MOHYA GÉANT DE LA CULTURE AMAZIGHE
Muhend U Yahia (Mohia) nous quitte
l' Expression 09 décembre 2004
La culture amazighe et la culture kabyle viennent de perdre un homme immense. Mardi dernier, dans une clinique parisienne, s’est éteint, à la suite d’une longue maladie, Mohya Abdallah, plus connu sous le nom de Muhend U Yahia. Poète et dramaturge de talent, Mohya a traduit des oeuvres théâtrales universitaires et les a introduites dans la société kabyle. Plus de quarante de ses pièces sont désormais, dans leur traduction, du domaine amazigh. Grâce à Mohya, un nouveau mouvement théâtral en kabyle a vu le jour au début des années 1980.
Plusieurs troupes ont repris les adaptations de Mohya et les ont mises en scène et interprétées. La majeure partie des pièces traduites par Mohya ou adaptées par lui ont été présentées lors de festivals de théâtre amazigh, organisés en Kabylie. Beaucoup d’oeuvres de Mohya ne sont pas connues. Seules quelques oeuvres éditées sous forme de livres et/ou de cassettes audio et vidéo sont connues du public. Mohya a traduit en kabyle des oeuvres de poètes, comme celles de l’opposant turc, Nazim Hikmet, ou encore Boris Vian. Il a de même composé et écrit des poèmes, dont le plus célèbre Ah ! Ya ddin qessam !, en hommage aux détenus du Printemps berbère d’avril 1980.
Après des études au lycée de Tizi Ouzou en 1967, Mohya entame des études universitaires en mathématiques à Paris dans les années 70. C’est là qu’il côtoie l’académie berbère. Puis il rejoint le «groupe d’études berbères» de l’université de Vincennes où il était l’une des chevilles ouvrières des publications éditées par le groupe, comme le bulletin d’études berbères et la revue Tisuraf.
Un hommage lui a été rendu, hier, à la clinique Jeanne Garnier de Paris. Sa mise en terre et prévue en Kabylie. Le porte-parole du MAK, Ferhat M’henni, un homme engagé est un chanteur aux mots d’airain qui traversent les murs de plomb, a rendu public un communiqué dans lequel il rend un vibrant hommage à l’immense homme que fut Muhand U Yahia. Ferhat s’est écrié si justement à propos de Mohya: «...Il continuera de nous éclairer par les multiples lumières dont il avait tissé les mots de ses poèmes, le sens de ses phrases et le lyrisme de ses pièces de théâtre... Il était un géant, il est désormais un soleil...!» Ferhat souligne «la modestie légendaire et la réserve naturelle qui fleuraient bon l’intelligence de l’immense homme de culture...», le monde amazigh en général et la Kabylie en particulier sauront toujours honorer la mémoire de l’homme et la richesse monumentale de son oeuvre immortelle. «Le MAK appelle la population à se déplacer en masse pour rendre à Mohya un vibrant hommage en l’accompagnant à sa dernière demeure...» Il semble que les mots soient pauvres pour décrire l’immense peine de ceux-là qui, grâce à la veuve de Muhand U Yahia, ont pu s’approprier la culture universelle. Homme juste, sage et effacé, Mohya devient l’une des étoiles qui pareront le ciel de la culture amazighe. A. SAÏD
Le géant malgré lui par Mohamed BOUKETOUCHE
L'Expression: le 13 décembre 2004 - Page : 21
http://www.lexpressiondz.com/T20041213/ZA5-14.htm
En Muhend U Yehya, la culture algérienne d'expression berbère perd non seulement l'un des hommes qui a le plus contribué à son développement mais aussi un auteur de génie, un artiste hors-pair.
Muhend U Yehya, de son vrai nom Mohya Abdellah, mathématicien de formation, a consacré sa vie au service de l'art et de la culture. Quoique loin de son pays, il a gardé des liens étroits avec la mère-patrie pareils au cordon ombilical. Sa parfaite maîtrise de la langue et sa culture universelle lui ont permis de décrire avec pathétisme la douleur de l'exil et, avec douceur, les scènes pittoresques de la vie kabyle.
Mohya était (sommes-nous toujours condamnés a parler de nos hommes les plus valeureux à l'imparfait?) un révolté contre l'ordre établi, contre l'injustice des êtres et des choses. Tel un Kateb Yacine qui écrirait en kabyle, sa verve poétique lui fera composer des vers où il tourne en ridicule les intégrismes, l'ineptie et l'arbitraire. En satires ou en pamphlets, il se moque du sérieux des bien-pensants, de la richesse mal acquise et du pouvoir assis sur la force. Ses sources littéraires montrent bien de quel bois il se chauffe.
Car, et c'est là l'un de ses mérites, Mohya n'hésite pas à s'abreuver dans la culture des autres peuples pour la rendre accessible à ses concitoyens. Boris Vian, Jacques Prévert, sont parmi ses poètes favoris. Mais ces emprunts ne ternissent nullement l'éclat de son génie propre. On ne peut que s'émerveiller en écoutant ses textes chantés par nos plus grands chanteurs : Ferhat, ldir. Ali Idefl.awen, Slimane Chabi, Takfarinas, Malika Doumrane... D'Amzirti à Berrouaghia, ils rallument la fibre militante, ces chants de révolte d'un peuple qui refuse de se soumettre, d'une identité qui refuse de s'aliéner, d'une langue qui refuse de mourir.
Et si Muhend U Yehya nous a fait frissonner par ses textes poétiques, il nous a fait mourir de rire par ses pièces théâtrales. Inspirées du terroir, adaptées d'ailleurs ou imaginées par lui, ses œuvres bouillonnantes de vie et d'énergie sont le miroir fascinant où nous sommes forcés de regarder pour voir nos vices et nos faiblesses. De même que ses poésies ont bercé notre jeunesse pleine d'espérance, ses personnages continueront à nous enchanter longtemps encore malgré l'amertume et la désillusion. Saïd Bu Tlufa et les lutins de Yakourène. Mohand U Chabane et son ressuscité, Djeddi Yebrahim ou encore Sinistri, désormais orphelins, continueront à vivre de la vie magique de l'art immortel.
Autant Mohya emploie sa poésie à dénoncer l'arbitraire des gouvernants, autant il emploie son théâtre pour décrier les défauts des gouvernés. Mais au-delà de la société kabyle qu'il décrit, il nous fait découvrir d'autres cultures, parfois très éloignées de nous dans l'espace et dans le temps. Si La Jarre ou Le Médecin malgré lui peuvent facilement s'adapter chez nous à cause de la proximité géographique et du fonds méditerranéen commun, qui croirait que derrière Mohand U Chabane se cache un drame chinois? Et le mérite du poète est non seulement d'avoir adapté le drame en kabyle mais de le faire sentir en kabyle. Lu Xun narrait une histoire de la Chine médiévale, Mohya la transpose dans l'Algérie indépendante. Peut-on
encore soupçonner sous la peau du même Mohand U Chabane un personnage voltairien, Memnon? On brûle d'enthousiasme en écoutant les textes de Muhend U Yehya ou en voyant ses pièces mais il faudrait avoir lu les oeuvres qui les ont inspirés pour pouvoir apprécier le degré de son génie et l'importance de son effort, car le génie sans effort est un feu de paille. Avec lui, Prévert ou Beckett ne parlent pas seulement berbère, mais ils parlent en Berbères. Créer En attendant Godot en kabyle!
