale kabyle traditionnelle était avant tout familiale. Dans cette société, la notion de l’individu n’existait pas et sa socialisation comme son éducation visaient à renforcer le groupe dans lequel il était né. Le sens de l’existence terrestre ne se réalisait pas sur le plan individuel mais collectivement. Il était envisagé dans la dépendance et non pas dans l’isolement par rapport aux autres membres du groupe de parenté. L’enfance était une initiation, une phase de préparation qui devait aboutir à l’alliance d’un homme et d’une femme. Dès la puberté, le garçon comme la fille étaient préparés à leur futur rôle de père et de mère. Sans mariage, il n’y avait pas de groupe, et, en Kabylie, la personne n'était rien si elle n’avait pas un groupe derrière elle.
Selon cette logique, les rites du mariage ne marquaient pas le départ des jeunes mariés du milieu parental mais la fin de leur enfance. Ils fêtaient leur nouvelle responsabilité sociale qui reste encore de nos jours la pérennité du groupe familial. Le nouveau couple poursuivait la vie des ancêtres à travers sa propre vie.
Dans la pensée kabyle, ce n’était pas les filles qui cherchaient un mari. Les hommes devaient prendre la femme que leurs mères avait trouver pour eux. La quête d’une future épouse était une des tâches les plus importantes pour une mère kabyle Elle se devait d’assurer la poursuite de la lignée familiale à travers les enfants de la femme de son fils. Les mères , aidées des femmes de leur clan - surtout de leurs soeurs et de leurs filles - choisissaient leurs futures belles-filles. Jamais en Kabylie, un homme n’allait à la recherche d’une épouse. C’était toujours les femmes qui accomplissaient ces démarches, et déléguaient éventuellement des visiteuses. Si un homme n’avait que des proches – au sens masculin - ou était seul, il envoyait une étrangère de confiance, car c’était toujours une femme à qui on s’adressait pour chercher une épouse(5).
La recherche d’une femme était une phase rituelle très longue qui faisait partie des préoccupations des mères dès la naissance d’un garçon. Des alliances matrimoniales étaient fréquemment conclues dès l’enfance car on disait : ”Le garçon peut attendre la femme, la fille n’attend pas toujours le mari . Il faut comprendre par là que c’est à l’homme à que l’on devait trouver une épouse alors que c’est la fille que l’on demandait en mariage. Si les parents avait formellement accepté dès son enfance de la donner en mariage, ils ne pouvaient plus revenir sur leur parole et sur leur décision. Des mères se pressaient donc de faire leur choix. Ceci explique pourquoi le mariage avait lieu souvent quand les enfants étaient pubères et que la nuit de noces rendait souvent la fille à la fois femme, épouse et mère potentielle. Le choix de la future épouse tenait surtout compte des qualités morales de la mère. Dès que la future épouse était trouvée, la mère du fils à marier avertissait le père : ”L’intervention en ”dernière analyse” des parents masculins est une des représentations kabyles du processus de décision. En réalité le choix en gé néral est le fait des femmes (mère, soeur, tante, grand-mère)... les hommes n’intervenant que pour entériner la décision qui en fait leur échappe en dépit des apparences.”(6).
En Kabylie, le mariage n’était jamais l’affaire privée des futurs époux. Il engageait formellement sur la parole uniquement les familles des deux futurs conjoints, c’est-à-dire les deux groupes de parenté. Il y avait une absence totale du consentement préalable aussi bien de la part du garçon que de la fille. Les Kabyles n’utilisaient pas l’écriture et l’état civil n’a été introduit qu’au début du vingtième siècle par les Français. Quant aux Qanuns (aussi appelé le Droit coutumier Kabyle) qui représentaient les lois des Ancêtres transmises oralement au clan de génération en génération, ils ne se prononçaient pas sur les questions relatives au domaine intime et restaient imprécis sur les femmes et leurs droits. ”Le mariage a un caractère purement familial ; il ne requiert ni temple, ni membre officiel d’une religion.”(7).
Les cérémonies du mariage se déroulaient selon le rythme cyclique de la Nature. Comme pour le travail de la poterie, afin de ne pas entraver la fécondité de la terre ensemencée, il était interdit de s’unir pendant le mois de mai. Le mariage avait lieu en octobre quand la maison était remplie par les récoltes d’automne. Fécondée grâce à la magie de son union avec un homme, la femme devenait physiquement la terre mère de la vie humaine. Enceinte, elle se considérait comme la potière de l’enfant.
