La condition des femmes kabyles.
Un proverbe kabyle résume à lui seul le statut de la femme dans la société ancienne : "Même la femme la plus droite est plus courbe qu'une faucille". En d'autres termes, l'ordre est celui des hommes, et les femmes y sont soumises. Pourtant on disait que la femme est "la poutre du foyer", en d'autres termes le centre de la famille, et la famille est la structure centrale de l'ancienne société amazighe.
La société kabyle ancienne s'appuyait sur une stricte répartition des rôles entre hommes et femmes, et les femmes y avaient une grande importance.
Les femmes étaient exclues de la vie politique. Elles ne pouvaient pas participer à l'assemblée du village, la Tajmat(1). La tradition voulait même qu'une femme s'éloigne de tout groupe d'hommes discutant entre eux. Si les femmes n'étaient pas admises à l'assemblée, la fontaine du village était leur lieu de rendez-vous, puisqu'elles étaient chargées de la corvée d'eau. Même s'il n'était pas un lieu de délibération officiel, il était un lieu d'échange important. Les femmes y discutaient activement et par ce biais savaient donner des recommandations aux hommes une fois revenues à la maison. Elles y amenaient leurs enfants en bas âge. Sa fréquentation était strictement interdite aux hommes. Cette interdiction est forte : même un jeune homme qui savait qu'une jeune fille lui était promise ne devait pas s'y rendre. Ceci aurait entraîné une malédiction pour son futur couple. La fontaine est lieu de l'eau, source de vie. Elle est le lieu exclusif des femmes qui symbolisent la vie et sa renaissance.
Dans la société traditionnelle, les mondes masculins et féminins étaient séparés, mais la femme n'y était respectée. La maîtresse de maison était considérée comme le pilier de la famille. L'homme vaquait aux affaires extérieures : le dur travail des champs, faire le marché et gérer l'argent de la famille. La femme restait en principe chez elle. Elle tenait la maison, élevait les enfants. Elle s'occupait des animaux, faisait de la poterie et du tissage. Elle avait aussi en charge la corvée d'eau et le ramassage du bois. Lorsqu'elles avaient du temps libre, les femmes se recevaient entre elles à la maison. Entre les enfants et le père, la femme tenait le rôle de médiatrice, un enfant n'ayant pas à interpeller son père. Celui-ci est le chef de famille au sens fort : il est le gardien de l'honneur de sa famille, mais il pouvait difficilement ne pas tenir compte de l'avis de sa femme.
Le travail des femmes était respecté autant que celui des hommes. Sur ce point, l'ancienne société kabyle était égalitaire. Par exemple, la mise en place du métier à tisser donnait lieu à une fête. Lorsqu'il fallait couper du bois, c'est bien sûr l'homme qui s'en chargeait. La femme, au nom du partage des tâches, portait ensuite le bois jusqu'au foyer. On trouvera une multitude de partages de tâches de ce type dans la société kabyle ancienne.
Une faute grave à l'égard d'une femme était une faute d'honneur, que sa famille défendait comme telle. Lorsqu'un homme parlait à une femme, il se devait de se montrer poli et respectueux.
La femme est protégée par les hommes. Elle est considérée comme une personne à part entière, mais ce sont aux hommes de sa famille de la défendre par la force si nécessaire, parce qu'elle est considérée comme ne pouvant pas se défendre physiquement. Ainsi proférer des injures en présence d'une femme, même à raison, ou des plaisanteries graveleuses, est proscrit. Les femmes kabyles, quand un homme exagère par ses propos, savent vite lui rappeler les limites à ne pas dépasser. Elles rappellent le respect qui leur est du. S'il insiste, les hommes réagissent, en exigeant d'abord des excuses, et s'ils ne les obtiennent pas, en chassant celui qui en est l'auteur, si nécessaire par la contrainte physique. Ces pratiques de respect existent toujours. Elles se sont transmises dans l'immigration et mieux vaut soigner son langage en présence de femmes. Ceci est d'autant plus recommandé que lorsqu'un homme est correct, les femmes font preuve de beaucoup d'attention à son égard, y compris à l'égard d'un étranger.
Entre hommes, on peut s'injurier, ce qui est assez courant, voir se battre, pratique qui n'est évidemment pas recommandée. Alors les hommes sont alors d'égal a égal, par la parole, voire par la force physique. Ils défendent leur honneur respectif. Si une femme de la famille est présente tout change : l'honneur de cette femme (et donc de la famille) a été insulté, et elle ne doit pas assister à ce genre de rivalité. Si un homme a été injurié, et pire, s'il a été provoqué en bagarre en présence de son épouse ou d'une femme de sa famille (sœur, tante, mère, grand-mère, cousine, etc..), même à raison, c'est l'honneur de la famille qui a été atteint, et il ne le pardonnera pas.
Il existait, dans la société traditionnelle, une hiérarchie, ou plus exactement un ordre des femmes mais il était caché. Les vielles femmes y tenaient un rôle important, de par leur expérience et leur sagesse. Ceci ramène à un autre aspect. A une vielle femme que l'on croise au village en Kabylie, on lui dit par politesse et même si on ne la connaît pas "A Tamghart", ce qui se traduit littéralement par : "Salut la vieille". Ce terme n'est pas péjoratif. Il signifie au sens figurer "Salut, vénérable femme". La vieillesse est sagesse et honneur, pour la femme comme pour l'homme.
Spirituellement les femmes jouaient un très grand rôle : elles étaient considérées comme des médecins de l'âme, capable de chasser les mauvais esprits, ce dont les hommes sont incapables. Ainsi, dans la tradition, avant que tout le monde ne s'endorme, la maîtresse de maison faisait le tour de la maison avec une bougie pour chasser les mauvais esprits. Lorsque l'on croyait que la maison était possédée, c'est elle qui consultait le marabout et exécutait les rites magiques de purification. Dans tous les actes de l'entretien de la maison, elle savait chasser les mauvais esprits, par exemple en balayant et nettoyant la maison, ou en crépissant les murs. Inversement, elle savait comment garder les bons esprits dans la maison, en les nourrissant.
Lorsque la situation était particulièrement critique, on s'en remettait aux femmes. En cas de sécheresses graves, la procession à Anzar, pour obtenir la pluie, était leur affaire. Si on craignait une malédiction dans le village, ce sont les femmes qui déclenchaient Timzeght, le sacrifice des bœufs.
Par le passé, les femmes avaient aussi un rôle important lors des conflits entre tribus. Souvent, avant une guerre, les tribus envoyaient des délégations de femmes qui tentaient une ultime négociation, souvent avec succès.
Dans la vie courante, la condition de la femme était la conséquence de la primauté de la lignée masculine. Celle-ci s'exerçait surtout dans le mariage. Il n’était pas l’affaire des futurs mariés mais des familles. Le jeune homme pouvait être fiancé très jeune, parfois avant l'âge de dix ans. Une fois majeur, il pouvait s’opposer à ce choix, par l’intermédiaire d’un ami. Cette opposition était rare, mais dans ce cas, son père pouvait éventuellement modifier son choix. Quant à la jeune fille, elle apprenait le plus souvent qu’elle allait être mariée après que l’accord soit conclu. Elle pouvait être mariée très jeune, dés 12 ou 13 ans(2). La jeune fille kabyle était entièrement éduquée dans cette condition d’acceptation du mari qui lui serait imposé. Les rituels de mariages, qui étaient très complexes dans la société kabyle sont décrits sans la page "Le mariage Kabyle".
Comme dans toutes les sociétés méditerranéennes traditionnelles, la virginité de la jeune fille était une condition impérative au respect de l'honneur de sa famille. Le viol ou la tentative de viol d'une jeune fille était considéré comme un crime, qui obligeait la vengeance par la mort du violeur, et n'acceptait aucun pardon. Tous les hommes adultes de la famille se devaient d'exécuter la sanction, ou d'aider à son exécution en attirant par exemple le coupable dans un piège.
Ceci explique aussi que la jeune fille enceinte hors mariage était victime d'un sort très dur. On pensait qu'elle avait déshonoré volontairement la famille.
Dans la société traditionnelle, les femmes étaient exhérédiées. Elles ne pouvaient prétendre à aucun héritage. Lorsqu’une femme se mariait, elle restait étrangère à la famille de son mari, n’ayant aucun droit sur les propriétés de celui-ci. Si son mari mourait, l’héritage revenait aux descendants masculins de son mari, et à défaut à ses frères.
Cette règle était apparemment extrêmement dure. Mais dans la réalité, elle était tempérée par les usages :
Quand la propriété la permettait, on accordait un habous à la veuve. Le habous est une propriété de terre cultivable, dont elle possédait l'usufruit. Si elle reste la propriété de la famille du mari, au moins la femme pouvait pourvoir à sa subsistance en cultivant la terre.