Y a-t-il un secret derrière une telle prouesse ? Oui, certainement, Car en plus de son talent, Mohya aimait son travail et s'y donnait à fond. Derrière son travail, il ne cherchait ni gloire ni fortune. Lui qui maudissait quiconque commercialiserait ses cassettes et qui travaillait loin des feux de la rampe, avait été d'un apport incommensurable à notre culture et à notre langue. Car une langue a autant besoin de défenseurs que de producteurs, et si les premiers sont légion, les seconds sont rares. Le hasard (ou plutôt les vicissitudes d'une amère destinée collective) a voulu qu'il vive et qu'il meurt, comme beaucoup de nos grands hommes, loin des siens et de la terre qui l'a vu naître. Nous laissant plus orphelins encore, il s'en va rejoindre les Azem et les Matoub, les Mammeri et les Haroun, et tant d'autres. et je rougis déjà de la réponse qu'il leur donnera quand ils voudront savoir si le flambeau est toujours allumé. Cependant, avec son humour mordant, il ne pourra s'empêcher de leur lancer: Mazal l'xir ar zdat!
Edition du 23 février 2005 > Idees-debat
http://www.elwatan.com/2005-02-23/2005-02-23-14099
Évocation : Mohia, « L’œuvre qui a mangé l’auteur »
D’abord nous sommes restés cois en nous demandant comment parler de quelqu’un qui n’a jamais parlé de lui, si ce n’est par son gigantesque travail théâtral et poétique, lui qui a toujours mis en avant la création pour promouvoir la revendication linguistique kabyle. Même de son vivant nous nous sommes souvent posé cette question : « Et si Mohia avait raison ? ».
Quoiqu’attendue depuis de longs mois, la terrible nouvelle a coupé le souffle à ses rares amis et ses dizaines de milliers d’admirateurs qui sont tous un peu morts cette journée de décembre 2004. On les a vus à la maison de la culture Mouloud Mammeri, se recueillant devant sa dépouille, et à ses funérailles, les tempes grisonnantes, le visage buriné, le regard éprouvé, le ventre bedonnant, ils sont venus remercier l’auteur qui a su chanter les angoisses et les aspirations de leur jeunesse : ils savent qu’ils lui sont tous redevables de quelque chose. C’est, en effet, l’idole incontestée, la référence des jeunes contestataires kabyles, étudiants ou pas, d’avant et après-avril 1980, donc de beaucoup de citoyens aujourd’hui âgés de 35 à 45 ans, la génération des victimes de l’école fondamentale, mais aussi de milliers de cadres en fonction. Ils se sont, toutes ces années, accrochés à son œuvre comme on s’accroche à une bouée de sauvetage : ils ont pu, ainsi, contrarier l’irrationnalisme ambiant. C’est en grande partie grâce à la sagacité et à l’ironie dites et répétées dans ses splendides poèmes et à ses inégalés monologues qu’ils n’ont pas basculé dans les moyens de lutte violents. Ses K7 rappelaient à longueur de bande magnétique, sur les tables de chevet ou dans les salles de café, que la victoire était possible autrement. Il ne faisait pas rire à la manière d’un humoriste ordinaire, il faisait plutôt grincer les dents et serrer les poings pour ne pas désespérer de lendemains meilleurs. En 1978, son génie explosa après des années de travail et de longues études. A l’heure de la pensée et des médias uniques, ses K7 commençaient à être dupliquées à des milliers d’exemplaires, à partir d’une ordinaire bande enregistrée dans un banal magnétophone, en exil. Comme illustration sonore de ses œuvres, pour fuir toute polémique sur la paternité des créations musicales kabyles, il a surtout utilisé soit idhebbalen, soit des chants kurdes, avec la permission des Kurdes côtoyés en exil : ces chants au demeurant sont assez proches des chants kabyles. Contrairement à ce qui s’écrit ou se dit çà et là, Muhend Uyehya est le nom sous lequel il signait ses œuvres. Son vrai nom est Mohia, son prénom Abdellah. Il est né au milieu du siècle au village Ath Rbah, Iboudraren. Il a vécu, enfant, la guerre de Libération nationale. Les enfants de la guerre n’en sortent jamais psychologiquement indemnes : ils vieillissent très vite et portent dans le regard cette nostalgie d’une enfance quelque part ratée, amputée d’insouciances inconnues. La guerre de Libération et l’indépendance, si durement acquise, dans une frénésie de généreuse et inconsciente destructuration sociale ont chamboulé le milieu dans lequel était immergée cette génération d’adolescents.
En 1969, il est à l’université d’Alger
Pour Abdellah, s’ensuit une série d’exils, donc de déchirements successifs. D’Ibudraren, il se retrouve à Azazga, puis à Tizi Ouzou au lycée Amirouche. Sous des allures désinvoltes, c’ était un élève brillant, mais très éclectique dans ses relations et ses lectures, il portait déjà ce regard critique, caustique sur les choses de la vie, que l’on retrouvera plus tard dans ses œuvres. Ses habitudes frugales, quasi ascétiques, détonnaient parmi les lycéens plus ou moins zazous et yéyé de la fin des années 1960. Outre ses excellences en sciences dures, sa timidité, sa douceur et sa réserve naturelles font obtenir à Abdellah le prix du « meilleur camarade du lycée ». Pendant au moins trois ans, il participe aux cours de Mouloud Mammeri, dont il est un élève très assidu et, Dieu Sait qu’ils étaient loin d’être nombreux autour du maître. Il l’aidait également dans des travaux de recherche, de collecte et de mise en page lors de longues séances de travail au CRAPE. C’est à cette époque qu’il commence timidement, presque à contrecœur, à réciter ses merveilleux et incisifs poèmes. Nous nous souvenons de mémoire :
Numember yewwi-d axbir, yebrez abrid amellal,
i t-igerrzen d irgazen, wadak ireznen awal !
Ayen righ maççi d awal mi t-tennid yeddem-itwadu.