La deuxième phase de la vie d’une femme : la femme enceinte ou la potière de l’enfant.
Comme la terre dispensatrice de la vie sur terre, la femme enceinte ressemblait aux profondeurs souterraines d’où naît la vie. Elle était comparée à la terre gonflée par les épis du printemps. Elle était représentée comme un jardin qui gonfle dans ses produits. Pour cette raison, on l’associait aux cucurbitacées (pastèques, potirons, melons et courges) qui évoquent le ventre féminin et qui comme lui ont la faculté de se gonfler. Le ventre maternel se retrouvait d’une façon analogue dans les Ikoufenes (réserves de céréales du « ventre » de la maison), les cruches, les calebasses à lait et les couffins qui ont la faculté de gonfler et de se vider. La valorisation positive du ventre de la femme met en relief l’importance dans la pensée kabyle de la fonction procréatrice féminine dans la phase de la gestation qu’est la grossesse. Encore de nos jours, lorsqu’on veut remercier ou honorer une personne, les vieilles gratifient celle-ci de la formule: ”Que louanges soient faites au ventre qui t’a porté”.
L’analogie entre la terre fertile et la femme enceinte apparaissait clairement en Kabylie dans les interdits et les rites qui les entouraient : ils étaient identiques. La culture de la terre était accompagnée dans l’exemple du cycle des jardins par des gestes rituels semblables à ceux qui s’adressaient à la femme et à son enfant. La nature corporelle de la femme grandissait en même temps que la végétation(8).
Le jardin intérieur de son corps était confondu à son jardin qui fleurissait. A la maturité des plantes par exemple, lorsqu’elle franchissait son potager en fleurs pour la première fois, la jardinière devait rituellement dénouer sa ceinture dans un recueillement intérieur de silence. Si elle ne le faisait pas, elle risquait d’entraver sa croissance. La femme kabyle ne simulait pas une grossesse, elle la vivait corporellement et la confondait réellement avec celle de la terre cultivée. C’est à partir de cette idée fondamentale qui associe la vie du ventre d’une femme à celle de la croissance des plantes, qu’il est possible en retour de comprendre le sens des interdits que devait respecter la femme enceinte en Kabylie. Ces interdits étaient très significatifs en ce qui concerne le travail avec la terre pure, c'est-à-dire la confection des poteries. ”Les petites filles non pubères peuvent accompagner leur mère, mais les femmes enceintes et celles qui sont en période cataméniale ne peuvent toucher à l’argile fraîche. De même les potières éviteront de croiser sur leur route un femelle gravide ou une femme enceinte.” (9) Une Kabyle enceinte ne devait pas travailler la terre parce que la modeler revenait d’une façon analogue à transformer la vie de l’enfant qu’elle portait. Elle évitait aussi de blanchir, de crépir, de décorer les murs de sa maison ou de modeler des objets de poterie, car cela aurait eu une influence sur sa santé et celle de son enfant. Elle pouvait cependant le faire, si elle s’en sentait capable, en s’armant de précautions particulières. Avant de crépir la maison par exemple, elle devait façonner avec la même terre un sanglier qu’elle posait sur le linteau de la porte. La puissance de la force représentée dans cet animal éloignait le mauvais sort à la fois de la maison et de son intimité corporelle.
Dans la première phase de la vie de l’enfant dans le ventre de sa mère, des puissances négatives pouvaient entraver sa formation. On croyait et on croit encore de nos jours que la stérilité n’est pas causée par la femme qui par nature est féconde. L’impossibilité de devenir mère était toujours provoquée par des forces surnaturelles. Il fallait donc la combattre avec des rites magiques qui faisait intervenir le pouvoir des forces naturelles. Cela explique le culte des eaux et des grottes qui rappellent le ventre maternel et qui sont capables de redonner à la femme le pouvoir de redevenir mère.
La phase de la grossesse était capitale selon la pensée et la réalité kabyle car elle représentait les racines de la vie de tout humain dans les profondeurs cachées du ventre de la mère. Omettre cette phase primordiale de la vie d’un enfant signifie aussi évincer la fonction de la femme en tant que source et poursuite de la vie du genre humain. Chaque Kabyle était élevé dans l’amour inconditionnel envers sa mère. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase suivante qui indique que tout être humain doit sa vie à une femme : « La femme porte la vie de l’homme - mari, frère ou père » du défenseur de son honneur dans son giron. »(10).