L'honneur obligeait les hommes de prendre en charge ses parentes orphelines, veuves ou répudiées. Même dans la pire misère, ils se devaient de leur donner un minimum de nourriture. Ils préféraient se priver durement que de faillir à cette règle de solidarité et d'honneur.
Dans le village kabyle, tout le monde se connaissait. Comme dans toute société humaine, il arrivait des adultères, d'autant que bien des couples étaient mal mariés. Si une femme trompait son mari, celui-ci réagissait selon le code de l'honneur : il s'empressait de tuer l'amant. S'il y renonçait, sa propre famille l'y poussait. Les cousins ou les oncles pouvaient se charger de cette tâche à sa place, mais il encourait le déshonneur. Une famille riche pouvait même, pour éviter de se voir mouiller dans une affaire criminelle, recourir au service d'un tueur à gage. La famille de l'amant se retrouvait dans l'impossibilité de venger le crime, puisqu'il avait par son acte, manqué à l'honneur de son propre clan. La femme n'avait pas d'autre solution que de se soumettre au mari, s'il voulait bien ne pas la répudier. Cependant, le mari ne pouvait pas se venger sur sa femme, qui restait membre de sa famille d'origine.
Lorsqu'un homme trompait sa femme, il avait tout intérêt à le faire avec une femme célibataire sans quoi il aurait mis sa vie en jeux. On l'aurait en effet accusé d'avoir séduit une femme mariée. Prendre comme maîtresse une femme célibataire avait un avantage : il pouvait répudier sa légitime et se remarier. Dans ce système, on le voit, l'homme est avantagé.
Enfin, les naissances hors mariages n'étaient pas acceptées dans l'ancienne société kabyle. Une jeune fille enceinte hors mariage encourait purement et simplement la mise a mort. Il en allait de même de la veuve enceinte. Encore actuellement dans bien des villages, une femme non mariée et enceinte est considérée comme un grave déshonneur. Dans le meilleur des cas, la famille fait en sorte qu'elle puisse aller accoucher à l'hôpital, mais elle doit abandonner immédiatement son enfant à l'assistance publique, qui est très insuffisante en Algérie. Dans le pires des cas, ce sont des tentatives de meurtres qu'elles subissent... Dans les hôpitaux comme celui de Tizi Ouzou, il arrive encore des femmes enceintes épuisées dans un état déplorable. Elles portent souvent des traces de coups, quand ce n'est pas des fractures des côtes ou des membres. Elles ont été chassées par leur famille et ont parcouru à pied des dizaines de kilomètres. Elle n'ont qu'une solution : accoucher et abandonner leur enfant. A son retour au village, le plus souvent, la femme est mise à l'index et doit survivre comme elle le peut, dans la misère et sans l'entraide collective. Il arrive bien souvent que des femmes bannies ne retournent pas dans leur village. Elles se retrouvent à la rue. Certaines de ces pratiques se perpétuent. Aucune recherche n'est faite par les autorités sur bons nombres de meurtres de jeunes femmes.
On en jugera aisément, le sort de la femme kabyle n'était et n'est pas toujours enviable, loin de là. La femme, dans la société kabyle ancienne, se devait avant tout d'être mariée et mère. Hors de ce statut, il n'y avait aucun salut pour elle. Ce n'est pas pour rien si un proverbe kabyle dit "La place de la femme, même un chien n'en voudrait pas".
publié par INCONNU dans: Histoire
Destins de femmes nord-africaines à travers l'histoire
Des Carthaginoises à la Kahéna... Saïda Mannoubyya... Aziza Othmana et aux contemporaines : Voix de femmes
Je vous parle de Carthage.
Qu'importe mon nom et qu'importent les 2.150 ans qui nous séparent !
Je passe à travers vous, particules indestructibles pénétrant matière et air d'une même indifférence. Errante prestigieuse et sereine, je traverse les jardins, les maisons, les espaces; les ruines de la Grande Carthage m'enchantent.
À toi ! Didon mon ancêtre, bâtisseuse de cette " ville nouvelle ", tu en es l'aurore, j'en suis la nuit tombée.
Je vous écris du temple d'Eshmoun, les flammes dévorent avec voracité les poutres de bois de cyprès et montent, rougeoyantes, pourlécher la charpente du temple. Je les vois arriver à moi de toutes parts, je serre mes fils, je presse leur tête contre ma poitrine, je ne veux pas voir leur regard affolé.
Astrubal, époux tendrement aimé, je te hais désormais depuis que l'être que j'ai érigé s'est détaché de toi. Tu es nu, là, déserteur, félon, tu t'es vendu à Rome.
Tu ne connaîtras jamais la mort si douce, le bien-être de l'éternité à travers les âges où ton corps dispersé en particules plane dans l'espace, infiniment mobile.
Tu auras agglutiné à ton nom la malédiction des Carthaginois. Tu les as trahis, deviens donc romain, mais sans âme et sans honneur.
Pourtant, Astrubal, ta traîtrise t'a immortalisé cependant que l'Histoire n'a conservé de mon immolation qu'un mouvement de stupeur et d'angoisse, abandonnant aux cendres mon nom de femme fidèle !
Peut-on, pour une ville, se jeter dans les flammes avec ses fils ?
Oui ! je l'ai fait pour que vive Carthage !
Je vous parle de Carthage.
En ce jour de printemps de l'an 203, l'amphithéâtre déborde de spectateurs venus se repaître de notre sacrifice.
Nous allons mourir pour Dieu. Nous allons mourir comme Jésus supplicié sur la croix. Tel est notre destin. Devenir martyres pour que la violence se mue en bonté et en magnanimité !
Le peuple s'agite, il veut du sang, il hurle ! Les festivités commencent, les fauves sont lâchés, Perpétue et moi descendons dans l'arène.
Ma maîtresse a accouché il y a tout juste vingt-trois jours, son enfant est à l'abri chez sa mère, son mari l'a abandonnée, lassé par ses idéaux mystiques. Je le comprends, mais moi je ne peux rien dire et je vais me faire dévorer par les lions, moi la servante Félicité. J'irai au paradis des Chrétiens, m'a dit ma maîtresse, mais la vie ici-bas me convient pleinement !
Elle est blême, elle se tient difficilement debout, la montée de lait laisse des auréoles mouillées sur son corsage, sa robe est tachée de sang, elle croise les mains et prie son Dieu de justice.
Elle m'a dit de ne pas m'inquiéter car elle m'associe à toute ses prières, mais je n'ai pas envie de mourir !
Je dois la suivre pourtant. Les gardes nous font signe d'avancer, je recule, ma maîtresse me pousse vers eux.
L'arène, pieuvre enveloppante, assourdissante, jette ses tentacules : yeux fous, bouches ouvertes, mains tendues, cheveux hirsutes, yeux, bouches... grondement, tonnerre....
Je veux fuir. Je ne le peux. Hypnotisée, on ne m'a pas enseigné la révolte !
Les fauves arrivent, souples, affamés, féroces, leurs pattes touchent à peine le sol tellement ils sont pressés de nous dévorer.
Le premier se jette sur ma maîtresse ; d'un coup de griffes, son bras est arraché, je hurle des sons qui ne s'entendent pas, les deux lions achèvent de la mettre en lambeaux, son sang gicle, une odeur poisseuse me soulève le cœur, ses lèvres ne cessent de bouger, mais que dit-elle pour ne rien sentir ? Quelle prière anesthésie ses sens ?
L'arène émet un long spasme d'angoisse pendant que les fauves se tournent vers moi! Dieu de Perpétue! Je ne veux pas de paradis, je ne veux pas souffrir!
Mon esprit discerne dans le tumulte une rumeur montante horrifiée : assez, assez!
Tout chavire...
L'an 384, je vous écris de Carthage.
Je viens d'arriver en carriole dans cette ville étrange. Un cousin lointain me donne le gîte dans sa maison du côté du port. La ville est immense, avec de grandes voies bien pavées qui partent du Levant et filent droit vers le Couchant.
Je cherche mon fils, Augustin. On m'a raconté des choses atroces sur sa vie ! Il passe ses nuits au théâtre, il fréquente les filles de mauvaise vie !
Je ne le laisserai pas s'abîmer dans la licence et le libertinage. J'ai vendu mes bijoux, ma tunique ne tient plus que par des anneaux de cuivre, ma ceinture est une tresse de chanvre. Qu'importe!, cet argent, il me le fallait pour payer le voyage d'Augustin à Rome. Il faut qu'il parte.
Mais où peut-il être ? Il fait nuit noire dans le port, l'obscurité m'effraye, la rue qui monte à droite est éclairée par des lanternes accrochées aux murs de pierre, j'entends une flûte.