Ayen righ maççi d uffal…
Et bien d’autres qu’il livrait à doses homéopathiques à un entourage restreint mais connaisseur : « Isefra à ceux qui les méritent ». Mais ils faisaient exception, la règle générale était l’hostilité envers toute poésie atypique tant dans le fond que dans la forme. Une politique culturelle niveleuse ne tolérait aucune aspérité, surtout si cette aspérité s’exprimait dans une langue autre, et a fortiori la langue kabyle. En 1972, et le 4 décembre, un mercredi eut lieu un festival universitaire de la poésie sur le thème « Poésie et révolution. » Le doyen de la faculté des lettres n’a épargné aucun obstacle pour refuser à Mohia et ses compagnons de participer à ce festival. L’argument massue avancé par ce doyen directement sorti de l’espace mental médiéval était le suivant : « Votre langue n’est qu’un dialecte ! » Il refusa que le 1er Novembre soit dit en kabyle ! En 1973, Muhend Uyehya quitta l’université d’Alger et l’Algérie qu’il ne revit qu’en 1993, en pleine décennie rouge. Décennie que Mohia voyait venir et ne cessait de tirer la sonnette d’alarme dans ses œuvres. Les frères izerman. A cette époque, en parlant de Mohia, regrettant son long exil, quelqu’un disait de lui :
« Tamurt mezziet, abrid yedyeq, argaz meqqer, dunnit tewsaâ. »
Traduisons-le ainsi : « Le pays est petit, la voie étroite, le gars est grand, le monde est vaste. » Son exil était inévitable, en réalité, c’était une question de survie pour lui. C’est pendant cette période de 20 ans, dans la solitude et souvent dans la douleur, qu’il réalisa l’essentiel de son œuvre, d’abord autour de la revue Tisuraf : un véritable collier de pièces de théâtre, de poèmes, créés ou adaptés à partir d’auteurs illustres mais parfois aussi... d’illustres inconnus. Nous entamerons pêle-mêle, à la Prévert, cette liste d’auteurs qu’il a traduits en kabyle : Brecht, Pirandello, Prévert, Molière, Becket, Mrozek, Brassens, Félix Leclerc, Philippe Soupault, Boris Vian, de Beranger, J. B. Clément, G. Conte, Jouang Tse, W. Blake, P. Seghers, Racine, J. Brel, E. Potier, G. Servat, J. Ferrat, Platon, Jules Boscat ( ?), Tristan Corbière, Lu-Xun, Francis Quimcampoix ( ?), etc. Mohia s’est souvent contenté de nous livrer des extraits des œuvres de cette multitude d’auteurs, exceptées les œuvres théâtrales qu’il nous a léguées dans le texte intégral. Il a démontré avec talent que la langue kabyle a accédé à l’universel. Tous ces auteurs, et certainement bien d’autres encore, ont été traduits, adaptés, malaxés par Mohia pour qu’ils soient à la portée de n’importe quelle oreille kabyle, sans dénaturer une once de leur œuvre. Mohia, en plus de la fibre poétique, maîtrisait, plus que tout autre, la langue française et la langue kabyle. Il en connaissait les moindres méandres. Au fil des ans, les conditions de l’exil aidant, la solitude, son travail acharné pour la langue kabyle ont eu raison de sa santé. Comme on dit : « L’œuvre qui a mangé l’auteur. » Pendant près de 30 ans, une bien maigre partie de l’Algérie le portait aux nues, alors que l’immense partie ignorait jusqu’à son existence, même en Kabylie ! A la décharge de l’Algérie et pour soulager les consciences, nous rappellerons qu’il existe beaucoup de pays qui n’ont jamais mérité leurs artistes. « Eyya, terbeh, Win yebghan ad iru, ad iru f qerru-s ! »
Amer Mezdad
Le défenseur des langues populaires : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge » Dicton populaire
http://www.elwatan.com/2004-12-16/2004-12-16-9944
Auteur prolifique, militant déterminé, humaniste à une culture immense, Mohand Ouyahia (de son vrai nom Abdellah Mohia ) est méconnu du public algérien. Même son auditoire naturel, le public kabyle dans son écrasante majorité, ne le connaît pas.
Sa perception des choses de la vie a fait qu’il évitait les journalistes. Avant sa disparition, le 7 décembre dernier, dans un hôpital parisien, il n’avait accordé qu’un seul entretien à la revue clandestine Tafsut (le printemps) et ce, au milieu des années 1980. Après son décès, les titres de la presse nationale n’ont pu publier qu’une seule photo de lui, et de profil. Rares sont les jeunes générations de journalistes qui l’ont connu. Aussi, écrire sur Mohand Ouyahia n’apparaît pas comme une simple besogne. L’essentiel des sources écrites est conséquemment limité au site Internet de l’association Tamazgha établie en France qui a reprodui, avant même la mort de Mohand Ouyahia in extenso, l’interview parue dans Tafsut en 1985. Pour n’avoir pas connu une consécration populaire, c’étaient plutôt des étudiants, des cadres, des universitaires, des hommes de culture, des militants associatifs et politiques qui, dans leur majorité, ont tenu à rendre hommage à cet enfant du village d’Aït Arbah (Iboudrarene, Tizi Ouzou), lors de l’exposition de la dépouille à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, lundi dernier. Mohand Ouyahia avait 54 ans. Ceux qui l’ont connu le plus étaient, entre autres, les jeunes qui avaient 20 ans dans les années 1980, qui s’échangeaient ses cassettes audio, utilisées comme support médiatique pour la diffusion de ses monologues. Les auditeurs adoraient son extraordinaire talent de conteur et appréciaient intensément l’originalité de ce créateur hors pair ; des textes incisifs et simples mettant en scène des situations loufoques, transformant en absurdité l’autoritarisme, l’ostracisme et le nihilisme, catalogués dans le registre des bêtises humaines. Ses produits étaient de merveilleux moments de bonheur pour un public sevré de liberté d’expression, écrasé par l’oppression d’un régime militariste. Il tournait en dérision et ridiculisait l’ordre établi, désacralisant le fait politique.
La dérision, l’ultime arme contre l’oppression
Bien que discret et modeste de son vivant, Mohand Ouyahia n’est pas mort dans l’anonymat. Bien au contraire, de plus en plus, des personnes découvrent sa grandeur. Ceux qui l’ont connu témoignent. L’un des plus grands poètes algériens, Lounis Aït Menguellet, déclare : « Je l’ai connu en 1974 en France. Il était militant dans l’Académie berbère. Sa disparition aujourd’hui est une immense perte pour la culture algérienne, notamment kabyle. En fait, beaucoup ne connaissent pas ses créations et ses talents et de ce fait ignorent ce qu’il aurait pu donner à notre culture, car il était encore jeune. » A 30 ans, il était déjà un immense créateur. Certains de ses poèmes ont été repris par Idir et Ferhat Imazighen Imoula, notamment Tahia Briziden et Ah ya din kessam. Mais, Mohand Ouyahia était surtout connu pour ses adaptations de pièces de théâtre, tirées des œuvres des monuments universels de la littérature, tels l’Allemand Bertolt Brecht, le Français Molière, l’Anglais Samuel Becket, le Chinois Lou Sin, etc. Bien que diplômé en mathématiques, Mohand Ouyahia s’est découvert une âme littéraire, une sensibilité artistique. Dans la revue Tafsut il raconte son parcours : « J’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendait de 1974 jusqu’à 1980, et la seconde de 1982 jusqu’à aujourd’hui (1985, ndlr). Une vision simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier. D’où, il découle que je me faisais peut-être une trop haute idée des petites gens de chez nous, en qui je voyais les victimes innocentes de l’appétit des grands de ce monde (...). Je me rendais bien compte qu’au moment où leurs propres intérêts sont touchés, ceux-ci se comportent bel et bien comme ceux-là ». Dans ce sens, Mohand Ouyahia développe une perception similaire à celle des plus grands auteurs africains, tels que Kateb Yacine, le Kényan James Ngugi ou le Nigérian Wole Soyinka, dans les œuvres desquels on retrouve trois repères : lutte pour la libération, dénonciation des régimes post-indépendance et critique de sa propre société. Dans la deuxième partie de sa carrière, Mohand Ouyahia explique : « C’est nous-mêmes surtout qui sommes responsables de nos déboires. Et, j’essaies partant de là, de lever le voile sur nos faiblesses, tout au moins les plus criantes, car si nous ne les localisons pas, comment pourrions-nous un jour les surmonter. »
La reconnaissance d’Aït Menguellet
Selon Lounis Aït Menguellet, Mohand Ouyahia disait sans calcul tout ce qu’il pensait et ne faisait pas de concessions. Il avait une aversion pour les gens qui instrumentalisent la question amazighe. Lui, il travaillait beaucoup, essayait d’apporter des choses tout en restant dans l’ombre. Ainsi, ceux qu’il appelait « les brobros » (berbéristes de façade) disaient qu’il était un solitaire, un marginal. Certains avouent ne pas saisir ses pensées et ses visions, lorsqu’il dit : « Nous sortons à peine du moyen Age, par conséquent, notre culture traditionnelle est, à bien des égards, encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et, d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa. » Ainsi, explique-t-il les raisons des adaptations des auteurs contemporains, en relevant : « La chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi à compléter, sinon à remplacer nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes ». A ce propos, le poète Ben Mohamed, dans un témoignage publié lundi par le quotidien Liberté, écrit : « (...) C’est ce Mohia qui refusait de réduire la berbérité à la seule exhibition du signe Z de amazigh ou du seul salut par azul. Pour lui, la berbérité est un art de vivre selon un certain nombre de valeurs. Comme il faisait une lucide distinction entre valeurs et traditions, entre militantisme et manipulation, il réagissait de manière parfois violente contre toute forme de suivisme irrefléchi. Ce qui déroutait beaucoup de nos militants berbéristes exaltés. En fait, toute la vie et l’œuvre de Mohia ont consisté à démystifier et démythifier. » Evoquant les adaptations magistralement réussies de Mohand Ouyahia, Ben Mohamed écrit encore : « Le génie de Mohia est de nous amener à oublier que ses œuvres sont des adaptations. Sous sa plume, elles passent allègrement pour des œuvres kabyles authentiques. Parfois, on se laisse aller jusqu’à croire que leurs auteurs nous ont spoliés de nos œuvres. » Sur le plan linguistique, Mohand Ouyahia partage le même point de vue que Kateb Yacine.
