La chanson kabyle et la lutte identitaire
Mots du terroir, paroles de la subversion
Les vers de Si Mohand U M’hand, les strophes de Youcef U Kaci et les apologues de Cheikh Mohand U L’hocine accordés à la sapience kabyle constituent des exemples édifiants d’une construction littéraire née et promue au sein d’une société qui a eu à subir une vie tumul-tueuse faite d’occupations, d’oppressions et de luttes sans fin. Ce qui est appelé chanson kabyle est le prolongement de cette poésie exécuté ou accompagné avec les instruments matériels que permet le monde moderne.
La poésie kabyle constitue l’un des rares produits littéraires vivants, à côté du conte, que no-tre société ait hérités des temps immémoriaux de l’art et de la culture berbères. Société à tradition orale très puissante, mais sans ancrage graphique notable, le monde kabyle a fait de cette tradition orale un instrument de perpétuation de la culture et de l’imaginaire collectif, de résistance à l’oppression et de revendication d’un mieux-être social, culturel et économi-que.
La chanson kabyle est la continuité logique d’une tradition de bardes et d’aèdes. Tradition riche de la richesse de la vie sociale, avec ses heurs et malheurs, ses lumières et ses om-bres, ses cimes et ses abysses. ‘’Race de véhéments qui ont faim et soif de justice’’, selon la formule de Vincent Monteil, orientaliste français. A travers le temps et les épreuves qu’il a charriées avec lui, les Kabyles ont utilisé la chanson comme moyen de communication, de sensibilisation et de résitance.
Les vers de Si Mohand U M’hand, les strophes de Youcef U Kaci et les apologues de Cheikh Mohand U L’hocine accordés à la sapience kabyle constituent des exemples édifiants d’une construction littéraire née et promue au sein d’une société qui a eu à subir une vie tumul-tueuse faite d’occupations, d’oppressions et de luttes sans fin. Ce qui est appelé chanson kabyle est le prolongement de cette poésie exécuté ou accompagné avec les instruments matériels que permet le monde moderne.
Le caractère de résistance et de revendication était déjà suffisamment perceptible dans les hymnes révolutionnaires réalisés dans les années 1940 par de jeunes lycéens à l’image de Idir Aït Amrane et Ali Laïmèche. Après l’Indépendance du pays et sous le climat de terreur et d’inquisition ayant frappé la Kabylie (1963-66), chanter en kabyle relevait d’une gageure, et le seul fait de chanter dans cette langue était considéré comme un défi à l’ordre politique né-gateur de l’identité berbère. C’est à cette époque qu’émergèrent Taleb Rabah, Cherif Khes-sam et Slimane Azem après leurs premières activités enregistrées à,la fin des années 1950. Après l’interdiction de la chanson de Slimane Azem à la radio nationale, celui-ci devint un symbole, symbole de la lutte contre l’arbitraire par le seul moyen de la parole, proscrite des canaux officiels, où se trouvait mêlée la morale kabyle, la fable de La Fontaine et la sagesse d’Ésope. Au début des années 1970, la conscience identitaire s’aiguisait au fur et à mesure que les jeunes rejoignaient l’université d’Alger où ils ont été en contact avec d’autres per-sonnes qui ont connu Mouloud Mammeri et ses travaux sur la culture berbère. Apparut alors le groupe Imazighène Imula dont la cheville ouvrière était Ferhat Mehenni. Les premiers 33 tours et 45 tours annonçaient déjà la couleur d’une immersion totale dans le combat identi-taire amazighe. L’on se souvient qu’à l’époque, pour exprimer certaines vérités ou revendi-quer les droits culturels, les auteurs de chansons prennent certaines précautions de style en usant à volonté de métaphores fort expressives tirées de notre patrimoine oral. Cela ne pou-vait pas se passer autrement sous une dictature oppressive où la moindre contestation est assimilée à une rébellion.
En revisitant ce musée de la chanson des années 1970, Ferhat Imazighene Imula paraît comme une véritable étoile scintillante même si son public était majoritairement composé d’étudiants et de lycéens. ‘’Ighsène n’lmegget ur nemmut’’ (les os d’un mort qui n’en est pas un) est une éloquente allégorie à notre culture vivante, considérée comme morte par les dé-cideurs. Une autre chanson de Ferhat qui figure dans le disque 33 tours collectif (M’djahed Hamid, Sidi Ali Naït Kaci,…) “Tichemlit’’ appelé reprend sensiblement le même sujet. C’était ‘’Aneftiyi ad chnugh’’ (laissez-moi chanter) :
1. Ghef laâyun ttmeslayen 2. U nukni ur nezri dacu ;
3. Wissen ttimi negh dallen 4. Negh dayen nnidhen nettu.
5. Teggirnagh deg meslayene, 6. Yiwen ur izi anda t-tteddu.
7. Akwit awidek ittsen 8. Idles nnegh la irekku"
C’est un ensemble d’allégories se terminant par un appel solennel : "Réveillez-vous, ô vous qui dormez, notre culture tombe en ruine".
Les nouvelles étoiles de la chanson kabyles ont utilisé des néologismes issus du monde uni-versitaire, comme Idles, Tilleli, Agdud. Ces termes ont fait florès du fait qu’ils étaient modé-rément employés et qu’ils s’inséraient dans un registre de langue somme toute adapté au contexte des luttes de l’époque.
Racines de la terre et malaise identitaire
La dernière moitié des années 1970 fut sans doute la période la plus riche, la plus palpitante et la plus décisive dans le combat identitaire porté par le combat identitaire. Il est évident que c’était l’étape cruciale du réveil de la conscience berbère dans notre pays. Beaucoup d’éléments à la périphérie du mouvement culturel commençaient à constituer une constella-tion de petits événements, peut-être plus ou moins anodins, pris isolément, mais qui, pris dans leur ensemble en l’espace de quelques mois ou quelques petites années, allaient servir de décor explosif que prendra en charge, sur le plan littéraire et esthétique la chanson ka-byle. Ainsi, la guerre du Sahara Occidental dans laquelle était impliquée l’Algérie (affaire d’Amgala) en 1975, l’affaire des poseurs de bombes à El Moudjahid (1976), les incidents graves qui ont émaillé la Fête des cerises à Fort-National et qui ont vu l’intervention de la caserne de l’ANP(1974), les échauffourées permanentes entre les universitaires de la gau-che clandestine et les islamistes à Alger, la percée du boxeur kabyle Hamani et la victoire de la JSK en coupe d’Algérie (1977), tous ces événements ont constitué un véritable chaudron qui a inspiré les chanteurs kabyles. Ces dernier ont ‘’contextualisé’’ les faits en leur conférant style et poésie a fin d’en faire de véritables épopées et des textes de dénonciation, de sensi-bilisation et de résistance.
La culture qui tire ses racines et sa substance du fond des âges, culture faite de labeur, de lutte et d’efforts d’insoumission, est merveilleusement portée par Idir, étoile montante des années 1970. Le génie du poète Ben Mohamed trouve parfaitement son terrain d’expression dans le texte ‘’Vava Inuba’’ chanté par Idir. Cette chanson fera le tour de la planète et appor-tera au monde entier le message de la renaissance de l’une des plus vieilles cultures de la mer Méditerranée. De même, l’hymne ‘’Ay Azwaw s umendil awragh’’, du même interprète, sera rapidement perçu comme le symbole et la personnification de l’homme amazigh. Fer-hat, lui, a su marier l’authenticité berbère (Yemma asif iccayi) avec la revendication d’identité et de justice (Tizi Bwassa). Il convient aussi de rendre un hommage appuyé à un poète et dramaturge de talent tombé dans un quasi anonymat ces dernières années. Il s’agit de Mo-hand Uyahia, disparu il y a une année, et dont les textes ont été interprétés par les meilleurs chanteurs de Kabylie (Takfarinas, Ferhat, Idit, Djurdjura, Brahim Izri, Ideflawen,…).
Dans la même période, Lounis Aït Menguellet sort son album ‘’Amjahed’’ (33 tours) que, par un court texte, Mouloud Mammeri a ‘’préfacé’’ au verso. C’était l’expression d’un désenchan-tement général par rapport aux espoirs nourris par la guerre de Libération. Serments trahis, veuves oubliées et idéaux de justices partis en fumée vont se mêler au sentiment d’humiliation et de mépris généré par un comportement arrogant et tyrannique des nouveaux gouvernants. "Si je pouvais dire toute la vérité, la mule procréerait !", disait Lounis. Le même Aït Menguellet chantera la JSK comme symbole de kabylité et de réussite. Dans son album ‘’Aâttar’’, il a rêvé d’un " arbre doux qui se serait régénéré et d’une chaîne de fer fermée par un fil de fer au milieu ". Le tapis au style ancestral (Aâlaw) que le poète a confectionné a été sollicité par plusieurs visiteurs venus de toutes les contrées. Lorsqu’ils lui ont proposé un prix fort pour pouvoir l’acquérir, il répondra : " Je ne te le céderais pas/Fût-ce contre des lingots d’or ". Le tapis en question est, bien sûr, une image, une allégorie, de la dignité kabyle et de l’authenticité qui n’ont pas de prix. Dans le même album, ‘’Semmeht-as’’ est un texte qui se termine par une sentence d’une puissante éloquence par laquelle l’auteur déclare l’immortalité du verbe :
"Ameslay had ur t ineq, (La parole, personne ne peut la tuer)
Wammag laâbd ittmettet.(Mais,l’homme est bien mortel)
Ameslay ma d itterdeq,(Quand la parole vient à exploser)
L’djil i tibghen yufat. (La génération qui la cherche la trouvera)
Waqila xir lmantaq,(Mieux vaut sans doute parler)
Init-id qebl ak ifat" (Dis-le [le mot] avant qu’il ne soit trop tard).
Dire le mot, la vérité et le courroux avant qu’il ne soit trop tard ! C’est ce que continueront de faire les chanteurs de cette génération que la société a chargés d’un ‘’fardeau’’ qui a fait d’eaux plus que des poètes ou de simples chanteurs. Ils étaient vus et considérés comme des démiurges, les faiseurs de destins, les hérauts et les héros d’une cause historique. Les poèmes ‘’Ardjuyi’’, ‘’Ayagu’’, ‘’D-nubak frah’’, ‘’Amcum’’ d’Aït Menguellet, ‘’Tahya Pésident !’’, ‘’Tidi Ukheddam’’, ‘’Awidek ighihkmen’’ de Ferhat et les premières chansons du jeune Ma-toub Lounès qui sortiront à la fin des années 1970 constituent le levain ‘’intellectuel’’ du Prin-temps berbère de 1980.
Le chant général de la révolte
Contre l’injustice, l’arbitraire, le mépris et le déni historique de l’identité berbère, ces anima-teurs de la conscience sociale kabyle appellent à la résistance, à la fraternité et à la lutte pour réaliser les espoirs déçus de la révolution et consacrer le destin de liberté, d’authenticité et de modernité pour les nouvelles générations. Sur les épaules frêles de nos poètes pèse une espèce de responsabilité historique pour libérer la parole enchaînée et re-conquérir les espaces perdus de liberté. Peut-être n’est-ce là que la reproduction ou le pro-longement d’une réalité historique qui avait fait des poètes et aèdes de Kabylie des ‘’ora-cles’’, ou, du moins, des ‘’agents de la culture dans une situation d’impasse’’, comme a eu à l’étudier dans une thèse Farida Aït Oufroukh pour le cas de Cheikh Mohand Oulhocine et Aït Menguellet. En tous cas, sans que cela soit un code explicite, nos chanteurs et poètes ont bien joué ce rôle, ce qui les a poussés, particulièrement pour certains d’entre eux, à puiser puissamment dans le substrat de la culture orale kabyle et dans le patrimoine universel de l’humanité pour exprimer la soif de liberté, la volonté de casser les chaînes de la sujétion et l’idéal de réhabiliter la justice et les valeurs humaines de solidarité et de fraternité. Après les événements du Printemps berbère, les voix se multiplièrent pour revivifier l’esprit de la lutte fût-ce par une certaine autocritique par rapport à des attitudes ou à des comportements qui auraient été jugés maladroits ou inconvenants venant des opprimés eux-mêmes. En période de reflux et, sans doute, de désenchantement aussi, ce genre de jugements est souvent de mise. ‘’Tivratine’’ d’Aït Menguellet, toute une série de chansons de Matoub (‘’Ula d Benbella as iqqar nekk d Amazigh’’,…) et des textes de nouveaux chanteurs exprimèrent, au début des années 1980, des formes de ‘’désillusions’’ ou de déceptions suite à l’action ‘’inaboutie’’ de la révolte d’avril 80. Cependant, la réflexion deviendra plus sereine, le jugement plus mûr et les ambitions mieux cernées. Malgré les esquisses d’une politisation ‘’organique’’ future du mouvement berbère visibles dès 1985 (Ligue des Droits de l’homme, Association des En-fants de chouhada), la plupart des chanteurs kabyles continueront à assurer leur mission première de ‘’diseurs’’ de verbe en situant la lutte pour l’identité et la cultures amazighes dans le grand combat pour l’instauration des libertés et de la démocratie. Aït Menguellet et Matoub, malgré la différence de leurs styles, ont continué à incarner la chanson kabyle en lutte pour l’identité et la liberté et ce, jusqu’aux moments les plus noirs de l’histoire de l’Algérie indépendante, c’est-à-dire la décennie de terrorisme. Ils n’étaient pas seuls, bien sûr. D’autres chanteurs ont émergé et une grande partie d’entre eux ont fait jouer à la chan-son le rôle de vecteur de la conscience identitaire comme l’ont fait les pionniers au début des années 1970. L’innovation se trouve surtout au niveau de la musique, des arrangements et des mélodies. Dans les limites de l’esquisse que nous avons donnée ici du rôle de la chan-son kabyle dans la lutte identitaire amazigh, nous ne pouvons aborder les détails du sujet qui devraient nous conduire vers d’autres investigations sur la forme et la structuration des messages, les échos enregistrés au niveau du public ou de la population et le parcours ou l’évolution de chacun des acteurs cités par rapport à la thématique traitée. L’on peut dire, néanmoins, que la chanson kabyle a constitué l’ ‘’instance intellectuelle’’ du mouvement de revendication identitaire en Kabylie. Elle ne s’est pas contentée d’accompagner les mouve-ments de contestation. Elle a plutôt servi de vivier, de tremplin et de source intellectuelle de la révolte.
Amar Naït Messaoud
publié par Amar Naït Messaoud dans: Histoire
AURES : Révolte de 1916
Par : Ammar NEGADI
A titre indicatif :
Le Centre Mac—Mahon / Aïn Touta créé en 1872 avait une superficie de 922 hectares répartis en 20 lots agricoles de 24 ha, soit 480 ha. Reste 442 ha divisés en deux lots industriels.
Quant à la commune proprement de Mac-Mahon elle avait une superficie de 283 852 ha occupée par 391 français et 34 066 «indigènes».
Sur ces bases, on peut faire un calcul simple qui démontre que la colonisation avait divisée en deux un territoire, refouler la population locale sur une moitié (la moins bonne …) et distribuer l’autre aux colons.
Dans le cas de Mac-Mahon / Aïn Touta 34 000 «indigènes» sur 18 000 ha et 400 français sur 16 000 ha.