Les gestes et pratiques ancestrales qui entouraient l’accouchement de la mère et celui de l’enfant n’étaient pas des rites de séparations mais d’union. Ils sont respectés encore de nos jours afin de montrer qu’ils sont indissociables l’un de l’autre. Il en est autrement dans les sociétés occidentales, dans lesquelles la naissance d’un enfant est surtout comprise comme une séparation et un délivrance du corps maternel.
La naissance en Kabylie se déroulait toujours en secret dans la maison et demandait le plus souvent l’aide d’une ou de deux femmes. L’accouchement rituel sur le sol se retrouve partout. La femme kabyle accouchait assise pour déposer au sol le nouveau-né et cette coutume était encore la règle générale dans les années cinquante. L’accoucheuse ou une autre femme d’expérience, qui pouvait être la belle-mère ou la mère la soutenait par derrière à même le corps en la retenant à l’aide de ses deux mains ouvertes, qui servaient de siège. Cependant, à la différence d’autres civilisations, la femme placée devant elle ne lui présentait pas son dos mais sa face et lui servait d’appui. Le miracle de la transformation de la vie féminine, révélé en secret à chaque femme enceinte, se poursuivait secrètement à l’accouchement dans un rituel collectif.
Les femmes kabyles vivaient entre elles l’aspect sacré de leur création. Elles partageaient ensemble le destin ancestral de leurs mères et surtout le mystère du fondement de la vie sociale : « ce mystère ancestral, qui crée une véritable communion entre toutes les représentantes du sexe féminin, est le fondement même de la vie sociale.”(11).
La troisième phase : la mère et son enfant.
Jusqu’à l’accouchement, la femme kabyle assumait toutes les tâches journalières. Ensuite, elle devait observer une retraite obligatoire. Cette période était fixée à trente-neuf jours et ce n’est que le quarantième qu’elle reprenait une vie normale Cette retraite, considérée comme une des phases les plus dangereuses de la vie d’une mère, était autrefois observée chez les parents de la parturiente car c’étaient les mères qui léguaient leur sagesse à leur filles. C’est pour cette raison que la naissance d’une fille était vivement souhaitée.
La période rituelle des quarante jours intervenait en Kabylie aussi bien après la naissance qu’après la mort d’un humain. Le secret de cette période magique réside dans l’association de la vie humaine à celle de l’astre lunaire, que connaissait les vielles femmes de Kabylie.
Pour la comprendre, il faut d’abord rappeler que pendant les trois jours qui suivaient la délivrance de son corps, la mère kabyle ainsi que son enfant ne devaient pas se lever du lit et ne pas quitter la maison. Il était interdit de leur rendre visite (sauf évidemment le mari) car on disait que la mère avait « un pied dans la tombe ». Comme les morts, elle et son enfant devaient disparaître pendant trois nuits de pénombre, à l’image de la lune, avant de se renouveler. « Les phases de la lune - apparition, croissance, décroissance, disparition suivie de réapparition au bout de trois nuits de ténèbres – ont joué un rôle immense dans l’élaboration des conceptions cycliques. » (12)
La mère et son enfant devaient ensuite respecter ensemble une semaine supplémentaire de retraite à l’intérieur de la maison. Pendant cette période de sept nuits, seuls les parents proches pouvaient leur rendre visite. Ce n’était qu’après les trois premières nuits suivies de sept nuits d’isolation dans la maisonnée, que la mère pouvait franchir le seuil de la maison pour se rendre dans la cour.
Elle devait cependant le faire, en s’armant de beaucoup de précautions, grâce à des rites magiques. Pendant tout ce temps le feu ne devait pas sortir de la maison. Cette interdiction était respectée de la même façon à la naissance d’un veau, au mariage et aux labours d’automne afin de bien montrer que la vie humaine était étroitement liée à celle de son environnement : ”Le premier jour des labours, il est défendu à toute la maisonnée, à tout le village de faire sortir du feu des maisons. Le même interdit est observé lorsqu’une femme vient d’accoucher, lorsqu’une vache vient de vêler, ou lorsqu’il y a un mort, c’est-à-dire à chaque événement qui rend la présence des Invisibles plus sensible aux hommes.”(13).