Un défendeur acharné de la tradition
Un défenseur acharné et un chantre du développement d’une tradition littéraire en langues populaires ; tamazight et l’arabe algérien. La marginalisation de la culture populaire l’avait interpellée mais, pour lui, il fallait renouveler les expériences et procéder par étape. Les textes de Mohand Ouyahia étaient écrits en kabyle ; c’était pour lui un acte militant et une nécessité sociologique : « Dans l’Algérie d’aujourd’hui, on constate premièrement qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité de la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été. Deuxièmement, pour la majorité des Algériens, la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. » Cette hauteur de vue sur le fait sociolinguistique de l’Algérie illustre, si besoin est , la perspicacité de son auteur, les projections dans l’avenir, mais aussi l’inébranlable attachement à la culture populaire, dont les langues vernaculaires sont le socle. « Si on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est-à-dire le berbère et l’arabe populaire. » Pour lui, une vie culturelle féconde et digne « dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun d’entre nous pour se réapproprier sa langue maternelle ». Mais il relèvera, avec une certaine amertume, grisé par ses innombrables expériences que « l’avenir ne dépend pas de ce que fait un individu en particulier mais bien de la conjugaison des efforts de tous. Or, il faut bien dire que ces efforts, aujourd’hui, sont pour le moins trop inégaux. Ce qui fait que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge ». Ces propos qui étaient tenus en 1985 sont toujours d’actualité. Ceux parmi ses amis qui le rencontraient ces dernières années rapportent qu’il était profondément déçu par des ingratitudes exprimées par ceux-là même, avec qui il partageait l’histoire et l’avenir, croyait-il. Ceux qui l’ont bien connu partagent le même avis sur lui ; quand certains se sont enrichis de tamazight en privilégiant l’accessoire, lui l’a enrichie en allant à l’essentiel. Mohand Ouyahia était rongé par des déceptions incalculables et emporté par une maladie incurable. Dernièrement, il travaillait sur une œuvre de Platon. Une voie vers le savoir, utile pour les jeunes , disait-il. Mohand Ouyahia est mort la même année où une partie de son œuvre est entrée dans un manuel scolaire de son pays. Les élèves liront ses contes. Amachahu commence. Mohand Ouyahia est dans le ciel, dans la postérité.
Parcours
C’est au début des années 1970 que Mohia étudiant découvre Mouloud Mammeri et ses recherches sur la langue berbère. Une fois à Paris pour poursuivre ses études de mathématiques, il rejoint l’Académie berbère fondée par feu Bessaoud Mohand Arab, où il se lance réellement dans le combat identitaire. A la même époque, il entame vraiment sa carrière de dramaturge, par des traductions de pièces de théatre. La génération de militants berbères de l’époque découvre alors le talent de Mohia. Il ne se limite pas au théatre et traduit des poèmes de Boris Vian, de Nazim Hikmet et autres. Il écrit aussi des chansons devenues de véritables hymnes à la démocratie et aux libertés. Mais en dehors des chansons chantées par Ferhat, Ideflawen, Malika Domrane et quelques pièces de théatre jouées par des troupes généralement amateurs, ses œuvres restent inconnues du grand public. Quelques-unes ayant fait l’objet d’enregistrement audio ou vidéo étaient distribuées sous le manteau en Kabylie par des émigrés qui les ont ramenés de France. Toute sa vie, Mohia est resté modeste, simple, mais son génie était immense. De toutes les pièces écrites ou traduites, une quarantaine, on peut citer : Si Pertuff, traduction de la pièce Tartuffe de Molière, Muhend Ucaban adaptation de Le ressuscité de Lu Sin ou alors Am win Yettrajun Rebbi tarduction de la pièce de Bekett En attendant Godot. Durant plus de trente ans, Mohia n’a eu besoin ni de télé ni de radio pour se faire connaître. Son génie était suffisant. Il serait peut-être utile aujourd’hui que son œuvre ne reste pas méconnu et que ceux qui en ont la capacité ou les moyens mettent à la disposition du public les chefs-d’œuvre de Mohia. Saïd Gada
Mohand Ouyahya est décédé mardi dernier dans un hôpital à Paris
La culture algérienne perd en Mohia un chantre de l’amazighité
La Tribune Jeudi 9 décembre 2004 Par Farida Belkhiri
Mohand Ouyahya, plus connu sous le nom de Mohya, est décédé mardi dernier des suites d’une longue maladie dans un hôpital parisien. C’était l’un des rares traducteurs algériens qui a fait des adaptations en kabyle de plusieurs œuvres universelles.Le premier article de cet homme de lettres ayant pourtant reçu une formation en mathématiques, est écrit en tifinagh. Il a été publié dans Imazighen, un bulletin de l’Académie berbère de Paris auquel le traducteur collaborait.Le théâtre est l’un de ses terrains de lutte et de création préférés. Il l’a investi en optant pour la traduction d’œuvres du théâtre universel. Près d’une quarantaine de pièces de théâtre reposent dans le répertoire littéraire et artistique kabyle.Cependant, Mohya ne s’est pas contenté de traduire. Son travail a été l’un des catalyseurs, dans les années 1980, qui ont aidé à l’avènement d’un mouvement théâtral en langue amazighe. Des troupes théâtrales ont commencé à reprendre ses adaptations théâtrales pour les mettre en scène. Le théâtre algérien s’est enrichi de pièces en tamazight dont beaucoup ont été interprétées dans plusieurs éditions de festivals de théâtre berbère.Parallèlement au théâtre, Mohya travaille la rime et tutoie la poésie. Mais il ne se contentera pas de traduire des œuvres de grands poètes comme, entre autres, Nazim Hikmet et Boris Vian. Poète jusqu’au bout, Mohya versifie ses idées et pensées et compose poésies et textes de chansons. En 1981, il compose Ah Ya din qessam pour rendre hommage aux berbéristes détenus dans les prisons algériennes. Le poème dénonciateur et revendicateur à la fois sera repris par plusieurs artistes, dont Ali Ideflawen, Bahi, le groupe Imuzagh… «Pour commencer, disait Mohya, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or, une langue est, en même temps, me semble-t-il, le ciment de la société qui la parle, et encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ?»Ces quelques phrases résument la pensée de Mohand Ouyahya et la ligne directrice de son travail et de ses créations encore méconnues. En effet, comme c’est le cas de beaucoup d’auteurs algériens, les œuvres de Mohya ne sont pas toutes connues du grand public. Un vide qu’on pensera peut-être à combler en diffusant les œuvres… après la mort de l’homme. F. B.