Bibliographie :
Ageron Ch.-R. : «Les troubles insurrectionnels du sud Constantinois Novembre 1916. - Janvier 1917» in «L’Algérie Algérienne de Napoléon III a de Gaulle». Paris, 1980,
DEJEUX (Jean) : «Le bandit d’honneur en Algérie : de la réalité et de l’oralité à la fiction», Paris, Awal, La Boîte à Documents, Etudes et Documents Berbères, Volume 4, 1988, pp. 39-60, 63 notes, ill., ann.
Depont O. : «Les troubles insurrectionnels dans l’arrondissement de Batna en 1916. 1917», Alger,
Depont O. : «Pages d’histoire, une insurrection en Algérie 1916-1921», Revue de l’Afrique du nord.
LETAN (Robert : «La révolte des Aurès de 1916 dans les Aurès», 572 pages, nombreuse photos d’époque. Table des index de nom propres et de lieux. Est disponible chez l’auteur R. Letan 36, rue de l’Isère 20100 Casablanca
SOUGUENET (L.) : «Mission dans l’Aurès (1915-1916)», Paris, La Renaissance du livre, 1928,
St Arnaud : «Lettres du Maréchal St Arnaud sur ses compagnes dans l’Aurès»,
Abdelhamid ZOUZOU : «L’Aurès au temps de la France coloniale. Evolution politique, économique et sociale (1837-1939)». Alger, Ed. Houma, 2001, 1 996 p. en 2 volumes.
(L’auteur, professeur en histoire contemporaine à l’université d’Alger, a passé quinze années de recherche et de documentation pour présenter une thèse de doctorat d’Etat à l’université Paris XII, 1992, sous le titre : «L’EVOLUTION POLITIQUE, ECONOMIQUE ET SOCIALE DE LA REGION DE L’AURES (1837-1939)». Dans sa préface, Charles-Robert Ageron, professeur à l’université Paris XII, écrit que la thèse de Zouzou est une encyclopédie de savoir et de connaissances, mais aussi une histoire construite et expliquée où les Algériens retrouveront, présentés dans une problématique post coloniale, tous les traits caractéristiques de la domination coloniale. «Au total, cette thèse écrite directement en français par un universitaire de langue arabe retient l’attention par l’ampleur de son information, le classicisme de sa facture et la solidité de ses démonstrations». Quant à l’auteur, il souligne que le fait d’être originaire des Aurès n’explique en rien son choix, la raison la plus simple, c’est que cette partie de l’Algérie n’a fait l’objet d’aucune étude académique. Le choix chronologique n’est pas non plus fortuit : il marque la chute du Beylik Echark, l’année 1837 a été prise comme point de départ parce qu’elle coïncide avec le déclenchement de la résistance auressienne ; laquelle n’avait pas attendu l’arrivée de l’armée à Batna, en 1843, pour se manifester. Quant à 1939, cette date correspond au commencement du conflit mondial, «En ce sens elle trace une limite séparant nettement l’ancienne époque d’une nouvelle phase caractérisée par une entière prise de conscience politique tout à fait apte à agir contre le système colonial». Cette étude, riche et massive, et parfois «confuse» en son déroulement, est centrée la région auressienne : la colonisation française n’a engendrée que régression.
Liste des extraits :
A - Causes de la résistance des Aurès
B - Révolte des Aurès de 1916 (Rapport Depont)
C - Charles-Robert AGERON : LES ALGÉRIENS MUSULMANS ET LA France (1871-1919)
D - Gilbert MEYNIER : «L’Algérie révélée», Genève-Paris, Lib. Droz, 1981, pp. 591-598
E / Les troupes coloniales dans la Grande Guerre, (Jauffret)
F / Abdelhamid ZOUZOU : «L’AURES au temps de la France coloniale. EVOLUTION POLITIQUE, ECONOMIQUE ET SOCIALE (1837-1939)»
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A / Causes de la résistance des Aurès
Les causes de l’insurrection relèvent de plusieurs facteurs parmi lesquels la dégradation des conditions sociales, politiques et économiques qui eurent des incidences directes sur les Algériens lesquels vivaient une situation dramatique en raison de la famine, des épidémies et des lois scélérates dont le Code de l’indigénat, parallèlement à la propagation de la misère et la cherté de la vie.
La conjugaison de tous ces facteurs suffisait à elle seule pour déclencher l’insurrection bien que certains historiens aient évoqué également le rôle joué par les confréries soufies dans l’incitation des Algériens à la révolte et la rébellion.
Par-dessus tout, le mécontentement qui s’est répandu chez les Algériens en raison de la promulgation de la loi sur la conscription obligatoire en 1912 est considéré comme l’étincelle qui a entraîné l’explosion de la situation.
En dépit du fait que cette loi avait suscité l’adhésion de certains lettrés du mouvement des jeunes algériens à tendance libérale, qui y voyaient un moyen d’intégration selon eux, elle rencontra néanmoins une violente opposition de la part du public. Le rejet de la conscription obligatoire par les Algériens s’est amplifié après l’arrivée de nouvelles inquiétantes sur la mort par milliers de jeunes conscrits au cours des batailles terribles qui se déroulaient en Europe, puisque le ministère de la guerre français avait enregistré en octobre 1916, 7822 tués, 30.354 blessés et 2611 prisonniers.
En 1916, la France avait un besoin pressant de troupes supplémentaires et pour cela, elle décida d’enrôler les jeunes ayant atteint l’âge de 17 ans pour les envoyer au front dans les plus brefs délais.
Par ailleurs, la mise sous séquestre à l’orée du vingtième siècle des terres appartenant aux habitants de Aïn Touta, Merouana et Sériana dans la région des Aurès afin d’établir des centres d’implantation pour les émigrés européens et créer des communes mixtes dont la commune de Belezma en 1904, fut à l’origine du déclenchement de troubles dans la région et amena la cour d’assises de Batna à prononcer diverses peines de prison à l’encontre des accusés. En guise de représailles, les Algériens refusèrent de se soumettre aux lois du colonisateur. Les adversaires de la loi sur la conscription obligatoire déclarèrent en décembre 1914 qu’ils bénéficiaient du soutien des Turcs et des Allemands pour la libération de l’Algérie.
A l’instar de la résistance de Béni Chougrane en 1914, celle des Aurès en 1916 différait des insurrections du 19ème siècle sur divers points dont les plus importants sont:
- L’insurrection n’avait aucune relation avec les confréries et les zaouias
- Elle ne s’est pas déclenchée en raison de l’opposition des grandes familles et des notables au colonialisme.
- Elle n’a pas eu lieu en raison de la faible présence de troupes militaires françaises comme ce fut le cas en 1870 et 1871.
Cette insurrection fut une forte réaction collective contre la politique militaire coloniale représentée par les lois de 1907 et 1912 portant sur la conscription obligatoire des jeunes ainsi que le service du travail obligatoire dans les fermes et les usines en France.
Les étapes de la résistance des Aurès
L’insurrection des Aurès débuta effectivement le 11 novembre 1916 lorsque les populations de Aïn Touta et Barika se rassemblèrent au village de Boumaza et s’accordèrent à déclarer la guerre sainte aux impies. Cette nouvelle se propagea rapidement dans les villages et des centaines d’hommes répondirent à l’appel sacré. Ceci poussa les Français à couper toutes les communications entre la région et le monde extérieur en interdisant les déplacements et les voyages de et vers les Aurès.
Les insurgés réagirent en détruisant les câbles du téléphone, du télégraphe et les ponts. Par ailleurs, ils attaquèrent les domiciles et les biens des Européens, visant particulièrement les agents de l’administration coloniale dans tous les villages et hameaux.
Les opérations des résistants contre les intérêts français s’intensifièrent, touchant le fort administratif «Mac Mahon», ce qui se solda par la mort du sous-préfet de Batna et la destruction du fort après que la garde militaire française se fut enfuie en l’abandonnant.
Tandis que l’administration coloniale sous-estimait ces événements, les insurgés entreprirent d’encercler la ville de Barika le 13 novembre 1916 pour attaquer un convoi français le lendemain.
Devant l’aggravation de la situation et l’extension de l’insurrection, le gouverneur général d’Algérie demanda des renforts militaires supplémentaires, en insistant sur la nécessité de recourir à l’aviation pour terroriser les populations, notamment après que 10 soldats français furent tués lors des accrochages du 5 décembre 1916 lorsque les troupes françaises avaient attaqué les rebelles qui s’étaient réfugiés dans les monts Mestaoua.
A cet effet, la France retira le bataillon 250 du front en Europe pour l’envoyer en Algérie, le nombre de soldats français dans les Aurès ayant atteint ainsi 6000 hommes commandés par le général «Monnier». Le commandement militaire fit venir les avions de guerre du type de ceux qui étaient en Tunisie pour les envoyer vers la région des Aurès.
Au début de Janvier 1917, on dénombrait plus de 14000 soldats basés dans les Aurès, équipés d’armes des plus modernes en vue de liquider définitivement l’insurrection et réprimer ses animateurs.
Entre novembre 1916 et la fin du mois de mai 1917, les troupes coloniales ont commis les pires crimes contre les populations désarmées en représailles contre la poursuite de la résistance. La preuve la plus édifiante de ce qui fut commis par les Français durant cette période est le rapport établi par la commission parlementaire française qui s’est penchée sur la politique pratiquée par les Français, basée sur les assassinats par toutes sortes d’armes, la terre brûlée et la saisie des biens des populations. Ne se contentant pas de cela, la France emprisonna plus de 2904 révoltés, accusés de rébellion et de provocation de troubles. 825 Algériens furent présentés devant les tribunaux et 805 d’entre eux furent condamnés à environ 715 ans de prison au total tandis que 165 furent dirigés vers les tribunaux arabes à Constantine et 45 vers le tribunal de Batna qui prononça à leur encontre 70 ans de prison.
Les condamnés furent soumis à des amendes totalisant 706656 francs français et l’administration coloniale saisit environ 3759 fusils de chasse anciens, 7.929 ovins, 4511 caprins et 266 bovins.
Compte tenu de la gravité de la situation, le gouvernement français s’empressa de placer l’ensemble de la région sous administration militaire aux termes du décret du 22/11/1916.
En dépit du fait que les espoirs fondés par les Algériens, à travers la résistance des Aurès en 1916, de se débarrasser du colonialisme et de sa tyrannie, ne se soient pas concrétisés, les conséquences de cette insurrection et les drames qu’elle engendra demeurèrent gravés dans les esprits des habitants de la région, dans les écrits des historiens et les œuvres des poètes jusqu’au déclenchement de la Révolution du premier novembre.
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B / REVOLTE DES AURES DE 1916 (contre la conscription)
Rapport de Monsieur l’Inspecteur général des Communes Mixtes, Directeur intérimaire des Territoires du Sud, concernant les troubles insurrectionnels de l’arrondissement de BATNA en 1916
Par Octave Depont, en date du 1er septembre 1917
Chapitre I
Le pays et ses habitants
Tribus ayant pris part en totalité ou en partie à l’insurrection
Organisation administrative
L’arrondissement de BATNA est la plus grande circonscription administrative du Département de CONSTANTINE
Sa superficie est de 1.518.172 hectares. A part SETIF, celles des quatre autres arrondissements est à peu près le tiers de ce chiffre
Par contre, sa population européenne est la plus faible. 7102 français et 1093 étrangers, contre 289.898 indigènes divisés eux-mêmes en 141.359 arabes et 99.209 berbères.
L’arrondissement compte quatre communes de plein exercice et cinq communes mixtes.
Communes de plein exercice : BATNA, BISKRA, LAMBESE, KHENCHELA.
Communes mixtes : AURES, KHENCHELA, AIN TOUTA, BARIKA, BELEZMA, AIN-ELKSAR.
Il y a peu de colonisation.
Dans son enquête sur les résultats de la colonisation officielle de 1871 – 1895, Monsieur DE PEYERIMOFF, parlant les HAUTS-PLATEAUX, s’exprime ainsi : «Plus fâcheux encore (que pour le plateau de CONSTANTINE) apparaît à l’état de la colonisation dans la région de la BATNA où l’on a hasardé une douzaine de périmètres. Terres souvent maigres, climat sec, emplacements parfois médiocrement sains, peuplement faible, et, pour les lots de ferme, vente sans obligation de résidence ni limitation de la faculté d’achat, bien des causes ont agi, on le voit, pour préparer un échec qui, dans l’ensemble, est visible. Dans les groupes de fermes, la population française a pratiquement disparu. Au contact de cette population faible, les indigènes ne progressent pas non plus, et leur situation économique reste, elle aussi, médiocre»….
Quelques nouveaux centres : BAGHAI (KHENCHELA) CORNEILLE et BERNELLE (BELEZMA) ont cependant mieux réussi que les anciens. CORNEILLE compte 265 européens, BERNELLE, 254.
La population indigène habite les massifs montagneux principaux de l’AURÈS, du BELEZMA, du METLILI, et les plaines environnants.
L’AURES est compris dans le quadrilatère BATNA, BISKRA, KHANGA SIDI NADJI, KHENCHELA. Sa longueur de l’Est à l’Ouest, est d’environ 100 Kilomètres ; sa largeur est à peu près la même du Nord au Sud. Il renferme, on le sait, la plus haute cime de l’ALGÉRIE, le CHELIA (2328m.)
Comme l’AURÈS, le BELEZMA qui s’étend à l’Ouest de la route de CONSTANTINE à BATNA jusqu’aux N’GAOUS et jusqu’aux plaines du Sud de SAINT-ARNAUD, est un massif difficile est compliqué, ses plus hauts sommets ne dépassent pas 200 mètres. Dans le sens se la longueur, il a environ 80 kilomètres alors que sa plus grande largeur n’est que de 25 kilomètres.
L’AURES sera bientôt traversé par deux routes principaux : MENAA et ARRIS. Bientôt, les touristes pourront visiter, en pleine sécurité, les gorges de TIGHANIMINE, de BANIANE, de MCHOUNECHE, la curieuse DJEMINA, et d’autres sites également pittoresques et beaux.
Le BELEZMA n’est guère percé que par des chemins muletiers. Seulement, une route en fait le circuit qui comporte plus de 200 kilomètres de développement.
Il renferme le massif célèbre de la MESTAOUA, une grande forteresse naturelle, formé par des escarpement à pic qui, depuis des siècles, a été l’oppidum de tous les révoltés et de tous les mécontents du pays en 1771, contre SALAH Bey ; en 1974 contre MOSTEFA Bey BEN OUZNADJI, en 1811 contre HAMANE Bey ; en 1818, contre MOHAMMED TCHAKER Bey ; en 1871, (1) et en 1816 contre nous.
Dans son histoire des Beys de CONSTANTINE, Monsieur .VAYSETTES (2) parlant de l’expédition du Bey BEN OUZNADJI, dit que celui-ci ne put forcer le repaire de la MESTAOUA qu’en y faisant mettre le feu et tuer tout ce qui s’y trouvait. «Son infanterie et ses goums furent décimés… on était obligé d’emporter chaque jour les morts avec des filets, pour ne pas livrer leurs cadavres à la férocité de l’ennemi.»
Nous dirons plus loin, ce que furent notamment les résistances de 1871 et de 1916, dans la MESTAOUA.
Le METLILI
Le METLILI, massif isolé, s’élève au-dessus de la plaine de SEGGANA-SEFIANE au Nord- Ouest, de la plaine d’EL OUTAYA au Sud-Est et de L’oasis d’EL KANTARA au Nord Est. Il est constitué par une série de rides parallèles orientées Nord-Est et dont les plis ont serrés comme les fronces d’une étoffe.
Sa longueur est de 45 Kilomètres environ, et sa largeur est, en moyenne, de 15 Kilomètres.