La parturiente attendait en plus un mois lunaire de vingt-huit nuits avant de dépasser le seuil de la cour qui la séparait jusque là de la vie communale. Elle pouvait alors découvrir son enfant afin de le montrer, à l’extérieur de son groupe, aux autres villageoises. Pendant tout ce temps elle était lavée et nourrie par les femmes de son clan, sous le regard de celle qui l’avait aidée à accoucher. La période de trente huit nuits ou de trente neufs jours s’achevait après une sortie rituelle à la fontaine ou par la visite d’un sanctuaire. Ce n’était que le quarantième jour après l’accouchement que la femme kabyle reprenait une vie normale. ”Chez les Israélites la quarantaine est une règle générale. Les catholiques célèbrent encore la chandeleur le 2 février. Cette fête commémore la purification de la Sainte Vierge le quarantième jour après Noël.” (14).
La phase rituelle des quarante jours qui intervenait en Kabylie après l’accouchement était autant suivie par la mère que par l’enfant. Elle démontre l’association qui existait entre la phase de la nouvelle lune et la fin de la période de la grossesse, C’est selon cette conscience lunaire, que la première sortie rituelle du nouveau-né était toujours mise en correspondance avec l’apparition de la lune. ”Les mamans kabyles sortent leur bébé au début de la nouvelle lune, de préférence le deuxième ou le troisième jour: un jeudi ou un lundi. Elles espèrent leur assurer ainsi une bonne santé et les voir grandir aussi vite que la lune dans son évolution”(15). La filiation utérine chez les imazighen, qui se reflétait dans la désignation des enfants d’une même famille a été très tôt observée par Marcy (16). D’après cet auteur, la famille maternelle n’aurait pas été détruite par la famille paternelle d’origine plus récente puisque les vestiges de la parenté maternelle se retrouvaient dans les rites après la naissance d’un enfant(17) qui étaient entièrement pratiqués par la mère et les femmes de son clan sans l’intervention des hommes. Les rites de lustration à la lune et autres pratiques magiques ne sont réalisés encore de nos jours que par les femmes.
”...; la filiation maternelle se retrouve dans la manière de désigner les enfants : ainsi les frères sont les enfants de mère, atmaten comme lee sont les soeurs, tissetmatin ; Ego désigne ses frères par ”les fils de ma mère”, aytma et ses soeurs par ”les filles de ma mère”, issetma.” (18).
La parenté utérine dans la désignation des enfants se retrouvait dans les termes pour désigner les membres du ”clan de la mère” mais aussi dans les relations privilégiées à l’intérieur de ce clan. Quand une femme rencontrait des difficultés, se sont d’abord ses frères puis ses oncles - les fils et les frères de sa mère, et non pas son père ou le mari de sa mère - qui lui viennent en aide. La relation naturelle mère/enfant était tellement intégrée dans le système social que le plus grand fléau qui pouvais arriver à un Kabyle était, disait-on, de perdre sa mère : ”A qui j’ai enlevé son père, je n’ai pas fait de tort. A qui j’ai enlevé sa mère, je n’ai rien laissé.”
Au sujet de l’organisation de la parenté, il faut remarquer qu’il n’était nullement incestueux, pour les Kabyles, de se marier au sein de son propre groupe de parenté. L’alliance la plus encouragée et la plus fréquente était le mariage entre cousins directs. L’endogamie familiale et villageoise occupait autrefois une place prépondérante dans le régime matrimonial car elle représentait le meilleur moyen de conserver les enfants et leur descendance au du même groupe de parenté. Cette alliance présentait un avantage, celui de l’appartenance à la terre commune qui évitait le morcellement des terres en renforçant l’unité du groupe originel. Un autre qui n’est pas moindre était le fait que les futurs époux se connaissaient dès leur naissance pour avoir grandi ensemble.
Si deux enfants nés d’un même ventre ne pouvaient pas se marier, c’était aussi le cas pour ceux qui avaient tété le même sein. Le lien de collation, en effet, était un signe aussi fort que celui du sang. Mohand Khellil se cite en témoin d’un mariage fort critiqué sous des apparences d’ordre financier. Il dénonçait, en réalité, le caractère incestueux de l’alliance de deux personnes qui avaient été élevées autour d’un même foyer ”comme s’ils étaient alors censés avoir tété le même sein” (19). Rappelons qu’en Kabylie, donner le sein et seulement son geste symbolique était un véritable rite d’adoption qui entraînait les mêmes interdits de mariage. C’était donc la femme qui dans ce geste maternel permettait d’introduire un enfant dans le groupe familial. ”On sait en effet que la femme peut aussi donner l’anaya, mais encore, elle seule, être le fondement de la famille, non seulement par les liens naturels mais par la colactation créant entre l’adopté et celle qui l’a allaité, même symboliquement, des liens aussi puissants que ceux du sang.” (20).
