PROCOPE
HISTOIRE DE LA GUERRE DES VANDALES (STOZAS)
LIVRE DEUXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
1. Intelligence de Gélimer dans Carthage. 2. harangue de Bélisaire.
1. Dès que Gélimer eut réuni tous ses Vandales, il marcha vers Carthage avec son armée. Arrivés près de la ville, ils coupèrent l'aqueduc, ouvrage d'une structure admirable,[44] y restèrent campés pendant quelque temps, et se retirèrent ensuite lorsqu'ils virent que l'ennemi se tenait obstinément renfermé plans ses murailles. Ils se divisèrent alors en plusieurs corps, et occupèrent toutes les routes, dans l'espérance de réduire Carthage par la famine. Ils ne pillaient ni ne ravageaient les campagnes; ils les ménageaient et les conservaient au contraire comme leur patrimoine. Gélimer comptait encore sur quelque trahison en sa faveur de la part des Carthaginois, et même des soldats ariens de l'armée de Bélisaire. Il avait fait aussi de grandes promesses aux chefs des Massagètes, pour les attirer sous ses drapeaux. Ces barbares, peu affectionnés à l'empire, ne se soumettaient qu'à regret au service militaire, car ils affirmaient qu'ils avaient été attirés à Constantinople par un serment du général Pierre, qui s'était ensuite parjuré. Ils avaient donc accédé aux propositions des Vandales, et promis que, lorsque le combat serait engagé, ils tourneraient leurs armes contre les Romains. Bélisaire, instruit par les transfuges de ces menées secrètes, ne voulut pas se hasarder à faire de sortie contre l'ennemi avant d'avoir achevé la réparation des murailles, et affermi son pouvoir dans l'intérieur de la ville. D'abord il fit pendre, sur une colline voisine de Carthage, un citoyen nommé Laurus, qui avait été convaincu de trahison par le témoignage de son secrétaire. Cet exemple porta l'épouvante dans tous tes cœurs, et y étouffa tous tes germes de trahison. Enfin il sut si bien gagner les Massagètes en les admettant à sa table, en les comblant de présents et de caresses, qu'il obtint d'eux-mêmes l'aveu des promesses que leur avait faites Gélimer, et de la défection qu'ils avaient méditée. Ces barbares ne lui dissimulèrent pas qu'ils ne se sentaient pas beaucoup de zèle pour cette guerre, parce qu'ils craignaient que les Romains, même après la ruine des Vandales, ne leur permissent pas de retourner dans leur patrie, et ne les contraignissent à vieillir et à mourir sur le sol africain. Ils témoignèrent aussi la crainte d'être privés de leur part dans le butin. Alors Bélisaire leur engagea sa parole que, la guerre finie, il les renverrait aussitôt dans leur pays avec tout leur butin; et, à leur tour, ils jurèrent qu'ils le serviraient avec zèle et fidélité.
Bélisaire ayant tout remis en bon ordre et terminé la reconstruction des remparts, rassembla toute son armée, et l'encouragea en ces termes, [en lui retraçant le tableau de ses victoires et des désastres de ses ennemis, à combattre vaillamment les Vandales.[45]]
2. Mes compagnons, je n'estime pas qu'il soit besoin d'animer vos courages par un grand discours, en un temps où vous voyez Carthage et toute l'Afrique conquise par votre valeur. Les victorieux n'ont pas accoutumé de manquer de coeur. J'ai cru seulement qu'il était bon de vous avertir , que si vous demeurez semblables à vous-mêmes et que vous vous comportez normalement, ce sera pour les Vandales la fin de leurs espoirs, et pour vous la fin des combats. C'est pourquoi vous devez y aller avec le plus grand enthousiasme. La tâche est toujours douce pour les hommes quand elle touche à sa fin. Maintenant examinons ce qu'il en est des Vandales. Ce n'est pas sur le nombre d'hommes, ni sur la force des corps, mais sur la vaillance de l'âme que se décide le sort de la guerre. Le plus fort motif qui fait agir les hommes, quand on y pense, c'est la réalisation des exploits du passé. Car il est honteux, du moins pour ceux qui ont de la raison, de ne pas être égal à soi-même et d'être inférieur à son propre niveau de courage. Car je sais bien que la terreur et la mémoire de leurs malheurs ont tenu l'ennemi à l'écart et les a obligés à moins de courage : les uns étaient terrifiés de ce qui s'était produit, les autres laissaient de côté le moindre espoir de succès. Quand la fortune est contre quelqu'un, elle asservit son esprit. Et je vais vous expliquer pourquoi la lutte actuelle vous intéresse beaucoup plus qu'auparavant. Dans les précédentes batailles le danger était, si les choses tournaient mal, de ne pas s'emparer de terres ennemies. Mais maintenant, si nous ne gagnons pas le combat, nous perdrons la terre qui est la nôtre. Il est en effet plus facile de ne rien posséder que d'être privé de ce que l'on a : c'est pourquoi nous avons plus de soucis qu'auparavant de garder ce que nous possédons. Autrefois, nous avons eu l'occasion de remporter la victoire sans infanterie, alors que maintenant, nous allons engager le combat avec l'aide de Dieu et avec l'ensemble de notre armée c'est pourquoi j'ai l'espoir de capturer le camp de l'ennemi, et tous ses soldats. Et comme la fin de la guerre est à portée de main, il ne faut pas en raison d'une négligence, la remettre à plus tard, de peur d'être obligé de vous demander un moment opportun alors qu'il est déjà passé. Quand la fortune de la guerre est reportée, ordinairement elle ne procède pas de la même manière que précédemment, surtout si la guerre se prolonge par la volonté de ceux qui la font. Le Ciel habituellement châtie toujours ceux qui abandonnent la fortune présente. Mais si quelqu'un considère que l'ennemi, en voyant ses enfants et épouses et ses biens les plus précieux en nos mains, aura d'autant plus d'audace et combattra avec plus de courage que d'habitude : il se trompe. Une violente passion qui s'attaque au coeur, a pour habitude de diminuer la vraie valeur des hommes et ne leur permet pas de tirer pleinement profit de leurs propres forces. En considérant, dès lors, tout cela, il vous appartient d'aller avec le plus grand mépris contre l'ennemi. "
CHAPITRE II
1. Le même jour, il fit sortir de Carthage Jean l'Arménien avec l'infanterie légère et toute la cavalerie, dont il ne se réserva que cinq cents hommes. Il lui ordonna d'inquiéter l'ennemi, de le harceler par des escarmouches, s'il en trouvait l'occasion favorable. Il partit lui-même le lendemain avec le reste de l'infanterie et les cinq cents cavaliers. Les Massagètes tinrent conseil entre eux, et, pour se donner l'apparence d'avoir tenu les promesses qu'ils avaient faites à Gélimer et à Bélisaire, ils résolurent de rester inactifs au commencement du combat, et de ne prendre part à l'action que lorsqu'ils en pourraient prévoir l'issue: alors seulement ils se joindraient aux vainqueurs pour achever la défaite de celle des deux armées qui aurait plié la première.
2. L'armée romaine rencontra les Vandales campés près de Tricamara, à cent quarante stades de Carthage.[46] Les deux armées passèrent la nuit à une assez grande distance l'une de l'autre. Au milieu de la nuit arriva, dans le camp des Romains: le phénomène que je vais rapporter. On vit du feu briller à la pointe des lances, dont le fer sembla tout embrasé. Le petit nombre de ceux qui aperçurent ce prodige en furent étonnés, mais ne devinèrent pas ce qu'il présageait. Longtemps après, la même chose arriva en Italie: les Romains, instruits par l'expérience, y virent un présage de la victoire. Mais comme il s'offrait alors à leurs yeux pour la première fois, ils en furent effrayés, et passèrent la nuit entière dans les alarmes.
3. Le lendemain, Gélimer ordonna aux Vandales de rassembler au milieu du camp, quoiqu'il ne fût pas fortifié, les femmes, les enfants, et tout le bagage. Ensuite ayant rassemblé ses soldats, il leur fit un discours en ces termes : [pour les encourager à bien combattre, tandis que, non loin du camp, Tzazon exhortait de son côté les Vandales qu'il avait ramenés de Sardaigne.[47]]
Nous n'allons pas combattre pour la possession de la gloire et de l'Empire ; de sorte qu'après less avoir perdus , nous puissions. encore demeurer en repos dans nos maisons, et y
jouir de nos biens. Nos affaires sont réduites à un tel malheur, que si nous ne défaisons nos ennemis, ou en mourant nous les laisserons maîtres de nos femmes, de nos enfants, de notre pays et de nos richesses; ou en survivant nous deviendrons leurs esclaves et les témoins de nos propres misères. Que si au contraire, nous remportons la victoire, ou nous vivrons dans l'abondance de toutes sortes de biens, ou nous aurons une mort glorieuse, et nous laisserons des richesses dans nos familles et l'Empire dans notre nation. Si jamais il y a eu de rencontre où il se soit agi de la décision de notre fortune, et où nous ayons dû mettre notre confiance en nous-mêmes ,c'est celle qui se présente. N'appréhendons point pour nos personnes: Le danger n'est pas de perdre la vie, mais de perdre la bataille. Si elle était perdue, il nous serait avantageux de mourir. Que personne ne perde courage, et que chacun préfère une mort honorable à la honte d'une défaite. Quiconque appréhende bien l'infamie n'appréhende point le péril. Ne rappelez point dans votre esprit la mémoire de la dernière journée. Le succès qu'elle eut ne vint pas de notre faute, il ne vint que du malheur. Le cours de la fortune n'est pas égal, il a coutume de changer souvent. Nous pouvons nous vanter de surpasser les ennemis en valeur, comme nous les surpassons aussi en nombre, parce que nous sommes dix contre un. J'ajouterai qu'il y a deux puissants motifs qui doivent animer notre courage, la réputation de nos ancêtres, et la puissance qu'ils nous ont laissée. Leur gloire sera ternie par notre lâcheté, si nous dégénérons de leur vertu. , et leur bien nous sera ravi, si nous n'avons la force de le conserver. Que dirai-je des cris de nos femmes, et des pleurs de nos enfants, qui interrompent mon disours ? Je le finis donc , en vous disant que nous ne reverrons jamais ces personnes qui nous sont si chères , que nous ne soyons victorieux. Retenez , je vous en conjure , cette pensée, et agissez de telle sorte, que vous ne fassiez point de honte au nom du grand Gizéric.
Gélimer ayant parlé de cette sorte , manda à son frère Tzazon de haranguer séparément les Vandales qu'ils avait amenés de Sardaigne : Ce qu'il fit ainsi, un peu à l'écart.
Mes Compagnons , le discours que vous venez d'entendre regarde tout les Vandales ; mais vous avez des raisons particulières de vous surpasser vous-mêmes. Il n'y a pas longtemps que vous avez remporté la victoire , et que vous avez réduit sous notre puissance une île considérable. Il faut que vous donniez maintenant encore de plus illustres preuves de votre valeur, et que la grandeur du danger fasse davantage éclater la grandeur de vôtre courage. Quand on ne combat que sous le commandement, en perdant la bataille , l'on ne perd rien, dont n ait besoin en absolument ; mais quand on combat pour la conservation de son propre état , on ne saurait perdre la bataille, que l'on ne perde aussi la vie. Vous ne pouvez conserver la réputation que vous possédez d'avoir ruiné la tyrannie de Godas, qu'en vous portant vaillamment et vous la pouvez perdre par le moindre manquement de coeur. C'est ce qui vous oblige à. vous signaler par dessus les autres Vandales. Car ceux qui ont eu du malheur sont effrayés par le souvenir qui leur en reste ; au lieu que ceux qui ont eu du bonheur, en ont aussi plus de hardiesse. Je crois que l'on peut assurer avec raison, que si les ennemis sont défaits, on vous en donnera la gloire , et on vous regardera comme les conservateurs de la nation ; puisqu'il n'y a point de doute, que ceux qui joignant leurs armes avec des alliés qui avaient été vaincus, leur font gagner des batailles, méritent que l'on leur attribue la plus grande partie de la victoire. Je vous prie de faire réflexion sur toutes ces choses, d'arrêter les cris de vos femmes et de vos enfants, et de les exhorter à concevoir de bonnes espérances, et à implorer le secours du Ciel. Pour vous, allez courageusement contre l'ennemi, et donnez à tous vos compatriotes des exemples de générosité.
CHAPITRE III.
1. Disposition des deux armées. 2. Défaite des Vandales. 3. Fuite de Gélimer.
1. Les deux princes conduisent aussitôt leurs troupes contre les Romains. C'était l'heure du dîner, et les soldats de Bélisaire, qui ne s'attendaient pas à être attaqués, s'occupaient à préparer leur repas. Les Vandales se rangèrent en bataille à quelque distance du bord d'un ruisseau qui ne tarit jamais, mais dont le cours est si faible que les habitants du pays ne lui ont pas donné de nom. Les Romains s'étant armés et préparés à la hâte, s'avancèrent vers l'autre bord du ruisseau, et se disposèrent pour le combat dans l'ordre suivant: A l'aile gauche étaient placés Martin, Valérien, Jean, Cyprien, Althias, Marcellus, et les autres chefs des fédérés; à la droite, Pappus, Barbatus, Aigan et les autres commandants de la cavalerie romaine. Au centre, autour du drapeau impérial, se tenait Jean l'Arménien, avec un corps de cavalerie d'élite et tous les gardes de Bélisaire. Il y fut rejoint fort à propos par le général lui-même, qui, à la tête de ses cinq cents cavaliers, avait devancé la marche trop lente de son infanterie. Les Massagètes se tenaient à l'écart, séparés des Romains. C'était à la vérité chez eux un ancien usage; mais la résolution qu'ils venaient d'adopter était le principal motif qui les empêchait de se réunir au reste de l'armée. Tel était l'ordre de bataille des Romains. Aux deux ailes de l'armée des Vandales étaient placés les chiliarques, chacun à la tête de leurs corps de mille hommes;[48] au centre, Tzazon, frère de Gélimer; les Maures, sur les derrières de l'armée, formaient un corps de réserve. Gélimer était partout; il exhortait ses soldats, il excitait leur courage; il leur avait interdit la lance et le javelot, et leur avait ordonné de ne se servir que de leurs épées.
2. Les deux armées étaient depuis longtemps en présence, lorsque Jean l'Arménien, par ordre de Bélisaire, passa le ruisseau avec quelques cavaliers d'élite, et attaqua le centre des Vandales. Repoussé et poursuivi ensuite par Tzazon, il se replia sur son corps d'armée; les Vandales, dans leur poursuite, s'avancèrent jusqu'au ruisseau, mais ne le traversèrent point. Jean, à la tête d'un plus grand nombre de gardes de Bélisaire, fait une seconde charge contre Tzazon; il est encore repoussé, et se replie de nouveau sur l'armée romaine. Enfin, saisissant la bannière impériale, il entraîne à sa suite toute la garde de Bélisaire, il s'élance avec des menaces et des clameurs terribles, et attaque l'ennemi pour la troisième fois. Les barbares avec leurs seules épées soutiennent vigoureusement le choc, et la mêlée devient terrible. Les plus braves des Vandales y périrent en grand nombre, et parmi eux Tzazon, frère de Gélimer. Alors toute l'armée romaine s'ébranle, passe le ruisseau, et fond sur l'ennemi. Le centre ayant commencé à plier, tous les barbares lâchèrent pied, et furent mis facilement en déroute par les corps qui leur étaient opposés. A cette vue, les Massagètes, ainsi qu'ils l'avaient résolu, s'élancèrent avec l'armée romaine sur la trace des fuyards. Mais la poursuite ne fut pas longue, car les Vandales rentrèrent promptement dans leur camp. Les Romains, n'espérant pas les y forcer, dépouillèrent les morts, et retournèrent dans leurs retranchements. Nous perdîmes dans cette action moins de cinquante soldats; la perte des Vandales fut d'environ huit cents hommes.