Le point culminant est le DJEBEL-METLILI à 1495 mètres, où se trouve un poste optique communiquant avec AUMALE Dans la partie Nord du Massif et sur le versant d’EL KANTARA, on rencontre de nombreuses excavations naturelles dans les rochers. Les indigènes en ont aménagé quelques unes pour y habiter l’hiver.
Le METLILI, et surtout le poste optique, sont très appréciés des touristes qui se rendent volontiers d’EL KANTARA dans cette montagne aride et imposante.
Sans remonter jusqu’à un lointain passé historique, qui peuple le pays des Libyens et de Gétules, de Juifs, de Mazyques et de Marmarides (3) nous arrivons, tout de suite, au berbère qui est le fond de la race nord africaine, et que les ethnologues modernes divisent en cinq groupement principaux :
Au Nord, le groupe Kabyle,
A l’Ouest, le groupe Berbère de l’Atlas marocain,
Au Sud, le groupe des Touaregs,
A l’Est, le groupe des Chaouias, de l’AURÈS et du BELEZMA,
Au centre, le groupe des Mozabites.
Tous ces groupes sont plus ou moins caractérisés, en ce sens qu’ils ont, plus au moins, été pénétrés par les Arabes, sauf pour ce qui est des Touaregs et des Mozabites.
Cette pénétration favorisée par les invasions et les circonstances, n’a cependant guère atteint les Chaouis de l’AURÈS et du BELEZMA, race invinciblement rétive. Fermée, ou à peu près, par ses défenses naturelles, à toute invasion, race qui a vu passer tous les conquérants sans se laisser pénétrer par aucun.
Constamment en guerre entre elles, comme toutes les tribus de L’AFRIQUE DU NORD, ces populations, à part les apports des vaincus auxquels elles accordaient asile, ont gardé, dans chaque canton, dans chaque village même, juxtaposés, mais non confondus, vivant sur un même sang, tous leurs caractères sociologiques spéciaux.
Bien entendu, il faut faire exception pour les plaines où, plus abordables, les Chaouis sont plus ou moins arabisés.
Des remaniements de territoires ayant, à diverses reprises, notamment depuis 1904, été opérés dans les communes mixtes d’AIN TOUTA, du BELEZMA et de BARIKA, du fait de la création du BELEZMA, de la suppression de l’ancienne commune mixte des OULED SOLTANE, et de la remise au territoire civil de l’annexe de BARIKA, il en est résulté que des tribus ont été disloquées pour passer, par parties, dans l’une ou dans l’autre des trois circonscriptions subsistantes.
Nous les présenterons donc, au fur et à mesure que le récit nous y conduira, sans tenir compte des divisions administratives actuelles.
Au surplus, le tableau ci-dessous nous indiquera le partage des tribus que nous avons à étudier comme ayant pris part, en totalité ou en partie, au soulèvement :
Nom des Tribus Douars ayant pris part à l’insurrection Territoires auxquels ces Douars ont été incorporés
Arrondissements
L a k h d a r
Halfaouias
Ouled Soltane
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Ouled Bou Aoun
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Ouled Chelih
Hodna Oriental
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Saharis
Beni Bou Slimane
Djebel Chechar
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Segnias
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Maadid
Les Lakhdar Halfaouia
BRIKET
TILATOU
SEGGANA
OULED AOUF
MARKOUNDA
OULED SLIMANE
SEFIANE
N’GAOUS
OULED FATMA
MEROUANA
OUED EL MA
OULED CHELIH
DJEZZAR
BARIKA
METKAOUAK
NAGRA
AIN KELBA
BITAM
ZELLATOU
OULDJA
CHECHAR
OULED SEBAA
OULED MESSAAD
OULED ACHOUR
OULED GACEM
MAADID
AIN TOUTA
AIN TOUTA
BARIKA
AIN TOUTA
BELEZMA
BARIKA
BARIKA
BARIKA
BELEZMA
BELEZMA
BELEZMA
A I N T O U T A & BELEZMA
BARIKA
BARIKA
BARIKA
BARIKA
BARIKA
BARIKA
AURES
KHENCHELA
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AIN MLILA CONSTANTINE
AIN MLILA CONSTANTINE
AIN MLILA CONSTANTINE
AIN MLILA CONSTANTINE
MAADID SETIF
BRIKET……………………2303 habitants
TILATOU……….…….……2281 habitants
Les indigènes de cette tribu proviennent, pour son noyau principal, qui a donné son nom à la confédération, des Lakhdar, arabes émigrés du Sud. La seconde qualification Halfaouia viendrait de la grande quantité d’alfa qu’on rencontre dans cette région.
D’autres habitants sont issus d’émigrés partis de divers points de l’AFRIQUE, entre autres du MAROC, et de l’ALGÉRIE (BOU THALEB et SETIF).
Les Briket, de race arabe, renferment une sous fraction (les Ouchechna) d’origine zénatienne.
Ces Lakhdar Halfaouia (4) avaient reconnu l’autorité des Turcs ; ils payaient l’impôt entre les mains du cheikh de BELEZMA. Ils se soumirent à la FRANCE en 1844.
Au moment du siège de ZAATCHA (1849), ils se jetèrent dans l’insurrection, et s’y firent remarquer par d’audacieuses attaques contre nos convois ; mais la prise de cette oasis les ramena promptement dans le devoir.
Le vaste territoire détenu par les Lakhdar Halfaouia s’étend, du Nord Est au Sud Ouest, depuis BATNA jusqu’aux plaines du HODNA.
Le douar BRIKET, le moins étendu de la tribu, a une superficie de 8897 hectares, dans lesquels sont englobées les terres de colonisation du centre de MAC MAHON. Les terres y sont melks.
Ses habitants sont sédentaires ; ils se livrent à la culture de céréales et à l’élevage du mouton, lequel constitue leur principale ressource. Les céréales rapportent peu, en effet, excepté dans les terres avoisinant l’Oued El KSOUR, qui peuvent recevoir des irrigations.
D’ailleurs, le douar BRIKET est soumis aux mêmes influences climatériques que MAC MAHON ; la sécheresse s’y fait durement sentir dans toute la zone située entre EL BIAR (LAMBIRIDI) au Nord, et les TAMARINS au Sud, et l’on ne peut guère compter sur une récolte moyenne que tous les dix ou douze ans.
C’est dire que la population est loin d’être aisée. Aussi bien, chaque année, la société de prévoyance lui vient-elle en aide par des secours en grains.
Des épidémies (typhus de misère et variole) y ont causé plusieurs fois des ravages et fait d’assez nombreuses victimes, notamment en 1900.
Les gens de BRIKET passaient pour être dociles, encore que, depuis longtemps, ils aient eu comme cheikhs, des hommes de peu d’autorité et de prestige.
Le dernier LOUCHENE Rahmani, s’est, nous l’avons vu, prudemment enfui de MAC MAHON dès les premiers coups de feu de la rébellion.
Le douar limite le territoire de colonisation de MAC MAHON dans la partie Nord-Ouest. Pour arriver à MAC MAHON, les bandes armées de SEGGANA, SEFIANE, OULED AOUF et TILATOU ont été obligées de traverser le territoire de BRIKET. Il aurait donc été facile aux gens du douar de franchir les 4 ou 5 kilomètres qui les séparent du village pour y donner l’alarme. Or, non seulement ils ne l’ont point fait, mais encore ils se sont joints aux rebelles. Ce qui le prouve c’est la découverte dans plusieurs mechtas, d’étoffes volées à MAC MAHON, et celle du cadavre d’un indigène de ce douar, percé de balles Lebel, dans la nuit du 11 au 12 novembre.
La compromission des indigènes de BRIKET est donc bien établie. Constamment au village, ils étaient au courant de la disposition des locaux, et même, dans l’incursion faite au bordj, on peut y voir la main de deux anciens cavaliers de la commune mixte que nous avons 5 Voir le chapitre Maraboutisme déjà présentés, les sieurs «LOUCHENE» MOKHTAR et «LOUCHENE» HAFSI, devenus depuis l’abandon forcé de leur emploi, des religieux fanatiques.
D’autre part, l’affaire des TAMARINS est presque exclusivement l’oeuvre des gens de BRIKET.
Nous ne trouvons pas à BRIKET d’indigènes appartenant à de vieilles familles marquantes. Le personnage le plus influent est le nommé «SAHRAOUI « MOHAMMED BEN AMAR,
moqaddem des RAHMANIA et serviteur du marabout de TOLGA. Si SAHRAOUI possède 150 khouanes. C’est lui on le sait qui a sauvé Mme MARSEILLE et ses fillettes.
Son geste évidemment très beau, à premier vue, n’est peut être pas à la réflexion, une preuve convaincante de son loyalisme.
Il a fait, à propos de sa présence à MAC MAHON dans la nuit du crime, une déposition si invraisemblable que nous sommes amenés à suspecter sa bonne foi.(5)
Douar TILATOU
Le douar TILATOU, quatre fois plus étendu que BRIKET, est peuplé également par des sédentaires qui l’hiver, habitent, en partie, les grottes du METLILI.
Comme leurs coreligionnaires de BRIKET, ils s’adonnent à la culture des céréales et à l’élevage de mouton. Leurs terres sont melks. Cependant les superficies cultivées y sont moindres qu’à BRIKET, bien que TILATOU soit soumis à des pluies plus régulières que son voisin.
La misère physiologique y sévit comme à BRIKET. L’autre misère aussi.
Avant la conquête, les TILATOU y remédiaient temporairement, en se faisant les gardiens pillards des portes et des passages du Sud. Ils semblent qu’ils aient gardé de ce passé une certaine indépendance que favorise leur territoire accidenté et leur genre de vie même.
La légende (est-ce bien une légende ?) leur prête une origine juive. La voici à peu près telle qu’on nous l’a rapportée.
TILATOU (autrefois EL KHAMMES) était, dit-on, habité par des israélites qui faisaient du commerce avec le Sud, surtout avec la ville de BISKRA. Lorsque SIDI OKBA, retour du MAROC, vint s’installer dans la région, il voulut débarrasser le pays de ses habitants non musulmans.
Profitant de ce que les juifs de TILATOU s’étaient rendus, certain jour, à BISKRA, il posta ses gens auprès d’un col qui traversait la route à deux kilomètres S.E environ de MAC MAHON. Quand les juifs revinrent, ils furent tous massacrés à cet endroit connu depuis sous le nom de «col des Juifs». Il existe encore des tombes que les gens du pays montrent comme étant celles des victimes de ce guet-apens.
Après l’assassinat, les gens de SIDI OKBA prirent, comme épouses, les femmes des TILATOU, et, par la suite, reconstituèrent la nouvelle population de sang mêlé, du douar.
Nombre de gens de TILATOU ont, en tous cas, le faciès israélite, et, de plus, la bosse du commerce.
En ce qui concerne les troubles de novembre 1916, leur participation est nettement établie.
Le 18 novembre, au cours d’une opération, on a retrouvé, dans la région de l’Oued BERRICHE, un des fusils modèle 1874 et 42 cartouches provenant du Bordj administratif.
D’autre part, des perquisitions faites dans les mechtas GHASSEROU. BERRICHE et METLILI, amenèrent la découverte d’une partie des étoffes volées au village.
L’opération militaire du 18 novembre, fut marquée par la résistance des habitants des mechtas précitées qui, réfugiés sur les hauteurs dominant leurs groupements, faisaient feu sur la troupe. Un tirailleur sénégalais fut tué. Une deuxième démonstration faite, fin janvier, dans le METLILI, ne donna lieu à aucun incident. Cependant, l’autorité militaire découvrit un réduit défensif solidement établi en un point si escarpé qu’il fallut l’aide du canon pour le détruire. En outre, des militaires ayant mis le feu à un gourbi isolé et abandonné, une très forte explosion se produisit, décelant un approvisionnement de poudre.
C’est dans le METLILI, que le bandit «BENALI» MOHAMMED BEN NOUI, se réfugiait avec ses compagnons, déserteurs pour la plupart. Le réduit défensif est très vraisemblablement l’oeuvre de ceux-ci.
A part deux moqaddems de RAHMANIA, n’ayant qu’une influence locale, il n’y a pas de personnages marquants dans le douar TILATOU.
Au miment où les évènements se sont produits ; le cheikh du douar était le kabyle «BEN YOUCEF» SMAIL, ancien Khodja de commune mixte, qui n’avait aucune autorité dans son territoire où il ne se rendait qu’avec appréhension.
Les propos tenus par lui suffisent à édifier sur sa valeur morale et professionnelle. «Où étiez-vous, lui demandait-on, quand les rebelles assassinaient le brigadier forestier des TAMARINS à proximité de votre bordj ?» Je me tirais des pieds, répondit-il» (6)
Douar OULED AOUF
Les OULED AOUF (2859 habitants) appartiennent à la tribu des OULED SOLTANE, qui comprenait aussi les Douars OULED SI SLIMANE, SEFIANE, MARKOUNDA, N’GAOUS, et qui fut soumise à l’application du Sénatus-consulte en 1890.
Les OULED SOLTANE dépendaient autrefois de la commune mixte du même nom dont le siège était N’GAOUZ. La suppression de cette unité administrative a entraîné le rattachement des OULED AOUF à la commune mixte d’AIN TOUTA. Les Douars MARKOUNDA et OULED FATMA entrèrent dans les composition de la commune mixte du BELEZMA (1904) et les OULED SI SLIMANE, ainsi que SEFIANE, furent plus tard, (1907) placés sous l’autorité de l’administrateur de BARIKA.
Les OULED SOLTANE, à l’exception d’une partie de SEFIANE, sont berbères.
Nous voyons mêlé aux grandes luttes qui marquèrent l’occupation arabe, un nommé AISSA BEN SOLTANE, originaire des OULED AOUF. Les habitants de la tribu et, notamment de la faction des OULED AOUF, ont toujours passé, pour être belliqueux. On les a trouvés dans la guerre contre BEN YAHIA BEN GHANIA et les ALMOHADES, et ils prétendent n’avoir pas été soumis aux Romains ni aux Turcs. Il y a, sans doute, beaucoup de vantardise dans cette affirmation des OULED SOLTANE. En tous cas ils faisaient aux BENI-IFRENE (N’GAOUS) une guerre acharnée qui se terminait régulièrement par le pillage de N’GAOUS. Une nouvelle razzia était faite dès que les BENI-IFRENE avaient reconstitué leur fortune.
Ces pillages systématiques cessèrent avec l’occupation française qui eut lieu sans combat. On procéda simplement à quelques razzias dans la tribu, et celle ci fit sa soumission, en 1844, au Général SILLEGUE.
Pendant 27 ans, la paix n’a cessé de régner, mais en 1871, les instincts de brigandage de cette population de montagnards, la jetèrent activement dans l’insurrection.
Dans le courant d’Avril, ils se joignaient aux contingents rebelles des OULED CHELIH et de TLET, et participaient aux assassinats de trois enfants et de douze européens de la scierie SALLERIN, à OULED HAMLA ; au pillage des fermes du RAVIN BLEU à l’affaire de la scierie PRUD’HOMME à OUED EL MA Le 22 Avril, ces contingents tentaient un coup de main sur BATNA, mais, dispersés à coups de canon, ils se portaient sur FESDIS et EL MADHER. Poursuivis par les colonnes MARIE ET ADLER, ils se réfugiaient dans les montagnes du BELEZMA où ils se faisaient remarquer par l’incendie du Bordj du Caïd SAID BEN CHERIF qui nous était resté fidèle.