" Augustin, pauvre fou, où donc t'es-tu perdu ?
- Dans le théâtre, mère, dans les décors, dans les passions, dans la volupté et l'amour, dans le geste et l'émoi.
- Augustin, mon fils, pars, rends-toi à Rome et sauve ainsi ton âme !
- Mère, aux créatures ivres d'éternité, cherchant l'instant fugace où elles pourront entrer dans la maison éternelle, que dirai-je ?
- À Rome, on t'apprendra la voie qui mène à la Cité de Dieu, mon fils, alors, tu leur montreras le chemin. Pars ! "
Je vous parle d'El Djem en l'an 647.
Je suis Dehïa, fille de Tebtet, fils de Tifane des Jeraoua de l'Aurès. On m'appelle la Kahéna.
Mes guerriers et mes guerrières m'entourent dans cette forteresse romaine, je brandis haut ma bannière. Toutes les tribus berbères se sont ralliées sous mon étendard pour défendre notre terre envahie. Je les conduis vers la victoire.
Je jure sur les tombes de tous mes ancêtres, et au nom de tous les dieux que je vénère, que je repousserai ces Arabes incultes hors de notre territoire ou que je mourrai sous leur glaive !
Que nous apportent-ils, ces envahisseurs? Un Dieu Unique ! Mais nous l'avons déjà ! Juif ou chrétien, nous le reconnaissons, ce Dieu Incréé, nous l'adorons au même titre que les autres !
En fait, qu'est-ce qu'une statue sinon la représentation palpable d'une spiritualité trop évanescente pour être crue ? Ils brandissent bien leur livre sacré, ces étrangers, emblème de leur foi.
Je les réduirai à rien, ils me feront allégeance ou se sauveront comme des couards. La plaine résonne, coups de sabre, voix rocailleuses, hennissements, l'écho les arrache des parois calcaires et les disperse.
Aurès, hallucination bleutée, infini montagneux, immensité azurée. Ils veulent t'enlever à moi, ils veulent te conquérir, t'avilir, te changer! Je te couvrirai de mon corps, je te protègerai, terre féconde, terre berbère.
Mais j'entends des cris d'allégresse monter, mon fils galoper, la victoire est là ! Je vois Hassen Ibn Noomane fuir avec le reste de son armée vers le Sud.
Gloire à toutes les puissances qui m'ont guidées !, moi, Kahéna, reine des Aurès.
Je vous écris de Tunis, un jour de l'année 1240.
La folie pour la liberté ! Est-ce trop cher payer ?
On m'appelle la mahboula dans les rues de la ville, mon visage noir de suie fait peur aux bien-pensants, ils détournent leur regard en prenant Dieu à témoin ! Le connaissent-ils seulement ? Ils auraient voulu que je suive la voie qu'ils se sont plu à tracer aux femmes. Anonymes derrière des murs, silencieuses derrière des moucharabiehs, attentives à leur moindre désir.
Non, Saïda Manoubiya ne sera ni soumise ni dominée. Elle sera libre dans sa tête et dans ses actes.
Las, mon enfant, ne pleure pas, je vais te soigner avec mes herbes, mes breuvages et mes décoctions. Dieu !, que le regard des humbles embaume mon cœur, et s'il me restait une poussière de regret pour le monde que j'ai quitté, ce sourire panse toutes mes infortunes.
Je vous écris de la médina de Tunis en l'an 1640.
Aziza Othmana. Mon nom est grand certes, mais ma personne insignifiante ! Que restera-t-il de moi dans ce nom si ce n'est l'œuvre que j'aurais accomplie? Actes inertes qui traceront le chemin à mon immortalité.
Crée, réalise, exécute, procrée pour que l'Eternité te soit acquise.
Un orphelinat, un dispensaire. Argent, sers donc à quelque chose d'autre que de passer de main en main.
Voyageurs des nuits éternelles, des obscurités opaques, laissez la musique disperser les brouillards et planez avec elle dans son espace absolu.
Dans une oukala du souk, un orchestre jouera tous les après-midi devant vos regards absents.
Moi, Kamla, fille du gouverneur de la ville, je vous salue de Kairouan, ce matin de l'automne 1830.
Je vous salue de cette plaine immense, ocre, plate, nue, où les seules éminences sont les dos moelleux des moutons en troupeaux. Leur mouvance calme et onctueuse soulève un calcaire jaune et les bêtes auréolées traversent l'espace d'un horizon bleuté à l'autre, mais vers quel pâturage ? L'aridité agresse ma vue, la monotonie la désole.
Les teinturiers ont pilé leurs écorces, ont moulu leurs grains, ont malaxé leurs couleurs et mes écheveaux de laine ont pris les teintes des parterres de fleurs, mes doigts agiles nouent point par point les filaments, sur la trame les arabesques florales se détachent ! Encore un point, encore un nœud, une prairie riante s'étale sous mes yeux, je couvrirai la plaine d'un tapis de fleurs !
L'an 2004.
Je vous parle de Carthage avec cette voix infiniment pareille qui court à travers les siècles.
J'aimerais dire à celles qui ont librement choisi de voiler leur corps dans le seul but de préserver l'intégrité morale de quelques pervers au détriment de leur liberté d'être, à ces voilées donc, à ces inconscientes, à ces jeunes femmes ivres de pureté, à ces vieilles beautés encore si remplies d'espoir, prenez conscience de la gravité de votre geste.
Derrière ce voile, des siècles de femmes ont pleuré.
Une génération de femmes et d'hom- mes lutté a convaincu, a imposé un statut de la femme. Un dicton de ma campagne dit bien : neuf mois pour tous et le même chemin de sortie !
J'aimerais dire aux femmes de l'ombre, aux regards baissés, aux sanglots solitaires, aux errances dans les enceintes aveugles, aux voilées, aux illettrées, aux culpabilisées, à toutes celles que les coutumes ont avilies : " Allez ! "
Alia Mabrouk est romancière, Son dernier roman " L'émir et les croisés", publié par Clairefontaine, a obtenu le Comar d'Or 2004.
publié par Alia MABROUK dans: Culture
La vie ritualisée de la femme kabyle.
Ce texte est largement inspiré du texte de Makilam : « La place centrale de la femme kabyle dans la société traditionnelle », in revue « Tiziri »,Numéro 36.
Il met en évidence le rôle central de la femme kabyle dans la société traditionnelle. La vie ritualisée de tous les Kabyles se réalisait sur un modèle d’union et de responsabilité entre tous les membres de la famille élargie grâce à l’entraide réciproque. Dans ses écrits, Makilam développe la participation des femmes au fonctionnement de la vie économique et sociale dans la tradition kabyle en décrivant le rituel ancestral qui accompagnait leurs activités de subsistance. Il en résultait une unité magique. En effet, le rituel de leur travail à partir de la terre avec la poterie et la culture des jardins et des champs, le rituel de l’obtention de la nourriture et celui du tissage de la laine se référait directement au modèle de la reproduction humaine. Toutes ces activités nourricières et vestimentaires étaient réalisées par les femmes en accord avec le cycle des saisons, leur déroulement étant toujours mis en relation avec les phases de la lune et la croissance de la végétation selon le calendrier agraire kabyle. Toutes les activités féminines présentaient dans leur cycle une succession de quatre phases qui reproduisaient le cycle annuel des saisons (cycle solaire) et des quatre phases de la lune (cycle lunaire). Cette relation caractérisait l’esprit magique des femmes kabyles. Les rites de la naissance et de la mort qui marquaient le début et la fin de la vie d’une femme étaient identiques.
Les rites de la naissance.
Dans la société traditionnelle kabyle, le mystère de la naissance humaine étaient le domaine exclusif des femmes. Ils n’étaient jamais livrés aux hommes car le processus de la vie dans l’accouchement est une expérience que seules les femmes peuvent partager entre elles : ”Le mystère de l’accouchement, c’est-à-dire la découverte par la femme qu’elle est une créatrice sur le plan de la vie, constitue une expérience religieuse intraduisible en termes d’expérience masculine” (1). Ainsi une vielle femme kabyle fut offusquée d’apprendre que les futurs pères de la société occidentale assistaient à l’accouchement des mères. D’un ton railleur et triste à la fois, elle dit simplement: ”Vous qui êtes si libérées, vous fallait-il en arriver à cela pour prouver aux hommes que la vie vient de vous et que vous êtes encore les mères de leurs fils ? Il est clair que nous pouvons créer des filles à notre image. Mais de plus, nous sommes les mères des fils et de tous les hommes”(2).