La quatrième phase : la grand-mère tisseuse des liens humains.
Dans la première phase de son activité maternelle de femme enceinte, la femme avait créé des enfants dignes d’une création de poterie. Comme la terre mère, nourricière du genre humain grâce à sa végétation, la mère avait nourri ses enfants. Elle les avait aidé à grandir en les entourant de ses soins magiques pour assurer leur croissance aussi bien corporelle que spirituelle. Lorsque ses premiers enfants se mariaient, la mère dans son nouveau rôle de grand- mère, prenait le nom de Tamgbrat, ”la vieille”. Cependant, son rôle maternel auprès de ses enfants adultes se poursuivait dans cette dernière étape de son existence, et ceci jusqu’à sa mort. Ses fils continuaient à habiter près d’elle en prenant pour femme celle que leur mère avait choisie, de préférence dans le groupe social de leur appartenance parentale. Traditionnellement, les filles restaient aussi près de leur mère, dans la même courée pour épouser un cousin maternel ou paternel dans une maison voisine. Ce n’est que dans une période récente, au début du vingtième siècle, que des mariages entre villages ont été admis, alors qu’ils restaient auparavant rares et fortement déconseillés. En se mariant à l’extérieur du groupe originel, et de plus en dehors du village, les filles ont suivi leurs maris pour s’installer loin de leurs mères, près de leurs belles-mères qui dirigent toutes les activités économiques du groupe domestique. On peut sans peine remarquer que cette dernière étape de la vie d’une ”vieille”, en tant que mère et nourrice dans son rôle supplémentaire de grand-mère, est quasi inexistante dans la société moderne de type occidental où les fils comme les filles devenus adultes ne dépendent plus des mères qu’ils quittent pour vivre ailleurs.
Dans l’ancienne Kabylie, c’était la grand-mère qui s’occupait des enfants de son fils devenu père et qui secondait en même temps son épouse dans son rôle maternel, au point que quand une naissance avait lieu, on remettait, et cette pratique existe encore de nos jours, des cadeaux à la grand-mère.
La relation d’une mère à sa fille était entourée d’un ”amour spécial”. En retour, celle-ci ne manquait jamais de rendre visite à sa mère tous les jours et de l’aider dans ses travaux. ”L’amour maternel ne délaisse aucun des siens. On ne peut couper l’un de ses doigts, ni petit ni grand car on en souffrirait également. Une mère non plus ne saurait faire de différence entre ses enfants. Tous ont remué dans le même sein (ventre); le même sein (ventre) a enfanté le garçon et la fille... L’amour pour la fille est particulier : on se fera du souci pour elle jusqu’à sa mort... Une femme qui n’avait que des filles a même dit : Au garçon que je n’ai pas eu, je préfère ma fille chérie... De nos jours, malheur au ménage où il n’y a pas une fille. ”(21).
A la fin de sa vie, la grand-mère était considérée comme une magicienne : elle avait reproduit tout au long de son existence de femme féconde le cycle de la vie de la planète dans tous les règnes vivants. Potière de la terre, la femme, en tant que réceptacle de la vie da genre humain, avait, de la même façon formé dans sa matrice vivante des poteries humaines. Mère nourricière et nourrice à la fois du genre humain, elle devenait dans son rôle de grand-mère une tisseuse des liens de la vie humaine grâce au mariage arrangé de ses enfants. Dans tous les rites de fécondité, elle était présente et dirigeait les activités qui en dépendaient. Elle était devenue, souvent par nécessité, accoucheuse et transmettait tous les soirs à ses petits enfants la sagesse ancestrale des mythes et des contes qui lui avait été racontés par sa mère.
Le retour à la terre avec la mort de la « vieille ».
Dans les mythes kabyles comme par exemple Les premiers parents du monde, il est dit que les humains sont nés de la Terre. La croyance que les humains à la mort doivent y retourner était très vivante. Cela est mis en évidence par le fait que les rites funéraires était calqués sur les rites de la naissance. Le corps défunt devait disparaître avant le troisième jour après la mort. Pendant ces trois jours l’âme du défunt était supposé se tenir sur le seuil de la porte pour y revenir le quarantième jour. Les visites au cimetière devaient, pour cette raison, se dérouler le troisième et le quarantième jour après l’enterrement. La période des quarante jours magiques qui survient à la naissance se retrouvait à la mort d’un humain. La vie prenait alors une dimension à caractère cyclique qui se renouvelait et se poursuivait à travers le ventre maternel. Les rites funéraires indiquent que la mort en Kabylie ne se comprenait pas comme une fin définitive mais se présentait plutôt comme une renaissance contribuant à renouveler la Vie entière de la Nature de la Terre et du ciel. ” La mort, dans l’esprit de tous, n’est qu’un changement d’existence, une période de passage, et la croyance en une autre vie est générale. On ne dit pas qu’une personne ’a disparu’ mais qu’elle est ’partie dans l’autre monde’ ( teruh di-laxert) car la vie d’ici-bas et la vie future sont, assure-t-on, deux soeurs d’une ressemblance frappante que l’on connaît successivement”(22).