Grande figure de la culture amazigh
Mohia est décédé
Par L. OUBIRA
http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=32057
Le poète et dramaturge d’expression amazigh, Mohand ou Yahia, s’est éteint, avant-hier, à l’âge de 55 ans dans un hôpital parisien, à la suite d’une longue maladie. Cet enfant, originaire de Tassaft, ayant grandi à Azazga, était porté sur la rime surtout pendant son cursus universitaire à Alger, après son cycle secondaire au lycée Amirouche de Tizi Ouzou. En 1972 après sa licence de mathématiques, Mohand ou Yahia s’était installé en France. Parallèlement à son activité de commerçant, il n’a cessé de se consacrer à la création culturelle, notamment l’adaptation des œuvres universelles de Brecht, Molière, Lu xun en tamazight.
Adaptations qui ne manqueront pas de faire vibrer les planches du théâtre berbère. Il en est le précurseur incontesté et incontestable dans ce domaine. Son œuvre poétique, elle aussi, est une source intarissable dans laquelle de grands chanteurs engagés kabyles à l’exemple de Ferhat, sont venus puiser abondamment.
Beaucoup s’en sont d’ailleurs servis sans même l’aviser. Un abus qui lui a beaucoup déplu.
Ces dernières années, il a cessé toute créativité artistique par dépit ou pour des raisons de santé.
Toujours est-il, il a légué une œuvre culturelle d’expression amazigh incommensurable.
Ils sont venus voir Mohia...
http://www.tamazgha.fr/article.php3?id_article=1067
Ils étaient nombreux à venir voir Mohya au sous-sol de la Maison Médicale Jeanne Garnier (Paris 15ème) ce mercredi 8 décembre 2004 entre 14H00 et 17H30. Certains étaient informés du décès la soirée du mardi 7 décembre, d’autres l’ont appris, notamment par le biais d’internet, le matin du mercredi 8 décembre. La plupart des amis de Mohya qui résident en région parisienne étaient là pour présenter leurs condoléances à son fils, son frère et sa sœur. Cette dernière a expliqué comment il a rendu l’âme sereinement entre ses bras le mardi 7 décembre 2004 à 18H10.
Sur les visages des vieux compagnons de l’illustre traducteur et homme de théâtre, on pouvait lire une grande tristesse. Certains ont partagé près jusqu’à 40 ans de travail et de combat avec lui. A la Maison Jeanne Garnier, il y avait des artistes, des militants culturels et politiques. Parmi eux, nous pouvons citer : Mouhoub Naït-Maouche, Saïd Doumane, Ferhat Mehenni, Benmohamed, Madjid Soula, Nafaa Moualek, Akli D., Mohand Chérif Bellache, Ameziane Kezzar, Shamy, Tayeb Abdelli, Younès Boudaoud,... et beaucoup d’autres personnes amis, proches et admirateurs.
Mohya sera inhumé sur la terre qui l’a vu naître en Kabylie. Une veillée funèbre sera organisée à Paris pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de lui rendre hommage avant son rapatriement en Kabylie. Nous vous tiendrons informés de la date et de l’adresse où elle aura lieu.
Takasit' n Muh'end u Yah'ya
As-tesled'
Ad ughaled'
Ad d-tinid'
Arnu-d tayed'
Ad d-nernu, ad d-nernu...
Mazal lxir gher zdat )
Nunamber
Ulamma z'righ nunamber-agi si dipasi, a t-id-nawi kam mam allih...
Nunamber yerra-d axbir
Yebrez abrid d amellal
Medden ghilen d ttmesxir
Ma d irgazen rez'nen awal
Aqlagh la t-id-nettfekkir
Ar tura la d-yessawal
Ar tura la d-yessawal
Mbe3id la d-yeggar tighri
As-tinid' yebgha ad d-yughal
Nekwni d ayen i nettmenni
Ma yeqqim-ed kra bbwawal
Ar ass-a mazal tefri
Ar ass-a mazal tefri
Anda igh-yegg^a igh-mazal
Yiwen yugh ula d Rebbi
Wiyid' yerra-ten d lmal
Wigi ugaren Ar'umi
Ur yid-sen nemyeqbal
Ur yid-sen nemyeqbal
Ur yid-sen s'ellat nbi
Snen kan tinna bbwuzal
Tinna bbwuzal ad d-tezzi
Yerna ad mech'en akal
S wass-is akw d kunwi
Ad ghergh di llakul
Ad ghregh di llakul
Idell'i kan i d-nlul
Yetcha-yi baba am-mewtul
Ifka-yi ur diy-ighul
Ad ghregh di llakul
Ad ghregh di llakul
A yemma a kem-djagh lh'asul
Ulamma tugid' ay ul
Inehr'-iyi baba s rrkul
Ad ghregh di llakul
Ad ghregh di llakul
Di tr'umit nessmeckukul
Tura d ayen d lefh'ul
Ssnegh ad d-inigh lful
Ad ghregh di llakul
Ad ghregh di llakul
Matci am yizgaren immul
Mulac ad d-neffegh d aghyul
A gh-dstixren ur nennul
Ad ghergh di llakul
Ad ghergh di llakul
Deg uqerru tettenququl
Am winna yetchan ah'lul
Ma d nekk zgigh d amerhul
Ad ghergh di llakul
Ad ghergh di llakul
Tura abrid-iw idul
Haca assen mi neggul
Tughalin yerr'ez uqessul
Ad ghergh di llakul
Saha ur nessin I lmul
Nettagh awal I wt'ermul
D netta i ybettun ahbul
Ad ghregh di llakul
Ad ghergh di llakul
Fkigh-as udem-iw mellul
Tura nettu anda i nlul
Nennza nekkwni nettmuqul
Ad ghregh di Lakukl
Et oui!
Ad ghregh di Llakul
Mbaayd ad d-nettmuqul…
Uh ya ddin qessam !
D ameh’bus d bu ykurdan,
Di Ber’wageyya
Cci? a?rum aberkan,
Di Ber’wageyya
Tinn’akken i ggi? tettru,
Mi eeddan leewam
Ugade? a yi-tettu,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus s dduw ssnasel,
Yern’ur xdime?
Di Ber’wageyya ncekkel,
Akken ad issine?