Selon la pensée kabyle, les enfants n’était pas la propriété de leurs parents mais appartenaient à tout le groupe familial dans lequel ils étaient nés. Pour recenser un village, on comptait les maisons et non pas les personnes. La naissance d’un enfant concernait tout le groupe et donc le village. Elle n’était pas indépendante des autres naissances. C’est pour cela que l’enfantement au même moment de deux femmes dans un même village était un événement très redouté. Les accouchées ne devaient pas se voir et prendre de nombreuses dispositions afin de ne pas succomber à « l’association du mois » qui pouvait nuire à la santé d’un enfant au profit des autres. On disait « que la lune les a associés »(3). Elle devaient partager ”la chance” en s’échangeant un vêtement ou en remettant à l’autre accouchée la moitié d’une galette frite préparée avec des oeufs, du sel et de la semoule que cette dernière devait manger. La sage-femme servait de lien entre les deux mères.
Si une enfant grandissait mal, pleurait constamment et restait chétif, son état était généralement mis sur le compte de la simultanéité des naissances. Sa mère avait alors recours à une pratique rituelle très significative. Elle consistait à aller « à la rencontre de la nouvelle lune » dans son deuxième jours ou troisième jour, à la tombée de la nuit, et à vite agir afin de devancer les autres mères. Un des rites le plus courants consistait pour la mère à présenter à la lune un oeuf qu’elle avait lavé sept fois, une petite glace, du henné, une datte ou deux, un morceau de sucre et une pincée de semoule(4). Dans des formulations rituelles avec l’enfant dans ses bras, la mère demandait trois fois de suite à la lune qu’elle reflétait dans son miroir de soigner le mal de celui qui venait de naître. Rentrée à la maison, elle procédait, à partir de ces produits présentés à la lune naissante, à des geste sur son enfant pour lui enlever « l’association de la lune ». Ce rite montre que la naissance d’un enfant n’était pas individuelle, pas indépendante des autres et en rapport avec l’environnement cosmique Il indiquait également la relation entre le principe de la naissance et les forces de la lune et comment celles-ci étaient associées à l’oeuf, symbole à la fois de la vie de la mort. Il sera expliqué plus loin pourquoi la période des quarante jours magique qui intervient aussi bien à la naissance qu’à la mort d’un humain est en étroite relation avec les phases de la lune.
La première phase de la vie d’une femme : l’enfance.
L’organisation sociale kabyle traditionnelle était avant tout familiale. Dans cette société, la notion de l’individu n’existait pas et sa socialisation comme son éducation visaient à renforcer le groupe dans lequel il était né. Le sens de l’existence terrestre ne se réalisait pas sur le plan individuel mais collectivement. Il était envisagé dans la dépendance et non pas dans l’isolement par rapport aux autres membres du groupe de parenté. L’enfance était une initiation, une phase de préparation qui devait aboutir à l’alliance d’un homme et d’une femme. Dès la puberté, le garçon comme la fille étaient préparés à leur futur rôle de père et de mère. Sans mariage, il n’y avait pas de groupe, et, en Kabylie, la personne n'était rien si elle n’avait pas un groupe derrière elle.
Selon cette logique, les rites du mariage ne marquaient pas le départ des jeunes mariés du milieu parental mais la fin de leur enfance. Ils fêtaient leur nouvelle responsabilité sociale qui reste encore de nos jours la pérennité du groupe familial. Le nouveau couple poursuivait la vie des ancêtres à travers sa propre vie.
Dans la pensée kabyle, ce n’était pas les filles qui cherchaient un mari. Les hommes devaient prendre la femme que leurs mères avait trouver pour eux. La quête d’une future épouse était une des tâches les plus importantes pour une mère kabyle Elle se devait d’assurer la poursuite de la lignée familiale à travers les enfants de la femme de son fils. Les mères , aidées des femmes de leur clan - surtout de leurs soeurs et de leurs filles - choisissaient leurs futures belles-filles. Jamais en Kabylie, un homme n’allait à la recherche d’une épouse. C’était toujours les femmes qui accomplissaient ces démarches, et déléguaient éventuellement des visiteuses. Si un homme n’avait que des proches – au sens masculin - ou était seul, il envoyait une étrangère de confiance, car c’était toujours une femme à qui on s’adressait pour chercher une épouse(5).
La recherche d’une femme était une phase rituelle très longue qui faisait partie des préoccupations des mères dès la naissance d’un garçon. Des alliances matrimoniales étaient fréquemment conclues dès l’enfance car on disait : ”Le garçon peut attendre la femme, la fille n’attend pas toujours le mari . Il faut comprendre par là que c’est à l’homme à que l’on devait trouver une épouse alors que c’est la fille que l’on demandait en mariage. Si les parents avait formellement accepté dès son enfance de la donner en mariage, ils ne pouvaient plus revenir sur leur parole et sur leur décision. Des mères se pressaient donc de faire leur choix. Ceci explique pourquoi le mariage avait lieu souvent quand les enfants étaient pubères et que la nuit de noces rendait souvent la fille à la fois femme, épouse et mère potentielle. Le choix de la future épouse tenait surtout compte des qualités morales de la mère. Dès que la future épouse était trouvée, la mère du fils à marier avertissait le père : ”L’intervention en ”dernière analyse” des parents masculins est une des représentations kabyles du processus de décision. En réalité le choix en gé néral est le fait des femmes (mère, soeur, tante, grand-mère)... les hommes n’intervenant que pour entériner la décision qui en fait leur échappe en dépit des apparences.”(6).
En Kabylie, le mariage n’était jamais l’affaire privée des futurs époux. Il engageait formellement sur la parole uniquement les familles des deux futurs conjoints, c’est-à-dire les deux groupes de parenté. Il y avait une absence totale du consentement préalable aussi bien de la part du garçon que de la fille. Les Kabyles n’utilisaient pas l’écriture et l’état civil n’a été introduit qu’au début du vingtième siècle par les Français. Quant aux Qanuns (aussi appelé le Droit coutumier Kabyle) qui représentaient les lois des Ancêtres transmises oralement au clan de génération en génération, ils ne se prononçaient pas sur les questions relatives au domaine intime et restaient imprécis sur les femmes et leurs droits. ”Le mariage a un caractère purement familial ; il ne requiert ni temple, ni membre officiel d’une religion.”(7).
Les cérémonies du mariage se déroulaient selon le rythme cyclique de la Nature. Comme pour le travail de la poterie, afin de ne pas entraver la fécondité de la terre ensemencée, il était interdit de s’unir pendant le mois de mai. Le mariage avait lieu en octobre quand la maison était remplie par les récoltes d’automne. Fécondée grâce à la magie de son union avec un homme, la femme devenait physiquement la terre mère de la vie humaine. Enceinte, elle se considérait comme la potière de l’enfant.
La deuxième phase de la vie d’une femme : la femme enceinte ou la potière de l’enfant.
Comme la terre dispensatrice de la vie sur terre, la femme enceinte ressemblait aux profondeurs souterraines d’où naît la vie. Elle était comparée à la terre gonflée par les épis du printemps. Elle était représentée comme un jardin qui gonfle dans ses produits. Pour cette raison, on l’associait aux cucurbitacées (pastèques, potirons, melons et courges) qui évoquent le ventre féminin et qui comme lui ont la faculté de se gonfler. Le ventre maternel se retrouvait d’une façon analogue dans les Ikoufenes (réserves de céréales du « ventre » de la maison), les cruches, les calebasses à lait et les couffins qui ont la faculté de gonfler et de se vider. La valorisation positive du ventre de la femme met en relief l’importance dans la pensée kabyle de la fonction procréatrice féminine dans la phase de la gestation qu’est la grossesse. Encore de nos jours, lorsqu’on veut remercier ou honorer une personne, les vieilles gratifient celle-ci de la formule: ”Que louanges soient faites au ventre qui t’a porté”.
L’analogie entre la terre fertile et la femme enceinte apparaissait clairement en Kabylie dans les interdits et les rites qui les entouraient : ils étaient identiques. La culture de la terre était accompagnée dans l’exemple du cycle des jardins par des gestes rituels semblables à ceux qui s’adressaient à la femme et à son enfant. La nature corporelle de la femme grandissait en même temps que la végétation(8).