CONCLUSION :
De sa naissance à sa mort, la femme, comme terre mère du genre humain, responsable de la poursuite de la vie, devient elle-même une potière puis une nourricière et enfin une tisseuse de liens humains. On considérait autrefois le déroulement de la vie d’une personne selon un modèle binaire (jeune / vieille) puis trinaire pour la femme (fillette / femme / vieille). Les résultats des recherches de Makilam indiquent que chez les Kabyles le cycle de la vie d’une femme suivait les rythmes de la nature et de ses saisons en quatre phases. Le culte de la mère est incompatible avec ces deux modèles et incomplet si on évince la phase de la femme enceinte. Faire débuter la vie d’un humain avec sa naissance au jour de l’accouchement de sa mère, c’est effacer la phase de la grossesse, la phase capitale de sa formation. Cela revient aussi à ramener l’état de mère à l’état de père alors qu’un homme ne devient père qu’après les dix lunes pendant lesquelles la mère forme l’enfant dans son ventre. Réduire le début de la maternité à celui de la paternité est le fondement du patriarcat.
La vie ritualisée des femmes de la société traditionnelle en particulier celle des grands- mères met en évidence combien la mère en Kabylie était vénérée au point de parler d’un culte de la mère. Les rites qui accompagnaient le fil de l’existence d’une femme de sa naissance à sa mort sont à considérer comme des rites de type matriarcal Ces rites sont magiques car ils assimilent l’union d’un homme et d’une femme à celle de la lune et du soleil, les femmes se considérant dès lors comme des créatrices de la vie humaine de dimension cosmique. Par ailleurs, toute réalisation matérielle comme la poterie ou le tissage sont des créations magiques puisque leurs rituels sont calqués sur l’union sexuelle des humains et reproduisent les mystères de leur propre création.
Le culte de la mère trouvait sa signature dans le culte de la famille, dans les réalisations rituelles de l’obtention d’une poterie, de la nourriture et d’un tissage. On le retrouve aussi dans le culte des Ancêtres et en particulier dans les dessins géométriques des femmes sur leurs poteries, leurs tissages et les fresques murales de leurs maisons(23). Cette dimension spirituelle de caractère global de la vie terrestre d’un humain détermine, conditionne et explique à la fois la magie des femmes kabyles et de leurs pratiques rituelles.
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(1) Mircea Eliade, « Le sacré et le profane », Gallimard, Paris 1972, p.165.
(2) Makilam, « La place centrale de la femme kabyle dans la société traditionnelle », revue « Tiziri »,Numéro 36, 2004.
(3) Plantade N., «La guerre des femmes », La boîte à Documents, Paris 1988, p.42.
(4) Rahmani S., «Coutumes kabyles du Cap- Aokas », Revue Africaine, 1ére et 2éme partie,1938 & 1939, p.76
(5) At Ali Belaïd, «Démarches matrimoniales», in Tisuraf, 4-5, Paris 1979, pp.90-92.
(6) Khellil M., «Pratique(s) du mariage aux At Fliq », in Tisuraf, 4-5, Paris 1979/1, pp. 63-64.
(7) Laoust-Chantreaux G., « Kabylie côté femmes », Edisud, Aix-en-Provence 1990, pp. 188-189.
(8) Makilam, « La Magie des femmes kabyles et l’unité de la société traditionnelle », L’Harmattan, Paris 1996.
(9) Servier J,« Tradition et Civilisation berbères », Éditions du Rocher, Monaco, p.251
(10) At Ali Belaïd, « Démarches matrimoniales » in Tisuraf, 4-5, Paris 1979p. 98.
(11) Getty, A., « La déesse, mère de la nature vivante, Éditions du seuil, Paris 1992 , p.43.
(12) Mircea Eliade, « Le sacré et le profane », Gallimard, Paris 1972, p. 104.