Refde? tit’-iw s igenni,
Ye?li-d fell-i tt’lam
Yebeed wayen i nettmenni,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus dagi yeweer’,
Di Ber’wageyya
Am ttejr’a i nett?ar,
Di Ber’wageyya
Zikenni mi nesfillit,
Ad xedme? lewqam
Zi?emma zzher’-iw diri-t,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus anda-tt tura ?
Akkin i wedrar
Akkina ternud’ kra,
Izad ne? ugar
Mi r’uh’e? a d-zzi? ?ures,
A d-zzu? fell-am
Yettgammi a yi-d-yas yid’es,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus te?zi n wud’an,
Di Ber’wageyya
Ner’wa tilkin d ilefd’an,
Di Ber’wageyya
Wagi d imi-s tigi d allen-is,
Mi d-yusa nadam
Tikwal ttargu? lexyal-is,
Uuh ya ddin qessam...
Zri? d acu i yi-iggunin,
Dagi ara mmte?
Imett’awen dg-i ur llin,
Ass-en ad ff?e?
A d-asen ad iyi-awin,
Ad beddle? axxam
A d-net’qe? seddaw tmedlin,
Uuh ya ddin qessam...
A yixef-iw rfed asefru
D awh'id i d-tegg^a yemma-s
Ccafu3a dinna ur telli
Lqa3a ntteddu fell-as
Ma d nekk la tteddun fell-i
Ssawlegh ulac wi d-yerran
Yiwen ur d-yedli
A yixef-iw fred asefru
ula i wumi ma nettru
Yellexlas bab n tuyat
yettawi s teghwzi s tehri
tawant-sen teqher-iyi
aqlagh am wid-ak yerfan
deg wayen i nettwali
A yixef-iw rfed asefru
accu i nerbah' ma nettru
Ugadagh ad tent'iwel
Medden as-inin d imenfi
aqlagh kan seddaw snasel
am 'zal am yid' d akwerfi
Ahya a yaghrum aberkan
Cc^igh d ah'erfi
a yixef-iw rfed asefru
Nnigh-ak s'ber ur ttru
Zewg^ent akw tezyiwin-iw
Ma d nekk la regwlent fell-i
Anida tella temz'i-w
Anda-t wayen i nettmenni
A h'es'ra 3eddan wussan
am zun d id'elli
a yixef-iw fred asfru
nnigh-ak d l3ib ma nettru
Ssefragh ad ssefrugh
D aya igh-d-yegwran tura
Wid-ak-nni imi i d-h'ekkugh
ahat agh-h'emlen kra
zemragh ad inigh llan
Macc^i kan weh'di
A yixef-iw rfed asefru
Mi neqqim a nd'es nettru
A yarrac-nnegh
Awal ma nenna-t
yerna kkes akw urfan
Lxir gher zdat
Am ass-a d wussan
Attayen tizi macci am yid'elli
Tidett a d-tezzi
Yerna dayen yellan
Xas iruh' welbaad
Xas yella wi yenfan
Ad kren wiyid'
As-nedmen amkan
Ghurwat a wi berrun
i t'bel deg umdun
Negh win iteddun
Yettbeddil zman
Abrid yessawen
Si zik ay nez'ra
Drus igh-yughen
Seg wasmi i d-necfa
Tirugza a yecnan
Tetteli igenwan
Ma nedder ad iban
Ma deg-negh kra
D tinaxs'as' nerwa
Igh-d-yessent'aqen
Ur nebbahba 'ra
Macci d imcumen
Tagi d ddunit
yiwen tugar-it
Teddukel tcemlit
Adrar as-zemren
Yettnagh wid' d wass
Nekk ur uminegh
Am wi t'sen yina-s
ad d-yeglu s yisegh
A wid ixedmen
A wid yeqqaren
A wid mezz'iyen
A yarrac-negh !
Uh ya ddin qessam !
D ameh’bus d bu ykurdan,
Di Ber’wageyya
Cci? a?rum aberkan,
Di Ber’wageyya
Tinn’akken i ggi? tettru,
Mi eeddan leewam
Ugade? a yi-tettu,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus d bu ssnasel,
Yern’ur xdime?
Di Ber’wageyya ncekkel,
Akken ad issine?
Refde? tit’-iw s igenni,
Ye?li-d fell-i tt’lam
Yebeed wayen i nettmenni,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus dagi yeweer’,
Di Ber’wageyya
Am ttejr’a i nett?ar,
Di Ber’wageyya
Zikenni mi nesfillit,
Ad xedme? lewqam
Zi?emma zzehr’-iw diri-t,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus anda-tt tura ?
Akkin i wedrar
Akkina ternud’ kra,
Izad ne? yugar
Mi r’uh’e? a d-zzi? ?ures,
A d-rzu? fell-am
Yettgammi a yi-d-yas yid’es,
Uuh ya ddin qessam...
D ameh’bus te?zi n wud’an,
Di Ber’wageyya
Ner’wa tilkin d ilefd’an,
Di Ber’wageyya
Wagi d imi-s tigi d allen-is,
Mi d-yusa nadam
Tikwal ttargu? lexyal-is,
Uuh ya ddin qessam...
Zri? d acu iy-iggunin,
Dagi ara mmte?
Imett’awen dg-i ur llin,
Ass-en m’ara ff?e?
A d-asen ad iy-awin,
Ad beddle? axxam
A d-net’qe? seddaw tmedlin,
Uuh ya ddin qessam...
Muhya
Entretien avec Mohya
Revue Tafsut n°10 avril 1985 - Université Tizi-Ouzou
Mohand-ou-Yahia est surtout connu pour les adaptations qu’il nous a données d’un grand nombre de poésies et textes de chansons tirés notamment des œuvres de Brecht, Prévert, Clément, Potier, Vian, Béranger, etc. Il a aussi adapté des contes et nouvelles de Voltaire, Lou Sin, dont "La véritable histoire de Ah Q" (l983), Singer, Maupassant... Ainsi que les pièces de théâtre suivantes : "L’exception et la règle" de Brecht (1974), "Le ressuscité" de Lou Sin (1980), "La jarre" de Pirandello (1982), le "’Tartuffe" de Molière (1984), "Ubu Roi" de Jarry (1984), "Le médecin malgré lui" de Molière (1984), "En attendant Godot" de Beckett (l985).
Tafsut : Commençons par une question d’ordre général : l’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient la taille d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. La production en langues populaires peut-elle prendre la relève ?
Mohand-ou-Yahia : C’est une chose que tout le monde constate en effet... L’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient l’envergure d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. Certes des noms émergent d’ici, de là mais, outre que ce sont malheureusement des exceptions qui confirment la règle, ceux-ci, apparemment, ne parviennent pas à susciter cette espèce de complicité du public à défaut de laquelle il me paraît difficile d’utiliser à leur endroit l’expression de génération d’écrivains.