3. Enfin Bélisaire, ayant été rejoint par son infanterie, se mit en marche vers le soir, et avec toutes ses troupes se porta rapidement sur le camp des Vandales. Gélimer, instruit de l'approche de l'armée romaine, sauta sur son cheval, et, sans prononcer une parole, sans laisser aucun ordre, il s'enfuit à toute bride vers la Numidie, avec quelques parents et quelques serviteurs qui le suivaient tremblants et en silence. Les Vandales ignorèrent quelque temps la fuite de leur roi; mais le bruit s'en étant répandu, ce ne fut plus parmi eux que désordre et que tumulte: les hommes criaient, les enfants glapissaient, les femmes hurlaient; tous se sauvaient éperdus, abandonnant le soin de tout ce qu'ils avaient de plus cher et de plus précieux. Les Romains accourent, s'emparent du camp désert, de toutes les richesses qu'il renferme; puis, se mettant à la poursuite des fuyards, pendant toute la nuit ils massacrent les hommes qu'ils rencontrent, enlèvent les femmes et les enfants, qu'ils destinent à l'esclavage. On trouva dans le camp une énorme quantité d'or et d'argent. Depuis longtemps les Vandales ravageaient les provinces de l'empire romain, et rapportaient en Afrique le fruit de leurs rapines et de leurs pillages. De plus, comme cette contrée est extrêmement fertile, qu'elle produit en abondance tout ce qui est nécessaire aux besoins de la vie, ils n'avaient rien dépensé pour leur nourriture, et avaient accumulé les revenus des propriétés, dont ils avaient joui pendant les quatre-vingt-quinze années de leur domination sur l'Afrique. Tous ces trésors entassés par l'avarice furent en ce jour la proie des vainqueurs. Le jour de la bataille où les Vandales furent battus et perdirent leur camp arriva trois mois après l'entrée de l'armée romaine dans Carthage, vers le milieu du dernier mois de l'année, que les Romains appellent décembre.
CHAPITRE IV.
1. Bélisaire rappelle ses soldats qui étaient acharnés au pillage. 2. Il envoie poursuivre Gélimer par Jean. 3. Celui-ci est tué par l'imprudence d'Uliaris. 4. Bélisaire fonde une rente à son tombeau. 5. Gélimer se sauve sur la montagne de Papua. 6. Faras y met le siège. 7. Bélisaire est rendu maître des trésors de Gélimer.
1. Bélisaire passa toute la nuit dans de vives inquiétudes. Il voyait toute son armée désunie et dispersée de toutes parts, et craignait qu'elle ne fût taillée en pièces, si les Vandales venaient à se rallier. Pour moi, je suis convaincu que s'ils nous eussent attaqués dans ce moment, aucun de nos soldats n'en eût réchappé, ni profité du butin acquis par la victoire. Les soldats, hommes grossiers et en proie à toutes les passions humaines, se voyant possesseurs de si grandes richesses et d'esclaves d'une beauté si remarquable, ne pouvaient ni modérer ni rassasier leurs désirs; enivrés de leur bonheur, ils ne songeaient qu'à enlever tout ce qui se trouvait devant eux, et à retourner à Carthage. Dispersés de toutes parts, seuls, ou au plus deux ou trois ensemble, ils s'enfonçaient dans les bois, dans les rochers, fouillaient les grottes et les cavernes, dans l'espoir d'y trouver quelque chose à prendre. La crainte de l'ennemi, le respect pour leur général, le sentiment de leurs devoirs, étaient bannis de leur esprit; tout cédait à leur avidité pour le pillage. Bélisaire, considérant cet état des choses et des Esprits, ne savait quel parti prendre. Sitôt qu'il fît jour, il monta sur une éminence voisine de la grande route, et, s'efforçant de rétablir l'ordre, il adressa à tous, soldats et capitaines, de vives réprimandes. Ceux qui étaient à portée de le voir et de l'entendre, et surtout ses gardes, envoient à Carthage leur butin et leurs prisonniers, sous la garde de quelques-uns de leurs camarades, et, entourant leur général, se montrent prêts à exécuter ses ordres.
2. Bélisaire commanda à Jean l'Arménien de prendre deux cents cavaliers, et de poursuivre Gélimer jour et nuit, jusqu'à ce qu'il l'eût pris vif ou mort. Il écrivit au gouverneur de Carthage d'épargner tous les Vandales qui s'étaient réfugiés dans les églises des environs; de se contenter de les désarmer pour leur ôter tout moyen de révolte; de les faire entrer dans la ville, et de les y garder jusqu'à son retour. Cependant il courait de tous côtés avec ses gardes; il redoublait d'activité pour rassembler ses soldats épars, et lorsqu'il rencontrait des Vandales, leur donnait sa parole qu'il ne leur serait fait aucun mal. Déjà tous les Vandales s'étaient réfugies en suppliants dans les églises; on se contentait de les désarmer, et de les envoyer à Carthage avec une escorte et par bandes séparées, pour leur enlever tout moyen de se rallier et de tenter une nouvelle résistance. Après avoir donné ordre à tout, il s'avance lui-même à grandes journées contre Gélimer, et prend avec lui la plus grande partie de ses troupes.
3. Il y avait déjà cinq jours et cinq nuits que Jean poursuivait le prince fugitif; il était près de l'atteindre, et même le lendemain il devait l'attaquer. Mais Dieu, ne voulant pas sans doute que Jean eût l'honneur de la prise de Gélimer, retarda l'événement par un accident fortuit. Il y avait, dans la troupe envoyée avec Jean à la poursuite du prince vandale, un garde de Bélisaire nommé Uliaris, homme très brave, doué d'une force de corps et d'âme remarquable, mais peu réglé dans ses mœurs, fort adonné au vin et à la raillerie. Le matin du sixième jour que l'on poursuivait Gélimer, Uliaris, déjà ivre, vit un oiseau se poser sur un arbre; il tendit à l'instant son arc, et fit partir la flèche; mais au lieu d'abattre l'oiseau, il perça d'outre en outre le cou de Jean l'Arménien. Celui-ci, frappé d'une blessure mortelle, mourut peu de temps après, extrêmement regretté par l'empereur Justinien, par Bélisaire son général, par tous les Romains, et même par les Carthaginois; car cet homme, remarquable par sa grandeur d'âme et ses talents militaires, ne le cédait à personne en douceur et en affabilité. Lorsqu’Uliaris eut repris sa raison, il gagna un bourg voisin, et s'y réfugia dans l'église. Les soldats, suspendant la poursuite de Gélimer, prodiguèrent leurs soins au blessé tant qu'il vécut, célébrèrent ses obsèques après sa mort, et instruisirent Bélisaire de cet événement.
4. Quand il eut appris cette triste nouvelle, il accourut au tombeau de Jean, répandit des larmes sur sa fin déplorable, et assigna une rente annuelle pour l'entretien de ce monument. Il ne sévit point contre Uliaris, les soldats lui ayant assuré que Jean leur avait fait promettre avec serment de faire tous leurs efforts pour obtenir l'impunité de cet officier, qui n'était coupable que d'une imprudence.
5. C’est ainsi que Gélimer échappa, pour le moment, aux mains de ses ennemis. Bélisaire se mit lui-même à sa poursuite. Mais arrivé à Hippone, ville de Numidie, bien fortifiée, bâtie aux bords de la mer, à dix journées de Carthage, il reconnut qu'il lui était impossible de le prendre, parce qu'il s'était réfugié sur le mont Pappua. Cette montagne, située à l'extrémité de la Numidie, est entièrement bordée de rochers aigus, partout escarpés et presque inaccessibles. Elle était habitée par des Maures, amis et alliés de Gélimer. Sur les derniers contreforts s'élève une ville ancienne, nommée Medenos, où le roi des Vandales s'était réfugié avec sa suite.
6. Bélisaire, reconnaissant l'impossibilité de s'emparer de cette forteresse naturelle surtout pendant l'hiver, et jugeant d'ailleurs en ce moment sa présence nécessaire à Carthage, laissa quelques troupes d'élite, mit Pharas à leur tête, et le chargea de bloquer étroitement la montagne. Pharas était actif, vigilant, et, quoique Érule de nation, fidèle et vertueux. Je le remarque, parce que c'est une chose bien rare de trouver un Érule qui ne soit ni ivrogne, ni perfide, ni entaché de vice. Pharas n'en est que plus digne de louanges, puisque tous les Érules qui servaient sous ses ordres suivaient son exemple. Bélisaire, connaissant bien ce capitaine, lui enjoignit de camper tout l'hiver au pied du mont Pappua, et d'y faire une garde vigilante, pour empêcher Gélimer d'en sortir et les vivres d'y entrer. Pharas exécuta fidèlement cet ordre. Un grand nombre de Vandales des plus distingués s'était réfugié dans les églises d'Hippone. Bélisaire, en leur engageant sa parole, les tira de leurs asiles, et les envoya à Carthage, où ils furent soigneusement gardés.
7. Gélimer avait parmi ses domestiques un secrétaire africain, nommé Boniface, natif de la Byzacène, dont il avait éprouvé la fidélité. Au commencement de la guerre, il lui avait confié un vaisseau très léger, chargé de tous ses trésors, et lui avait donné ordre de jeter l'ancre à Hippone. De là, s'il voyait chanceler la puissance des Vandales, il devait se diriger en hâte sur l'Espagne avec le trésor royal, et se rendre auprès de Theudis, prince des Visigoths, chez qui Gélimer se promettait de trouver lui-même, dans sa disgrâce, un asile assuré. Tant que les affaires des Vandales ne furent pas désespérées, Boniface resta dans Hippone; mais, après la bataille de Tricamara et les autres événements que nous avons racontés, il exécuta l'ordre de Gélimer, et fit voile pour l'Espagne. Un vent impétueux l'ayant rejeté dans le port d'Hippone, où il apprit l'approche de l'ennemi, il obtint des matelots, à force de prières et de promesses, qu'ils feraient tous leurs efforts pour gagner soit une île, soit quelque côte du continent. Mais toutes les tentatives furent inutiles. La tempête se déchaînant avec fureur, et les vagues, comme il arrive ordinairement dans la mer Tyrrhénienne, s'élevant à une hauteur immense, Boniface et l'équipage crurent, dans ce désordre des éléments, reconnaître la main de Dieu, qui arrêtait la marche du vaisseau pour livrer aux Romains les trésors des Vandales. Étant sortis du port non sans difficulté, ils jetèrent l'ancre, et s'arrêtèrent, en courant de grands dangers, à peu de distance de la côte. Aussitôt que Bélisaire fut arrivé à Hippone, Boniface y expédia des messagers qui devaient se réfugier dans une église, se dire envoyés par Boniface, dépositaire des trésors de Gélimer; mais cacher le lieu de sa retraite Jusqu'à ce que le général lui eût garanti pleine sûreté pour lui et la jouissance de ses biens propres, moyennant qu'il remettrait les richesses du prince vandale. Bélisaire, ravi de cette proposition, s'engagea par un serment solennel, et envoya quelques-uns de ses affidés pour recevoir le trésor de Gélimer. Boniface s'en était approprié une bonne partie; néanmoins il le laissa partir en liberté avec son équipage.
CHAPITRE V.
1. Bélisaire réunit à l'Empire la Sardaigne, la Corse, Césarée de Mauritanie, le fort de Sept, les îles d'Ebuse, de Majorque et de Minorque. 2. Il redemande le promontoire de Lilybée. 3. Lettre de Bélisaire aux Goths, avec la réponse.
1. De retour à Carthage, Bélisaire commanda que tous les Vandales prisonniers fussent prêts à faire voile vers Constantinople au commencement du printemps. En même temps il expédia sur divers points divers corps de troupes, pour remettre l'empire en possession de ce que les Vandales lui avaient enlevé. Il dépêcha ensuite en Sardaigne Cyrille avec un corps de troupes considérable, et la tête de Tzazon. Les insulaires refusaient de se soumettre aux Romains, redoutant le ressentiment des Vandales, et regardant comme une fable le bruit de leur défaite à Tricamara. Cyrille avait aussi reçu l'ordre d'envoyer une partie de son armée en Corse, de purger cette île des Vandales, et d'y reconstituer l'autorité impériale. La Corse, située près de la Sardaigne, portait anciennement le nom de Cyrnus. Cyrille, arrivé en Sardaigne, montra aux habitants la tête de Tzazon, et rétablit sans peine dans les deux îles les tributs qu'elles payaient auparavant à l'empire romain. Jean, à la tête de la cohorte d'infanterie qu'il commandait, fut envoyé par Bélisaire à Césarée dans la Mauritanie, ville maritime, grande, et depuis longtemps bien peuplée, qui est située à trente journées de Carthage. Un autre officier des gardes de Bélisaire, nommé aussi Jean, fut expédié vers le détroit de Cadix, pour s'emparer d'une forteresse appelée Septum,[49] qui en domine l'entrée. L'Italien Apollinaire reçut la mission de s'emparer des îles situées non loin de l'endroit où l'Océan se joint à la Méditerranée,[50] savoir, l'île d'Ébuse et celles qu'en langue vulgaire on appelle Majorque et Minorque. Cet officier, arrivé fort jeune en Afrique, y avait été enrichi par la libéralité d'Ildéric, roi des Vandales. Lorsque ce prince eut été détrôné et jeté dans une prison, ainsi que nous l'avons raconté, Apollinaire se joignit aux fidèles Africains, qui allèrent implorer la protection de l'empereur. Il suivit ensuite la flotte romaine dans son expédition contre Gélimer et les Vandales, se distingua par sa bravoure dans tout le cours de la guerre, et particulièrement à la bataille de Tricamara. Ce fut ce qui décida Bélisaire à lui confier le recouvrement des îles de la Méditerranée. Le général romain expédia ensuite une armée à Tripoli pour aider Pudentius et Thattimulh contre les Maures, et raffermit ainsi dans cette contrée l'autorité des Romains .
2. Il envoya encore des troupes en Sicile , pour reprendre un fort dans le promontoire et Lilybée, dont les Vandales s'étaient emparés; mais les Goths ne le voulurent pas permettre , prétendant que les Vandales n'y avoient jamais eu de droit. Quand cela fut rapporté à Bélisaire , il écrivit en ces termes à ceux qui commandaient dans l'île.
3. Vous commettez, une injustice , de nous priver du fort de Lilybée que possédaient les Vandales. En cela vous agissez, en l'absence de notre Maître, contre ses intérêts et contre ses intentions ; et vous tâchez, de le mettre en mauvaise intelligence avec l'Empereur, dont il a recherché la bienveillance. Gardez-vous de lui rendre ce mauvais office, et considérez, que comme l'amitié dissimule tous les sujets de plainte quelle pourrait avoir, l'inimitié les recherche , et ne souffre jamais que des ennemis demeurent en possession d'un bien qui n'est pas à eux. Elle se venge par les armes: Si elle a du malheur, elle ne perd rien su sien ; et si le succès lui est avantageux , elle apprend aux vaincus à n'être plut si superbes. Ne nous faites point de mal, afin de n'en pas souffrir vous-mêmes , et n'obligez, pas l'Empereur à déclarer la guerre aux Goths, avec qui je souhaite qu'il demeure en paix. Vous savez bien que si vous prétendez retenir ce fort, nous prendrons les armes , non seulement pour le retirer , mais pour vous ôter tout ce que vous possédez, sans juste titre.