(13) Servier J. , « Tradition et Civilisation berbères », Éditions du Rocher, Monaco, p.230.
(14) Rahmani., « Coutumes kabyles du Cap-Aokas », Revue Africaine, lere et 2éme partie,1938 & 1939, lére partie, p.111
(15) Rahmani., « Coutumes kabyles du Cap- Aokas », Revue Africaine, lere et 2éme partie,1938 & 1939 2eme partie, p.73).
(16) Marcy, G., « Les vestiges de la parenté maternelle en droit coutumier kabyle et le régime des successions touarègues », Revue Africaine, n° 388 & 389, 3eme et 4eme trim. 1941, p 187-211).
(17) Ibid p 208
(18) Plantade, N., « La guerre des femmes », La boîte à Documents, Paris 1988, p.46.
(19) Khellil M., « La Kabylie ou I’ancêtre sacrifié », L’harmattan, Paris 1984, p.89.
(20) Laoust-Chantréaux, G., « Kabylie côté femmes », Edisud, Aix-en-Provence , p. 255.
(21) Genevois, H., « La mère», in Fichier des Berbères 106, Fort- National 1970, p.48.
(22) Laoust-Chantréaux, G., «Kabylie côté femmes», Edisud, Aix-en-Provence, p.241.
(23) Makilam, «Signes et rituels magiques des femmes kabyles », Edisud, Aix-en Provence 1999.
publié par Makilam dans: Culture
Mohand ou Idir Aït Amrane
1923 – 12 novembre 2004,
1923 – 12 novembre 2004,
Mohand Ou Idir Aït Amrane, le géniteur de « Kker a mmis umazigh s’est éteint samedi ernier à minuit, à la veille de la commémoration du cinquantenaire du début de la guerre d’indépendance. Il était hospitalisé à Oran des suites d’une longue maladie qui l’a obligé à un alitement durant des semaines. Liant son destin à celui de l’Algérie, Mohand Ou Idir Aït Amrane, militant de la cause nationale l’a payé d’un emprisonnement de plusieurs années dans les geôles du colonialisme.
A l’indépendance il est nommé préfet d’Orléansville (Ech Cheliff) puis retourne à l’enseignement en qualité d’Inspecteur d’Académie à Tiaret. Après une altercation avec le Ministre de l’Education Abdelkrim Benmahmoud il rejoint le parti du Front de Libération Nationale en qualité de Contrôleur, poste qu’il occupera jusqu’en 1979, date à laquelle il retournera encore une fois dans l’enseignement au même poste d’Inspecteur d’Académie d’Ech Cheliff.
Nommé président du Haut-commissariat à l’amazighité (HCA), créé en 1995 sous la pression de la rue suite à la « grève du cartable », Idir Aït Amrane était un militant nationaliste de première heure du mouvement national, avant d’être nommé à la tête de cette institution placée sous la tutelle de la présidence de la République, chargée de la réhabilitation et de la promotion de la langue amazighe. Poésie de combat identitaire
Tout est dit dans le premier jet de ses strophes, écrit le 23 janvier 1945. Il est l’un des premiers chants nationalistes amazigh écrit quand il était lycéen à Ben Aknoun (Alger). Il fut le poète qui exprima les espérances en des chants patriotiques : la berbérité, les ancêtres, la paternité, le combat, le réveil, l’identité... Des valeurs, des mots d’ordres étouffés, pendant les longues nuits de colonisation. Aujourd’hui, les peuples épris de liberté, à l’exemple des africains du nord, peuple de Tamazgha, les Berbères continuent avec convictions, engagement à hisser l’étendard sous des balles assassines.
Ekker a mmis umazigh.
Itij nnegh yuli-d.
Atas aya g ur t zrigh.
A gma nnuba nnegh tezzi-d.
Azzel in-as i Massinisa.
Tamurt-is tukwi-d ass-a.
Win ur nebgh ad iqeddem.
Argaz ssegnegh yif izem.
In-as, in-as i Yugurta.
Araw-is ur t ttun ara.
ttar ines da t-id rren.
Ism-ls a t-id skeflen.
I Lkahina icawiyen.
Atin is ddam irgazen.
In-as ddin i gh-d ydja.
Di laâmer ur ten tett ara.
S umeslay nnegh an-nili.
Azekka ad yif idali.
Tamazight ad tegm ad ternu.
D-tagjdit bb wer nteddu.
Seg duran id tekka tighri.
S amennugh nedba tikli.
Tura ulac, ulac akukru.
An-nerrez wal’an-neknu.