Quant à savoir si la production en langues populaires peut prendre la relève, que puis-je répondre ?... Car justement, toute la question est là. Bien qu’à proprement parler la question ne soit pas tellement d’assurer la relève de qui que ce soit mais bien plutôt d’essayer de développer une tradition littéraire en langues populaires, et ce, indépendamment de ce qui pourrait se faire par ailleurs. Mais, pour revenir à cette production en langues populaires, tout d’abord celle-ci est aujourd’hui ce qu’elle est ; c’est à dire en réalité, peu abondants et puis trop marginalisée et ce, entre autres, parce qu’elle consiste surtout en poésies et chansonnettes. Pourtant, et pour ne nous tenir qu’à ce qui se fait en kabyle, puisque c’est ce que connaissons le mieux, on constate que ce qui a marqué notre histoire culturelle de ces dix dernières années, c’est bien le fait que ces poésies, dites ou chantées, soient encore ce qui reflète le mieux les réalités vécues par notre société. Et je dis ceci en tout état de cause, dans la mesure ou les faiblesses et les maladresses qu’on ne manque pas d’y relever sont elles-mêmes significatives du niveau culturel des gens de chez nous.
Maintenant, pour répondre plus précisément à la question du développement d’une tradition littéraire en langues populaires, je dirai qu’au vu des expériences réalisées jusqu’ici, oui, il est tout à fait possible de développer une tradition littéraire en langues populaires. Il reste que pour vraiment concrétiser les choses et aller encore plus loin dans ce domaine, les plus grands efforts sont nécessairement demandés au plus grand nombre. Je m’empresse d’ajouter, néanmoins, qu’il serait illusoire de viser tout de suite à produire des œuvres de la classe de "l’opium et le bâton", entièrement rédigées en langue vernaculaire. En fait, le public lui-même n’est pas prêt à accueillir des ouvrages d’une telle importance. Par conséquence, ce qui serait plus réaliste, serait de multiplier les expériences et de procéder par étapes. La plus petite réalisation devenant ainsi un gage pour l’avenir.
D’autre part, il conviendrait peut-être de reconsidérer la question sous l’angle plus général qui est celui de la communication. Le problème à résoudre devenant ainsi celui de faire passer le maximum d’informations, au sens large du terme, avec le minimum de moyens, aussi bien linguistiques, techniques, que matériels. C’est ce qui permettrait de recourir, selon les cas, aux moyens les plus opportuns, lesquels pourraient être ceux de l’écrit ou ceux de 1’audio-visuel ; et ceci sans le moindre complexe, il va de soi.
Du point de vue pratique donc, à supposer que nous voulions réellement faire quelque chose, ce qui reste encore à prouver, un effort considérable doit être fait en premier lieu en vue de recenser le maximum des possibilités de dire les choses qu’offre la langue vernaculaire. Ces possibilités sont offertes, entre autres, par le système lexical, la syntaxe, la grammaire, les locutions, les apophtegmes, les mimiques et, j’ajouterai même, les silences dans certains cas. En un mot, si nous voulons nous exprimer dans notre langue, la condition nécessaire, sinon suffisante, est d’abord et avant tout de bien étudier cette langue, c’est à dire de l’étudier à la lumière des acquis de l’analyse linguistique. Ceci afin de toujours mieux en connaître les ressources.
Je dis peut-être une banalité, mais tant pis. Je vois trop de gens jouer aux grands artistes et qui n’ont qu’une connaissance infuse de leur langue. Cela ne prêterait pas à conséquence si, de surcroît, ils ne se prétendaient les défenseurs acharnés de cette langue. Mais passons... Je veux surtout dire par là qu’il serait peut-être l’heure de mettre un terme au temps des incantations et de se mettre un peu au travail.
En tous cas, ce qui transparaît à travers cette question de la relève, c’est bien le défi auquel nous devons aujourd’hui faire face. Car tout est de savoir si effectivement nous sommes d’ores et déjà en mesure de parler de notre société aussi bien, sinon mieux, que ne l’ont déjà fait des écrivains tels que Mammeri ou Feraoun, et ceci dans uns langue accessible à tous les éléments qui composent cette même société.
Pour ma part, je dois dire que je ne vois pas d’autre alternative qui réponde à ce défi en dehors de celle qui consiste à écrire dans la langue vernaculaire. Car, dans le contexte de l’Algérie d’aujourd’hui on constate, premièrement, qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité à la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été ; deuxièmement, que pour la majorité des algériens la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. Par conséquent, la réponse qui serait apportée à ce défi est pour elle, pourrait-on dire, une question de vie ou de mort.
Mais qu’est-ce qui peut amener quelqu’un aujourd’hui à s’exprimer dans la langue vernaculaire ? Il fut un temps où l’arabe classique aussi bien que le français conféraient à ceux qui les possédaient prestige et sécurité de l’emploi. Or tel n’est plus le cas aujourd’hui où l’arabe classique devient une langue de pédants et où nous voyons tant de bacheliers ne trouver, au mieux, qu’à s’employer comme veilleurs de nuit à Paris. Et ceci remet déjà les choses à leur juste place ; je veux dire que la langue redevient de fait, et ce aux yeux de la plupart des gens, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire un outil de communication et rien de plus. Alors, outil de communication pour outil de communication, pourquoi pas la langue maternelle ? Ceci pour dire que s’il reste une seule chose qui puisse présider au choix d’une langue, c’est uniquement le souci de se faire entendre de telle ou telle catégorie de gens. On peut aussi bien entendu choisir de s’exprimer dans une langue pour plaire à certains ou encore pour déplaire à d’autres, mais ce qui n’en demeure pas moins vrai cependant, c’est que si l’on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est à dire le berbère ou l’arabe populaire.
En somme donc, et pour parler d’ailleurs en termes plus généraux, il n’est pas du tout impensable qu’une vie culturelle d’expression populaire - une vie culturelle digne de ce nom, je veux dire - puisse voir le jour chez nous. Cela dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun de nous pour se réapproprier sa langue maternelle. Le reste est une question d’intendance et une question de techniques, (techniques littéraires, techniques audio-visuelles, etc.). Or, l’intendance, cela s’organise et les techniques s’acquièrent.
Car en définitive, qu’est-ce qu’une oeuvre littéraire, artistique, cinématographique ? C’est une combinaison de signes linguistiques, de formes, de couleurs... reflet de la vie d’un groupe et au fil de laquelle passe, comme un écho, le souffle de la vie.
Dans ton travail, le point de départ est presque toujours un auteur étranger. Ne penses-tu pas écrire un jour une oeuvre plus personnelle ?
Oui, je fais surtout des adaptations d’auteurs étrangers. Je crois que pour élaborer des choses de son propre cru, il faut tout de même jouir de beaucoup de disponibilité d’esprit et peut-être aussi se détacher quelque peu des contingences matérielles. Car on peut focaliser ainsi toute son énergie sur le travail qu’on entreprend. Personnellement, je n’ai jamais pu travailler dans des conditions, disons très propices. Mais ne nous étalons pas là-dessus car des conditions trop faciles font souvent qu’on se complaît dans la facilité justement. Donc, travaillant dans des conditions relativement peu favorables, il m’a toujours paru plus aisé d’adapter des auteurs étrangers que de noircir des pages et des pages de mon cru. Ceci lorsque, naturellement, je trouve chez ces auteurs des préoccupations parallèles aux moyens. La fin - nécessité de produire vite et bien - justifiant les moyens, c’est une façon de se faire mâcher le travail pour ainsi dire.