Voilà ce que contenait la lettre. Après qu'elle eut été communiquée à la Reine-mère d'Atalaric, les Goths y firent cette réponse.
Illustre Bélisaire, votre lettre contient un sage avis ; mais il nous convient moins qu'à personne. Nous ne possédons rien qui appartienne à Justinien; Dieu nous garde d'une telle folie. Nous prétendons que toute l'île, dont le Lilybée n'est qu'un promontoire, est à nous. Si Théodoric a donné une portion de la Sicile à sa soeur, lors qu'il l'a mariée au roi des Vandales, n'en faites, s'il vous plaît, aucune considération, parce que cela ne tient pat lieu de loi parmi nous. Vous nous ferez justice, si vous avez agréable de terminer ce différent en ami, et non pas en ennemi. Les amis décident leurs contestations par une conférence, et les ennemis par un combat. Nous consentons que Justinien en soit juge et nous nous nous soumettons à ce qu'il lui plaira d'en ordonner. Du reste, nous vous prions de ne rien précipiter, et d'attendre sa résolution.
Voilà la réponse que les Goths firent à la lettre de Bélisaire, qui ne voulut rien faire de lui-même , se contentant d'informer l'Empereur de toute l'affaire.
CHAPITRE VI.
1. Faras attaque en vain Gélilmer sur la montagne de Papua. 2. Différence de la vie des Vandales et de celle des Maures. 3. Lettres de Faras et de Gélimer.
1. Cependant Pharas, ennuyé de la longueur du blocus durant les rigueurs de l'hiver, se persuadant d'ailleurs que les Maures ne pourraient lui résister, essaya une attaque de vive force sur le mont Pappua. Ayant donc bien armé tous ses soldats, il se met à leur tête, s'avance sur la montagne, et l'escalade hardiment. Les Maures viennent à sa rencontre, et, favorisés par l'inclinaison d'un terrain si difficile à gravir, si contraire aux assaillants, ils les repoussent avec perte. Pharas s'étant obstiné à une nouvelle attaque, vit tomber à ses côtés cent dix de ses soldats, et fut obligé de faire retraite avec ceux qui lui restaient. A partir de ce moment, il n'osa plus tenter une entreprise trop difficile: il se contenta de bloquer étroitement le mont Pappua, et de n'y point laisser entrer de vivres, pour que la faim contraignit à se rendre ceux qui y étaient renfermés. Alors Gélimer, ses neveux, et les nobles Vandales qui l'avaient suivi, souffrirent des misères si grandes, que la parole est impuissante à les exprimer.
2. Les Vandales sont de tous les peuples que nous connaissons, ceux qui mènent la vie la plus délicate; et les Maures, au contraire, ceux qui vivent le plus misérablement. Ceux-là, depuis qu'ils s'étaient emparés de l'Afrique, s'étaient accoutumés à l'usage journalier des bains, et à des festins où la terre et la mer fournissaient à l'envi ce qu'elles produisaient de plus exquis. L'or brillait sur leurs parures et sur leurs robes de soie, flottantes comme celles des aèdes. Ils employaient presque toutes leurs journées en spectacles, enjeux du cirque, en de frivoles amusements, et surtout à la chasse, qu'ils aimaient avec passion. Des danseurs, des comédiens des pantomimes enivraient leurs yeux et leurs oreilles de toutes les jouissances que procurent aux hommes des spectacles variés et d'harmonieux concerts. La plupart d'entre eux habitaient des maisons de plaisance, entourées de vergers fertiles et abondamment arrosées. Ils se donnaient de fréquents repas, et l'amour était la principale occupation de leur vie. Les Maures, au contraire, passent l'hiver, l'été, toutes les saisons, dans des huttes étroites où l'on peut à peine respirer, et ni le froid, ni la chaleur, ni aucune autre incommodité, ne saurait les en faire sortir. Ils ont pour lit la terre; les riches quelquefois y étendent la peau velue d'un animal. Toujours vêtus d'un épais manteau et d'une tunique grossière, jamais ils ne changent d'habits selon les saisons de l'année. Ils ignorent l'usage du pain, du vin, et des autres aliments que l'homme doit à la civilisation. Le blé, l'orge, l'épeautre, ils les mangent, comme les animaux, sans les moudre ni les faire bouillir. Gélimer et ses compagnons, depuis longtemps renfermés avec ces Maures, étaient tombés du faste de la prospérité sans un abîme de misère. Privés des choses les plus nécessaires à la vie, ils succombaient à l'horreur de leur position, et déjà ne trouvaient plus dans leurs pensées ni la mort pénible, ni la servitude honteuse.
3. Pharas, instruit de leur situation, écrivit ainsi à Gélimer: Je ne suis moi-même qu'un barbare; je n'ai jamais ni étudié les lettres ni appris l'art de la parole; je n'ai reçu d'autres leçons que celles de la nature: c'est elle qui me dicte ce que je vais vous écrire. Comment est-il possible, mon cher Gélimer, que vous restiez plongé, vous et votre famille, dans cet abyme de misère, au lieu de vous soumettre à votre vainqueur ? Vous chérissez la liberté, direz-vous sans doute, et vous la considérez comme un bien qui mérite qu'on s'expose à tout pour le conserver. Mais, dites-moi, n'êtes-vous pas l'esclave de ces misérables Maures, quand vous attendez de leur secours la conservation de votre vie et de votre dignité ? Ne vaudrait-il pas mieux servir ou mendier chez les Romains, que d'être roi des Maures et souverain du mont Pappua? Il est donc dégradant et honteux, selon vous, d'obéir à un prince auquel obéit Bélisaire. Revenez de cette erreur, illustre Gélimer. Je suis né prince, et je me fais gloire de servir l'empereur. On dit que le dessein de Justinien est de vous faire entrer dans le sénat, de vous élever à l'éminente dignité de Patrice, de vous donner de vastes domaines, une fortune considérable; que Bélisaire, vous engagera sa foi, et vous sera garant de tous ces avantages. Peut-être pensez-vous qu'étant homme, vous êtes né pour supporter avec patience tous les caprices de la fortune. Mais si Dieu veut adoucir votre condition malheureuse, pourquoi vous y refuser ? Les faveurs de la fortune ne sont-elles pas faites pour les hommes, aussi bien que ses rigueurs ? L'aveugle et stupide désespoir pourrait seul le nier. Étourdi par des coups si rudes, vous n'êtes peut-être pas en état de prendre conseil de vous-même, car le poids de la tristesse accable l'esprit et le rend incapable de résolution. Si vous pouvez ranimer votre courage, et supporter avec résignation le changement de votre fortune, vous serez délivré des maux qui vous oppriment, et vous jouirez en échange de brillants avantages. »
1. Gélimer ne put lire cette lettre sans la tremper de ses larmes. Il répondit en ces termes: « Je vous remercie de votre conseil; mais je ne puis me résoudre à me rendre l'esclave d'un injuste agresseur. Si Dieu exauçait mes désirs, je voudrais me venger d'un homme qui, sans aucun motif légitime, sans que je l'eusse jamais offensé par mes paroles ou par mes actions, me fait une guerre cruelle, et m'envoie, je ne sais d'où, un Bélisaire pour me réduire en l'état où je suis. Qu'il apprenne de moi qu'étant homme et prince, il peut lui arriver de semblables revers. Je ne puis en écrire davantage; le chagrin qui m'accable me trouble l'esprit. Adieu, cher Pharas; envoyez-moi, je vous en supplie, une cithare, un pain, et une éponge. » Ces derniers mots semblaient une énigme à Pharas, jusqu'à ce que le porteur de la lettre lui eut rendu raison d'une demande si singulière. « Gélimer, dit-il, demande du pain, parce qu'il n'en a ni goûté, ni même vu, depuis qu'il est chez les Maures; il a besoin d'une éponge pour nettoyer ses yeux, enflammés par l'air fétide et malsain de sa demeure; enfin il est habile à jouer de la cithare, et voudrait accompagner de notes plaintives un chant qu'il a composé sur ses malheurs. » Pharas, touché de compassion du déplorable état où était Gélimer, lui envoya ce qu'il demandait. Mais il continua le blocus, et garda attentivement toutes les avenues de la montagne.
CHAPITRE VII.
1. Histoire pitoyable de deux enfants pressés par la faim. 2. Lettre de Gélimer à Faras. 3. Gélimer se rend et est mené à Carthage, où il aborde Bélisaire en riant. 4. Jugement de Procope sur cette guerre.
1. Il y avait trois mois que durait l'investissement; l'hiver approchait de sa tin, et Gélimer, agité de continuelles alarmes, s'attendait chaque jour à voir les Romains escalader les rocs qui lui servaient d'asile. Plusieurs de ses jeunes parents avaient le corps presque entièrement rongé par la pourriture. Quelque douleur qu'il en ressentit, il supportait néanmoins ces maux avec une constance inébranlable, et sa résignation opiniâtre trompait toutes les prévisions, lorsque enfin il fut témoin du spectacle que je vais décrire. Une femme maure avait fait un petit gâteau d'un reste d'orge à peine broyé, et l'avait placé, pour le cuire, sous la cendre du foyer, selon la coutume du pays. Devant le feu étaient assis deux enfants, dont l'un était le neveu de Gélimer, et l'autre le fils de la femme qui avait pétri le gâteau. Tous deux, poussés par l'aiguillon de la faim, dévoraient des yeux ce gâteau, tout prêts à s'en saisir sitôt qu'il leur paraîtrait cuit. Le jeune Vandale s'en empare le premier, et, égaré par la faim, il se met à le dévorer avidement, bien qu'il fût encore brûlant et couvert de cendre. Le Maure lui saute aux cheveux, et, le frappant à coups redoublés sur les joues, il lui arrache de force le gâteau du gosier. Gélimer, qui avait assisté dès le commencement à cette scène déplorable, sentit faiblir son courage et sa résolution. Il écrivit aussitôt à Pharas la lettre suivante:
2. « Je suis homme, cher Pharas, et je change de sentiment après avoir supporté l'adversité avec constance. Loin de rejeter aujourd'hui votre conseil, je me décide à le suivre. Je cesse de résister à la fortune, et de lutter contre ma destinée: partout où elle m'appelle, me voici prêt à la suivre. Faites en sorte seulement que Bélisaire consente à me garantir, sur sa parole et au nom de l'empereur, les conditions que vous m'avez récemment offertes. Sitôt que j'aurai reçu sa promesse, je me livrerai entre vos mains avec mes parents et les Vandales qui sont avec moi. »
3. Telle fut la lettre de Gélimer. Pharas l'ayant envoyée, avec les lettres précédentes, à Bélisaire, le prie de lui faire connaître sa décision le plus promptement possible. Le général, gui souhaitait ardemment de conduire à l'empereur cet illustre prisonnier, fut ravi de joie à la lecture de ces lettres. Il envoya, vers le mont Pappua, Cyprien, chef des fédérés, et quelques autres capitaines, avec ordre de promettre en son nom et avec serment que Gélimer et ses parents auraient la vie sauve; que le prince vandale serait même traité avec distinction par l'empereur, et qu'on pourvoirait honorablement à son existence. Ceux-ci, arrivés au camp de Pharas, se rendirent avec lui au pied de la montagne. Gélimer vint les y trouver; et ayant reçu d'eux leur serment et toutes les garanties qu'il pouvait désirer, il partit avec eux pour Carthage. Bélisaire faisait sa résidence dans le faubourg d'Aclas: ce fut là qu'il reçut Gélimer, qui, au moment où il parut devant le général romain, partit d'un grand éclat de rire. Quelques-uns pensèrent que son esprit avait été ébranlé par les violentes secousses de la mauvaise fortune, et que ce rire sans sujet était un indice de folie. Ses amis assuraient ou contraire qu'il avait le plein usage de sa raison. Gélimer, disaient-ils, issu de race royale, roi lui-même, nourri depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse dans les splendeurs et l'opulence, ensuite vaincu, fugitif, accablé de misères, et enfin privé de sa liberté, jugeait, pour en avoir fait une complète expérience, que toutes les grandeurs et les infortunes humaines n'étaient dignes que de risée .... Bientôt Bélisaire informa l'empereur que Gélimer était prisonnier à Carthage, et demanda la permission de le conduire lui-même à Constantinople. En attendant il fit préparer sa flotte, et garder avec honneur le prince et ses Vandales.
4. Je ne sais s'il est jamais arrivé des événements plus extraordinaires que ceux que je viens de raconter. On a vu en effet l'arrière-petit-fils de Genséric, et un empire florissant appuyé sur une armée nombreuse, soutenu par d'immenses richesses, renversés en un clin d'œil par cinq mille étrangers, qui d'abord ne savaient pas même où ils pourraient aborder; car la cavalerie, qui seule prit part à la guerre sous les ordres de Bélisaire, ne dépassait pas le nombre de cinq mille hommes. Œuvre certainement admirable, soit qu'on l'attribue à la fortune, soit qu'on la considère comme le résultat du courage de nos troupes. Maintenant je reviens à mon sujet.
CHAPITRE VIII.
1. Bélisaire faussement accusé devant Justinien. 2. Humeur des Maures. 3. Prédiction faite par des femmes de cette nation.
1. La prise de Gélimer termina la guerre des Vandales. Mais l'envie, qui attaque toujours les grandes fortunes, méditait déjà la ruine de Bélisaire, quoique sa conduite fût à l'abri de tout reproche. Quelques capitaines l'accusèrent auprès de l'empereur d'aspirer à se créer en Afrique un État indépendant, ce qui était bien loin de sa pensée. Justinien ne divulgua point cette accusation, soit qu'il la méprisât, soit qu'il crût le silence plus utile à sa politique; mais il lui envoya Salomon, et laissa à Bélisaire le choix ou de venir lui-même à Constantinople avec Gélimer et les Vandales, ou d'envoyer ses prisonniers et de rester en Afrique. Celui-ci, n'ignorant pas les malveillantes accusations de ses capitaines, se hâta de se rendre à Constantinople, pour dissiper la calomnie et confondre les calomniateurs. Je vais expliquer de quelle manière il découvrit la trame ourdie par ses délateurs. Ces derniers, craignant de manquer leur but si le courrier qu'ils envoyaient à l'empereur venait à faire naufrage, écrivirent deux lettres contenant leur dénonciation, et les confièrent à deux messagers qu'ils expédièrent par deux vaisseaux différents. L'un d'eux traversa la mer sans obstacle; l'autre, ayant inspiré quelques soupçons, fut arrêté à Carthage, dans le Mandracium, et, se voyant pris, il livra la lettre dont il était chargé, et révéla toute l'intrigue: c'est ce qui excita Bélisaire à se rendre en toute hâte auprès de l'empereur.