Le 8 juillet, les OULED SOLTANE attaquaient N’GAOUS. Après plusieurs tentatives infructueuses contre les BENI IFRENE, ils entreprenaient le siège du village. Ce siège dura 40 jours au bout desquels les habitants (BENI IFRENE) furent délivrés, le 7 septembre, par la colonne SAUSSIER Malheureusement, les rebelles les plus compromis réussirent à s’enfuir dans la MESTAOUA où ils continuèrent leurs exploit pendant quelques mois encore Le séquestre fut appliqué sur les biens de la tribu rebelle et celle ci obtint, par la suite, l’autorisation de se libérer des effets de la mesure répressive en payant une soulte de rachat.
A part les BENI IFRENE, qui sont de moeurs plus douces, les OULED SOLTANE sont grossiers et d’une grande brutalité, voleurs, pillards et fanatiques. Pour la plupart, ils appartiennent à la confrérie des RAHMANIA.
En novembre 1916, les OULED AOUF, indépendamment de leur participation à l’affaire du village de MAC MAHON, se firent remarquer par leur ténacité à maintenir l’état de rébellion dans le douar. Seul, de toute la commune mixte, celui-ci fit complètement défaut aux opérations de la conscription. Une mechta, celle de KHENZARIA, fut particulièrement hostile.
Après avoir éconduit, et même menacé de mort, dans la journée du 11 novembre, l’administrateur adjoint CARLI, qui s’était rendu chez eux pour tenter de les faire revenir sur leur refus de se conformer à la loi militaire, les gens de cette mechta se réfugièrent dans le Djebel RAFAA et demeurèrent réfractaires à l’autorité jusqu’au 18 décembre.
A cette date, une opération militaire énergique amenait l’arrestation d’une cinquantaine de rebelles parmi lesquels l’instigateur de la révolte le sieur «RAHMANI» Mohammed ben SAID, moqaddem des RAHMANIA 7Cette dernière arrestation eut pour résultat sur l’intervention du même moquaddem la soumission immédiate de toute sa mechta y compris les inscrits d’office, insoumis et déserteurs.
Les opérations militaires aux OULED AOUF furent marquées le 28 Décembre au «Chabet ENNEMEUR» par la mort de deux zouaves.
S’étant imprudemment éloignés de la colonne, ces deux militaires furent assassinés par des gens de la mechta TAMAZRIT. Une enquête rapide permit d’obtenir les aveux de deux des coupables (?) qui restituèrent les deux Lebel enlevés aux zouaves.
Parmi les personnages marquants de la tribu dont le souvenir se rattache aux évènements présents, citons SI EL HADJ AHMED MAHFOUD, décédé en 1883, descendant direct de SI AHMED BEN AOUF, réputé comme ayant propagé l’islamisme chez les OULED SOLTANE.
Si EL HADJ AHMED BEN MHFOUD fut cadi de N’GAOUS pendant 20 ans. On prétend qu’il a défendu ce village en 1871 contre les rebelles, mais cette attitude se concilie mal avec la mesure d’internement en Corse dont SI EL HADJ AHMED et son fils SEDDIK furent frappés ensuite, pendant huit mois. Quelques descendants de cette famille habitent encore N’GAOUS. Une des filles de SI EL HADJ AHMED est mariée au fils du marabout «AMIRA» ALI BEN AMOR BEN ATHMANE de la Zaouia de TOLGA, dont nous aurons occasion de parler en étudiant le rôle de la Khouannerie dans l’insurrection.
Aux OULED AOUF, il n’y a actuellement aucun personnage marquant, en dehors de quelques moqaddems dont l’influence ne dépasse guère leurs mechtas respectives.
Le sieur BOUHENTALLAH Mohammed, cheikh du douar s’est rendu complice des rebelles en conservant un mutisme absolu. Révoqué, puis arrêté, pour être traduit devant la commission disciplinaire, il est mort en prison.
Les OULED AOUF cherchent, aujourd’hui qu’il n’est plus là pour se défendre, à faire retomber sur lui toute la responsabilité de l’affaire en prétendant qu’il est a poussé à la résistance dont il leur a donnée l’exemple en cachant chez lui, pendant plus de six mois, un de ses neveux, un déserteur.
Tout en faisant, dans ces allégations, la part de l’exagération, il faut retenir que le cheikh des OULED AOUF ne nous a jamais prêté, avant comme après les événements, le concours qu’il nous devait. Il n’avait d’ailleurs ni capacités, ni énergie. Sans tempérament, il se laissait mener par son fils «BOUHENTALLAH» Ahmed, khodja du douar, individu sans moralité et dangereux C’est lui qui, en réalité, commandait les OULED AOUF.
Dans les douars MARCOUNDA et OULED FATMA (BELEZMA) de la même tribu des OULED SOLTANE, nous trouverons un cheikh, le nommé BOURADI Mohammed, personnage religieux, employant son influence à la résistance contre la conscription, présidant à TAKSELENT une réunion de conjurés.
Tribu des Ouled Bou AOUN
C’est la plus importante des tribus de la commune mixte du BELEZMA. Elle comprend neuf Douars : BOUGHEZEL OULED MOHAMMED BEN FERROUDJ, ZANA, OULED MEHENNA, CHEDDI, EL SAR et les trois Douars plus hauts cités : OULED EL MA, MEROUANA et OULED FATHMA, population : 10 000 habitants.
On raconte qu’à une époque reculée et assez difficile à préciser, un nommé AOUN originaire de SEGUIA EL HAMRA (MAROC) arriva à N’GAOUS où, grâce à son intelligence, il acquit rapidement une assez grande influence. Il exerçait la profession de gassab, joueur de flûte.
Entreprenant et audacieux, il profita du mécontentement qui se manifestait contre la garnison turque, pour se mettre à la tête de ses partisans, massacrer la garnison, s’emparer de N’GAOUS et proclamer l’indépendance des tribus voisines qui avaient fait leur soumission aux turcs. Le Bey de CONSTANTINE ayant pris en personne la direction d’une colonne pour venir venger la mort de ses soldats, AOUN ne se sentant pas assez fort, se réfugia chez les HIDOUSSA (MEROUANA) dans les montagnes du BELEZMA.
Arrivée à N’GAOUS, la colonne turque châtia les rebelles et les frappa d’une forte amende, mais plusieurs fractions réussirent à aller rejoindre AOUN, et le Bey, reconnaissant la grande influence de celui-ci jugea plus politique de s’en faire un ami. Il lui donna le titre de cheikh du BELEZMA. A sa mort, AOUN laissa un fils, EL GUIDOUM, qui fut à son tour remplacé par son fils ALI. Celui-ci s’allia aux TELEGHMA, aux OULED ABDELNOUR et aux EULMAS, puis il s’insurgea contre le Bey de CONSTANTINE.
Après une rencontre entre les contingents armés du Bey et les siens, rencontre dont les résultats ne sont pas connus, ALI BEN EL GUIDOUM fut confirmé et agrandi dans ses pouvoirs par le Bey, HASSAN BOU HANEK remplaçant de ce Bey (1736-1753) résolut de se débarrasser d’ALI BEN EL GUIDOUM dont l’influence grandissante gênait sa popularité. Après lui avoir demandé sa fille en mariage, il lui tendit un piège, le fit égorger, se saisit de ses deux fils FERHAT et HAMOU, et donna son commandement à un nommé BOU AOUN, des OULED BOU ZIAN.
Celui ci fut à son tour trahi par le Bey au profit de FERHAT BEN ALI BEN GUIDOUM que BOU HANEK avait fait élever dans sa famille et pris en affection au point que, peu de temps après, le Bey lui avait confié l’administration de toute la région comprise entre AIN AZEL au Sud de SETIF, et le TARF au nord de KHENCHELA. En 1804, il fut tué à la tête de son goum dans les contingents du Bey OSMAN près de l’embouchure de l’OUED EL KEBIR (EL MILIA) selon les uns, chez les FLISSAS sous le règne D’AHMED BEY EL COLI(1756-1771) selon les autres.
On est ici autant dans le domaine de la légende que dans celui de l’histoire. Les récits continuent, sans grand intérêt, par la succession du cheikhat et les disputes, les combats, auxquels cette succession donna lieu jusqu’en 1844, année de la soumission des OULED BOU AOUN à notre domination.
Dans tout cela, comme l’observe très bien M. J.D.LUCIANI deux points paraissent indiscutables : les hommes de valeur, entre autres FERHAT BEN ALI BEN GUIDOUM, fournis par les gens du BELEZMA ; en second lieu, le tempérament guerrier et pillard de ces indigènes qui ont toujours trouvé dans leurs montagnes, en particulier dans le Djebel MESTAOUA, un refuge difficile à atteindre.
Tribu des Ouled Chelih
Les OULED CHELIH (3333 habitants) appartiennent pour partie au BELEZMA et pour partie AIN TOUTA. Ils firent leur soumission à la France en 1844, en même temps que les Lakhdar halfaouia et dans les mêmes conditions que cette tribu, c’est-à-dire sans combat et grâce à l’influence de SI AHMED BEN CADI, Caïd de BATNA. L’histoire des OULED CHELIH n’offre rien de particulier en dehors du groupe des OULED MEHENNA qui, ayant cherché à se rendre indépendant, au temps d’ALI BEN AOUN, fut razzié et emmené dans le BELEZMA qu’il n’a plus quitté depuis.
Les OULED CHELIH demeurèrent en paix jusqu’à l’insurrection de 1871 à laquelle ils prirent une part très active. En ce qui concerne particulièrement le douar OULED CHELIH nous le voyons mêlé, en Avril 1871 à l’attaque d’ouvriers forestiers dans le BELEZMA ; au pillage de la scierie SELLERIN, (depuis la ferme PETITJEAN) où furent assassinés 3 enfants et 12 ouvriers ; à l’assassinat d’un certain nombre de colons du «RAVIN BLEU» et au pillage de leurs fermes ; à l’affaire de la scierie PRUD’HOMME, à OUED EL MA qui coûta la vie de 13 Européens ; aux coups de main sur BATNA, FESDIS et EL MADHER.
A la suite de ces actes insurrectionnels, les biens des OULED CHELIH furent séquestrés.
La compromission des habitants de ce douar dans les évènements de 1916 est bien moins grave. Il n’y a eu que le pillage de la ferme RAYNAL, et encore convient-il d’ajouter qu’il a été l’oeuvre de deux mechtas seulement, AIN DRIN et BRAKA.
On ne trouve aux OULED CHELIH aucune personnalité importante par ses origines.
Faute de candidats dans le douar, le cheikh a été recruté en dehors. C’est un nommé DOUMANDJI Salah, originaire de BATNA.
Si ses collègues des OULED AOUF, de TILATOU et de BRIKET, ont fait preuve d’une négligence si grave qu’elle peut être interprétée, tout au moins en ce qui concerne les OULED AOUF, et BRIKET, pour de la compromission dans les troubles, le cheikh DOUMANDJI, par contre, nous a témoigné un dévouement qu’il y a lieu de relater. Etant couché à MAC MAHON dans la nuit des évènements, et toutes les communications électriques ayant été coupées, il s’est rendu, seul, au galop de son cheval, à BATNA, pour prévenir les autorités des graves évènements qui se passaient.
A signaler, dans le douar OUED EL MA, (BELEZMA) un personnage rahmanien d’assez grande envergure «BOUZIDI» Mohammed ben TAIEB, connus sous l’appellation de «MOUL GUERGOUR».
Nous le trouverons au chapitre des causes du soulèvement, en même temps que trois fractions religieuses du douar MEROUANA (BELEZMA).
Territoire de BARIKA
A la date du 15 août 1914, la tribu des OULED SOLTANE, en particulier les Beni Ifrène , avaient présenté une centaine d’engages volontaires. Les Ouled Si Sliman et les Sefiane étaient plutôt tièdes.
En 1916, à l’exception des Beni Ifrène qui demeurèrent fidèles, les Ouled Si Slimane et les Sefiane se solidarisèrent dans la résistance avec les gens du HODNA. Nombre de leurs cavaliers suivaient la colonne de BARIKA. D’autre part, ils soudaient leurs projets de résistance avec les gens du BELEZMA leurs voisins de la même tribu.
Le HODNA ORIENTAL
Les ruines que l’on rencontre partout et qui, souvent enfouies, ne demanderaient qu’un peu d’argent pour être mises à jour et nous livrer leur secret, prouvent combien les Romains s’étaient établis fortement dans le pays ; notamment à Tobna, ville importante, siège d’un évêché, située à trois kilomètres de BARIKA.
La tradition fait remonter au XIe siècle l’établissement des Arabes dans le HODNA.
S’il faut en croire IBN KHALDOUN, le pays fut très prospère pendant leur occupation, puisque cet historien dit que le nomade qui remontait l’été vers le Tell marchait à l’ombre des superbes jardins qui couvraient la plaine jusqu’au pied du BOU TALEB.
Les turcs vinent vers la fin du XVIe siècle. L’occupation semble s’être opérée sans résistance ; elle donna lieu, par la suite, à des luttes très vives et très sanglantes entre les Ouled Derradj et les Ouled Mahdi qui occupaient la partie occidentale du HODNA.
Les indigènes du HODNA oriental forment six groupes qui font remonter leur arrivée dans le pays aux XVIe et XVIIe siècles.
1 - Ouled Sanoune
Les Ouled Sanoune disent avoir pour grand ancêtre SAHNOUNE BEN CHINOUNE, qui vint au commencement du XVII siècle, des environs de TOUGGOURT, se placer comme berger chez SI BARKAT, marabout du BOU TALEB ; il y prit deux femmes dont il eut neuf fils. Il s’installe alors au douar MAGRA, chez les Ouled Zemira.
2 - Selalhas
Les ancêtres de cette tribu s’établirent près du Djebel DJEZZAR, dès le XVII siècle.
3 - Ouled Amor et Ouled Nedjaa
Ce sont les descendants de DERRADJ qui vint se fixer dans le HODNA ORIENTAL vers la fin du XVIe siècle et fonda la puissante et redoutable tribu des Ouled Derradj, gens de sac et de corde, pillards et bandits, ayant conservé, depuis plus de trois siècles, la pire des réputations. (9)
DERRADJ venait de MILIANA avec de nombreux compagnons qui donnèrent leur nom aux différentes fractions de la tribu. Les Ouled Amor prirent MAGRA, les Ouled Nadjaa, s’emparèrent des terrains arrosés par l’Oued BERHOUM, les Souamas s’installèrent dans la partie occidentale du HODNA.
Vers la fin du XVIIe siècle, deux familles de marabouts vinrent se fixer : les Ouled Abdlekader à MAGRA et les Ouled Sidi Yahia, à BERHOUM
4 - Ouled Sidi Ghanem
Le marabout SIDI GHANEM quitta ORAN vers le milieu du XVIIe pour planter sa tente dans les environs d’AIN KELBA.
Les Ouled Derradj qui étaient déjà dans le pays les laissèrent cultiver en paix les terres dont ils avaient besoin.
Devenus plus nombreux, les descendantes de SIDI GHANEM firent le partage des terres : les fils de SIDI YAHIA et de SIDI GUENDOUZ, prirent celles arrosées par l’oued MENAIFA, tandis que les fils de BELKACEM : SEKKAI et KHADED s’installèrent près d’AIN NAKKAR.
Les Ouled Sidi Ghanem ne prirent aucune part dans les luttes de leurs voisins.
Actuellement ils sont disséminés chez les Ouled Nedjaa ou les Ouled Sahnoune.