Ledzayer tamurt âzizen.
Fell am an-efk idammen.
Igenni-m yeffegh it usigna.
Tafat im d-lhurriya.
Igider n tiggureg yufgen.
Siwd azul i watmaten.
Si Terga Zeggwaghen ar Siwa.
D-asif idammen a tarwa.
Debout fils de l’homme libre.
Notre soleil s’est levé.
Depuis longtemps je ne l’ai vu.
Frère, notre tour est arrivé.
Cours dire à Massinissa.
Qu’aujourd’hui son pays se réveille
Que celui qui ne veut pas avancer.
Qu’un seul d’entre nous vaut plus qu’un lion.
Dis, dis à ....Jugurtha.
Que ses enfants ne l’ont pas oublié.
Qu’ils le vengeront.
Qu’ils ressusciteront son nom.
Dis la kahina des Chaouis.
Qui a guidé les hommes.
Le pacte qu’elle nous a laissé.
Nous ne l’oublierons jamais ".
Nous vivrons avec notre langue.
Demain sera meilleur qu’hier.
L’amazigh croîtra et prospérera.
C’est le pilier du progrès.
Des montagnes est venu l’appel.
Nous sommes partis au combat.
Maintenant, maintenant plus d’hésitation.
Nous romprons mais ne plierons pas.
Algérie bien aimée.
Pour toi, nous verserons notre sang.
Ton ciel s’est éclairé.
Au soleil de la liberté.
Aigle, volant en liberté.
Porte le salut fraternel.
Du Rio de Oro à Siwa.
Enfants, le même sang nous unit.
Parcours d’un militant.
Mohand Idi Aït Amrane est né le 22 mars 1924 à Tikidount (Ouacifs), en Kabylie. Il a fréquenté une école primaire à Sougueur (Tiaret), puis à Mascara. Il a commencé à militer durant les années 40 pour la langue et la culture tamazight. Il a écrit ‘’Ekker a mmis oumazigh’’ (Debout fils d’Amazigh) en1945, alors qu’il étudiait encore au lycée de Ben Aknoun à Alger. Il faisait partie du fameux « groupe du lycée de Ben Aknoun » avec Hocine Aït Ahmed, Saïd Chibane, Amar Ould Hamouda, Omar Oussedik et Ouali Benaï. Cet hymne, dédié à la cause qu’il défendait depuis son plus jeune âge, a bercé des générations de militants de tamazight. Militant du PPA, il fut emprisonné, et libéré qu’après le débarquement allié. Elu en septembre 1962 député à l’Assemblée constituante, puis préfet (wali) de Chlef entre autres fonctions. Il est auteur de plusieurs ouvrages et traductions, dont les Mémoires de Ben Aknoun, Inachiden umanugh (chants patriotiques), Tajarumt n’tmazight (grammaire berbère). Il n’a manqué aucun rendez-vous de l’histoire de la revendication Berbère, notamment l’ouverture ‘’démocratique’’ du pays, dont l’une des conséquences a été la reconnaissance à petits pas, avec la grogne de la rue, par le pouvoir politique de la dimension amazighe de la société algérienne.
Haut-commissariat à l’Amazighité .
Aït Amrane avait un grand penchant nationaliste, mais il est tout aussi sensible à la revendication identitaire amazighe. Son nom sera actionné sur le devant de la scène, particulièrement en 1995. En Kabylie, tous les élèves faisaient, alors, la grève pendant l’année scolaire 1994-95. Des milliers d’enfants et d’étudiants en Kabylie avaient déserté les écoles. Deux importants acquis furent alors « arrachés » : l’enseignement du berbère dans les régions berbérophones et la création d’un Haut-Commissariat à l’amazighité rattaché à la présidence de la République. Mais il a fallu sept ans après la création du HCA pour que le berbère soit reconnu comme langue nationale. La création du HCA a été bien accueillie par beaucoup de militants de la cause berbère pour qui « cet acquis n’était pas rien comparé au désert institutionnel qui entourait la culture berbère. »
Enseignement de Tamazight .
L’enseignement et la formation pour les enseignants ont lieu depuis au moins une fois par an, et des colloques abordant des questions liées à la langue, à l’histoire et à la culture berbères sont organisés par cette institution. Des acquis arrachés après une longue lutte menée par le Mouvement culturel berbère (MCB), né des manifestations du Printemps 1980. Un mouvement qui s’était imposé comme une donnée incontournable sur la scène politique.
publié par hardeur et autres dans: Culture