2. Cependant les Maures de la Byzacène et de la Numidie, sans autre sujet que l'inconstance et la mobilité de leur caractère, rompirent les traités, et se soulevèrent à l'improviste contre les Romains. De pareils actes ne sont pas rares chez des peuples lui n'ont ni vénération pour la Divinité, ni respect pour les hommes; qui ne sont retenus ni par les liens sacrés du serment, ni par la crainte de compromettre leurs otages, dont ils s'inquiètent fort peu, lors même qu'ils seraient les enfants ou les frères de leurs rois; qui, enfin, ne sauraient être maintenus dans la tranquillité que par la présence d'un ennemi redoutable. Voici de quelle manière les Maures avaient fait un traité avec Bélisaire, et comment ils le rompirent.
3. Quand le bruit de l'approche de la flotte romaine se répandit parmi eux, les Maures, alarmés pour leur indépendance, consultèrent leurs devineresses. Car chez eux il n'est pas permis aux hommes de prédire l'avenir; ce sont les femmes qui, après avoir accompli certaines cérémonies, remplies de l'esprit divin comme les anciennes pythonisses, ont le privilège de dévoiler les événements futurs. Elles répondirent à ceux qui les interrogèrent: que du sein des eaux sortirait une armée, la ruine des Vandales, la défaite et la perte des Maures, quand les Romains auraient un général sans barbe. D'après cette prophétie, lorsqu'ils virent l'armée impériale s'élancer de la mer, les Maures épouvantés renoncèrent à l'alliance des Vandales, traitèrent avec Bélisaire ainsi que je l'ai dit plus haut, et gardèrent une neutralité complète en attendant l'issue de la guerre. Quand la puissance des Vandales fut abattue, ils envoyèrent des espions dans l'armée romaine, pour s'assurer si elle n'avait point parmi ses commandants un officier sans barbe. Lorsqu'on leur eut assuré que tous les chefs en étaient bien pourvus, ils s'imaginèrent que la prophétie ne s'appliquait pas au moment présent, mais quelle ne devait s'accomplir que dans les générations futures. Ils prirent donc la résolution de rompre les traités, et ne furent contenus que par la terreur que leur inspirait le nom de Bélisaire, et leur intime conviction qu'ils ne pourraient l'emporter sur les Romains tant que ceux-ci auraient ce grand général à leur tête. Lorsqu'ils apprirent que Bélisaire partait avec ses gardes et l'élite de ses troupes, et qu'il avait déjà embarqué les Vandales, ils reprirent tout à coup les armes, et exercèrent contre les indigènes toutes sortes de ravages. Les soldats romains postés sur les frontières n'étaient ni assez nombreux, ni assez bien équipés, pour réprimer les pillages incessants et les incursions furtives par lesquelles ces barbares désolaient tout le pays. Les hommes étaient cruellement massacrés, les femmes avec leurs enfants traînées en esclavage; toutes les frontières étaient ravagées; partout la fuite et la terreur. Bélisaire n'apprit cette nouvelle que lorsqu'il mettait à la voile, et, ne pouvant retourner sur ses pas, il confia à Salomon le gouvernement de l'Afrique, lui laissa les plus braves officiers et la plus grande partie de ses gardes, pour réprimer le plus tôt possible les déprédations des Maures. Justinien envoya de son côté à Salomon un renfort considérable, commandé par Théodore de Cappadoce et par Ildiger, gendre d'Antonine, femme de Bélisaire. Et comme on ne pouvait plus lever les impôts d'après les ordonnances et les registres administratifs établis autrefois par les Romains, car Genséric les avait anéantis au commencement de son règne, l'empereur envoya aussi Tryphon et Eustratius pour faire une nouvelle répartition basée sur la valeur des propriétés, ce qui parut intolérable aux habitants de l'Afrique.
CHAPITRE IX.
1. Triomphe de Bélisaire. 2. Justinien donne à l'église de Jérusalem les vases du temple de Salomon. 3. Gélimer est mené devant lui et contraint de se prosterner pour le saluer.
1. Arrivé à Constantinople avec Gélimer et les Vandales, Bélisaire y reçut les honneurs décernés autrefois aux généraux romains qui avaient remporté les plus éclatantes victoires. Personne, depuis six cents ans, n'en avait obtenu de pareils, excepté Titus, Trajan, et les autres empereurs qui avaient ramené à Rome leur armée victorieuse de quelque nation barbare. Il traversa la ville avec une brillante pompe, étalant aux regards le butin et les prisonniers, mais sans observer toutes les antiques cérémonies du triomphe. Il s'avança à pied depuis sa maison jusqu'à l'entrée du cirque, et de là jusqu'au trône de l'empereur. On portait devant lui toute la dépouille des rois vandales: des trônes d'or, les chars de parade qui servaient à la reine, une immense quantité de bijoux ornés de pierreries, des coupes d'or, toute la vaisselle des banquets royaux, des vases précieux de toutes sortes, et plusieurs myriades de talents d'argent. Toutes ces richesses, comme je l'ai dit, avaient été enlevées par Genséric dans le palais des empereurs à Rome.
2. Parmi ces riches dépouilles on remarquait les vases sacrés des Juifs, que Titus, fils de Vespasien, avait transportés à Rome après la ruine de Jérusalem. Un Juif les ayant aperçus, s'adressa à un officier de l'empereur, et lui dit: « Autant que j'en puis juger, il n'est ni utile ni convenable que ces vases soient gardés dans le palais de Constantinople. Ils ne peuvent être conservés que dans le lieu où ils furent placés d'abord par Salomon, roi des Juifs. C'est leur enlèvement sacrilège qui a causé autrefois le pillage de Rome par Genséric, et tout récemment celui du palais des rois vandales par l'armée romaine. » Ces paroles, rapportées à Justinien, lui tirent craindre de retenir ces redoutables dépouilles; il les envoya de suite aux églises de Jérusalem. Les prisonniers marchaient ainsi dans la pompe de ce triomphe
3. Gélimer, revêtu d'un manteau de pourpre flottant sur ses épaules, puis tous ses parents, puis ceux des Vandales qui étaient les plus remarquables par la grandeur de leur stature et la beauté de leurs traits. Quand Gélimer fut entré dans le cirque, qu'il vit l'empereur assis sur un trône élevé, et tout le peuple debout alentour, il sentit plus encore qu'auparavant la grandeur de son infortune, et, sans verser une larme, sans jeter un soupir, il eut toujours à la bouche cette parole empruntée aux livres des Hébreux: Vanité des vanités ! tout est vanité. Lorsqu'il fut arrivé devant le trône impérial, on l'obligea de quitter la pourpre, et de se prosterner devant l'empereur pour l'adorer. Bélisaire rendit à Justinien le même hommage, avec autant d'humilité que Gélimer. L'empereur Justinien et l'impératrice Théodora assignèrent des revenus considérables aux filles d'Ildéric et à toute la famille de Valentinien. Ils donnèrent à Gélimer de beaux domaines en Galatie, où il lui fut permis de se retirer avec ses parents. Mais on n'accorda pas au prince vandale la dignité de patrice, parce qu'il refusa de renoncer à l'arianisme.
Peu de temps après, Bélisaire, élevé au consulat, reçut l'honneur d'un second triomphe, gui fut célébré selon les anciens usages des Romains. Il fut porté au sénat dans la chaise curule, sur les épaules des prisonniers; et, pendant sa marche, il distribua au peuple les dépouilles des Vandales. Le peuple s'arracha les vases d'argent, les ceintures d'or, une foule d'objets précieux qui avaient servi à l'usage des vaincus; et ce jour sembla ressusciter de vieilles coutumes que le temps et la désuétude avaient abolies.
CHAPITRE X.
1. Aigan et Rufin sont surpris et tués par les Maures. 2. origine des Maures et leur établissement en Afrique.
1. Cependant Salomon, qui avait reçu, comme nous l'avons dit, le commandement de l'armée d'Afrique et le gouvernement de cette province, voyant les Maures en révolte et la nouvelle domination mal affermie, ne savait quel parti prendre, ni quels remèdes apporter à ce désordre. Il avait appris, par des messagers fidèles, que les barbares, après avoir détruit les garnisons de la Byzacène et de la Numidie, brûlaient et ravageaient tout le pays. Mais ce qui lui causa le plus de douleur, ce qui répandit le deuil dans toute la ville, ce fut la cruelle destinée que trouvèrent, dans la Byzacène, le Massagète Aigan et le Thrace Rufin. Ils étaient tous deux attachés à la personne de Bélisaire, et très distingués dans l'armée romaine; Aigan faisait partie de la garde du général: quant à Rufin, sa vigueur et sa bravoure lui avaient mérité l'honneur de porter dans tous les combats la bannière impériale. Ces deux officiers, qui étaient dans la Byzacène à la tête d'un corps de cavalerie, indignés de voir le pays ravagé et les habitants traînés en esclavage, se postèrent en embuscade dans un défilé, surprirent les Maures chargés de butin, les taillèrent en pièces, et délivrèrent tous les prisonniers. Au premier avis de cette défaite, les chefs des Maures Cuzinas, Isdilasas, Juphruthes et Medisinissas, qui n'étaient pas loin de là, accoururent vers la fin du jour, avec toutes leurs forces. Les Romains en fort petit nombre, et resserrés dans un étroit espace par plusieurs milliers d'hommes qui les enveloppaient de toutes parts, ne purent soutenir une lutte aussi inégale. De quelque côté qu'ils se tournassent, ils étaient criblés de traits. Aigan et Rufin, avec quelques-uns de leurs soldats, s'emparent d'une roche élevée, d'où ils arrêtent les Maures. Tant qu'ils purent faire usage de leurs arcs, l'ennemi n'osa ni les attaquer de front, ni en venir aux mains avec eux: il se contenta de les harceler de loin, en leur lançant des traits. Mais quand leurs carquois furent épuisés, ils se virent insensiblement pressés par une multitude de Maures, contre lesquels ils n'avaient plus d'autre arme que leurs épées. Enfin il fallut céder au nombre; Aigan tomba criblé de blessures; Rufin fut pris et emmené par le chef maure Médisinissas, qui, pour se délivrer de la crainte que lui inspirait un si terrible adversaire, lui fit sur-le-champ trancher la tête. Le barbare rapporta en trophée dans sa maison et offrit à ses femmes cette tête, remarquable par la longueur et l'épaisseur de sa chevelure.
2. Puisque le plan de notre histoire nous a conduit à parler des Maures, il ne sera pas hors de propos de reprendre les choses de plus haut, et de dire d'où ils sont partis pour venir en Afrique, et de quelle manière ils s'y sont établis.
Lorsque les Hébreux, après leur sortie d'Égypte, atteignirent les frontières de la Palestine, ils perdirent Moyse, leur sage législateur, qui les avait conduits pendant le voyage. Il eut pour successeur Jésus, fils de Navé,[51] qui, ayant introduit sa nation dans la Palestine, s'empara de cette contrée, et, déployant dans la guerre une valeur surhumaine, subjugua tous les indigènes, se rendit facilement maître de leurs villes, et s'acquit la réputation d'un générai invincible. Alors, toute la région maritime qui s'étend depuis Sidon jusqu'aux frontières de l'Égypte se nommait Phénicie; elle avait de tout temps obéi à un seul roi, ainsi que l'attestent tous les auteurs qui ont écrit sur les antiquités phéniciennes. Là, vivaient un grand nombre de peuplades différentes, les Gergéséens, les Jébuséens, et d'autres dont les noms sont inscrits dans les livres historiques des Hébreux. Lorsqu'elles virent qu'elles ne pouvaient résister aux armes du conquérant, elles abandonnèrent leur patrie, et se retirèrent d'abord en Égypte. Mais s'y trouvant trop à l'étroit, parce que, depuis fort longtemps, ce royaume était encombré d'une population considérable, ils passèrent en Afrique, occupèrent ce pays jusqu'au détroit de Cadix, et y fondèrent de nombreuses villes, dont les habitants parlent encore aujourd'hui la langue phénicienne. Ils construisirent aussi un fort dans une ville nommée alors Numidie, qui porte aujourd'hui le nom de Tigisis. Là, près d'une source très abondante, s'élèvent deux colonnes de marbre blanc, portant, gravée en lettres phéniciennes, une inscription dont le sens est: « Nous sommes ceux qui avons fui loin de la face du brigand Jésus, fils de Navé. » Avant leur arrivée, l'Afrique était habitée par d'autres peuples qui, s'y trouvant tirés depuis des siècles, étaient appelés les enfants du pays. C'est de là qu'on a donné le nom de fils de la terre à Antée, leur roi, avec lequel Hercule soutint une lutte à Clipea. Dans la suite, ceux qui émigrèrent de Phénicie avec Didon allèrent retrouver les habitants de l'Afrique, qui leur étaient unis par la communauté d'origine, et, avec leur consentement, ils fondèrent Carthage, et s'y établirent. Ces Carthaginois étant devenus dans la suite des temps puissants en nombre et en richesses, firent la guerre à leurs voisins, qui, comme nous venons de le dire, étaient les premiers arrivés de Palestine, et qu'on appelle aujourd'hui les Maures, les battirent en plusieurs rencontres, et les forcèrent à transporter leurs foyers bien loin de Carthage. Plus tard, les Romains, après avoir subjugué les uns et les autres, assignèrent pour demeures aux Maures les régions les plus éloignées de l'Afrique habitable, et soumirent au tribut les Carthaginois et les autres peuples libyens. Enfin les maures, après avoir souvent défait les Vandales, s'emparèrent du pays nommé aujourd'hui Mauritanie, qui s'étend depuis le détroit de Cadix jusqu'à la ville de Césarée, et de la plus grande partie du reste de l'Afrique.
CHAPITRE XI.
XI. 1. Lettre de Salomon aux Maures, avec la réponse. 2. Disposition des deux armées. 3. harangue de Salomon. 4. Harangue des commandants des Maures. 5. Victoire des Romains.
1. Quand Salomon eut appris le massacre d'Aigan et de Rufin, il se prépara pour la guerre, et écrivit en ces termes aux chefs des Maures:
« Le monde a toujours vu assez d'insensés, qui ont couru à leur perte, sans qu'il leur ait été possible de prévoir l'issue de leurs folles entreprises. Mais vous qui avez devant les yeux l'exemple de vos voisins les Vandales, qui avez été avertis par leur chute, quelle démence vous pousse à sacrifier votre vie, et à prendre les armes contre un si puissant empereur ? Oubliez-vous les serments solennels signés de votre main, et vos enfants livrés en otage ? Voulez-vous donc faire connaître à toute la terre que vous n'avez ni Dieu, ni foi, ni soin de vos proches et de vous-mêmes ? Si-vous traitez Dieu de cette manière, quel sera votre appui dans la guerre contre l'empereur des Romains ? Si vous ne la savez commencer sans perdre vos enfants, quel est donc le puissant motif qui vous fait affronter les périls ? Réfléchissez; et si vous avez quelque repentir de vos torts, témoignez-le-moi par une lettre. Si vous ne mettez un terme à vos coupables fureurs, attendez-vous à nous voir marcher contre vous, armés des serments que vous avez viol, et des supplices que vous avez imposés à vos otages.» Telle fut la lettre de Salomon; voici la réponse des Maures: «Bélisaire nous a engagés par de magnifiques promesses à reconnaître l'autorité de l'empereur Justinien; mais les Romains, sans nous faire aucun bien, en nous apportant même la famine, veulent nous avoir pour amis et pour alliés. N'est-il pas clair que c'est vous et non les Maures qu'on doit taxer de perfidie ? Les infracteurs des traités sont ceux qui violent leurs promesses, et non ceux qui rompent une alliance pour des injustices palpables. Ils n'encourent pas la haine de Dieu, ceux qui attaquent les ravisseurs pour reprendre leurs propres biens, mais ceux qui commencent la guerre et qui volent le bien d'autrui. C'est à vous qui ne pouvez avoir qu'une femme, à être touchés du soin de vos enfants; mais nous qui pouvons en avoir cinquante, nous n'appréhendons pas de manquer de postérité.»