5 - Zoui
Les Ouled Zoui sont d’origine maraboutique ; leurs descendants n’ont aucune souvenance des évènements qui se sont déroulés chez eux depuis l’arrivée de leurs ancêtres ; ils comprennent quatre fractions :
Les Ouled Sidi Othmane,
Les Ouled ben Dahoua,
Les Ouled Khadra,
Les Ouled Sidi Ahmed ben Kassem.
Tels sont les cinq principaux groupes qui occupaient le HODNA ORIENTAL à l’arrivée des Français en ALGÉRIE.
Ces différents groupes ne vivaient pas toujours en bonne intelligence, mais les Beys n’intervenaient que pour lever des impôts et les laissaient libres de vider leurs querelles comme ils l’entendaient.
Le HODNA depuis la prise de CONSTANTINE jusqu’en 1849
L’arrêté du 30 septembre 1838, qui institue les cinq khalifats, est le premier acte officiel qui consacre l’autorité de la FRANCE dans le HODNA. Le territoire qui forme actuellement la commune mixte de BARIKA, était partagé entre Ahmed BEN MOKRANI, khalifat de la MEDJANA, et Ferhat BENSAID BEN BOU AKKAZ, cheikh El Arab.
Au mois de janvier 1840, BOUAZIZ BEN GANA succéda à Ferhat BENSAID comme khalifat du SAHARA, et il avait autorité sur la tribu du HODNA ORIENTAL comme sur tout le territoire de la commune mixte actuelle.
Les khalifats ne purent maintenir la paix sur leur immense territoire. L’arrivée de nos troupes augmenta les dissensions et provoqua la formation des «çofs».
Dans la région de BARIKA, les tribus n’avaient aucun lien commun.
Elles formaient une sorte de confédération, plutôt de nom que de fait, comprenant différents groupes, toujours en lutte entre eux.
En 1844, il parut opportun de diminuer l’autorité des Ben Ghana et on créa le Caïdat du HODNA à la tête duquel on place un marabout vénéré des M’Doukal, SI MOHAND BEN SI MOHAMMED EL HADJ, avec résidence à BARIKA.
Ce Caïdat formé dans un but politique ne constituait ni une unité politique ni une unité géographique, puisque le bassin du HODNA était divisé ainsi en deux : la partie occidentale sous le commandement de khalifat MOKRANI, tandis que les vallées supérieures des Ouled Barika et BITAM formaient, en dehors du Caïdat, les Ouled Soltane, et les Lakhdar Halfaouia, de SEGGANA, qui dépendaient du Caïdat de BATNA.
SI MOKRAN ne put maintenir l’ordre et la paix dans un pays où l’état d’anarchie régnait depuis si longtemps.
Cependant un mouvement d’accalmie se produisit en 1845 à la suite de la tournée de police effectuée par le Général LEVASSEUR dans le HODNA. Mais en 1849 toutes les tribus s’insurgèrent pour aller au secours de ZAATCHA. Les rassemblements se dispersèrent à la nouvelle de la défaite de SERIANA.
Le Caïd SI MOKRAN fut renvoyé, et les tribus qu’il administrait prirent place dans le commandement de SI MOKHTAR BEN DAIKHA, Caïd des Ouled Soltane et des Ouled Sellem.
A cette époque, l’administration n’est plus, comme au début de la conquête, confiée entièrement aux grands chefs indigènes. Déjà, nous nous sentons de force à gouverner nous mêmes et les bureaux arabes institués par le Maréchal BUGEAUD, le 1er mars 1844, commencent à administrer directement les indigènes, dont les grands chefs sont sous les ordres des commandants de Cercles, conformément à l’ordonnance du 15 Avril 1845.
Le HODNA depuis 1871
Lorsque l’insurrection éclata, l’officier commandant le poste de BARIKA fut rappelé à BATNA, et le Caïd SI SMAIL convoqua les goums du HODNA. Les malfaiteurs, les mécontents et les ambitieux furent ainsi livrés à eux mêmes.
Les Ouled Sahnoune et les Selalhas se soulevèrent à l’appel de AHMED BEY BEN CHEIKH MESSAOUD. Au mois de juin 1871, le frère d’AHMED BEY se rendit chez le moqaddem des Rahmania, SI EL HADJ MOHAMMED BEN ABDALLAH BEN BOUCETTA, des Selalhas, et lui demanda de décider les tribus du HODNA à se joindre aux révoltés. Le marabout refusa, car son fils et non neveu combattaient à nos côtés. Mais ZOUAOUI alla trouver les frères du marabout, et, en une nuit, les tribus s’insurgèrent.
A BARIKA, le cheikh MIHOUB BEN SEGHIR, gardait la maison de Commandement, et le cheikh BIBI BEN MOHAMMED, avec 200 tentes fidèles, en surveillait les abords.
Le 25 juillet, Les Ouled Sahnoune obligèrent le cheikh MIHOUB à quitter le bordj de BARIKA et à cesser toutes relations avec les Français.
Le cheikh fut fait prisonnier ; mais les tentes fidèles s’étaient repliées sur SEGGANA où elles rallièrent le goum des Lakhdar Halfaouia qui maintenait le calme dans la région sous le commandement du cheikh MESSAOUD BEN NCIB. Le bordj fut respecté grâce au marabout BOUCETTA qui voulant se garder une porte de sortie en cas d’échec des insurgés, était venu à BARIKA.
Les Ouled Nadjaa, conduits par DJENAN BEN DERRI, qui nous avions nommé cheikh en 1864, le seul agent qui fut ouvertement contre nous, aidés des bandes de SAID BEN BOUDAOUD, Caïd du HODNA occidental, cousin du bachagha MOKRANI, vinrent razzier les Ouled Amor demeurés fidèles.
Dans la nuit de 26 au 27 août, ils attaquèrent le bordj de BIBI BEN MOHAMED. Le fils de ce dernier fut tué, et les Ouled Amor raziés. Le bordj de MAGRA devint alors le quartier général des insurgés du HODNA oriental. BIBI BEN MOHAMMED fut fait prisonnier ; le cadavre de son fils fut déterré et brûlé.
Les Ouled Amor, effrayés, prirent la fuite et vinrent à SEGGANA se placer sous la protection du cheikh MESSAOUD BEN NCIB.
Au mois de septembre, le Général SOUSSIER se mit en marche pour rejoindre BARIKA. Il passa par le Sud des montagnes des Ouled Soltane, faisant de petites étapes et pacifiant le pays. A l’annonce de son arrivée, les Ouled Sahnoune, les Selalhas et les Zoui, venus à BARIKA, envoyaient au Caïd SI SMAIL des députations pour lui demander d’intervenir en leur faveur ? seul, DJEMAN BEN DERRI resta avec les Ouled Mokrane.
Le 19 septembre, le Général arriva à BARIKA où le marabout BOUCETTA lui remit le bordj qui avait été préservé du pillage.
Les Ouled Derradj furent vite soumis. Aux pertes qu’ils avaient subies, aux razzias, aux pillages s’ajoutèrent les amendes d’abord, la contribution de guerre ensuite. Le Caïd SI SMAIL qui était à SEGGANA vint à BARIKA reprendre son commandement. DJENAN BEN DERRI fut révoqué et son commandement ajouté à celui de BIBI BEN MOHAMMED qui devint ainsi cheikh des Ouled Amor et des Ouled Nadjaa.
En 1873 on créa l’annexe de BARIKA. Rien ne vint plus troubler la paix dans le HODNA ORIENTAL. Des modifications territoriales furent apportées en 1874, 1875, 1881, 1885 et 1890. Les chefs d’annexe purent entreprendre des travaux de longue haleine et lorsqu’en 1907, l’annexe fut érigée en commune mixte, on pensait que les Ouled Derradj étaient pour toujours fidèles et soumis.
Il n’en était rien. SI MOHAMMED BEN EL HADJ BEN GANA, Caïd du HODNA oriental depuis 1901, avait demandé et obtenu que la jouissance des terrains que les djemaa lui avaient consentie dans les quatre Douars dont il gardait le commandement (DJEZZAR, METKOUAK, BARIKA et MAGRA) lui fut maintenue avec les autorisations d’irrigations utiles.
Quelques temps après de vives réclamations surgirent : on accusait l’agha BEN GANA d’abuser des irrigations en prélevant plus que sa part. Un ancien cheikh révoqué par l’autorité militaire, KHELLAF BEN SAAD, prit la tête du mouvement d’hostilité contre l’agha.
L’autorité locale, compromise à l’endroit de BEN GANA, persista à nier ce mouvement qui reprit avec plus de violence et se traduisit, en 1911, par une émigration nombreuse vers la SYRIE. La plupart des caravanes furent cependant arrêtées en TUNISIE. L’autorité locale nia encore cette émigration. Alors se produisit le serment du Matmor de SIDI ABDELKADER liant les conjurés pour une lutte à outrance devant aboutir à la déchéance de l’agha. L’administrateur eut la malencontreuse faiblesse de proposer aux perturbateurs une trêve de deuil (l’agha venait de perdre son frère le bachagha des Zibans.
Cet acte de puissance à puissance n’arrêta nullement les protestations. Une enquête fut décidée ; 2000 indigènes, hurlant, trépignant, vinrent se masser devant le bordj administratif et deux brigades de gendarmerie durent charger pour dégager le bordj et ouvrir un passage de l’agha BEN GANA.
L’agitation, par la suite, prit des allures encore plus graves : des rassemblements tumultueux eurent lieu à BARIKA. On y venait en armes et on y discutait publiquement le départ de l’agha ; puis on incendiait sa récolte. Les troubles tournaient à la rébellion ouverte et il fallut en arriver à l’envoi d’une force de gendarmerie et à l’internement de seize meneurs pour ramener dans le pays une tranquillité relative.
Tout cela était, en grande partie, l’oeuvre des Ouled Sahnoune.
En 1916, les mêmes Ouled Sahnoune et Ouled Derradj de MAGRA, refusèrent de présenter leurs conscrits, mettant ainsi en échec l’autorité locale Un autre échec plus grave encore fut celui de la colonne envoyé dans le HODNA qui reçut des coups de fusil sans les rendre, chez les Zoui, d’AIN KEBLA (10).
Le 12 novembre, après le sac de la ferme GRANGIER, la veille, des bandes hostiles de SEGGANA, des Sahari et autres gens du HODNA entouraient BARIKA ainsi que nous l’avons relaté.
Rappelons que le 14, un convoi fut attaqué entre BARIKA et SEGGANA.
Le seul chef indigène marquant, dans la commune mixte, était le cheikh moqaddem de SEGGANA qui fera l’objet d’une note spéciale (11).
Un personnage religieux dévoué, est le moqaddem des Rahmania de MAGRA, HASSANI CHERIF TOUHAMI, dont nous dirons l’action bienfaisante au chapitre des marabouts.
Les Ouled Ziane et les Saharis
Ces deux tribus qui appartiennent la première à AIN TOUTA, la deuxième à BARIKA, on presque toujours été divisées par des haines terribles. Lors du soulèvement de 1916 les Ouled Ziane sont demeurés dans l’expectative mais le douar BITAM des Saharis a marqué un assez sérieux mouvement de révolte. Il est opportun d’en dire quelques mots, au moins pour ceux qui ont la garde de la sécurité dans l’arrondissement de BATNA.
L’importance tribu des Ouled Ziane comprend quatre Douars : GUEDDILA (4891 habitants), DJEMORAH (1509 habitants), BRANIS (1794 habitants), BENI SOUIK (443 habitants), tous quatre dépendant de la commune mixte d’AIN TOUTA.
Originaire du MAROC, qu’ils auraient quitté au début du 16éme siècle, les Ouled Ziane vinrent, tout d’abord, se fixer à EL ALIA (30 kilomètres au Nord de BARIKA), puis arrivèrent dans la région des Palmeraies de GUEDDILA, DJEMORAH, BENI SOUIK et BRANIS, dont ils chassèrent ou massacrèrent les habitants pour prendre leur place, vers le milieu de XVIème siècle. Ne disposant, dans la région des palmeraies, d’aucun terrain de labour ou de parcours, les Ouled Ziane essayèrent bientôt de s’étendre au détriment de leurs voisins. Après des luttes longues et sanglantes, ils parvinrent a acquérir à OUED TAGA (AURES) et plus tard, à DRAUH et à CHETMA, des droits de propriété que le Sénatus-consulte leur a reconnus.
La nécessité dans laquelle ils étaient de trouver, en dehors de leurs territoires arides, et brûlants l’été, des pâturages pour leurs troupeaux rapidement accrus, fit estiver les Ouled Ziane d’abord, sur les contreforts du TELL, puis dans le TELL même ; le Sénatus-consulte leur a reconnu des droits de parcours très importants : dans la commune mixte d’AIN EL KSAR, aux Douars Ouled Moussa, Ouled Si Belkheir, Ouled Si Menacer Achemer, Ouled Ammar, Ouled Makhlouf, dans la commune mixte de BARIKA, au douar BITAM et dans celle d’AIN TOUTA, au douar EL KANTARA.
Les Saharis
La tribu des Saharis comprend actuellement trois Douars : BITAM (4309 habitants), EL OUTAYA (1457 habitants et EL KANTARA (3326 habitants), le premier, rattaché à la commune mixte de BARIKA, Les deux autres à celle d’AIN TOUTA.
Pendant la première phase du soulèvement de 1916, le douar BITAM a fait cause commune avec les rebelles.
Le mouvement sur BARIKA ayant échoué les BITAMI qui avaient envoyé des contingents de cavaliers aux insurgés vinrent offrir leurs services pour la constitution d’un goum contre les OULED SOLTANE. Politique arabe tissée de mensonge et de duplicité.
D’origine arabe pure, les Saharis seraient venus du HEDJAZ vers le milieu du 11éme siècle, mais ne se seraient établis que bien plus tard dans la région Sud de BARIKA où ils sont actuellement fixés, et dont les Ouled Sahnoun leur ont, pendant longue temps, disputé la possession. De sanglants combats, dont le souvenir n’est pas encore effacé, furent livrés entre ces deux tribus qui restèrent ennemies.
Sous les Turcs, leurs habitudes de pillage en avaient fait la terreur de leurs voisins.
Les Beys de CONSTANTINE, pour consolider leur autorité dans les ZIBANE, avaient constitués les Saharis en une sorte de maghzen.
Deux grandes familles que nous étudierons eu titre des chefs indigènes, les BOUAKKAZ et les BEN GANA se disputèrent longtemps la suprématie chez les Saharis (12).
La recherche du pâturage d’été fut, pour les Saharis une nécessité vitale et c’est ainsi qu’ils furent en compétition d’intérêt, avec les Ouled Ziane, au DAYA.
Causes de l’inimitié entre les Saharis et les Ouled Ziane
Une origine différente, des besoins identiques, furent les principales causes d’inimitié entre ces deux tribus, toutes deux guerrière et combatives. L’animosité s’accentua sous l’influence des çofs. Tandis que les Saharis se rangèrent sous la bannière des Ben Gana, les Ouled Ziane prirent fait et cause pour les Bouakkaz Les chefs de partis eurent toujours soin d’entretenir, sinon d’attiser, cette inimitié, d’abord, pour flatter leur clientèle et en augmenter l’importance, puis, pour servir leurs intérêts personnels.
En 1871, les Saharis étaient réunis sous l’autorité d’un seul Caïd, SI MOHAMMED BENHENNI, du çof Bouakkaz , en résidence à EL OUTAYA ; poussés par les Ben Gana, ils assiégèrent, le 30 mars, le bordj du Caïd qui résista à l’assaut, mais ils pillèrent le caravansérail.