Le jardin intérieur de son corps était confondu à son jardin qui fleurissait. A la maturité des plantes par exemple, lorsqu’elle franchissait son potager en fleurs pour la première fois, la jardinière devait rituellement dénouer sa ceinture dans un recueillement intérieur de silence. Si elle ne le faisait pas, elle risquait d’entraver sa croissance. La femme kabyle ne simulait pas une grossesse, elle la vivait corporellement et la confondait réellement avec celle de la terre cultivée. C’est à partir de cette idée fondamentale qui associe la vie du ventre d’une femme à celle de la croissance des plantes, qu’il est possible en retour de comprendre le sens des interdits que devait respecter la femme enceinte en Kabylie. Ces interdits étaient très significatifs en ce qui concerne le travail avec la terre pure, c'est-à-dire la confection des poteries. ”Les petites filles non pubères peuvent accompagner leur mère, mais les femmes enceintes et celles qui sont en période cataméniale ne peuvent toucher à l’argile fraîche. De même les potières éviteront de croiser sur leur route un femelle gravide ou une femme enceinte.” (9) Une Kabyle enceinte ne devait pas travailler la terre parce que la modeler revenait d’une façon analogue à transformer la vie de l’enfant qu’elle portait. Elle évitait aussi de blanchir, de crépir, de décorer les murs de sa maison ou de modeler des objets de poterie, car cela aurait eu une influence sur sa santé et celle de son enfant. Elle pouvait cependant le faire, si elle s’en sentait capable, en s’armant de précautions particulières. Avant de crépir la maison par exemple, elle devait façonner avec la même terre un sanglier qu’elle posait sur le linteau de la porte. La puissance de la force représentée dans cet animal éloignait le mauvais sort à la fois de la maison et de son intimité corporelle.
Dans la première phase de la vie de l’enfant dans le ventre de sa mère, des puissances négatives pouvaient entraver sa formation. On croyait et on croit encore de nos jours que la stérilité n’est pas causée par la femme qui par nature est féconde. L’impossibilité de devenir mère était toujours provoquée par des forces surnaturelles. Il fallait donc la combattre avec des rites magiques qui faisait intervenir le pouvoir des forces naturelles. Cela explique le culte des eaux et des grottes qui rappellent le ventre maternel et qui sont capables de redonner à la femme le pouvoir de redevenir mère.
La phase de la grossesse était capitale selon la pensée et la réalité kabyle car elle représentait les racines de la vie de tout humain dans les profondeurs cachées du ventre de la mère. Omettre cette phase primordiale de la vie d’un enfant signifie aussi évincer la fonction de la femme en tant que source et poursuite de la vie du genre humain. Chaque Kabyle était élevé dans l’amour inconditionnel envers sa mère. C’est ainsi qu’il faut comprendre la phrase suivante qui indique que tout être humain doit sa vie à une femme : « La femme porte la vie de l’homme - mari, frère ou père » du défenseur de son honneur dans son giron. »(10).
Les gestes et pratiques ancestrales qui entouraient l’accouchement de la mère et celui de l’enfant n’étaient pas des rites de séparations mais d’union. Ils sont respectés encore de nos jours afin de montrer qu’ils sont indissociables l’un de l’autre. Il en est autrement dans les sociétés occidentales, dans lesquelles la naissance d’un enfant est surtout comprise comme une séparation et un délivrance du corps maternel.
La naissance en Kabylie se déroulait toujours en secret dans la maison et demandait le plus souvent l’aide d’une ou de deux femmes. L’accouchement rituel sur le sol se retrouve partout. La femme kabyle accouchait assise pour déposer au sol le nouveau-né et cette coutume était encore la règle générale dans les années cinquante. L’accoucheuse ou une autre femme d’expérience, qui pouvait être la belle-mère ou la mère la soutenait par derrière à même le corps en la retenant à l’aide de ses deux mains ouvertes, qui servaient de siège. Cependant, à la différence d’autres civilisations, la femme placée devant elle ne lui présentait pas son dos mais sa face et lui servait d’appui. Le miracle de la transformation de la vie féminine, révélé en secret à chaque femme enceinte, se poursuivait secrètement à l’accouchement dans un rituel collectif.
Les femmes kabyles vivaient entre elles l’aspect sacré de leur création. Elles partageaient ensemble le destin ancestral de leurs mères et surtout le mystère du fondement de la vie sociale : « ce mystère ancestral, qui crée une véritable communion entre toutes les représentantes du sexe féminin, est le fondement même de la vie sociale.”(11).
La troisième phase : la mère et son enfant.
Jusqu’à l’accouchement, la femme kabyle assumait toutes les tâches journalières. Ensuite, elle devait observer une retraite obligatoire. Cette période était fixée à trente-neuf jours et ce n’est que le quarantième qu’elle reprenait une vie normale Cette retraite, considérée comme une des phases les plus dangereuses de la vie d’une mère, était autrefois observée chez les parents de la parturiente car c’étaient les mères qui léguaient leur sagesse à leur filles. C’est pour cette raison que la naissance d’une fille était vivement souhaitée.
La période rituelle des quarante jours intervenait en Kabylie aussi bien après la naissance qu’après la mort d’un humain. Le secret de cette période magique réside dans l’association de la vie humaine à celle de l’astre lunaire, que connaissait les vielles femmes de Kabylie.
Pour la comprendre, il faut d’abord rappeler que pendant les trois jours qui suivaient la délivrance de son corps, la mère kabyle ainsi que son enfant ne devaient pas se lever du lit et ne pas quitter la maison. Il était interdit de leur rendre visite (sauf évidemment le mari) car on disait que la mère avait « un pied dans la tombe ». Comme les morts, elle et son enfant devaient disparaître pendant trois nuits de pénombre, à l’image de la lune, avant de se renouveler. « Les phases de la lune - apparition, croissance, décroissance, disparition suivie de réapparition au bout de trois nuits de ténèbres – ont joué un rôle immense dans l’élaboration des conceptions cycliques. » (12)
La mère et son enfant devaient ensuite respecter ensemble une semaine supplémentaire de retraite à l’intérieur de la maison. Pendant cette période de sept nuits, seuls les parents proches pouvaient leur rendre visite. Ce n’était qu’après les trois premières nuits suivies de sept nuits d’isolation dans la maisonnée, que la mère pouvait franchir le seuil de la maison pour se rendre dans la cour.
Elle devait cependant le faire, en s’armant de beaucoup de précautions, grâce à des rites magiques. Pendant tout ce temps le feu ne devait pas sortir de la maison. Cette interdiction était respectée de la même façon à la naissance d’un veau, au mariage et aux labours d’automne afin de bien montrer que la vie humaine était étroitement liée à celle de son environnement : ”Le premier jour des labours, il est défendu à toute la maisonnée, à tout le village de faire sortir du feu des maisons. Le même interdit est observé lorsqu’une femme vient d’accoucher, lorsqu’une vache vient de vêler, ou lorsqu’il y a un mort, c’est-à-dire à chaque événement qui rend la présence des Invisibles plus sensible aux hommes.”(13).
La parturiente attendait en plus un mois lunaire de vingt-huit nuits avant de dépasser le seuil de la cour qui la séparait jusque là de la vie communale. Elle pouvait alors découvrir son enfant afin de le montrer, à l’extérieur de son groupe, aux autres villageoises. Pendant tout ce temps elle était lavée et nourrie par les femmes de son clan, sous le regard de celle qui l’avait aidée à accoucher. La période de trente huit nuits ou de trente neufs jours s’achevait après une sortie rituelle à la fontaine ou par la visite d’un sanctuaire. Ce n’était que le quarantième jour après l’accouchement que la femme kabyle reprenait une vie normale. ”Chez les Israélites la quarantaine est une règle générale. Les catholiques célèbrent encore la chandeleur le 2 février. Cette fête commémore la purification de la Sainte Vierge le quarantième jour après Noël.” (14).
La phase rituelle des quarante jours qui intervenait en Kabylie après l’accouchement était autant suivie par la mère que par l’enfant. Elle démontre l’association qui existait entre la phase de la nouvelle lune et la fin de la période de la grossesse, C’est selon cette conscience lunaire, que la première sortie rituelle du nouveau-né était toujours mise en correspondance avec l’apparition de la lune. ”Les mamans kabyles sortent leur bébé au début de la nouvelle lune, de préférence le deuxième ou le troisième jour: un jeudi ou un lundi. Elles espèrent leur assurer ainsi une bonne santé et les voir grandir aussi vite que la lune dans son évolution”(15). La filiation utérine chez les imazighen, qui se reflétait dans la désignation des enfants d’une même famille a été très tôt observée par Marcy (16). D’après cet auteur, la famille maternelle n’aurait pas été détruite par la famille paternelle d’origine plus récente puisque les vestiges de la parenté maternelle se retrouvaient dans les rites après la naissance d’un enfant(17) qui étaient entièrement pratiqués par la mère et les femmes de son clan sans l’intervention des hommes. Les rites de lustration à la lune et autres pratiques magiques ne sont réalisés encore de nos jours que par les femmes.
”...; la filiation maternelle se retrouve dans la manière de désigner les enfants : ainsi les frères sont les enfants de mère, atmaten comme lee sont les soeurs, tissetmatin ; Ego désigne ses frères par ”les fils de ma mère”, aytma et ses soeurs par ”les filles de ma mère”, issetma.” (18).