2. Quand Salomon eut lu cette réponse, il résolut de s'avancer contre les Maures; et, après avoir pourvu à la sûreté de Carthage, il marcha avec toutes ses troupes vers la Byzacène. Lorsqu'il fut arrivé dans la plaine de Mamma, où s'étaient campés les quatre chefs des Maures dont j'ai parlé plus haut, il s'y retrancha.
Là s'élèvent de hautes montagnes; à leur pied s'étend une plaine où les barbares, se préparant au combat, disposèrent ainsi leur ordre de bataille. Le front était formé de douze rangs de chameaux, disposés en cercle, à peu près de la même manière que Gabaon les avait employés, comme nous l'avons vu dans le livre précédent. La coutume de ces barbares est d'admettre parmi les combattants et de mêler dans les rangs quelques enfants et quelques femmes; la majeure partie des femmes était placée au centre du cercle. Ce sont les femmes qui construisent les huttes et les retranchements, qui soignent habilement les chevaux, qui nourrissent les chameaux, qui aiguisent les armes, et qui soulagent leurs maris d'une grande part des travaux de la guerre. Les fantassins étaient debout, entre les jambes des chameaux, armés de boucliers et d'épées, et pourvus de javelots qu'ils lançaient avec adresse. La cavalerie, peu nombreuse, se tenait sur le penchant des montagnes. Salomon n'opposa aucune portion de ses forces à la partie de la phalange orbiculaire des Maures qui regardait la montagne. Il craignait que le corps d'armée qu'il aurait chargé de cette attaque, placé entre les cavaliers maures qui descendraient des hauteurs, et les fantassins qui, pour envelopper l'ennemi, changeraient leur ligne circulaire, ne succombât sous les traits dont on l'aurait ainsi accablé de deux côtés à la fois. Il opposa donc toute son armée au demi-cercle des troupes ennemies qui regardait la plaine; et, voyant que le souvenir de la défaite d'Aigan et de Rufin inspirait à beaucoup de ses soldats un sentiment de frayeur et de défiance, il leur parla en ces termes pour relever leur courage :
[il les rassura et releva leur courage par ses exhortations.[52]
Les chefs des Maures, de leur côté, encouragèrent leurs soldats, que la belle disposition des troupes romaines avait un peu épouvantés.]
Mes Compagnons, qui avez eu l'honneur de combattre sous les auspices de Bélisaire, ne redoutez pas les ennemis, et ne vous figurez pas que l'avantage que cinq mille Maures ont remporté sur cinq cents Romains, soit un exemple qui doive servir de règle à tous les combats. Souvenez-vous de votre valeur, et faites réflexion que les Vandales ont vaincu les Maures , et que vous avez vaincu les Vandales. Quelle apparence de craindre de faibles ennemis, après avoir défait de vaillants hommes ? Tout le monde demeure d'accord que les Maures sont les plus méprisables de tous les soldats. Ils sont presque nus. Ils n'ont point de boucliers, ou ils n'en ont que de fort courts, et qui ne sont pas à l'épreuve du trait. Ils n'ont que deux dards. Si en les jetant ils manquent leur coup, il faut qu'ils prennent aussitôt la fuite. Ainsi, il ne faut qu'éluder leur premier effort, pour être assurés de la victoire. Vous voyez assez quel avantage vos armes vous donnent sur eux. De plus , la force du corps et de l'esprit, la longue expérience dans les armes , le souvenir des heureux succès de tant d'expéditions militaires, doivent augmenter votre confiance. Les Maures, qui n'ont aucun de ces avantages, ne peuvent se fier qu'en leur nombre. Un petit nombre de vaillants hommes défont aisément une grande multitude de lâches. Un bon soldat met sa principale espérance dans son courage. Celui qui ne met la sienne que dans le nombre de ses compagnons, se trompe le plus souvent. Il faut vous moquer de ces chameaux., qui ne sauraient couvrir l'ennemi, et qui, quand ils seront une fois effarouchés, ne feront que l'embarrasser. L'ardeur même que le dernier succès de leurs armes leur inspire, ne nous sera pas inutile, parce que comme la hardiesse qui vient de la force peut servir, aussi celle que l'on prend au dessus de ses forces, n'est propre qu'à jeter inconsidérément dans le danger. Si vous vous souvenez de ce que je vous dis, que vous méprisiez l'ennemi, et que vous l'attaquiez sans désordre, vous gagnerez la bataille.
Voilà ce que dit Salomon.
4. Les Capitaines des Maures ayant aperçu que leurs soldats étaient étonnés du bel ordre où étaient les Romains, leur parlèrent en ces termes.
Mes Compagnons, nous avons reconnu depuis peu, que les Romains ne sont pas invulnérables, puisque nous les avons percés de nos dards , et que nous les avons faits nos esclaves. Nous avons plus de forces que nous n'en avions alors , et nous combattons pour une plus noble récompense , qui est la possession de toute l'Afrique , et notre propre liberté. Il faut donc employer en cette importante occasion , nos efforts et notre courare. Quand il s'agit de tout, , on perd tout, si l'on ne se sauve par une valeur extraordinaire. Il n'y a rien dans les ennemis qui ne soit digne de votre mépris. S'ils nous attaquent à pied , la pesanteur de leurs armes les fera surmonter par la vitesse des Maures. S'ils nous attaquent à cheval, leur cavalerie sera mise en désordre, par l'aspect et par le cri de nos chameaux. Ce serait se tromper que les croire invincibles, à cause qu'ils ont vaincu les Vandales. C'est le mérite du général qui fait le plus souvent la décision des batailles. Or la fortune a éloigné Bélisaire , à qui la gloire de la dernière victoire était due. Si ce n'est qu'elle ne nous soit encore plutôt due à nous-mêmes, parce qu'en affaiblissant les
publié par Procope dans: Histoire
Tacite – La Guerre de Tacfarinas "
Extrait de : " Les Annales " (livre II - IV)
par Tacite (Historien latin , 55 / 120)
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Livre II / (LII) : Cette même année la guerre éclate en Afrique : l'ennemi était commandé par Tacfarinas. Numide de nation, soldat auxiliaire dans les armées romaines, puis déserteur, Tacfarinas rassembla d'abord pour piller et voler des vagabonds accoutumés au brigandage. Bientôt il les distribua, comme dans les armées romaines, par enseignes et par compagnies; et enfin de chef de bandes indisciplinées, il devint général des Musulames . Cette nation puissante qui confine aux déserts de l'Afrique, et qui, à cette époque, n'avait point encore de villes, prit les armes et contraignit à la guerre les Maures, ses voisins. Ceux-ci avaient Mazippa pour chef. L'armée fut partagée en deux corps, de sorte que Tacfarinas pût garder dans le camp des hommes d'élites, armés à la manière des Romains, pour les habituer à la discipline et à l'obéissance, tandis que Mazippa avec les troupes légères, portait au loin l'incendie, le meurtre et la terreur. Ils avaient soulevés les Cinithiens, peuple redoutable, lorsque Furius Camillus, proconsul d'Afrique, fit marcher en un seul corps sa légion et tous les auxiliaires qui se trouvaient sous les drapeaux; cette troupe était faible sans doute si on la compare à la multitude des Numides et des maures; mais on avait qu'une chose sérieuse à craindre, c'est que la peur ne leur fit éviter le combat; et en espérant la victoire, ils se firent battre. La légion se plaça au centre et les deux divisions de cavalerie sur les ailes. Tacfarinas accepta la bataille : les Numides furent mis en déroute.
Livre III / (XX) : Cette même année, Tacfarinas, battu l'été précédent, comme je l'ai dit, par Camillus, recommença la guerre en Afrique, courant et pillant d'abord, et par la rapidité se dérobe à notre vengeance. Il ruina ensuite les bourgades, enleva un butin considérable, et enfin près du fleuve Pagide , il assiégera une cohorte romaine. le fort était commandé par Decrius, homme d'action, formé par l'expérience de la guerre, et qui regardait ce siège comme un affront. Decrius engage les soldats à combattre à découvert, et range sa troupe en avant des retranchements. mais au premier choc, la cohorte plie; Decrius se lance à travers les traits, courts aux fuyards, crie aux porte-enseignes : " qu'il est honteux que le soldat romain tourne le dos devant des bandes sans disciplines ou des déserteurs ! ". Au même moment il reçoit plusieurs blessures; l'oeil crevé, il fait encore face à l'ennemi et continue le combat, jusqu'à ce qu'il tombe abandonné des siens.
--- / (XXI) : A cette nouvelle, L. Apronius, qui avait succédé à Camillus, plus affligé de la honte des siens que du succès de l'ennemi, eut recours à cette rigueur rare à cette époque et qui rappelait les âges antiques; il décima la cohorte qui s'était déshonorée , et fit périr sous les verges ceux qu'avaient désigné le sort. Cette sévérité produisit tant d'effet qu'un détachement de vétérans de cinq cents hommes, au plus, mit en fuite ces mêmes troupes de Tacfarinas, qui avait attaqué un fort nommé Thala . Tacfarinas cependant, en voyant ses Numides découragés et peu disposés à faire des sièges, fit une guerre de partisans, fuyant devant les attaques et reparaissant bientôt sur les arrières de l'armée. Aussi longtemps que le Barbare suivit cette tactique, il se joua des Romains qui se fatiguaient en vain à le poursuivre. Mais lorsqu'il se fut rapproché des côtes, le butin qui l'embarrassait le força de s'arrêter pour camper. Apronius Cesianus, envoyé par son père avec des cavaliers, des cohortes auxiliaires et les légionnaires les plus agiles, livra aux Numides un combat heureux et les rejeta dans le désert.
--- / (XXXII) : Peu de temps après Tibère envoya une lettre au Sénat pour l'informer que l'Afrique était de nouveau troublée par les incursions de Tacfarinas; " Les Pères, disait-il, devaient choisir pour consul un homme expérimenté dans la guerre, vigoureux et capable de résister aux fatigues de la campagne ".
--- / (LXXII) : ... et quelques temps après, César en donnant à Blesus, proconsul d'Afrique, les ornements du triomphe, déclara qu'il lui accordait ces marques d'honneur en l'honneur de Séjan, dont il était l'oncle.
--- / (LXXIII) : Les exploits de Blesus cependant méritaient bien cette distinction; car Tacfarinas, quoique toujours repoussé, trouvait toujours au fond de l'Afrique des ressources nouvelles, et son insolence était telle qu'il envoya des députés demander à Tibère qu'on lui cédât de bonne grâce un lieu pour s établir, lui et son armée; en cas de refus, il le menaçait d'une guerre interminable. On dit que jamais insulte envers sa personne et le peuple romain ne blessa plus profondément César de cette audace d'un déserteur et d'un brigand qui agissait comme les puissances ennemies. " Le vainqueur de tant d'armées consulaires, Spartacus lui-même, brûlant l'Italie restée sans vengeurs, au moment où les grandes guerres de Sertorius et de Mithridate ébranlaient la République, Spartacus n'avait point été admis à traiter de son pardon avec Rome, et le peuple romain, au plus bel âge de sa grandeur, irait acheter la paix d'un brigand comme Tacfarinas, par un traité et une concession de territoire ! ". Tibère donna ordre à Blesus d'offrir la grâce à tous ceux qui mettraient bas les armes, et de s'emparer du chef par tous les moyens .
--- / (LXXIV) : La plupart acceptèrent le pardon, et on combattit les ruses de Tacfarinas par la tactique qu'il suivait lui-même. Son armée inférieure à la nôtre, mais plus propre à une guerre de surprise, attaquait et se repliait, dressait ses embuscades en s'aparpillant par bandes. l'armée romaine, partagée en trois corps, se met en marche par trois routes différentes, d'un côté le lieutenant Cornelius Scipion garda les points qui servaient de route aux incursions de l'ennemis dans le pays des Leptins , et à ses retraites dans le pays des Garamantes; du côté opposé, le fils de Blesus, avec des forces suffisantes, se posta pour protéger les bourgades de Cirta; au centre, le général, à la tête des troupes d'élites, établissant, dans des positions avantageuses, des forts et des retranchements, resserra les ennemis, leur présenta de continuels obstacles, et partout ^ù ils partaient, ils trouvaient des détachements de l'armée romaine, sur leur front, sur leurs flancs, et souvent même sur leurs arrières. Grâce à ses dispositions, un grand nombre fut tué ou enveloppé. Blesus partagea ensuite ses trois corps d'armée en petits détachements, qu'il plaça sous les ordres de centurions éprouvés. A la fin de l'été il ne les retira point comme on avait fait jusqu'alors, et, au lieu de les mettre en quartier d'hiver dans notre ancienne province, il les distribua dans des forts, à l'extrémité du pays exposé à la guerre, et fit relancer Tacfarinas de retraite en retraite, par des soldats armés à la légère, et qui connaissaient le désert. Le frère de Tacfarinas ayant été pris, Blesus s'en revint, mais trop tôt pour le bien des alliés, car il laissait les populations prêtes à rallumer la guerre, Tibère, cependant, croyant la guerre terminée, permit que Blesus fut salué par les légions d'impérator.
Livre IV / (XXIII) : Cette même année délivra le peuple romain de sa longue guerre contre le Numide Tacfarinas. Jusqu'alors les généraux ne songeaient plus à l'ennemi, du moment où ils croyaient avoir fait assez par eux-mêmes en obtenant les insignes du triomphe. On comptait déjà dans Rome trois statues couronnées de lauriers, et Tacfarins pillait toujours l'Afrique. Il avait trouvé de nouveaux appuis chez les Maures qui, lassés par l'inertie de leur jeune roi Ptolémée, fils de Juba, s'étaient jetés dans la guerre pour échapper aux affranchis, qui s'érigeaient en maîtres, et à la domination des esclaves. Le roi des Garamantes aidait Tacfarinas à piller, et recelait le butin; il ne marchait pas en personne à la tête de son armée, mais il fournissait des troupes légères, et, à cause des distances, on les disait plus redoutables qu'elles ne l'étaient réellement. Toute la population pauvre ou turbulente de la province courait se joindre à Tacfarinas, avec d'autant plus d'empressement que César, après l'expédition de Blesus avait ordonné de retirer de l'Afrique la neuvième légion, comme si le pays eut été entièrement pacifié; et le proconsul de cette armée, P. Dolabella, n'avait point osé la retenir, car les ordres du prince l'effrayaient plus que la guerre elle-même.