Dès le 3 avril suivant, une petite colonne de 1000 hommes fut formée à BATNA et dirigée sur EL OUTAYA : elle reçut l’appui d’un goum important des Ouled Ziane qui razzièrent les Saharis.
Le Daya
Le Sénatus-consulte fut appliqué en 1866 aux Ouled Ziane et aux Saharis ; aux premiers, il reconnut des droits de parcours au DAYA, dans le douar BITAM, la fraction la plus remuante des Saharis. Même après que se fut effacé le souvenir des évènements de 1871, la communauté des droits des Saharis et des Ouled Ziane, sur le DAYA, resta une cause latente d’inimitié utilisée par les chefs de çofs pour les besoins de leur cause.
Compris entre le Djebel AHMAR et le Djebel MEKHRIZANE, le DAYA est une sorte de haute plaine ou de cuvette d’altitude moyenne de 450 à 500 mètres, orientée sensiblement de l’Est à l’Ouest, sur les derniers contre forts de l’ATLAS. Sa largeur est d’environ 14 kilomètres, sa longueur de 20. Abrité des vents par les montagnes qui l’entourent, le DAYA fournit un excellent pâturage aux troupeaux de Sud. Cette région était primitivement réservée au parcours, mais les usagers mirent, peu à peu, quelques parcelles en culture, et, comme les années à printemps pluvieux, la récolte était abondante sur ce sol encore vierge, la pratique des labours illicites ne fit qu’augmenter d’importance. Les parcours furent réduits d’autant. Ce furent certainement les Zianis qui eurent le plus à pâtir de ce nouvel état de choses, parce qu’à cause de l’éloignement de leur village il leur était beaucoup plus difficile de labourer qu’aux BITAM, qui étaient pour ainsi dire chez eux. Cependant quelques Ouled Ziane pratiquèrent, eux aussi, des labours illicites. Mais lorsque les bergers venaient avec leurs troupeaux ils se faisaient un malin plaisir de faire manger la récolte de la tribu opposée. Il s’ensuivit de nombreuses discussions, coups de feu, vols, procès, qui ne firent qu’augmenter l’inimitié réciproque.
Les crimes de 1916
En 1916, en Mars et Mai, les Ouled Ziane et les Saharis se tuèrent chacun deux fellahs dans les circonstances suivantes : le 22 Mars, les troupeaux des Ouled Ziane ayant commis quelques déprédations dans les récoltes provenant de labours illicites des BITAM au DAYA, les propriétaires lésés firent courir le bruit que leurs ennemis séculaires venaient de s’emparer de 1200 moutons. A cette nouvelle, un grand nombre d’indigènes des BITAM s’assemblèrent pour courir sus aux prétendus voleurs ; leur Caïd arriva à temps pour calmer les esprits ; il fit une enquête et constata qu’il n’y avait pas eu de vol, mais simplement des dégâts peu importants. A la vue des Saharis assemblées, les Ouled Ziane campés dans le DAYA, eurent peur et s’enfuirent hâtivement vers le Sud. Le bruit courut parmi les fuyards que plusieurs des leurs avaient été tués par les Saharis ; il n’en fallut pas davantage pour que, rencontrant une caravane de cinq personnes dont une femme d’EL OUTAYA (la soeur du cheikh actuel), deux hommes de M’DOUKAL et deux de BITAM, ces deux derniers furent tués par les Ouled Ziane en fuite. L’adjoint indigène de GUEDDILA dénonça, quinze jours après, douze indigènes de son douar comme ayant pris part à ce crime, mais aucune charge ne put être relevée contre les inculpés, et une ordonnance de non lieu intervint en Décembre 1916.
En juin 1916, huit indigènes de GUEDDILA campaient sous deux tentes, aux environs de FONTAINE DES GAZELLES, pour y moissonner leurs récoltes. Les Saharis désireux de venger leurs morts de Mars, firent prévenir les gendarmes d’EL KANTARA que des perquisitions dans les tentes de ces indigènes seraient fructueuses. En effet, plusieurs armes furent saisies ; deux jours après, un groupe de huit Saharis tombait sur les GUEDDILA désarmés et leur tuait deux hommes qu’ils décapitaient ; les têtes des victimes furent emportées par les assaillants et n’ont pas été retrouvées, à ce jour. L’enquête à laquelle il fut procédé ne donna aucun résultat et l’affaire fut classée.
Réconciliation
Une vingtaine de jours s’étaient à peine écoulés depuis ce dernier crime, que les kebars des Saharis, jugeant sans doute l’honneur satisfait, demandèrent, par lettre, aux Ouled Ziane, qu’un accord intervint entre eux. Comme à cette époque la plupart des intéressés étaient absents de leurs Douars, l’arrangement fut remis au mois d’Octobre suivant. Les évènements du 12 novembre reléguèrent cette question au second plan ; elle ne pu être utilement reprise que fin 1916.
Après divers pourparlers entre les tribus intéressées, le Sous-Préfet de BATNA assisté des administrateurs de BARIKA et d’AIN TOUTA réunissait à EL KANTARA, le 12 janvier 1917, les notables de BITAM, DJEMORAH, GUEDDILA, BRANIS et BENI SOUIK. A cette occasion le sous préfet jeta les bases de la réconciliation en insistant sur
publié par Amar Negadi dans: Histoire
PROCOPE
HISTOIRE DE LA GUERRE DES VANDALES
LIVRE I.
Les Vandales, qui habitaient sur les bords du Palus-Méotide, étant pressés par la famine, se réfugièrent chez les Germains, que maintenant on appelle Francs, et firent alliance avec les Alains, qui sont de race gothique. Ils vinrent depuis, sous la conduite de Godigisèle, s'établir en Espagne, qui, à partir de l'océan (Atlantique), est la première contrée soumise aux Ro-mains. Honorius consentit à leur établissement dans cette province, sous la condition qu’ils n’y feraient ni dégâts ni ravages, et que la possession de trente ans ne lu rendrait pas pro-priétaires par prescription des terrains concédés.
Tel était l'état des affaires dans l'Occident, lorsqu’Honorius mourut de maladie. Constance, mari de Placidie, qui était sœur d'Arcadius et d'Honorius, avait été associée à l'empire; mais comme il était mort même avant Honorius, il en avait joui si peu de temps, qu'il n'avait eu au-cun moyen de s'y faire remarquer. Bon fils Valentinien, élevé à sa cour de Théodose, venait à peine de quitter le sein de sa nourrice, lorsqu'à Rome les soldats: de la garde impériale élurent pour empereur l'un de leur camarades nommé Jean, homme: d'un caractère doux et d'une prudence remarquable, jointe à un grand courage. Bien qu'il eût usurpé l'empire, il se conduisit néanmoins avec une grande modération durant les cinq années qu'il le posséda. Jamais il ne prêta l'oreille aux discours des délateurs, et ne priva injustement aucun citoyen ni de la vie ni de la fortune. Les guerres qu'il soutint contre l'empire de Byzance ne lui permi-rent d'exécuter aucune opération importante contre les barbares. Théodose, fils d'Arcadius, leva une armée contre l'empereur Jean; il en donna le commandement à Aspar et à Ardabu-rius, fils d'Aspar: ceux-ci le vainquirent, le dépouillèrent de la souveraine puissance, et la rendirent au jeune Valentinien. Ce dernier, maure de la personne de l'usurpateur, lui fit cou-per une main, l'exposa, monté sur un âne, dans le cirque d'Aquilée; et, après l'avoir livré de cette manière aux outrages des histrions et de la populace, il lui fit ôter la vie.
C'est ainsi que Valentinien parvint à l'empire d'Occident. Ce jeune prince fut élevé par sa mère Placidie dans une extrême mollesse, ce qui corrompit tellement son naturel, que, dès les premières années de sa jeunesse, il fit paraître de pernicieuses inclinations. Il faisait sa société familière des alchimistes et des astrologues, et se livrait éperdument à sa passion pour les femmes d'autrui, quoiqu'il en eût une d'une beauté très remarquable. Cette vie oi-sive et dissolue fut cause qu'il ne reprit aucune des provinces que l'empire avait perdues; qu'il perdit au contraire l'Afrique, et même la vie; et que sa femme et ses filles tombèrent en-tre les mains des ennemis. Voici comment s'opéra la séparation de l'Afrique
Il y avait alors, parmi les Romains, deux fameux capitaines, Aétius et Boniface, qui ne le cé-daient à aucun de leurs contemporains en valeur et en talents militaires. Ils suivaient en poli-tique des règles différentes; mais ils avaient tant d'élévation d'esprit et tant de rares qualités, qu'on peut dire qu'ils étaient véritablement les deux plus grands hommes de l'empire, et que toutes les vertus romaines étaient renfermées dans leurs personnes. Lorsque Placidie donna à Boniface le gouvernement de l'Afrique tout entière, Aétius en fut blessé; toutefois il dissi-mula avec soin sa jalousie, car leur haine mutuelle n'avait point encore éclaté, et chacun la cachait avec soin sous les dehors d'une bienveillance apparente. Lorsque Boniface fut parti pour son gouvernement, Aétius l'accusa devant Placidie de vouloir se rendre maître de l'Afri-que; il ajouta que, pour l'en convaincre, il suffisait de le rappeler, et qu'il n'obéirait pas. Cette princesse goûta cet avis, et se résolut de le suivre. Mais Aétius avait déjà écrit secrètement à Boniface, pour le prévenir que l'impératrice lui tendait un piège pour le perdre; qu'elle avait résolu sa mort: il en aurait bientôt lui-même une preuve palpable dans l'ordre qu'il allait rece-voir, et qui lui intimerait sa révocation sans en indiquer les motifs. Boniface ne négligea pas cet avis, mais il le cacha soigneusement aux envoyés de l'empereur, et refusa de déférer aux ordres de ce prince et de sa mère. D'après cette conduite, Placidie, pleinement persua-dée de l'affection d'Aétius pour le service de son fils, délibéra sur le parti qu'il y avait à pren-dre contre Boniface.
Le dernier, se voyant hors d'état de résister à la puissance d'un empereur, et ne trouvant pour lui aucune sûreté à retourner à Rome, rechercha de tout son pouvoir l'alliance des Van-dales, qui, comme je l'ai dit, s'étaient établis dans la partie de l'Espagne voisine de l'Afrique. Godigicle était mort; il avait laissé héritiers de ses États ses deux fils: Gontharic, qui était lé-gitime, et Genséric, né d'une concubine. Le premier était encore enfant et d'un caractère fai-ble et indolent; l'autre était très habile à la guerre, et doué d'une infatigable activité. Boniface envoya donc quelques-uns de ses amis vers les deux princes, et conclut avec eux un traité dont les conditions portaient qu'ils partageraient l'Afrique en trois portions; que chacun gou-vernerait séparément la sienne; mais qu'en cas de guerre, ils se réuniraient pour repousser l'agresseur, quel qu'il fût. Par suite de ce traité les Vandales passèrent le détroit de Cadix et entrèrent en Afrique; les Visigoths, quelque temps après, s'établirent en Espagne.
Cependant, à Rome, les amis intimes de Boniface, qui connaissaient son caractère et pou-vaient juger ou actions, regardaient comme improbables tous les bruits répandus sur sa dé-fection, et ne pouvaient se persuader qu'il est réellement conspiré contre l'État. Quelques-uns d'entre eux, par ordre de Placidie, allèrent le trouver à Carthage, où ils prirent connais-sance des lettres d'Aétius; et, instruits par là de toute l'intrigue, ils s'empressèrent de revenir à Rome, et de la dévoiler à l'impératrice. Cette princesse en fut stupéfaite; mais comme les affaires de l'empire étaient dans un état peu prospère, et qu'Aétius était tout-puissant, elle ne chercha point à se venger de la perfidie de son funeste conseiller; elle ne lui en fit pas même un reproche. Elle se contenta de faire connaître les machinations d'Aétius aux amis de Boni-face; elle les conjura, en leur donnant sa parole royale pour garantie de la sûreté du comte, de l'engager fortement à retourner à Rome, et de faire auprès de lui les plus vives instances pour qu'il n'abandonnât pas aux barbares les possessions de l'empire. Boniface, instruit par eux du changement de sentiments de Placidie, se repentit du traité qu'il avait conclu avec les Vandales, et employa tous les moyens, prières et promesses, pour les décider à quitter l'Afrique. Mais ils rejetèrent cette proposition, empreinte, disaient-ils, d'un mépris outrageant. Boniface fut contraint d'en venir aux mains avec eux, fut vaincu en bataille rangée, et obligé de se retirer à Hippone,[1] ville forte de Numidie, située sur le bord de la mer, que ces barba-res assiégèrent, sous la conduite de Genséric. Gontharis était déjà mort. Quelques-uns ac-cusent son frère de l'avoir fait périr; mais les Vandales ont une opinion différente. Ils disent que Gontharis, fait prisonnier en Espagne dans une bataille contre les Germains, fut mis en croix par eux; et que Genséric régnait seul sur les Vandales lorsqu'il les conduisit en Afrique. Voilà ce que j'ai appris des Vandales eux-mêmes. Après avoir perdu beaucoup de temps devant Hippone, sans pouvoir ni l'emporter d'assaut ni la forcer à capituler, la famine les obligea de lever le siège. Quelque temps après, Boniface ayant reçu de Constantinople et de Rome un renfort considérable conduit par Aspar, maître de l'infanterie, leur présenta de nou-veau la bataille. Après une lutte acharnée, les Romains éprouvèrent une sanglante défaite, et prirent la fuite dans le plus grand désordre. Aspar s'en retourna dans sa patrie; et Boni-face, étant venu trouver Placidie, se justifia auprès d'elle des accusations dont on avait voulu le noircir.
IV. C'est ainsi que les Vandales enlevèrent l'Afrique aux Romains et s'en rendirent les mau-res. Ils réduisirent en esclavage ceux de leurs ennemis qu'ifs avaient faite prisonniers. Dans le nombre se trouvait Marcien, qui, depuis, parvint à l'empire après la mort de Théodose. Genséric avait un jour rassemblé les prisonniers dans une cour de son palais, pour s'assurer si chacun d'eux était traité par son maître d'une manière convenable à sa condition. Exposés à l'ardeur du soleil de l'été vers l'heure de midi, et affaiblis par l'excès de la chaleur, tous les esclaves s'étaient assis; Marcien s'était endormi au milieu d'eux, à l'endroit où le hasard l'avait placé. On prétend qu'alors on vit se placer au-dessus de la tête un aigle, qui, planant dans l'air et restant toujours au même endroit, ombrageait de ses ailes étendues le seul vi-sage de Marcien. Genséric, qui était doué d'un esprit vif et pénétrant, ayant aperçu du haut de son palais ce qui se passait, y vit un indice de la faveur des dieux, fit appeler Marcien, et lui demanda qui il était. Celui-ci répondit qu'il était secrétaire d'Aspar, ce que les Romains, dans leur langue, appellent domestique. Genséric alors, pesant la valeur du présage donné par l'aigle, et le grand crédit dont Aspar jouissait à Byzance, fut convaincu que Marcien était un homme appelé à de grandes destinées. Il résolut donc de l'épargner, s'arrêtant à cette idée que, s'il lui ôtait la vie, il serait évident que l'oiseau n'avait rien prédit, car son ombre of-ficieuse n'aurait point présagé l'empire à un homme qui allait mourir; qu'en outre, la mort de ce prisonnier serait une action injuste. Si le présage était vrai, et si la Providence destinait l'empire à ce prisonnier, ce serait en vain qu'il voudrait attenter à sa vie, puisque tous les ef-forts des hommes ne sauraient empêcher l'exécution des desseins de Dieu. Genséric fit seu-lement jurer à Marcien que, quand il serait en liberté, il ne porterait jamais les armes contre les Vandales. Marcien, délivré de ses fers, revint à Constantinople, et fut élevé à l'empire après la mort de Théodose. Ce fut un prince habile et distingué dans son administration, si ce n'est qu'il négligea entièrement ce qui concernait l'Afrique, comme nous le dirons plus tard.