La parenté utérine dans la désignation des enfants se retrouvait dans les termes pour désigner les membres du ”clan de la mère” mais aussi dans les relations privilégiées à l’intérieur de ce clan. Quand une femme rencontrait des difficultés, se sont d’abord ses frères puis ses oncles - les fils et les frères de sa mère, et non pas son père ou le mari de sa mère - qui lui viennent en aide. La relation naturelle mère/enfant était tellement intégrée dans le système social que le plus grand fléau qui pouvais arriver à un Kabyle était, disait-on, de perdre sa mère : ”A qui j’ai enlevé son père, je n’ai pas fait de tort. A qui j’ai enlevé sa mère, je n’ai rien laissé.”
Au sujet de l’organisation de la parenté, il faut remarquer qu’il n’était nullement incestueux, pour les Kabyles, de se marier au sein de son propre groupe de parenté. L’alliance la plus encouragée et la plus fréquente était le mariage entre cousins directs. L’endogamie familiale et villageoise occupait autrefois une place prépondérante dans le régime matrimonial car elle représentait le meilleur moyen de conserver les enfants et leur descendance au du même groupe de parenté. Cette alliance présentait un avantage, celui de l’appartenance à la terre commune qui évitait le morcellement des terres en renforçant l’unité du groupe originel. Un autre qui n’est pas moindre était le fait que les futurs époux se connaissaient dès leur naissance pour avoir grandi ensemble.
Si deux enfants nés d’un même ventre ne pouvaient pas se marier, c’était aussi le cas pour ceux qui avaient tété le même sein. Le lien de collation, en effet, était un signe aussi fort que celui du sang. Mohand Khellil se cite en témoin d’un mariage fort critiqué sous des apparences d’ordre financier. Il dénonçait, en réalité, le caractère incestueux de l’alliance de deux personnes qui avaient été élevées autour d’un même foyer ”comme s’ils étaient alors censés avoir tété le même sein” (19). Rappelons qu’en Kabylie, donner le sein et seulement son geste symbolique était un véritable rite d’adoption qui entraînait les mêmes interdits de mariage. C’était donc la femme qui dans ce geste maternel permettait d’introduire un enfant dans le groupe familial. ”On sait en effet que la femme peut aussi donner l’anaya, mais encore, elle seule, être le fondement de la famille, non seulement par les liens naturels mais par la colactation créant entre l’adopté et celle qui l’a allaité, même symboliquement, des liens aussi puissants que ceux du sang.” (20).
La quatrième phase : la grand-mère tisseuse des liens humains.
Dans la première phase de son activité maternelle de femme enceinte, la femme avait créé des enfants dignes d’une création de poterie. Comme la terre mère, nourricière du genre humain grâce à sa végétation, la mère avait nourri ses enfants. Elle les avait aidé à grandir en les entourant de ses soins magiques pour assurer leur croissance aussi bien corporelle que spirituelle. Lorsque ses premiers enfants se mariaient, la mère dans son nouveau rôle de grand- mère, prenait le nom de Tamgbrat, ”la vieille”. Cependant, son rôle maternel auprès de ses enfants adultes se poursuivait dans cette dernière étape de son existence, et ceci jusqu’à sa mort. Ses fils continuaient à habiter près d’elle en prenant pour femme celle que leur mère avait choisie, de préférence dans le groupe social de leur appartenance parentale. Traditionnellement, les filles restaient aussi près de leur mère, dans la même courée pour épouser un cousin maternel ou paternel dans une maison voisine. Ce n’est que dans une période récente, au début du vingtième siècle, que des mariages entre villages ont été admis, alors qu’ils restaient auparavant rares et fortement déconseillés. En se mariant à l’extérieur du groupe originel, et de plus en dehors du village, les filles ont suivi leurs maris pour s’installer loin de leurs mères, près de leurs belles-mères qui dirigent toutes les activités économiques du groupe domestique. On peut sans peine remarquer que cette dernière étape de la vie d’une ”vieille”, en tant que mère et nourrice dans son rôle supplémentaire de grand-mère, est quasi inexistante dans la société moderne de type occidental où les fils comme les filles devenus adultes ne dépendent plus des mères qu’ils quittent pour vivre ailleurs.
Dans l’ancienne Kabylie, c’était la grand-mère qui s’occupait des enfants de son fils devenu père et qui secondait en même temps son épouse dans son rôle maternel, au point que quand une naissance avait lieu, on remettait, et cette pratique existe encore de nos jours, des cadeaux à la grand-mère.
La relation d’une mère à sa fille était entourée d’un ”amour spécial”. En retour, celle-ci ne manquait jamais de rendre visite à sa mère tous les jours et de l’aider dans ses travaux. ”L’amour maternel ne délaisse aucun des siens. On ne peut couper l’un de ses doigts, ni petit ni grand car on en souffrirait également. Une mère non plus ne saurait faire de différence entre ses enfants. Tous ont remué dans le même sein (ventre); le même sein (ventre) a enfanté le garçon et la fille... L’amour pour la fille est particulier : on se fera du souci pour elle jusqu’à sa mort... Une femme qui n’avait que des filles a même dit : Au garçon que je n’ai pas eu, je préfère ma fille chérie... De nos jours, malheur au ménage où il n’y a pas une fille. ”(21).
A la fin de sa vie, la grand-mère était considérée comme une magicienne : elle avait reproduit tout au long de son existence de femme féconde le cycle de la vie de la planète dans tous les règnes vivants. Potière de la terre, la femme, en tant que réceptacle de la vie da genre humain, avait, de la même façon formé dans sa matrice vivante des poteries humaines. Mère nourricière et nourrice à la fois du genre humain, elle devenait dans son rôle de grand-mère une tisseuse des liens de la vie humaine grâce au mariage arrangé de ses enfants. Dans tous les rites de fécondité, elle était présente et dirigeait les activités qui en dépendaient. Elle était devenue, souvent par nécessité, accoucheuse et transmettait tous les soirs à ses petits enfants la sagesse ancestrale des mythes et des contes qui lui avait été racontés par sa mère.
Le retour à la terre avec la mort de la « vieille ».
Dans les mythes kabyles comme par exemple Les premiers parents du monde, il est dit que les humains sont nés de la Terre. La croyance que les humains à la mort doivent y retourner était très vivante. Cela est mis en évidence par le fait que les rites funéraires était calqués sur les rites de la naissance. Le corps défunt devait disparaître avant le troisième jour après la mort. Pendant ces trois jours l’âme du défunt était supposé se tenir sur le seuil de la porte pour y revenir le quarantième jour. Les visites au cimetière devaient, pour cette raison, se dérouler le troisième et le quarantième jour après l’enterrement. La période des quarante jours magiques qui survient à la naissance se retrouvait à la mort d’un humain. La vie prenait alors une dimension à caractère cyclique qui se renouvelait et se poursuivait à travers le ventre maternel. Les rites funéraires indiquent que la mort en Kabylie ne se comprenait pas comme une fin définitive mais se présentait plutôt comme une renaissance contribuant à renouveler la Vie entière de la Nature de la Terre et du ciel. ” La mort, dans l’esprit de tous, n’est qu’un changement d’existence, une période de passage, et la croyance en une autre vie est générale. On ne dit pas qu’une personne ’a disparu’ mais qu’elle est ’partie dans l’autre monde’ ( teruh di-laxert) car la vie d’ici-bas et la vie future sont, assure-t-on, deux soeurs d’une ressemblance frappante que l’on connaît successivement”(22).
CONCLUSION :
De sa naissance à sa mort, la femme, comme terre mère du genre humain, responsable de la poursuite de la vie, devient elle-même une potière puis une nourricière et enfin une tisseuse de liens humains. On considérait autrefois le déroulement de la vie d’une personne selon un modèle binaire (jeune / vieille) puis trinaire pour la femme (fillette / femme / vieille). Les résultats des recherches de Makilam indiquent que chez les Kabyles le cycle de la vie d’une femme suivait les rythmes de la nature et de ses saisons en quatre phases. Le culte de la mère est incompatible avec ces deux modèles et incomplet si on évince la phase de la femme enceinte. Faire débuter la vie d’un humain avec sa naissance au jour de l’accouchement de sa mère, c’est effacer la phase de la grossesse, la phase capitale de sa formation. Cela revient aussi à ramener l’état de mère à l’état de père alors qu’un homme ne devient père qu’après les dix lunes pendant lesquelles la mère forme l’enfant dans son ventre. Réduire le début de la maternité à celui de la paternité est le fondement du patriarcat.
La vie ritualisée des femmes de la société traditionnelle en particulier celle des grands- mères met en évidence combien la mère en Kabylie était vénérée au point de parler d’un culte de la mère. Les rites qui accompagnaient le fil de l’existence d’une femme de sa naissance à sa mort sont à considérer comme des rites de type matriarcal Ces rites sont magiques car ils assimilent l’union d’un homme et d’une femme à celle de la lune et du soleil, les femmes se considérant dès lors comme des créatrices de la vie humaine de dimension cosmique. Par ailleurs, toute réalisation matérielle comme la poterie ou le tissage sont des créations magiques puisque leurs rituels sont calqués sur l’union sexuelle des humains et reproduisent les mystères de leur propre création.