--- / (XXIV) : Grâce à cette circonstance, Tacfarinas fait courir le bruit que l'empire romain est déchiré par d'autres guerres; que c'est pour cela qu'on rappelle d'Afrique une partie des troupes, et qu'il sera facile d'écraser celles qu'on y a laissées, si tous ceux qui préfèrent la liberté à la servitude veulent frapper un grand coup. Il augmente son armée, puis il vient camper devant Thubusque, et investit cette place. Dolabella rassemble tout ce qu'il a de troupes; la première marche et la terreur du nom romain fait lever le siège aux Numides, qui d'ailleurs ne peuvent soutenir le choc de l'infanterie. Dolabella fortifie les positions avantageuses; en même temps il frappe de la hache les chefs des Musulames, qui menaçaient de trahir. Sachant par l'expérience de plusieurs campagnes, qu'il était impossible d'atteindre avec un seul corps et des troupes pesamment armées, les bandes errantes de l'ennemi, il appelle le roi Ptolémée et ses auxiliaires, et forma quatre divisions, dont il confie le commandement à des lieutenants et à des tribuns. Les Maures les plus braves conduisent les troupes chargées de faire du butin; lui-même était partout pour diriger.
--- / (XXV) : Bientôt on apprend que les Numides ont dressé leurs tentes auprès des ruines d'un château nommé Auzéa qu'ils avaient incendiés autrefois, et qu'ils comptent sur cette position, fermée de tous côtés par de vastes forêts. Aussitôt les cohortes et la cavalerie, sans bagages, se portent en avant par une marche rapide, ignorant où on les conduit. Le jour commençait à peine, que les soldats romains abordaient, au bruits des trompettes et avec des bruits terribles, les Barbares à moitié endormis. Les chevaux numides étaient au piquet, ou dispersés çà et là pour paître. Du côté des Romains, tout est disposé pour le combat, l'infanterie serrée, la cavalerie en rang de bataille; les Numides, au contraire, surpris à l'improviste, sans armes, sans direction et en désordre, sont culbutés, tués ou pris comme des troupeaux. Irrité par le souvenir de ses fatigues, contre un ennemi qui fuyait un combat tant de fois souhaité, le soldat s'enivre de vengeance et de sang. L'ordre de s'attacher Tacfarinas circule dans les compagnies : " Tous le connaissaient, après tant de combats; seule la mort de ce chef peut mettre un terme à cette guerre. " Mais le Numide, quand il voit ses gardes tués, son fils déjà enchaîné, les Romains répandus partout, s'élance à travers les traits et par une mort qui ne fut pas sans vengeance, s'affranchit de la captivité. La guerre finit avec lui.
Livre IV / (XXVI) : Dolabella demanda les ornements du triomphe. Tibère les refusa; c'était une concession à Sejan, car la gloire de son oncle Blesus pouvait souffrir de la gloire de Dolabella. Mais Blesus n'en fut pas plus grand, et le refus d'une distinction méritée ne fit qu'ajouter à la renommée du vainqueur, car, avec une armée plus faible, il avait fait des prisonniers de marque, tué le chef, et l'honneur d'avoir terminé la guerre lui revenait tout entier. Dolabella était suivi par des ambassadeurs des Garamantes, qu'on avait vus rarement dans Rome. Cette nation, frappée de terreur par la défaite de Tacfarinas, les envoyait pour s'excuser auprès du peuple romain, car elle savait sa faute. On connut alors le zèle de Ptolémée dans cette guerre, et on renouvela en sa faveur un ancien usage. Un sénateur fut désigné pour lui porter le bâton d'ivoire, la toge brodée, antiques présents du Sénat, et le saluer du nom de roi, d'allié et d'ami.
Et voici les résumés qu'en font certains historiens :
1 / JULIEN (Charles André) : " l'Histoire de l'Afrique du Nord ",
Paris, Payot, rééd., 1975, T.I, pp. 128/130.
L'insurrection du berbère Tacfarinas qui, au temps de Tibère, tint sept ans durant, en échec les armées romaines, nous est connu par quelques lignes de Tacite : " Cette même année (17), écrit-il, la guerre commença en Afrique. Les insurgés avaient pour chef un Numide, nommé Tacfarinas, qui avait servi comme auxiliaire dans les troupes romaines et avait ensuite déserté. Il rassembla d'abord quelques bandes de brigands et de vagabonds qu'il mena au pillage; puis il parvint à les organiser en infanterie et cavalerie régulières. Bientôt, de chefs de bandits, il devint général des Musulames, peuplade vaillante qui parcourt des régions dépourvues de villes, en bordure des déserts d'Afrique. Les Musulames prirent les armes et entraînèrent les Maures, leurs voisins qui avaient pour chef Mazippa. les deux chefs se partagèrent l'armée; Tacfarinas garda l'élite des soldats, tous ceux qui étaient armés à la romaine, pour les rompre à la discipline et les habituer au commandement, tandis que Mazippa, avec les troupes légères, portait le fer, la flamme et l'effroi. "
Comme tant de chefs d'insurrection, de Jugurtha à Abd el Krim, Tacfarinas avait appris le métier militaire et fortifié sa haine de l'étranger en servant dans les rangs des envahisseurs. Il fut d'abord un chef de bandes. Entendez qu'il se trouva, sans doute, en présence de révoltes spontanées qui se manifestèrent par des razzias, qu'il lui fallut ensuite les discipliner, les organiser et transformer en armée régulière la cohue anarchique des tribus. S'il réussit, comme l'affirme Tacite, ce ne fut point un simple aventurier, mais un chef d'envergure.
Le mouvement s 'étendit jusqu'à la Maurétanie, à l'Ouest, à la Petit Syrte, à l'Est. Ce fut une révolte générale des tribus du Sud, qui mordit sur les territoires relevant de Rome. Le proconsul M. Furius Camillus, à la tête de la IIIè légion Auguste et de contingents auxiliaires, battit Tacfarinas en bataille rangée et reçut les honneurs du triomphe (17). Mais une révolte berbère ne s'épuise pas dès le premier combat. Suivant leur tactique éternelle, les Numides se dispersent dès qu'ils eurent le dessous pour se reconstituer dans au désert. De là Tacfarinas poussa des razzias soudaines sur les bourgades et les campagnes des confins. Il réussit même à mettre en fuite une cohorte romaine et à enlever un fort (20).
Le proconsul L. Apronius dut intervenir, avec des renforts venus de Pannonie, pour dégager une place assiégée. La poliorcétique n'était pas le fort des Numides. Tacfarinas eut la sagesse d'y renoncer et de revenir aux incursions rapides. les romains ne pouvaient se saisir de cet ennemi qui portait l'offensive là où l'attendait le moins et disparaissant, avec son butin, avant qu'ils aient eu le temps de réagir. une fois cependant, le fils du proconsul, L. Apronius Caesanius, surprit Tacfarinas et le réduisit à se réfugier au désert. Succès précaire qui n'empêcha pas le Numide de reparaître et d'envoyer des députés à Tibère pour lui signifier qu'il eut à lui céder de bonne grâce des terres, à lui et son armée, sans quoi il le menaçait d'une " guerre interminable ".
Tacite voit dans cette sommation la manifestation d'une audace singulière. Elle témoigne plutôt de la nécessité vitale pour les Numides de se ravitailler dans les plaines fertiles dont l'occupation romaine leur interdisait l'accès. Tibère se refusa à négocier. " On rapporte, écrit Tacite, que jamais insulte à l'empereur et au peuple romain n'indigna Tibère comme de voir un déserteur et un brigand s'ériger en puissance ennemie. " Il ne pouvait admettre que " l'empire au faîte de sa puissance se rachetât, par la paix et des concessions de territoires, des brigandages de Tacfarinas. "
Un nouveau proconsul, Q. Julius Blaesus, mena une double action contre le Numide. Par d'habiles promesses et sans doute par des concessions de terres, il provoqua des dissidences, puis comme plus tard Bugeaud contre Abd el Kader, adapta sa tactique aux nécessités africaines en organisant colonnes mobiles qui harcelèrent l'ennemi. Il installe ses troupes dans des camps retranchés, tout le long des frontières, et put ainsi continuer son offensive même au coeur de l'hiver, mais il ne réussit pas à s'emparer de Tacfarinas, comme le lui avait prescrit l'empereur, et obtint, dit-on le triomphe que parce qu'il est l'oncle du tout puissant préfet du prétoire, Séjan.
Après le départ de Blaesus la situation redevint grave. L'avènement de Ptolémée en Maurétanie provoqua une nouvelle révolte des maures, et Tacfarinas, qui n'ignorait pas que les effectifs romains venaient d'être amputés d'une légion, rallia de nouveaux partisans, si bien que la révolte reprit de la Maurétanie à la Grande Syrte. le proconsul P. Cornelius Dolabella suivit la tactique de Blaesus et finit par rejoindre Tacfarinas près " d'un château à demi ruiné et brûlé jadis par les Numides, nommé Auzia, au milieu d'épaisses forêts où il se croyait en sûreté ". On a affirmé, sans preuves suffisantes, que ce castellum occupait l'emplacement d'Aumale, bien qu'il soit vraisemblable qu'il se dressât plus à l'est. Les soldats " enivrés de vengeance et de sang " égorgèrent à l'envie, les Numides surpris au repos. Tacfarinas se jeta au-devant des ennemis " et se déroba à la captivité par une mort qu'il fit payer cher ". Le massacre du chef mit fin à la guerre.
2 / BENABOU (Marcel) : " La résistance africaine à la romanisation ",
Paris Maspéro, 1976, pp. 75/83, chapitre intitulé : " Les semi-nomades face aux empiétements romains : Tacfarinas ".
Les troubles suscités par l'annexion de la future Numidie, les victoires militaires consécutives à ces troubles avaient transformé à la fois la situation sur le terrain et la stratégie des Romains. Ainsi la nécessité d'asseoir l'occupation militaire sur des bases solides dicté la construction de la voie Haïdra à Gabès par Gafsa, ce qui impliquait la mainmise effective de l'autorité romaine sur une grande partie du sud tunisien. Ceci, se traduit, pour les tribus semi-nomades, habituées à se retirer dans les montagnes en été et à passer l'hiver dans la steppe, par l'impossibilité de continuer leurs déplacements saisonniers.
Les Musulames, qui avaient déjà vu leurs terres réduites par Cossus Cornelius Lentulus, se trouvaient maintenant privées par la nouvelle route, d'une bonne moitié de leur territoire. Cette dépossession, qui intervient tandis que par ailleurs s'effectue l'inventaire ordonné par Auguste des ressources de la province , détermine les Musulames à reprendre la lutte. Ils le font donc, mais la guerre qu'ils vont mener semble différer profondément des mouvements qui l'avaient précédée sous le règne d'Auguste.
Les Musulames en effet ne sont pas une banale tribu comme il y en tant dans l'Afrique romaine et indigène. Plutôt qu'une tribu, c'est sans doute une confédération : l'on connaît l'une de composantes de cette confédération, la tribu musulames Gubul que mentionne un texte de Theveste. Son importance ne date pas de l'empire, mais remonte bien au-delà dans l'histoire africaine. Bien qu'ils ne soient pas nommés par Salluste, qui s'est peut soucié de donner des noms de tribus africaines, ils durent prendre une part à la guerre de Jugurtha; en effet la ville de Thala, qui est sur le territoire de la confédération musulame, était acquise à Jugurtha, et elle ne fut prise, par Metellus, qu'après une longue résistance. L'importance des Musulames est due à la taille et à la place de leur territoire : ils possèdent en effet la plus grande partie du bassin du Muthul (Oued Mellègue), vaste zone aux multiples utilisations possibles, et dans laquelle l'administration saura tailler pour constituer des domaines publics et privés, des cités et des marchés. Le début du 1er siècle marque pour les Musulames un tournant : ils se décident à la résistance armée, mais à une résistance d'un type nouveau. Pour la première fois en effet, des Africains vont tenter d'emprunter aux Romains, très maladroitement sans doute, mais avec une indéniable détermination, une partie de leur technique guerrière. Armement, organisation d'unités diversifiées, utilisation d'une tactique adaptée aux circonstances mouvantes du combat, autant d'éléments qui donnent à cette guerre de sept ans une importance particulière de la résistance africaine à la romanisation.
La guerre qui va commencer en 17 sera toute entière dominer par la personnalité de Tacfarinas. Celui-ci qui avait servi dans l'armée romaine -dans un corps d'auxiliaires-, sut mettre à profit les leçons qu'il avait apprises auprès des Romains pour les retourner contre eux. Sa compétence, dont témoignait l'organisation paramilitaire qu'il avait su donner aux premières " bandes " dont il s'était entouré après avoir déserté l'armée, lui valut de devenir, après ses premiers succès, chef de la puissante tribu des Musulames. peut-être y a-t-il là autre chose qu'un hasard, autre chose que la rencontre fortuite d'un condottiere en mal de troupes et d'une tribu en mal de pillage. N'est-il pas plus logique de penser qu'il s'agit d'une union dictée par une conscience claire des nécessités de la situation ? Pour les Musulames, en effet, la guerre était inévitable, puisqu'elle devait permettre de récupérer les terrains de parcours indispensables à la survie de la tribu dans son mode de vie traditionnel. Or , cette guerre sentie comme vitale, ne pouvait être menée avec les moyens et les méthodes traditionnels (pillages, razzias, etc.), dont l'inefficacité relative avait pu apparaître tout au long du règne d'Auguste. il était donc normal qu'une guerre qui avait changé de sens, changeât aussi de méthode : l'appel de Tacfarinas n'est que la conséquence de cette transformation, le symbole d'une volonté déterminée de résistance. Ainsi seulement peut s'expliquer la durée exceptionnelle de la guerre et son extension, qui sont, l'une et l'autre sans commune mesure avec les " opérations de brigandages " que les autorités romaines (ainsi que Tacite, qui rapporte leurs paroles) affectaient d'y voir.
Il semble bien tout d'abord que le déclenchement des opérations n'ait pas été improvisé; il fut sans doute précédé d'une préparation, que nous dirions diplomatique, fort sérieuse. En effet les Musulames ne se lancent pas seuls dans la bataille. Pour éviter d'être tournés sur leurs ailes, ils s'allient à l'ouest avec les Maures, commandés par Mazippa, à l'Est avec les Cinithi , proches des Syrtes : une sorte de front s'étendant des confins méridionaux du royaume de Juba jusqu'à la Petite Syrte est ainsi créée. A l'intérieur même de ce front, une sage " division du travail " est aménagée : les troupes de Tacfarinas sont organisées à la romaine, avec des unités de fantassins et des ailes de cavaliers, habitués à manoeuvrer en ordre, bien formés et bien entraînés; les troupes de Mazippa, elles, restent fidèles à la tactique traditionnelle des cavaliers maures qui fondent sur l'ennemi et le harcèlent en groupes légers, mobiles, insaisissables. En se réservant ainsi la possibilité de jouer sur les deux registres, et de mener alternativement, selon les circonstances, les deux types de combat, Tacfarinas comptait sans doute embarrasser le commandement romain et bénéficier de l'effet de surprise que ne manqueront pas de provoquer chez l'ennemi cette organisation bifide.
Ainsi préparé diplomatiquement et militairement, Tacfarinas, en 17, ne craint pas, lorsque le proconsul Furius Camillus entre en campagne contre lui, de livrer bataille à découvert, alors qu'il aurait pu éluder le combat. Mais cet acte d'audace, quoique appuyé sur un dispositif qui eût pu garantir le succès se révéla présomptueux, ou peut-être seulement prématuré : dans une bataille de type classique, la supériorité de l'expérience romaine sur la neuve discipline des Musulames ne se démenti pas. Furius Camillus remporta là une victoire qui lui valut les ornementa triomphalia et l'érection d'une statue à Rome. Juba II avait dû, de son côté, participer directement ou indirectement à cette opération, puisqu'il frappe en 18 des monnaies à l'effigie de la victoire.