Cependant Genséric, vainqueur d'Aspar et de Boniface, consolida, par une sage pré-voyance, les avantages qu'il devait à la fortune. Comme il craignait que Rome et Byzance n'envoyassent contre lui de nouvelles armées, et que ses Vandales, dans cette lutte, n'eus-sent pas toujours la même vigueur ni la même fortune ....[2], il sut se modérer dans le cours de sa plus grande prospérité, et fit la paix avec Valentinien. Par ce traité il s'engagea à payer à l'empereur un tribut annuel, et, pour gage de l'exécution de ses promesses, il livra en otage Honoric, l'un de ses fils. Ainsi Genséric conserva par sa prudence les avantages qu'il avait acquis par sa bravoure, et gagna si bien l'amitié de l'empereur, que celui-ci lui rendit son fils Honoric ...
V. ... Quelque temps après[3] [avoir pillé Rome et l'Italie], Genséric rasa les murailles de tou-tes les villes d'Afrique, excepté celles de Carthage. Il prit ce parti dans l'idée que si les parti-sans des Romains excitaient des soulèvements en Afrique, ils n'auraient plus de places forti-fiées pour leur servir de refuge, et que les troupes que l'empereur enverrait peut-être contre lui ne pourraient s'établir dans des villes ouvertes, et y placer des garnisons pour incommo-der les Vandales. Cette résolution parut alors très sage, et propre à assurer la conquête des Vandales. Mais depuis, lorsque Bélisaire s'empara, avec une promptitude et une facilité ex-trêmes, de toutes ces villes dépourvues de murailles, alors Genséric fut universellement blâmé, et sa prudence excessive passa pour une folle extravagance; car les hommes sont ainsi faits, que leur opinion sur la même mesure varie suivant la diversité des résultats. Le roi Vandale choisit ensuite parmi les habitants de l'Afrique les plus riches et les plus distingués; il donna leurs domaines, leurs mobiliers et même leurs personnes réduites en état de ser-vage, à ses deux fils Honoric et Genzon; le troisième de ses enfants, Théodose, était mort peu de temps auparavant, sans laisser de postérité. Il enleva ensuite aux autres habitants de l'Afrique leurs terres les plus étendues et les plus fertiles; il les partagea entre ses Vandales, d'où ces propriétés ont reçu et conservent encore le nom de lot des Vandales. Les anciens propriétaires furent réduits à la dernière misère; mais ils conservèrent leur liberté, et purent se fixer où ils voulurent. Genséric exempta de toute espèce d'impôt les propriétés qu'il avait assignées aux Vandales et à ses enfants. Toutes les terres qu'il jugea trop peu productives furent laissées par lui aux anciens possesseurs, mais chargées d'impôts qui en absorbaient tout le revenu. De plus, un grand nombre de provinciaux furent exilés ou mis à mort sous di-vers prétextes plus ou moins graves, mais en réalité pour avoir caché leur argent. Ainsi tous les genres de calamités pesaient sur les habitants de l'Afrique.
Genséric distribua ensuite en cohortes les Vandales et les Alains, et créa quatre-vingts chefs, qu'il appela chiliarques, pour faire croire qu'il avait quatre-vingt mille combattants pré-sents sous les drapeaux. Néanmoins, dans les temps antérieurs, les Vandales et les Alains ne dépassaient pas, dit-on, cinquante mille hommes; mais leur nombre s'était considérable-ment accru depuis, par la naissance des enfants, et par les agglomérations successives d'autres peuples barbares. D'ailleurs les Alains et les autres peuplades barbares adoptèrent le nom de Vandales, excepté les Maures, dont Genséric avait obtenu la soumission depuis la mort de Valentinien. Avec leur secours, il faisait chaque année, au printemps, des invasions en Sicile et en Italie. Parmi les villes de ces contrées, il en rasa quelques-unes jusqu'aux fondements, il réduisit en esclavage les habitants de quelques autres; et après avoir tout ra-vagé, et épuisé le pays non seulement d'argent, mais encore d'habitants, il se tourna vers les possessions de l'empereur d'Orient; il ravagea l'Illyrie, la plus grande partie du Péloponnèse et de la Grèce, et les îles voisines; il fit de nouvelles descentes en Sicile et en Italie, pilla et dévasta toutes les côtes de la Méditerranée. On dit qu'un jour, comme il allait monter sur son vaisseau dans le port de Carthage, et que déjà les voiles étaient déployées, le pilote lui de-manda vers quelle contrée il devait diriger sa course, et que Genséric lui répondit: «Vers celle que Dieu veut châtier dans sa colère,» C'est ainsi que, sans aucun prétexte, il attaquait tous les peuples chez lesquels le hasard le portait.
VI. Léon, voulant venger l'empire de tous les outrages qu'il avait reçus des Vandales, leva contre eux une armée de cent mille hommes, et assembla une flotte recueillie dans toutes les mers de l'Orient. Il se montra extrêmement libéral envers les matelots et les soldats, et n'épargna rien pour réussir dans un dessein qu'il avait si fort à cœur; car on dit qu'il y dépen-sa 1300 centenaires ou 130 millions de francs. Cette énorme dépense fut infructueuse. En effet, comme Dieu n'avait pas voulu que cette puissante flotte détruisit les Vandales, il arriva que Léon en confia le commandement à Basiliscus, frère de sa femme Vérina, homme d'une ambition démesurée, et qui aspirait à monter sur le trône sans violence, et par le seul crédit d'Aspar. Aspar appartenant à la secte des ariens, et ne voulant pas y renoncer, ne pouvait arriver lui-même à l'empire; mais son crédit lui permettait de faire aisément un empereur. Dé-jà il tramait dans l'ombre une conspiration contre Léon, qui l'avait offensé. On dit aussi qu'alors, dans la crainte que la défaite des Vandales n'affermit trop la puissance de Léon, il donna des instructions secrètes à Basiliscus pour qu'il ménageât Genséric et les Vandales.
Léon avait donné naguère à l'empire d'Occident au sénateur Anthème, illustre par sa nais-sance et par ses richesses, et il l'avait envoyé en Italie, avec ordre de faire, conjointement avec lui, la guerre aux Vandales. Genséric avait sollicité en vain cette dignité pour Olybrius, qui, ayant épousé Placidie, fille de Valentinien, était son parent et son ami. Irrité de ce refus, il porta le ravage sur toutes les terres de l'empire. Il y avait dans la Dalmatie un homme d'une naissance distinguée, nommé Marcellien, qui autrefois avait été l'ami d'Aétius. Après la mort de ce général, Marcellien se révolta contre l'empereur, entraîna dans sa défection les habi-tants de la province, et se rendit maître de la Dalmatie, sans que personne s'opposât à ses ambitieux desseins. Léon le gagna à force de caresses, et l'engagea à opérer une descente en Sardaigne, île alors soumise aux Vandales. Marcellien les en chassa sans beaucoup de peine, et s'empara de l'île. Dans ce moment aussi Héraclius, qui avait été envoyé de By-zance à Tripoli, y vainquit les Vandales en bataille rangée, prit facilement les villes de cette contrée, et, après avoir laissé ses vaisseaux à l'ancre, s'avança par terre vers Carthage. Tels étaient les préludes de la guerre.
Cependant Basiliscus aborda, avec toute sa flotte, à une petite ville éloignée de Carthage de deux cent quatre-vingts stades,[4] et que les Romains appelaient Mercurium, à cause d'un vieux temple qu'on y avait élevé en l'honneur de Mercure.[5] S'il n'eut pas à dessein consu-mé le temps et s'il eût été droit à Carthage, il l'eut emportée d'emblée et soumis les Vanda-les, qui n'étaient point alors en état de lui résister, tant Genséric redoutait Léon, qu'il regar-dait comme un empereur invincible, tant l'avait effrayé la conquête de la Sardaigne et de Tri-poli, et l'apparition de cette flotte de Basiliscus, la plus formidable qu'eussent jamais équipée les Romains. Mais le retard de Basiliscus, causé par sa lâcheté ou par sa trahison, fit échouer l'entreprise. Genséric sut habilement profiter des avantages que lui laissait la lenteur de son adversaire. Il arma le plus grand nombre de Vandales qu'il put rassembler, les fit monter sur ses grands vaisseaux, et fit préparer beaucoup de barques légères, où il ne mit point d'équipage, mais qu'il remplit de matières combustibles.[6] Ensuite il envoya des dépu-tés à Basiliscus, et le pria de remettre le combat au cinquième jour: il demandait ce temps pour délibérer, et promettait ensuite de donner pleine satisfaction à l'empereur. On dit même qu'il envoya, à l'insu de l'armée romaine, une grande somme d'or à Basiliscus, et qu'il lui acheta cette trêve. Il agissait ainsi, dans l'espoir que, pendant ce laps de temps, il s'élèverait un vent favorable; ce qui arriva en effet. Basiliscus, soit pour s'acquitter de ses engagements envers Aspar, soit pour vendre à prix d'argent l'occasion propice, soit qu'il crût en cela pren-dre le meilleur parti, accéda aux demandes de Genséric, demeura inactif dans son camp, comme s'il attendait que l'ennemi eût trouvé le moment d'agir. Les Vandales, sitôt qu'ils vi-rent se lever le vent qu'ils avaient attendu avec tant d'impatience, déploient leurs voiles, et, traînant à la remorque les barques qu'ils avaient préparées comme je l'ai dit, naviguent vers la flotte romaine. Lorsqu'ils en furent tout près, ils mettent le feu aux brûlots, et, déployant toutes les voiles de ces navires, ils les lancent sur la flotte romaine. Comme les vaisseaux en étaient très serrés, 1a flamme des brûlots se communiquait facilement de l'un à l'autre, et les navires étaient détruits par le feu, avec les barques qui les avaient incendiés. A mesure que l'embrasement s'accroissait, sur la flotte romaine régnait un tumulte étrange; tout retentissait de cris forcenés, mêlés au murmure du vent et au pétillement de la flamme. Les soldats et les matelots, s'exhortant mutuellement dans cette confusion épouvantable, repoussaient de leurs crocs et les barques incendiaires et leurs propres navires, qui, au milieu de cet horrible désordre, se consumaient réciproquement. En même temps les vandales fondent sur eux, les accablent d'une grêle de traits, coulent à fond les vaisseaux et dépouillent le soldat ro-main, qui s'enfuyait avec ses armes. Cependant, parmi les Romains, il y eut quelques hom-mes qui, dans cette lutte, déployèrent un grand courage. Celui qui se distingua le plus fut Jean, lieutenant de Basiliscus, qui n'avait nullement participé à la trahison du général. Son vaisseau avait été entouré d'une multitude d'ennemis: il fit face de tous côtés, en tua un grand nombre; et lorsqu'il se vit enfin sur le point d'être pris, il se précipita du pont dans la mer avec toutes ses armes. Genson, fils de Genséric, adressait de vives instances à ce guerrier courageux, pour le décider à se rendre, lui promettant la vie, lui engageant sa pa-role. Ce fut en vain; il s'engloutit dans la mer en prononçant cette seule parole: « Qu'il ne se jetterait pas vivant dans la gueule des chiens. » Telle fut l'issue de cette guerre. Héraclius retourna à Constantinople; Marcellien était mort par la perfidie d'un de ses collègues. Basilis-cus, de retour à Byzance, gagna un lieu d'asile, se prosterna en suppliant dans l'église consacrée à Jésus-Christ, que les Byzantins appellent le Temple de la Sagesse,[7] persua-dés que cette appellation convient parfaitement à Dieu. Il fut sauvé par les prières de l'impé-ratrice Vérina. Quant à l'empire, qui avait été le but de toutes ses actions, il ne put l'obtenir alors, ses protecteurs Aspar et Ardaburius ayant été mis à mort dans le palais par ordre de Léon, qui les soupçonnait d'avoir conspiré contre sa vie.
VII. L'empereur d'Occident Anthémius périt assassiné par son gendre Ricimer. Olybrius, après avoir occupé l'empire pendant quelques mois, termina sa vie de la même manière. Léon aussi étant mort à Byzance, eut peur successeur un autre Léon, fils de Zénon et d'Ariane, fille du premier Léon. Son père lui fut associé à l'empire, à cause de son jeune âge; mais l'enfant ne vécut que peu de temps.
Avant ces événements, l'empire d'Occident avait été occupé par Majorin, que je ne pourrais sans injustice passer sous silence. Celui-ci, qui surpassait en vertus tous les empereurs ro-mains ses prédécesseurs, fut vivement touché des malheurs de l'Afrique. Il leva dans la Li-gurie une puissante armée, pour marcher contre les Vandales; et comme il était nourri dans les travaux et dans les dangers de la guerre, il résolut de la conduire lui-même à l'ennemi. Mais, jugeant qu'il était nécessaire de reconnaître d'abord les forces des Vandales, le carac-tère de Genséric, et de plus les sentiments d'affection ou de haine que portaient aux Vanda-les les Maures et les Africains, il entreprit lui-même cette exploration. Il prit donc le rôle d'un envoyé de l'empereur, se donna un faux nom, et partit pour aller trouver Genséric. Mais pour n'être pas reconnu, ce qui lui eût attiré des malheurs et suscité des obstacles, il eut recours à cet artifice. Comme il était connu partout pour la beauté de sa chevelure, qui était d'un blond pâle et qui avait l'éclat de l'or le plus pur, il employa une pommade inventée pour la teinture, qui en un moment rendit ses cheveux parfaitement noirs. Quand il fut en présence de Gen-séric, ce prince barbare, après avoir employé plusieurs moyens pour l'épouvanter, le mena enfin, comme pour lui faire honneur, dans un appartement rempli d'une grande quantité de superbes armures. On dit que ces, armes s'entrechoquèrent alors d'elles-mêmes avec un bruit terrible. Genséric crut d'abord que c'était l'effet d'un tremblement de terre. Mais lorsqu'il fut sorti de l'arsenal, qu'il eut demandé si la terre n'avait pas tremblé, et qu'on lui eut unani-mement répondu qu'on n'avait ressenti aucune secousse, il fut frappé de terreur, convaincu que c'était un prodige, bien qu'il ne pût deviner ce qu'il présageait.
Quand Majorin eut atteint son but, il s'en retourna dans la Ligurie, où s'étant mis à la tête de son armée, il la conduisit par terre jusqu'aux colonnes d'Hercule.[8] Il avait résolu d'y passer le détroit, et ensuite de marcher par terre directement sur Carthage. Genséric, instruit du pro-jet de Majorin, et ayant appris la manière dont ce prince l'avait déçu sous la figure d'un am-bassadeur, conçut de sérieuses craintes, et prépara tout pour la guerre. La haute opinion que les Romains avaient prise des rares qualités de leur empereur, leur donnait l'espoir bien fondé de recouvrer l'Afrique. Mais, au milieu de ses préparatifs, ce prince, chéri de ses sujets et redouté de ses ennemis, fut atteint de la dysenterie, et mourut en peu de temps.