Le culte de la mère trouvait sa signature dans le culte de la famille, dans les réalisations rituelles de l’obtention d’une poterie, de la nourriture et d’un tissage. On le retrouve aussi dans le culte des Ancêtres et en particulier dans les dessins géométriques des femmes sur leurs poteries, leurs tissages et les fresques murales de leurs maisons(23). Cette dimension spirituelle de caractère global de la vie terrestre d’un humain détermine, conditionne et explique à la fois la magie des femmes kabyles et de leurs pratiques rituelles.
_________________________________________
(1) Mircea Eliade, « Le sacré et le profane », Gallimard, Paris 1972, p.165.
(2) Makilam, « La place centrale de la femme kabyle dans la société traditionnelle », revue « Tiziri »,Numéro 36, 2004.
(3) Plantade N., «La guerre des femmes », La boîte à Documents, Paris 1988, p.42.
(4) Rahmani S., «Coutumes kabyles du Cap- Aokas », Revue Africaine, 1ére et 2éme partie,1938 & 1939, p.76
(5) At Ali Belaïd, «Démarches matrimoniales», in Tisuraf, 4-5, Paris 1979, pp.90-92.
(6) Khellil M., «Pratique(s) du mariage aux At Fliq », in Tisuraf, 4-5, Paris 1979/1, pp. 63-64.
(7) Laoust-Chantreaux G., « Kabylie côté femmes », Edisud, Aix-en-Provence 1990, pp. 188-189.
(8) Makilam, « La Magie des femmes kabyles et l’unité de la société traditionnelle », L’Harmattan, Paris 1996.
(9) Servier J,« Tradition et Civilisation berbères », Éditions du Rocher, Monaco, p.251
(10) At Ali Belaïd, « Démarches matrimoniales » in Tisuraf, 4-5, Paris 1979p. 98.
(11) Getty, A., « La déesse, mère de la nature vivante, Éditions du seuil, Paris 1992 , p.43.
(12) Mircea Eliade, « Le sacré et le profane », Gallimard, Paris 1972, p. 104.
(13) Servier J. , « Tradition et Civilisation berbères », Éditions du Rocher, Monaco, p.230.
(14) Rahmani., « Coutumes kabyles du Cap-Aokas », Revue Africaine, lere et 2éme partie,1938 & 1939, lére partie, p.111
(15) Rahmani., « Coutumes kabyles du Cap- Aokas », Revue Africaine, lere et 2éme partie,1938 & 1939 2eme partie, p.73).
(16) Marcy, G., « Les vestiges de la parenté maternelle en droit coutumier kabyle et le régime des successions touarègues », Revue Africaine, n° 388 & 389, 3eme et 4eme trim. 1941, p 187-211).
(17) Ibid p 208
(18) Plantade, N., « La guerre des femmes », La boîte à Documents, Paris 1988, p.46.
(19) Khellil M., « La Kabylie ou I’ancêtre sacrifié », L’harmattan, Paris 1984, p.89.
(20) Laoust-Chantréaux, G., « Kabylie côté femmes », Edisud, Aix-en-Provence , p. 255.
(21) Genevois, H., « La mère», in Fichier des Berbères 106, Fort- National 1970, p.48.
(22) Laoust-Chantréaux, G., «Kabylie côté femmes», Edisud, Aix-en-Provence, p.241.
(23) Makilam, «Signes et rituels magiques des femmes kabyles », Edisud, Aix-en Provence 1999.
publié par Makilam dans: Culture
Fadhma N’Soumer
Témoignages de femmes récoltés par Mohand Ferratus
Témoignages de femmes récoltés par Mohand Ferratus
Fadhma N’Soumer est l’héroïne de la résistance à l’occupation de la Haute Kabylie par les armées du Maréchal Randon, au cours des années 1850 à 1857. Lalla Fadhma N Soumer est originaire du village d’Ouerja.
Née vers 1830, elle est, d’après la tradition orale, d’une grande beauté. De souche maraboutique, sa liberté est restreinte. A cette époque, le bigotisme ambiant ne favorise certainement pas les expressions de la séduction et les enthousiasmes juvéniles.
Très tôt, on veut la marier ... Se présentent à elle plusieurs prétendants. Elle n’en accepte aucun. Prise pour folle ou possédée, on l’enferme dans un réduit, certains disent, une semaine, d’autres plus !
A sa sortie du "placard", elle est métamorphosée, d’aucuns diront trauma !
En fait, Dieu lui a révélé sa foi, son esprit est ailleurs. Sa famille ne se rend pas compte immédiatement du changement intervenu en elle et lui serine : "marie-toi, marie-toi !"
C’est sous la pression familiale qu’elle épouse son cousin. Comme seule arme de défense, elle décide de ne pas consommer le mariage. Après 30 jours, la belle-famille et le mari, excédés, la ramène à ses parents. Le village la met en quarantaine ainsi que sa famille.
C’est à cette époque qu’on assiste à une deuxième métamorphose perçue par certains comme une aggravation de son état.
Prise pour folle, on la laisse tranquille. La journée, elle décide d’arpenter la montagne et ne revient qu’au couché du soleil. Elle découvre la "grotte du Macchabée", ainsi nommée par les Français, parce qu’on y a découvert un squelette momifié.
Après quelques temps, elle étonne tout le monde en annonçant sa décision de rejoindre son frère (marabout) exerçant ses talents de cheikh au village de Soumer. Son frère accepte sa présence et elle reste dans son ombre, tout en se mettant à étudier le Coran et l’astrologie ...
L’ayant acceptée, les habitants du village s’habituent à ses "excentricités", lui vouant même un certain respect. Ils apprécient son intelligence et remarquent le talent, équivalent à celui de son frère, en ce qui concerne les prédictions, la résolution des litiges et la capacité d’attirer de favorables augures.
Mais la nuit, elle rêve, elle hallucine ...
Un jour, elle se confie à son frère et, peu de temps après, elle convoque les villageois sur l’agora et leur annonce : "chaque nuit, je vois des hordes farouches qui viennent nous exterminer et nous asservir. Nous devons nous préparer à la guerre !" Prenant ses dires très au sérieux, des émissaires parcourent alors toute la Kabylie pour mobiliser les hommes contre l’envahisseur français qui s’annonce.
On dit que c’est un jour de 1852 que Lla Fatma N’Soumer a reçu cette révélation.
*****
1830 : les Français débarquent à 15 kilomètres à l’ouest d’Alger. Il leur faudra attendre 1846 pour atteindre et conquérir Tizi Ouzou dont la prise leur garantit l’accès à la Kabylie maritime et au massif du Djurdjura. Les troupes françaises sont commandées par le Maréchal Randon, futur ennemi de Lla Fatma.
La tactique française est de livrer bataille, affaiblir les Kabyles, verrouiller les accès pour n’occuper le terrain avec des garnisons que des mois plus tard.
Le Maréchal Randon tente de corrompre une tribu. Il leur demande de laisser passer ses troupes contre rétribution et promesse de non agression. Le comité des sages lui répond : "nous restons sourds aux paroles de trahison". Depuis, cette tribu porte le surnom de AAzzugen ou "les sourds".
Les Français décident alors de remettre à plus tard leur attaque et pacifie la région de Tizi Ouzou. Mais en 1854, ils reviennent à la charge ...
A la même époque apparaît l’homme à la mule, un genre de "moine-combattant". Sa mule annonçait l’approche de l’ennemi en tapant furieusement des sabots. Il rencontre Lla Fatma à Azazga et on dit qu’ils tombèrent amoureux.
Une romantique histoire aurait pu naître, entre une Maraboute et un prédicateur si Lla Fatma avait été divorcée ... Un nombre incalculable d’intercesseurs tentent de faire entendre raison au mari rancunier de Lla Fatma, mais rien n’y fait !
Le Maréchal Randon, toujours déterminé, va lancer son offensive en juin 1954. Il arrive à battre les troupes de Lla Fatma et occupe Azazga. Elle se réfugie dans la haute montagne, avec l’homme à la mule ...
Il s’en suit un série de batailles finalement gagnées par les Français mais, fidèles à leur tactique, ils retirent leurs troupes : Icheridden, Lrbaa Nath Irathen et plus tard, Fort National.
Juillet 1854, c’est la bataille des Ait Khlef, la clé du passage vers la tribu des "Ait-menguelet", qui ont vaillamment combattu mais se sont fait tanner comme les autres ...