Tacfarinas avait perdu sa première bataille; il se retira pour préparer, avec des forces nouvelles, la bataille suivante que de multiples escarmouches durent précéder entre 18 et 20. On en connaît le plus célèbre épisode, la défaite de la garnison qui tenait un fort proche du fleuve Pagyda. Ce petit désastre, qui illustrait d'une manière significative l'insécurité de la région et la vulnérabilité des positions romaines, détermina le commandement romain à prendre des mesures : une nouvelle légion, la IX Hispana, prise sur les armées de Pannonie et commandée par P. Cornelius Lentulus Scipion fut envoyée pour renforcer les troupes du nouveau proconsul, L. Apronius. Lorsqu'en en 20, Tacfarinas tente la prise du fort de Thala (le même probablement que l'actuelle Thala, non loin d'Ammaedara), il subit un échec dont il sut rapidement tirer la leçon : il fallait changer de tactique, abandonner l'espoir de battre les Romains dans leur propre spécialité, revenir donc au harcèlement, multiplier les opérations et répandre la guerre sur l'ensemble du territoire. Ce qui fut fait : spargit bellum, dit Tacite de Tacfarinas.
Ce petit jeu toutefois ne dura guère; alors qu'il s'était retiré non loin de la côte, Tacfarinas est attaqué par surprise, et une colonne légère commandée par L. Apronius Caesianus, le fils du proconsul, lui inflige une défaite assez grave pour le contraindre de se retirer une nouvelle fois. Le proconsul obtient les ornementa triomphalia et une statue, tandis que son fils reprit le septemvirat epulonum.
Cette victoire pourtant n'a rien résolu : la situation est toujours aussi grave et l'empereur Tibère aussi bien que le Sénat souhaiteraient l'envoi en Afrique d'un homme capable de mettre Tacfarinas hors de combat. Ce fut finalement sur ordre de Tibère que le sénat, qui essayait d'engager le moins possible sa responsabilité choisit Q. Junius Blaesus, l'oncle de Séjan. Son gouvernement est marqué par quelques faits d'importance.
Le plus significatif est sans doute la tentative faite par Tacfarinas pour négocier avec Tibère. Tacfarinas, quoique vaincu à deux reprises, pensait apparemment se trouver en position relativement forte : il avait fait la preuve, sinon de son invincibilité, du moins de son aptitude à faire durer indéfiniment la guerre et à en sortir indemne avec des forces renouvelées. Conscients de l'inutilité de la poursuite des opérations dont aucune n'est déterminante, il propose un accord et demande, pour cesser les combats, l'octroi des terres pour lui et son armée. il s'agit sans doute de ces terres dont l'avance de la domination romaine avait privé les Musulames ; la requête de Tacfarinas éclaire donc rétrospectivement ses véritables buts de guerre. Mais, si fondée qu'elle fut, elle devait nécessairement apparaître comme scandaleuse à Tibère, qui affectait de ne voir en Tacfarinas que le déserteur et le brigand qu'il faut, non pas écouter, mais punir.
Il semble pourtant qu'à Rome comme en Afrique certains commençaient à se lasser de cette guerre qui portait préjudice à leurs activités : les commerçants notamment reprirent leur fructueux négoce avec les Musulames et certains passèrent devant les juges pour cette raison. il serait à coup sûr excessif et hasardeux de tirer parti de cette observation pour en conclure qu'il existait à Rome un parti prêt à faire la paix avec Tacfarinas; du moins est-il légitime de dire que la guerre qui durait depuis plusieurs années devait léser sérieusement quelques intérêts romains et qu'on devait souhaiter dans certains milieux la reprise de relations normales avec les régions où sévissait la guerre. Peut-être est-là ce qui explique, au moins en partie, la tentative de Q. Junius Blaesus, de détacher les " rebelles " de leur chef en leur promettant le pardon s'ils se ralliaient. Tentative qui fut, au dire de tacite, suivie de quelques succès : l'octroi de terres récompensa peut-être ces transfuges.
La capture de Tacfarinas restait néanmoins le but principal du proconsul qui, instruit par les échecs et les demi-succès de ses prédécesseurs, décida d'adopter la tactique de son ennemi, c'est-à-dire celle-là même qui avait permis à Metellus et à Marius de venir à bout de Jugurtha : le fractionnement des troupes en plusieurs corps très mobiles. Trois colonnes sont formées : celle de l'est, protégeant les Syrtes, celle de l'ouest, destinée à défendre le territoire de Cirta, celle du centre enfin, chargée de la région de Théveste et d'Ammaedara. la tactique réussit en partie à affaiblir Tacfarinas. Blaesus, sur sa lancée, fractionne encore ses troupes, et en plein hiver (22 - 23) n'hésite pas à faire campagne ce qui lui valut quelques succès. Mais Tacfarinas, dont le frère fut tué, reste insaisissable. Lassé, et sans doute déçu, Blaesus quitte son commandement, pourvu bien entendu des ornements triomphaux et de la statue, qui avaient déjà récompensé les éphémères succès de ses deux prédécesseurs.
Quand arrive juillet 23, le nouveau proconsul P. Cornelius Dolabella, la situation de Tacfarinas s'est nettement modifiée. D'une part, la mort de Juba II a mis sur le trône de Maurétanie le jeune Ptolémée dont le comportement provoque la colère et le mécontentement chez les Maures; d'autre part, Tacfarinas à réussi à obtenir la participation effective des Garamantes et de leurs troupes, sans compter celle de nombreux mécontents issus de l'Afrique même. Ainsi la presque totalité du sud et de l'Africa se trouve liguée contre les Romains. En outre le rappel de la IX Hispana en Pannonie dégarnit partiellement le front africain. Tacfarinas, décidément fort habile dans tous les domaines, ne manque pas de tirer argument de cette bévue. Il y voit, ou feint d'y voir, la preuve que l'empire est aux abois et que l'Afrique est bonne à prendre. il alimente une sorte de campagne de propagande sur ce thème. Le fait de recourir à une campagne de cet ordre est particulièrement intéressant, en ce qu'il traduit l'aptitude Tacfarinas à penser en terme de stratégie globale, et à définir la situation africaine dans le cadre plus vaste des difficultés que connaît Rome avec son empire. ici encore, nous voyons à l'oeuvre non le chef turbulent d'une horde de pillards, mais un dirigeant avisé, bien informé, luttant, avec souplesse et ténacité à la fois, au service d'une cause précise.
Il est vraisemblable que la coïncidence d'événements favorables à encouragé Tacfarinas à reprendre l'initiative des hostilités contre Dolabella et même de tenter de porter un grand coup contre celui-ci. le siège de Thubuscum -c'est-à-dire presque certainement Thubursicu Numidarum- paraît correspondre à cette ambition. mais la résistance de la place et l'arrivée de Dolabella obligent Tacfarinas à lever le siège et à se réfugier près d'Auzia (Aumale).
La phase ultime de cette interminable guerre commence alors. Dolabella reprend la tactique de Blaesus et forme quatre colonnes, dont une comprend des auxiliaires fournit par Ptolémée. Quelques chefs Musulames, sans doute ceux que les promesses de Blaesus avaient ralliés à l'autorité romaine, ayant fait mine de fléchir, il les fait exécuter pour s'assurer la fidélité des hommes. Puis à la hâte et par surprise, il se porte contre Auzia où se déroule la dernière bataille, qui voit la mort de Tacfarinas et la fin de la guerre.
L'échec de Tacfarinas est lourd de conséquences, non seulement les tribus ne récupèrent pas la portion de territoire qui leur avait été enlevé, mais encore les autorités romaines, tirent la leçon des années de luttes, étendent plus loin encore leur zone d'occupation, comme le prouve l'oeuvre de centuriation poursuivie par la légion sous le proconsul C. Vibius Marsus.
publié par Tacite dans: Histoire
MOHYA GÉANT DE LA CULTURE AMAZIGHE
Muhend U Yahia (Mohia) nous quitte
l' Expression 09 décembre 2004
La culture amazighe et la culture kabyle viennent de perdre un homme immense. Mardi dernier, dans une clinique parisienne, s’est éteint, à la suite d’une longue maladie, Mohya Abdallah, plus connu sous le nom de Muhend U Yahia. Poète et dramaturge de talent, Mohya a traduit des oeuvres théâtrales universitaires et les a introduites dans la société kabyle. Plus de quarante de ses pièces sont désormais, dans leur traduction, du domaine amazigh. Grâce à Mohya, un nouveau mouvement théâtral en kabyle a vu le jour au début des années 1980.
Plusieurs troupes ont repris les adaptations de Mohya et les ont mises en scène et interprétées. La majeure partie des pièces traduites par Mohya ou adaptées par lui ont été présentées lors de festivals de théâtre amazigh, organisés en Kabylie. Beaucoup d’oeuvres de Mohya ne sont pas connues. Seules quelques oeuvres éditées sous forme de livres et/ou de cassettes audio et vidéo sont connues du public. Mohya a traduit en kabyle des oeuvres de poètes, comme celles de l’opposant turc, Nazim Hikmet, ou encore Boris Vian. Il a de même composé et écrit des poèmes, dont le plus célèbre Ah ! Ya ddin qessam !, en hommage aux détenus du Printemps berbère d’avril 1980.
Après des études au lycée de Tizi Ouzou en 1967, Mohya entame des études universitaires en mathématiques à Paris dans les années 70. C’est là qu’il côtoie l’académie berbère. Puis il rejoint le «groupe d’études berbères» de l’université de Vincennes où il était l’une des chevilles ouvrières des publications éditées par le groupe, comme le bulletin d’études berbères et la revue Tisuraf.
Un hommage lui a été rendu, hier, à la clinique Jeanne Garnier de Paris. Sa mise en terre et prévue en Kabylie. Le porte-parole du MAK, Ferhat M’henni, un homme engagé est un chanteur aux mots d’airain qui traversent les murs de plomb, a rendu public un communiqué dans lequel il rend un vibrant hommage à l’immense homme que fut Muhand U Yahia. Ferhat s’est écrié si justement à propos de Mohya: «...Il continuera de nous éclairer par les multiples lumières dont il avait tissé les mots de ses poèmes, le sens de ses phrases et le lyrisme de ses pièces de théâtre... Il était un géant, il est désormais un soleil...!» Ferhat souligne «la modestie légendaire et la réserve naturelle qui fleuraient bon l’intelligence de l’immense homme de culture...», le monde amazigh en général et la Kabylie en particulier sauront toujours honorer la mémoire de l’homme et la richesse monumentale de son oeuvre immortelle. «Le MAK appelle la population à se déplacer en masse pour rendre à Mohya un vibrant hommage en l’accompagnant à sa dernière demeure...» Il semble que les mots soient pauvres pour décrire l’immense peine de ceux-là qui, grâce à la veuve de Muhand U Yahia, ont pu s’approprier la culture universelle. Homme juste, sage et effacé, Mohya devient l’une des étoiles qui pareront le ciel de la culture amazighe. A. SAÏD
Le géant malgré lui par Mohamed BOUKETOUCHE
L'Expression: le 13 décembre 2004 - Page : 21
http://www.lexpressiondz.com/T20041213/ZA5-14.htm
En Muhend U Yehya, la culture algérienne d'expression berbère perd non seulement l'un des hommes qui a le plus contribué à son développement mais aussi un auteur de génie, un artiste hors-pair.
Muhend U Yehya, de son vrai nom Mohya Abdellah, mathématicien de formation, a consacré sa vie au service de l'art et de la culture. Quoique loin de son pays, il a gardé des liens étroits avec la mère-patrie pareils au cordon ombilical. Sa parfaite maîtrise de la langue et sa culture universelle lui ont permis de décrire avec pathétisme la douleur de l'exil et, avec douceur, les scènes pittoresques de la vie kabyle.
Mohya était (sommes-nous toujours condamnés a parler de nos hommes les plus valeureux à l'imparfait?) un révolté contre l'ordre établi, contre l'injustice des êtres et des choses. Tel un Kateb Yacine qui écrirait en kabyle, sa verve poétique lui fera composer des vers où il tourne en ridicule les intégrismes, l'ineptie et l'arbitraire. En satires ou en pamphlets, il se moque du sérieux des bien-pensants, de la richesse mal acquise et du pouvoir assis sur la force. Ses sources littéraires montrent bien de quel bois il se chauffe.
Car, et c'est là l'un de ses mérites, Mohya n'hésite pas à s'abreuver dans la culture des autres peuples pour la rendre accessible à ses concitoyens. Boris Vian, Jacques Prévert, sont parmi ses poètes favoris. Mais ces emprunts ne ternissent nullement l'éclat de son génie propre. On ne peut que s'émerveiller en écoutant ses textes chantés par nos plus grands chanteurs : Ferhat, ldir. Ali Idefl.awen, Slimane Chabi, Takfarinas, Malika Doumrane... D'Amzirti à Berrouaghia, ils rallument la fibre militante, ces chants de révolte d'un peuple qui refuse de se soumettre, d'une identité qui refuse de s'aliéner, d'une langue qui refuse de mourir.
Et si Muhend U Yehya nous a fait frissonner par ses textes poétiques, il nous a fait mourir de rire par ses pièces théâtrales. Inspirées du terroir, adaptées d'ailleurs ou imaginées par lui, ses œuvres bouillonnantes de vie et d'énergie sont le miroir fascinant où nous sommes forcés de regarder pour voir nos vices et nos faiblesses. De même que ses poésies ont bercé notre jeunesse pleine d'espérance, ses personnages continueront à nous enchanter longtemps encore malgré l'amertume et la désillusion. Saïd Bu Tlufa et les lutins de Yakourène. Mohand U Chabane et son ressuscité, Djeddi Yebrahim ou encore Sinistri, désormais orphelins, continueront à vivre de la vie magique de l'art immortel.
Autant Mohya emploie sa poésie à dénoncer l'arbitraire des gouvernants, autant il emploie son théâtre pour décrier les défauts des gouvernés. Mais au-delà de la société kabyle qu'il décrit, il nous fait découvrir d'autres cultures, parfois très éloignées de nous dans l'espace et dans le temps. Si La Jarre ou Le Médecin malgré lui peuvent facilement s'adapter chez nous à cause de la proximité géographique et du fonds méditerranéen commun, qui croirait que derrière Mohand U Chabane se cache un drame chinois? Et le mérite du poète est non seulement d'avoir adapté le drame en kabyle mais de le faire sentir en kabyle. Lu Xun narrait une histoire de la Chine médiévale, Mohya la transpose dans l'Algérie indépendante. Peut-on
encore soupçonner sous la peau du même Mohand U Chabane un personnage voltairien, Memnon? On brûle d'enthousiasme en écoutant les textes de Muhend U Yehya ou en voyant ses pièces mais il faudrait avoir lu les oeuvres qui les ont inspirés pour pouvoir apprécier le degré de son génie et l'importance de son effort, car le génie sans effort est un feu de paille. Avec lui, Prévert ou Beckett ne parlent pas seulement berbère, mais ils parlent en Berbères. Créer En attendant Godot en kabyle!