Népos, qui lui succéda, mourut de maladie, n'ayant régné que quelques jours. Glycérius après lui obtint la même dignité, et en fut privé par le même genre de mort. Auguste fut en-suite revêtu de la pourpre impériale. Il y a eu d'autres empereurs d'Occident dont je tais à dessein les noms, parce qu'ils n'ont régné que peu de temps, et qu'ils n'ont rien fait de mé-morable. Voilà ce qui se passa dans l'Occident.
Dans l'Orient, Basiliscus, toujours dévoré du désir de régner, usurpa facilement le trône qu'il convoitait, l'empereur Zénon et sa femme s'étant enfuis dans l'Isaurie, dont ils étaient origi-naires. Basiliscus avait à peine régné dix-huit mois, lorsque Zénon, qui avait appris que les gardes du palais et presque tous les autres corps de l'armée étaient révoltés de sa tyrannie et de son avidité insatiable, leva une armée et marcha contre lui. Basiliscus rassembla aussi des troupes, dont il donna le commandement à Armatus. Mais lorsque ce général fut en pré-sence de Zénon, il lui livra ses troupes, à condition qu'il créerait César son fils Basiliscus,[9] encore enfant, et qu'il le désignerait pour son successeur. Basiliscus, abandonné de tous, se réfugia dans la même église qui lui avait déjà servi d'asile. Mais il fut livré à Zénon par Aca-cius, évêque de Constantinople, qui lui reprocha son impiété, et les troubles que, par son adhésion aux erreurs d'Eutychès, il avait suscités dans l'église chrétienne. Ces reproches n'étaient pas sans fondement. Quand Zénon eut recouvré la puissance impériale, pour ac-quitter sa promesse envers Armatus, il nomma son fils César; mais bientôt il lui ôta ce titre, et fit mourir Armatus. Ensuite il relégua l'usurpateur Basiliscus, sa femme et ses enfants, dans la Cappadoce, les contraignit à partir au milieu des rigueurs de l'hiver, et les y laissa sans vivres, sans vêtements, sans aucune assistance. Ces malheureux exilés, également tourmentés par la faim et par le froid, n'avaient d'autre ressource que de se serrer les uns contre les autres pour se réchauffer. Enfin, après une longue et cruelle agonie, ils moururent dans ces tendres et douloureux embrassements. C'est ainsi que Basiliscus expia les maux qu'il avait faits à l'empire; mais cela arriva plus tard.
Genséric s'étant, comme nous l'avons dit, débarrassé de ses ennemis autant par la ruse que par la force, dévastait plus cruellement que jamais les provinces maritimes de l'empire ro-main. Enfin Léon transigea avec lui, et conclut un traité de paix perpétuelle, dans lequel il fut convenu que les Vandales et les Romains s'abstiendraient mutuellement de toute espèce d'hostilités. Ce traité fut religieusement observé par Zénon, par Anastase son successeur, et même par l'empereur Justin. Mais sous le règne de Justinien, neveu et successeur de ce dernier, une guerre s'allume entre les Romains et les Vandales, que je raconterai plus tard. Genséric mourut bientôt après, dans un âge fort avancé. Il régla par son testament, entre autres dispositions, qu'à l'avenir le royaume des Vandales appartiendrait toujours à l'aîné de ses descendants en ligne directe et de race masculine. Genséric mourut donc, comme nous l'avons dit, ayant régné trente-neuf ans sur les Vandales, depuis la prise de Carthage.
VIII. Comme Genzon était déjà mort, Honoric, l'aîné des enfants survivant de Genséric, lui succéda sur le trône. Tout le temps qu'Honoric régna sur les Vandales, ils n'eurent d'autre guerre à soutenir que celle des Maures. Ces peuples étaient demeurés en repos durant la vie de Genséric, contenus par la crainte que leur inspirait sa puissance; mais à peine fut-il mort, qu'il s'éleva entre eux et les Vandales une guerre cruelle, où les deux peuples souffri-rent tour à tour. Honoric exerça des injustices et des violences horribles contre les chrétiens d'Afrique. Comme il voulait les contraindre à embrasser la secte des ariens, ceux qu'il trou-vait peu disposés à lui obéir, il les faisait périr par le feu ou par d'autres supplices non moins cruels. Il fit couper la langue tout entière à plusieurs d'entre eux, qu'on a vus de notre temps à Constantinople parler très distinctement, et sans être gênés par l'absence de l'organe qu'ils avaient perdu. Il y en eut deux cependant qui perdirent la parole, pour avoir eu commerce avec des femmes débauchées. Honoric, après huit ans de règne, mourut de maladie, au moment où les Maures du mont Aurès venaient de se détacher des Vandales et de se décla-rer indépendants. (Le mont Aurès est situé, dans la Numidie, à treize journées de Carthage, et s'étend du nord au midi.) Depuis, les Vandales ne purent jamais les soumettre, les pentes abruptes et escarpées de ces montagnes les empêchant d'y porter la guerre.
Après la mort d'Honoric, Gondamond, fils de Genzon, parvint au trône des Vandales par la prérogative de l'âge, qui le rendait le chef de la maison de Genséric. Il fit souvent la guerre aux Maures; plus souvent encore, il soumit les chrétiens à des supplices atroces. Il mourut de maladie dans la douzième année de son règne, et eut pour successeur son frère Trasa-mond, prince remarquable par la beauté de sa figure, par une prudence et une grandeur d'âme singulières. Celui-ci engagea aussi les chrétiens à abjurer la religion de leurs ancê-tres, non pas, comme ses prédécesseurs, par le fouet et les tortures, mais en distribuant (les honneurs, des richesses, des dignités à ceux qui changeaient de religion. Quant à ceux, quels qu'ils fussent, qui restaient fermes dans leurs croyances, il feignait seulement de ne pas les connaître; ou si quelqu'un d'entre eux commettait un crime, soit involontairement, soit avec préméditation, il leur offrait l'impunité, pourvu qu'ils consentissent à l'apostasie. Sa femme étant morte sans lui laisser d'enfants, il crut utile de se remarier pour assurer la stabi-lité de sa dynastie, et envoya une ambassade à Théodoric, roi des Goths, pour lui demander en mariage sa sœur Amalafride, veuve elle-même depuis peu de temps. Théodoric la lui en-voya avec une escorte de mille seigneurs Goths, qui devaient lui servir de garde. Ceux-ci étaient suivis de compagnons et de servants d'armes choisis parmi les guerriers les plus braves, et dont le nombre s'élevait à cinq mille environ. Il donna aussi à sa sœur le promon-toire de Lilybée en Sicile. Cette alliance rendit Trasamond le plus illustre et le plus puissant roi qui eût jamais commandé aux Vandales, et lui acquit l'amitié particulière de l'empereur Anastase. Ce fut cependant sous son règne que les Vandales éprouvèrent, en combattant les Maures, le plus rude échec qu'ils aient jamais essuyé.
Les Maures qui habitent aux environs de Tripoli avaient pour chef un prince très expérimenté dans la guerre et plein de sagacité, nommé Gabaon. Ce prince, instruit d'avance de l'expédi-tion que préparaient contre lui les Vandales, se conduisit de cette manière: Il commença par ordonner à ses sujets de s'abstenir non-seulement de toute espèce de crimes, mais de tous les aliments propres à amollir le courage, et surtout de l'usage des femmes. Il construisit en-suite deux camps fortifiés, dans l'un desquels il se plaça avec tous les hommes; il mit les femmes dans l'autre camp, et prononça la peine de mort contre ceux qui oseraient pénétrer dans cette enceinte. Cela fait, il envoya des espions à Carthage, et leur commanda d'obser-ver les profanations que les Vandales, en marchant contre lui, exerceraient dans les temples révérés des chrétiens; et quand ceux-ci auraient repris leur route, d'entrer dans ces lieux sa-crés, et d'y tenir une conduite tout à fait opposée. On prétend même qu'il dit « qui il ne connaissait point le Dieu qu'adoraient les chrétiens, mais que puisqu'il avait une puissance infinie, comme on l'assurait, il était bien juste qu'il châtiât ceux qui l'outrageaient, et qu'il pro-tégeât ceux qui lui rendaient des honneurs. » Quand les espions furent arrivés à Carthage, ils examinèrent à loisir les préparatifs des Vandales; et lorsque leur armée se fut mise en marche vers Tripoli, ils la suivirent, revêtus de vêtements très simples. Dès le premier cam-pement, les Vandales logèrent dans les élises leurs chevaux et leurs bêtes de somme, et, s'abandonnant à une licence effrénée, troublèrent les saints lieux de toute sorte d'outrages et de profanations. Ils accablaient de soufflets et de coups de bâton les prêtres qui tombaient entre leurs mains, et leur imposaient les services réservés ordinairement aux plus vils escla-ves. Après le départ des Vandales, les espions de Gabaon s'acquittent exactement de ce qui leur avait été prescrit. Ils nettoyaient les églises, balayaient avec soin et transportaient au dehors le fumier et tout ce qui était de nature à profaner le lieu saint, allumaient toutes les lampes, s'inclinaient respectueusement devant les prêtres, et leur donnaient des marques de bienveillance et d'affection; enfin ils distribuaient des pièces d'argent aux pauvres qui étaient assis autour de l'église. Ils suivirent ainsi l'armée des Vandales, expiant partout les profana-tions commises par ces barbares. Ceux-ci étaient arrives assez près des Maures, lorsque les espions, les ayant devancés, allèrent rapporter à Gabaon les sacrilèges que les Vandales s'étaient permis dans les temples chrétiens, et ce qu'ils avaient fait eux-mêmes pour les sé-parer; ils ajoutèrent que l'ennemi était à peu de distance. Gabaon, à cette nouvelle, se pré-pare au combat. Il trace une ligne circulaire dans la plaine où il avait dessein de se retran-cher. Sur cette ligne il dispose obliquement ses chameaux, et en forme une sorte de palis-sade vivante qui, du côté opposé à l'ennemi, était composée de douze chameaux de profon-deur. Au centre il plaça les enfants, les femmes, les vieillards, et la caisse de l'armée. Quant aux hommes en état de combattre, il les place, couverts de leurs boucliers, sous le ventre des chameaux. L'armée des Maures étant rangée dans cet ordre, les Vandales ne surent comment s'y prendre pour l'attaquer; car ils n'étaient accoutumés ni à combattre à pied, ni à tirer de l'arc, ni à lancer des javelots. Ils étaient tous cavaliers, et ne se servaient guère que de la lance et de l'épée. Ils ne pouvaient donc, de loin, causer aucun dommage à l'ennemi, ni faire approcher des Maures leurs chevaux, que l'aspect et l'odeur des chameaux remplis-saient d'épouvante. Pendant ce temps-là les Maures, qui, à couvert sous leur rempart vivant, lançaient une grêle de traits, ajustaient à leur aise et abattaient les chevaux et les cavaliers, qui, de plus, avaient le désavantage de combattre très serrés. Les Vandales prirent la fuite, et les Maures, s'élançant hors de leur retranchement, en tuèrent un grand nombre, en firent beaucoup prisonniers, et de cette nombreuse armée il ne retourna dans leur pays qu'un fort petit nombre de soldats. C'est ainsi que les Maures défirent les Vandales sous le règne de Trasamond, qui mourut après avoir occupé le trône pendant vint-sept ans.
IX. A Trasamond succéda Ildéric, fils d'Honoric et petit-fils de Genséric; prince extrêmement doux pour ses peuples et de très facile accès, qui ne persécuta jamais les chrétiens, mais dépourvu de talents militaires, et ne pouvant même entendre parler de guerre. Hoamer, son neveu, guerrier remarquable par ses hauts faits, commandait l'armée, et avait acquis une si belle réputation, qu'on l'appelait l'Achille des Vandales. Sous le règne d'Ildéric, les Vandales furent défaits eu bataille rangée par les Maures de la Byzacène que commandait Antallas, et virent se rompre les relations d'amitié qu'ils avaient autrefois contractées avec Théodoric et les Goths. La cause de cette rupture fut l'emprisonnement d'Amalafride, et le massacre de tous les Goths qu'on avait accusés de conspiration contre Ildéric et les Vandales. Cependant Théodoric n'essaya pas d'en tirer vengeance; il sentait que ses trésors ne suffiraient pas à l'armement de la flotte qui lui était nécessaire pour faire une invasion en Afrique. Ildéric était uni par les liens étroits de l'amitié et de l'hospitalité avec Justinien, qui, sans être encore par-venu à l'empire, le gouvernait en effet sous son oncle Justin, que sa vieillesse et son incapa-cité rendaient inhabile aux affaires. Justinien et Ildéric entretenaient, par de magnifiques pré-sents, leur attachement réciproque.
Il y avait alors à la cour des Vandales un certain Gélimer, fils de Gélarid, petit-fils de Genzon, et arrière-petit-fils de Gensé-ric: comme il était, après Ildéric, le plus âgé des princes du sang royal, tout le monde pensait qu'il devait bientôt arriver au pouvoir. Il passait pour le plus ha-bile capitaine de son siècle; mais c'était un homme d'un caractère fourbe et rusé, habile à susciter des révolutions et à s'emparer du bien d'autrui. Comme la couronne ne lui arrivait point assez tôt au gré de son impatience, il ne se soumettait qu'avec peine aux lois qui ré-glaient la succession. Il s'attribuait toutes les fonctions royales, en usurpait d'avance toutes les prérogatives, et le caractère doux et facile d'Ildéric encourageait cette ambition effrénée. Gélimer enfin engagea dans ses intérêts les plus braves des Vandales, et leur persuada de déposer Ildéric, comme un lâche qui s'était laissé vaincre par les Maures, et qui, par jalousie contre un prince issu de Genséric, mais d'une autre branche que la sienne, voulait le priver du trône et livrer à Justin l'empire des Vandales. C'était là, disait-il, l'unique motif de l'ambas-sade qu'Ildéric avait envoyée à Constantinople. Les Vandales, séduits par ces perfides ca-lomnies, prononcent la déposition de leur roi. Gélimer ayant ainsi usurpé l'autorité suprême dans la septième année du règne d'Ildéric, jeta en prison ce prince, et ses deux frères Hoa-mer et Évagès.
Quand Justinien, qui dans l'intervalle était arrivé à l'empire, fut instruit de cette révolution, il envoya en Afrique des ambassadeurs chargés de représenter à Gélimer[10] qu'il pouvait bien conserver sur le trône le vieux Ildéric, puisque ce prince n'avait que l'ombre de la souve-raineté, et qu'elle reposait tout entière dans les mains de Gélimer; qu'en consentant à cette transaction, il acquerrait les faveurs du ciel et l'amitié des Romains. Gélimer renvoya des dé-putés sans leur donner de réponse. Pour comble d'insulte, il fit crever les yeux à Hoamer, et resserrer dans une prison plus étroite Ildéric et Évagès, sous prétexte qu'ils avaient le des-sein de s'enfuir à Constantinople. Justinien, apprenant ces nouveaux excès, lui envoya une nouvelle ambassade.[11] Il somma Gélimer de renvoyer à Constantinople Ildéric et ses deux frères, sinon il le menaçait de sa vengeance, et d'armer contre lui toutes les forces de l'em-pire. Gélimer répondit[12] « qu'on n'avait point de violence à lui reprocher; que les Vandales, indignés contre un prince qui trahissait son pays et sa propre maison, avaient jugé à propos de lui ôter la couronne, pour la donner à un autre à qui elle appartenait de droit; que, chaque souverain ne devant s'occuper que du gouvernement de ses propres États, l'empereur pou-vait s'épargner le soin de porter ses regards sur l'A