*****
Lla Fatma se retire toujours plus dans la montagne (vers Iferhounen et Illilten). Elle se retrouve, en fait, près de son village d’origine. A ses côtés, toujours le moine. La guerre continue.
Le lieu choisi pour la prochaine rencontre avec les Français s’appelle Tachkirt et la bataille aura lieu en juillet 1854.
Cette fois, les Kabyles arrivent à contenir l’ennemi et à lui infliger ce qu’on peut appeler une défaite. Le Maréchal Randon se replie sur Tizi Ouzou avec ses troupes et, ce coin de la montagne ne reverra les Francais que deux ans plus tard pour une revanche.
Pour le Maréchal Randon, la prochaine attaque, doit être le coup de grâce ! Et le 24 mai 1854 c’est un corps expéditionnaire, doté en artillerie lourde et déterminé, qui s’ébranle de Tizi Ouzou.
Le 25, la bourgade de l’Arbaa n’ Ath Irathen est prise. Elle est renommée Fort Napoléon en l’honneur de l’Empereur puis Fort National au moment de la Troisième République. C’est à 15 kilomètres de là, à Icherriden que se scellera l’avenir de la Kabylie : le lieu de la bataille finale.
L’amoureux de LLa Fatma y participera puis s’exilera en en Syrie.
Le combat a lieu dans les derniers jours de mai 1857, une belle boucherie et la débâcle pour les Kabyles.
C’est l’heure du découragement, beaucoup de paysans-soldats kabyles se démobilisent et retournent dans leur foyer. Lla Fatma, elle aussi, voit son ardeur vaciller. Elle trouve refuge dans un village du nom de Takhlidjt Ath Assou où elle tente un moment de se faire oublier.
Mais les Français ont payé des espions pour savoir où elle se trouve et la faire, soit enlever, soit assassiner. Le Maréchal Randon sait que la troupe de Lla Fatma est découragée, démobilisée, que la population est fatiguée par la guerre et qu’elle souffre de faim. Il fait une offre de reddition à Lla Fatma N’Soumer.
L’histoire, ici, emprunte deux chemins : il est vrai que le Maréchal envoie le capitaine Ferchaux, chargé d’approcher Lla Fatma. Certains disent qu’elle s’est rendue à cet émissaire. D’autres qu’en s’approchant par surprise du village de Takhlijdt, où il ne reste guère que des femmes et des enfants, le Capitaine a pu enlever Lla Fatma et la livrer au Maréchal Randon.
Il n’en reste pas moins que c’est en cet été 1857 que Lla Fatma se retrouve face au Maréchal dans sa tente et qu’il s’écrie « voilà donc la Jeanne d’Arc du Djurdjura. »
Lla Fatma est confiée à la garde d’un Bachagha, notable allié des Français. Elle vivra dans une zaouia : confrérie maraboutique, recluse, dans la région de Tizi Ouzou. Elle mourra 6 ans plus tard à l’âge de 33 ans. Les Français exigèrent des Kabyles l’équivalent de 30 millions de franc or de tribut de guerre. Ce qui n’est pas rien pour une population somme toute pauvre. Les hommes furent exilés à Cayenne, Madagascar et en Nouvelle Calédonie ou il reste encore des descendants de ces Kabyles.
publié par Témoignages de femmes récoltés par Mohand Ferratus dans: Histoire
Dihya "El kahina" Reine berbère
décédée en 704/05
décédée en 704/05
Au commencement du "Maghreb" arabisé était LA KAHINA. Une femme berbère, dite reine, polarise la résistance à l’envahisseur arabe après la mort de Kusayla en 686, qui avait, le premier, tenu tête aux orientaux déferlant sur " le lointain perfide ", selon l’image attribuée au calife Omar. Toute les dates sont incertaines, sauf celle de 697 (reprise de Carthage par les Byzantins avant de perdre la ville en 698, définitivement), comme le note Charles Diehl. En outre, nous sommes aussi bien dans l’histoire que dans le mythe. Très nombreux sont ceux qui ont écrit sur l’héroïne berbère. On a parlé d’elle comme de la Déborah berbère, de la Jeanne d’arc du Maghreb. Les écrivains arabes, eux, ont voulu montrer que Berbères et Arabes se sont vite mis d’accord et que l’union est parfaite ; mais la vérité est tout autre. Tandis que, dans l’Algérie occidentale, se reconstituaient de grandes confédérations berbères, les Arabes venus d’Égypte pénétrèrent, dès 647, dans le Maghreb. Mais ce fut seulement en 683 que la grande armée de Sidi ’Oqba en entreprit la conquête. Byzantins et Berbères, souvent alliés, résistèrent de leur mieux. L’histoire a conservé le nom de deux de leurs chefs : Kosayla qui reprit même aux Arabes la citadelle de Kairouan et la Kahina qui défendit l’Aurès. Vainqueurs, les Arabes réussirent à installer leur autorité sur l’ensemble du pays et se constituèrent en caste aristocratique dominante. En outre, ils surent détourner l’ardeur belliqueuse des Berbères en les entraînant à la conquête de l’Espagne. Une vigoureuse campagne de propagande religieuse provoqua l’adhésion des populations à l’islam, mais les conversions ne furent pas toujours très sincères : un texte célèbre d’Ibn Khaldoun n’affirme-t-il pas que les Berbères apostasièrent douze fois ? Il est vrai que, même convertis, ils étaient traités par leurs vainqueurs comme des infidèles : à partir du VIIIe siècle ils furent assujettis aux mêmes impôts que ceux-ci. Les Berbères s’opposèrent à cette domination étrangère, et recoururent notamment à la protestation religieuse. Ils se jetèrent d’abord dans le kharijisme, hérésie musulmane à tendance puritaine et égalitariste qui prétendait faire désigner par le peuple le chef de la Communauté islamique. Les kharijites expulsèrent les Arabes du Maghreb central et constituèrent de véritables théocraties indépendantes. Tel fut le petit royaume ibadite de Tahert (Tagdempt près de Tiaret) fondé par Ibn Roustem à la fin du VIIIe siècle et qui ne fut détruit qu’en 911 par l’armée fatimide, alors maîtresse de Kairouan. (LA KAHINA) Surnom de la "reine des Aurès" signifiant "la Prophétesse". Al-Kahina régna sur plusieurs tribus de Berbères de l’Aurès, dont la sienne propre, celle des Djarawa, de 685 environ à 704 ou 705. À la fin du VIIe siècle, l’Afrique du Nord voit s’affronter trois forces : les Byzantins d’abord, solidement implantés sur les côtes, avec Carthage surtout et Septem (Ceuta) comme points d’appui ; les Arabes, ensuite, qui arrivent de l’est et tentent de pénétrer en Ifriqiyya (actuelle Tunisie) et, de là, dans tout le Maghreb (Occident) ; les Berbères habitants des lieux, groupe homogène du point de vue ethnique mais profondément divisé selon qu’ils sont nomades ou sédentaires, agriculteurs ou citadins commerçants. Carthage tombe (695) devant Hasan ibn al-Nu’man al-Ghassani, nouveau gouverneur de l’Ifriqiyya. L’empereur Léontios réussit à reprendre la ville, mais seulement pour trois ans. De son côté la Kahina parvient à refaire l’unité berbère autour de sa personne et de sa tribu. Elle écrase l’armée d’Ibn al-Nu’mân, sur les bords de la Miskiyâna (près de Tébessa) dans le Constantinois et la repousse en Tripolitaine. En 798, Ibn al-Nu’man reporte ses efforts sur Carthage qu’il enlève, mettant les Byzantins en déroute : la maîtrise des mers dans le bassin occidental de la Méditerranée passe aux Arabes. Ibn al-Nu’man fonde Tunis. Un seul obstacle se dresse encore devant l’avance des Arabes vers l’ouest : la Kahina et le royaume qu’elle a constitué au Maghreb. Âme d’une résistance intransigeante, elle aurait pratiqué la politique désespérée de la terre brûlée, saccageant le pays, détruisant les villes et brûlant les plantations pour en détourner les Arabes et les décourager. Cette politique lui aliène la population sédentaire, tant citadine (grecque et berbère) que campagnarde. Ibn al-Nu’man tire parti de cette situation, réclame et reçoit des renforts armés que le calife ’Abd al-Malik vient de lui envoyer (702) et reprend l’offensive ; Certaines sources le prétendent. La bataille eut lieu à Tabarqa. La Kahina y fut vaincue et décapitée (en 704/05) au lieu dit depuis Bir al-Kahina (le puits de la Kahina). La voie vers l’Atlantique était ouverte aux Arabes. L’histoire de cette femme fougueuse et indomptable est en grande partie légendaire : les romanciers s’en sont emparés.
publié par hardeur dans: Histoire