Y a-t-il un secret derrière une telle prouesse ? Oui, certainement, Car en plus de son talent, Mohya aimait son travail et s'y donnait à fond. Derrière son travail, il ne cherchait ni gloire ni fortune. Lui qui maudissait quiconque commercialiserait ses cassettes et qui travaillait loin des feux de la rampe, avait été d'un apport incommensurable à notre culture et à notre langue. Car une langue a autant besoin de défenseurs que de producteurs, et si les premiers sont légion, les seconds sont rares. Le hasard (ou plutôt les vicissitudes d'une amère destinée collective) a voulu qu'il vive et qu'il meurt, comme beaucoup de nos grands hommes, loin des siens et de la terre qui l'a vu naître. Nous laissant plus orphelins encore, il s'en va rejoindre les Azem et les Matoub, les Mammeri et les Haroun, et tant d'autres. et je rougis déjà de la réponse qu'il leur donnera quand ils voudront savoir si le flambeau est toujours allumé. Cependant, avec son humour mordant, il ne pourra s'empêcher de leur lancer: Mazal l'xir ar zdat!
Edition du 23 février 2005 > Idees-debat
http://www.elwatan.com/2005-02-23/2005-02-23-14099
Évocation : Mohia, « L’œuvre qui a mangé l’auteur »
D’abord nous sommes restés cois en nous demandant comment parler de quelqu’un qui n’a jamais parlé de lui, si ce n’est par son gigantesque travail théâtral et poétique, lui qui a toujours mis en avant la création pour promouvoir la revendication linguistique kabyle. Même de son vivant nous nous sommes souvent posé cette question : « Et si Mohia avait raison ? ».
Quoiqu’attendue depuis de longs mois, la terrible nouvelle a coupé le souffle à ses rares amis et ses dizaines de milliers d’admirateurs qui sont tous un peu morts cette journée de décembre 2004. On les a vus à la maison de la culture Mouloud Mammeri, se recueillant devant sa dépouille, et à ses funérailles, les tempes grisonnantes, le visage buriné, le regard éprouvé, le ventre bedonnant, ils sont venus remercier l’auteur qui a su chanter les angoisses et les aspirations de leur jeunesse : ils savent qu’ils lui sont tous redevables de quelque chose. C’est, en effet, l’idole incontestée, la référence des jeunes contestataires kabyles, étudiants ou pas, d’avant et après-avril 1980, donc de beaucoup de citoyens aujourd’hui âgés de 35 à 45 ans, la génération des victimes de l’école fondamentale, mais aussi de milliers de cadres en fonction. Ils se sont, toutes ces années, accrochés à son œuvre comme on s’accroche à une bouée de sauvetage : ils ont pu, ainsi, contrarier l’irrationnalisme ambiant. C’est en grande partie grâce à la sagacité et à l’ironie dites et répétées dans ses splendides poèmes et à ses inégalés monologues qu’ils n’ont pas basculé dans les moyens de lutte violents. Ses K7 rappelaient à longueur de bande magnétique, sur les tables de chevet ou dans les salles de café, que la victoire était possible autrement. Il ne faisait pas rire à la manière d’un humoriste ordinaire, il faisait plutôt grincer les dents et serrer les poings pour ne pas désespérer de lendemains meilleurs. En 1978, son génie explosa après des années de travail et de longues études. A l’heure de la pensée et des médias uniques, ses K7 commençaient à être dupliquées à des milliers d’exemplaires, à partir d’une ordinaire bande enregistrée dans un banal magnétophone, en exil. Comme illustration sonore de ses œuvres, pour fuir toute polémique sur la paternité des créations musicales kabyles, il a surtout utilisé soit idhebbalen, soit des chants kurdes, avec la permission des Kurdes côtoyés en exil : ces chants au demeurant sont assez proches des chants kabyles. Contrairement à ce qui s’écrit ou se dit çà et là, Muhend Uyehya est le nom sous lequel il signait ses œuvres. Son vrai nom est Mohia, son prénom Abdellah. Il est né au milieu du siècle au village Ath Rbah, Iboudraren. Il a vécu, enfant, la guerre de Libération nationale. Les enfants de la guerre n’en sortent jamais psychologiquement indemnes : ils vieillissent très vite et portent dans le regard cette nostalgie d’une enfance quelque part ratée, amputée d’insouciances inconnues. La guerre de Libération et l’indépendance, si durement acquise, dans une frénésie de généreuse et inconsciente destructuration sociale ont chamboulé le milieu dans lequel était immergée cette génération d’adolescents.
En 1969, il est à l’université d’Alger
Pour Abdellah, s’ensuit une série d’exils, donc de déchirements successifs. D’Ibudraren, il se retrouve à Azazga, puis à Tizi Ouzou au lycée Amirouche. Sous des allures désinvoltes, c’ était un élève brillant, mais très éclectique dans ses relations et ses lectures, il portait déjà ce regard critique, caustique sur les choses de la vie, que l’on retrouvera plus tard dans ses œuvres. Ses habitudes frugales, quasi ascétiques, détonnaient parmi les lycéens plus ou moins zazous et yéyé de la fin des années 1960. Outre ses excellences en sciences dures, sa timidité, sa douceur et sa réserve naturelles font obtenir à Abdellah le prix du « meilleur camarade du lycée ». Pendant au moins trois ans, il participe aux cours de Mouloud Mammeri, dont il est un élève très assidu et, Dieu Sait qu’ils étaient loin d’être nombreux autour du maître. Il l’aidait également dans des travaux de recherche, de collecte et de mise en page lors de longues séances de travail au CRAPE. C’est à cette époque qu’il commence timidement, presque à contrecœur, à réciter ses merveilleux et incisifs poèmes. Nous nous souvenons de mémoire :
Numember yewwi-d axbir, yebrez abrid amellal,
i t-igerrzen d irgazen, wadak ireznen awal !
Ayen righ maççi d awal mi t-tennid yeddem-itwadu.
Ayen righ maççi d uffal…
Et bien d’autres qu’il livrait à doses homéopathiques à un entourage restreint mais connaisseur : « Isefra à ceux qui les méritent ». Mais ils faisaient exception, la règle générale était l’hostilité envers toute poésie atypique tant dans le fond que dans la forme. Une politique culturelle niveleuse ne tolérait aucune aspérité, surtout si cette aspérité s’exprimait dans une langue autre, et a fortiori la langue kabyle. En 1972, et le 4 décembre, un mercredi eut lieu un festival universitaire de la poésie sur le thème « Poésie et révolution. » Le doyen de la faculté des lettres n’a épargné aucun obstacle pour refuser à Mohia et ses compagnons de participer à ce festival. L’argument massue avancé par ce doyen directement sorti de l’espace mental médiéval était le suivant : « Votre langue n’est qu’un dialecte ! » Il refusa que le 1er Novembre soit dit en kabyle ! En 1973, Muhend Uyehya quitta l’université d’Alger et l’Algérie qu’il ne revit qu’en 1993, en pleine décennie rouge. Décennie que Mohia voyait venir et ne cessait de tirer la sonnette d’alarme dans ses œuvres. Les frères izerman. A cette époque, en parlant de Mohia, regrettant son long exil, quelqu’un disait de lui :
« Tamurt mezziet, abrid yedyeq, argaz meqqer, dunnit tewsaâ. »
Traduisons-le ainsi : « Le pays est petit, la voie étroite, le gars est grand, le monde est vaste. » Son exil était inévitable, en réalité, c’était une question de survie pour lui. C’est pendant cette période de 20 ans, dans la solitude et souvent dans la douleur, qu’il réalisa l’essentiel de son œuvre, d’abord autour de la revue Tisuraf : un véritable collier de pièces de théâtre, de poèmes, créés ou adaptés à partir d’auteurs illustres mais parfois aussi... d’illustres inconnus. Nous entamerons pêle-mêle, à la Prévert, cette liste d’auteurs qu’il a traduits en kabyle : Brecht, Pirandello, Prévert, Molière, Becket, Mrozek, Brassens, Félix Leclerc, Philippe Soupault, Boris Vian, de Beranger, J. B. Clément, G. Conte, Jouang Tse, W. Blake, P. Seghers, Racine, J. Brel, E. Potier, G. Servat, J. Ferrat, Platon, Jules Boscat ( ?), Tristan Corbière, Lu-Xun, Francis Quimcampoix ( ?), etc. Mohia s’est souvent contenté de nous livrer des extraits des œuvres de cette multitude d’auteurs, exceptées les œuvres théâtrales qu’il nous a léguées dans le texte intégral. Il a démontré avec talent que la langue kabyle a accédé à l’universel. Tous ces auteurs, et certainement bien d’autres encore, ont été traduits, adaptés, malaxés par Mohia pour qu’ils soient à la portée de n’importe quelle oreille kabyle, sans dénaturer une once de leur œuvre. Mohia, en plus de la fibre poétique, maîtrisait, plus que tout autre, la langue française et la langue kabyle. Il en connaissait les moindres méandres. Au fil des ans, les conditions de l’exil aidant, la solitude, son travail acharné pour la langue kabyle ont eu raison de sa santé. Comme on dit : « L’œuvre qui a mangé l’auteur. » Pendant près de 30 ans, une bien maigre partie de l’Algérie le portait aux nues, alors que l’immense partie ignorait jusqu’à son existence, même en Kabylie ! A la décharge de l’Algérie et pour soulager les consciences, nous rappellerons qu’il existe beaucoup de pays qui n’ont jamais mérité leurs artistes. « Eyya, terbeh, Win yebghan ad iru, ad iru f qerru-s ! »
Amer Mezdad
Le défenseur des langues populaires : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge » Dicton populaire
http://www.elwatan.com/2004-12-16/2004-12-16-9944
Auteur prolifique, militant déterminé, humaniste à une culture immense, Mohand Ouyahia (de son vrai nom Abdellah Mohia ) est méconnu du public algérien. Même son auditoire naturel, le public kabyle dans son écrasante majorité, ne le connaît pas.
Sa perception des choses de la vie a fait qu’il évitait les journalistes. Avant sa disparition, le 7 décembre dernier, dans un hôpital parisien, il n’avait accordé qu’un seul entretien à la revue clandestine Tafsut (le printemps) et ce, au milieu des années 1980. Après son décès, les titres de la presse nationale n’ont pu publier qu’une seule photo de lui, et de profil. Rares sont les jeunes générations de journalistes qui l’ont connu. Aussi, écrire sur Mohand Ouyahia n’apparaît pas comme une simple besogne. L’essentiel des sources écrites est conséquemment limité au site Internet de l’association Tamazgha établie en France qui a reprodui, avant même la mort de Mohand Ouyahia in extenso, l’interview parue dans Tafsut en 1985. Pour n’avoir pas connu une consécration populaire, c’étaient plutôt des étudiants, des cadres, des universitaires, des hommes de culture, des militants associatifs et politiques qui, dans leur majorité, ont tenu à rendre hommage à cet enfant du village d’Aït Arbah (Iboudrarene, Tizi Ouzou), lors de l’exposition de la dépouille à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, lundi dernier. Mohand Ouyahia avait 54 ans. Ceux qui l’ont connu le plus étaient, entre autres, les jeunes qui avaient 20 ans dans les années 1980, qui s’échangeaient ses cassettes audio, utilisées comme support médiatique pour la diffusion de ses monologues. Les auditeurs adoraient son extraordinaire talent de conteur et appréciaient intensément l’originalité de ce créateur hors pair ; des textes incisifs et simples mettant en scène des situations loufoques, transformant en absurdité l’autoritarisme, l’ostracisme et le nihilisme, catalogués dans le registre des bêtises humaines. Ses produits étaient de merveilleux moments de bonheur pour un public sevré de liberté d’expression, écrasé par l’oppression d’un régime militariste. Il tournait en dérision et ridiculisait l’ordre établi, désacralisant le fait politique.
La dérision, l’ultime arme contre l’oppression
Bien que discret et modeste de son vivant, Mohand Ouyahia n’est pas mort dans l’anonymat. Bien au contraire, de plus en plus, des personnes découvrent sa grandeur. Ceux qui l’ont connu témoignent. L’un des plus grands poètes algériens, Lounis Aït Menguellet, déclare : « Je l’ai connu en 1974 en France. Il était militant dans l’Académie berbère. Sa disparition aujourd’hui est une immense perte pour la culture algérienne, notamment kabyle. En fait, beaucoup ne connaissent pas ses créations et ses talents et de ce fait ignorent ce qu’il aurait pu donner à notre culture, car il était encore jeune. » A 30 ans, il était déjà un immense créateur. Certains de ses poèmes ont été repris par Idir et Ferhat Imazighen Imoula, notamment Tahia Briziden et Ah ya din kessam. Mais, Mohand Ouyahia était surtout connu pour ses adaptations de pièces de théâtre, tirées des œuvres des monuments universels de la littérature, tels l’Allemand Bertolt Brecht, le Français Molière, l’Anglais Samuel Becket, le Chinois Lou Sin, etc. Bien que diplômé en mathématiques, Mohand Ouyahia s’est découvert une âme littéraire, une sensibilité artistique. Dans la revue Tafsut il raconte son parcours : « J’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendait de 1974 jusqu’à 1980, et la seconde de 1982 jusqu’à aujourd’hui (1985, ndlr). Une vision simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier. D’où, il découle que je me faisais peut-être une trop haute idée des petites gens de chez nous, en qui je voyais les victimes innocentes de l’appétit des grands de ce monde (...). Je me rendais bien compte qu’au moment où leurs propres intérêts sont touchés, ceux-ci se comportent bel et bien comme ceux-là ». Dans ce sens, Mohand Ouyahia développe une perception similaire à celle des plus grands auteurs africains, tels que Kateb Yacine, le Kényan James Ngugi ou le Nigérian Wole Soyinka, dans les œuvres desquels on retrouve trois repères : lutte pour la libération, dénonciation des régimes post-indépendance et critique de sa propre société. Dans la deuxième partie de sa carrière, Mohand Ouyahia explique : « C’est nous-mêmes surtout qui sommes responsables de nos déboires. Et, j’essaies partant de là, de lever le voile sur nos faiblesses, tout au moins les plus criantes, car si nous ne les localisons pas, comment pourrions-nous un jour les surmonter. »
La reconnaissance d’Aït Menguellet
Selon Lounis Aït Menguellet, Mohand Ouyahia disait sans calcul tout ce qu’il pensait et ne faisait pas de concessions. Il avait une aversion pour les gens qui instrumentalisent la question amazighe. Lui, il travaillait beaucoup, essayait d’apporter des choses tout en restant dans l’ombre. Ainsi, ceux qu’il appelait « les brobros » (berbéristes de façade) disaient qu’il était un solitaire, un marginal. Certains avouent ne pas saisir ses pensées et ses visions, lorsqu’il dit : « Nous sortons à peine du moyen Age, par conséquent, notre culture traditionnelle est, à bien des égards, encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et, d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa. » Ainsi, explique-t-il les raisons des adaptations des auteurs contemporains, en relevant : « La chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi à compléter, sinon à remplacer nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes ». A ce propos, le poète Ben Mohamed, dans un témoignage publié lundi par le quotidien Liberté, écrit : « (...) C’est ce Mohia qui refusait de réduire la berbérité à la seule exhibition du signe Z de amazigh ou du seul salut par azul. Pour lui, la berbérité est un art de vivre selon un certain nombre de valeurs. Comme il faisait une lucide distinction entre valeurs et traditions, entre militantisme et manipulation, il réagissait de manière parfois violente contre toute forme de suivisme irrefléchi. Ce qui déroutait b