Mais ceci n’est que l’aspect le plus immédiat de la chose. L’autre aspect, et de loin le plus important, réside dans le fait, me semble-t-il, que l’adapation d’auteurs étrangers nous donne le moyen concret de renouveler notre production, de la revivifier. Quand on fait le tour de tout ce qui s’écrit et de tout ce qui se dit chez nous, et on en fait vite le tour, croyez le bien, on ne manque pas de ressentir un certain sentiment d’insatisfaction. Car on constate que tout cela est un peu rudimentaire par rapport à ce qui se dit sous d’autres latitudes. Quelles attitudes peuvent alors découler de cette insatisfaction ? La première attitude, qui est stérile à mon sens, est celle qui aboutit au rejet pur et simple de tout ce qui émane des gens de chez nous. Cela se fait souvent avec des sourires condescendants mais le résultat est bien sûr le même. Et encore je parle ici de ceux qui font tout de même l’effort (louable) de prêter quelque oreille à ce qui se passe dans notre société. Ne parlons pas des autres. L’autre attitude est celle de celui qui se dit, toute vanité mise à part, est-ce que, moi, je ne pourrais pas faire mieux ? Et qui se met donc au travail sans se douter du danger qui le guette, celui de retomber dans les sentiers battus. En reprenant des thèmes éculés dans des formes tellement rabâchées (la forme des poèmes de Si Moh-ou-Mhand par exemple), en prenant toutes ces idées saugrenues que chacun de nous se forge dans sa petite tête pour des vérités essentielles, inutile d’insister... On ne va pas très loin. C’est qu’en dépit de la meilleure volonté du monda, on reste inconsciemment prisonnier des sables mouvants de certaines traditions, lesquelles, bien entendu, ne manquent pas d’offrir l’avantage de maints aspects sécurisants. Il n’en reste pas moins que, sous tous leurs attraits, ces traditions cachent pour nous aujourd’hui des pièges dans lesquels nous voyons beaucoup de gens s’empêtrer hélas trop facilement.
L’enjeu est de taille car il s’agit pour nous de devenir pleinement adultes ou d’en rester à l’âge infantile, c’est-à-dire à l’âge où l’on a besoin, parcs que dépassés par les évènements, de s’entourer du cocon douillet de fausses sécurisations. Celles-ci revêtant des formes diverses bien entendu. Au-delà de nos "traditions littéraires", c’est aussi la berbérisme de "l’Oasis de Siwa jusqu’aux Iles Canaries" chez nous encore, mais aussi 1’arabo-islamisme, et puis tous ces rêves, bien sûr, qui puisent leur consistance dans le désir de changer le monde avec des mots.
Mais, pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, celui de l’adaptation d’auteurs étrangers, personnellement, c’est de ce côté que j’ai trouvé une certaine issue. Evidemment, je n’ai qu’une petite expérience en la matière, aussi faut-il bien se garder d’en tirer des conclusions hâtives. Ce dont je me suis rendu compte cependant, c’est que, outre qu’elle permet d’éviter les pièges évoqués plus haut, la pratique de l’adaptation offre des possibilités réelles de tirer profit de l’expérience des autres.
Entendons-nous bien, je dis tirer profit de l’expérience des autres, je ne dis pas mimer stupidement les autres. Car l’adaptateur est celui qui s’intéresse en premier lieu au canevas sur lequel- est construite une oeuvre, aux procédés d’élaboration, aux mots-clés et à la structure de celle-ci. Ceci, lorsque l’oeuvre on question semble faire écho à ses préoccupations, bien entendu. Ce qui supposa encore un choix conscient de sa part, il va de soi. Ce n’est donc qu’après avoir disséqué une oeuvre, afin d’en percer les secrets, que l’adaptateur procède au travail d’adaptation proprement dit, c’est-à-dire à la reconstruction de celle-ci au moyen de matériaux qu’il puise dans son environnement culturel. Il est visible qu’en fin de compte, la mise en oeuvre de cas matériaux donne du même coup à l’adaptateur la moyen d’ancrer et finalement d’inscrira son ouvrage dans son propre univers culturel.
Sortir la langue vernaculaire et donc aussi notre culture traditionnelle de son confinement, ce dernier mot rimant avec dépérissement est apparemment aujourd’hui, malgré tout, l’un des soucis majeurs de la plupart d’entre nous. Mais est-ce vraiment rendre service à notre société que de remettre à l’honneur des résurgences du passé comme le font certains ? Car, quelle que soit notre susceptibilité, il faut bien admettre que nous sommes déjà suffisamment en retard comme cela. Nous sortons à peine du Moyen-âge, par conséquent notre culture traditionnelle est à bien des égards encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa ! ...
Le fait d’adapter des auteurs contemporains, et d’une manière générale des auteurs appartenant à des civilisations différentes de la notre, revient encore à situer notre expérience vécue par rapport à celle vécue par d’autres hommes sous d’autres deux. A défaut d’en tirer des règles de conduite, la chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi, oui, à compléter, sinon à remplacer, nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes.
Et puis nous ne pouvons pas nous couper du reste du monde. Voyez par exemple l’insistance avec laquelle des milliers de nos compatriotes cherchent à se faire établir des titres de séjour en France. Cette insistance parle d’elle-même. Le monde étant mouvement, mouvements des hommes, des biens, des idées, nous devons bien au contraire chercher à dominer ces mouvements si nous ne voulons pas être mis sur la touche. Aussi devons-nous chercher par tous les moyens à nous tenir au fait de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, et cela si nous avons simplement pour ambition d’être de ce monde. Or, si j’ai bien compris, non seulement c’est là l’ambition de notre société, mais celle-ci encore veut être de ce monde sans pour autant se voir assimilée ni aux uns ni aux autres. II tombe sous le sens que ceci nous commande donc de travailler et retravailler nos langues vernaculaires de telle sorte qu’elles puissent nous faire accéder à tous les domaines de la connaissance. Et, dans cette perspective, je suis enclin à penser que la pratique courante de l’adaptation, si elle venait à se répandre chez nous, devrait jouer un rôle décisif. Ce serait véritablement le raccourci qui nous permettrait de rattraper des siècles de retard en quelques années.
Sinon, et pour toutes les raisons citées plus haut, non, je ne pense pas écrire quelque chose de mon cru, tout au moins dans l’immédiat. Ceci d’autant plus que je n’ignore pas les dangers d’une telle entreprise. Et puis, j’ai assez de pain sur la planche comme cela.
Pourquoi as-tu abandonné la poésie ? Tes dernières productions concernent toutes le théâtre. Est-ce définitif ? Et pourquoi ?
Pour commencer, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or une langue, en même temps, me semble-t-il, qu’elle est le ciment de la société qui la parle, est encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Donc, je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ? Car les hommes s’expriment d’abord et surtout par leur langage. Dès lors que ceci est posé on est amené directement, bien sûr, à prendre en considération toutes les formes d’expression qui constituent ce langage. Et de là, il n’y a qu’un pas à faire pour se retrouver dans le domaine si varié des genres littéraires.
Revenons à ce qui se passe chez nous. La poésie, la chanson, le conte, le récit, sont les genres auxquels nous sommes le plus familiarisés. Si on se rappelle le traditionnel amghar uceqquf et, plus près de nous, les pièces radiophoniques diffusées par la chaîne II, on peut ajouter aussi que le théâtre ne nous est pas, en fait, totalement inconnu. A partir de ce qui précède, et pour être logiques avec nous-mêmes, nous devons amener notre langue à couvrir l’essentiel du devenir de notre société, un peu à la manière dont un journal couvre l’essentiel de l’actualité. Et si je me hasarde à tenir ces propos, c’est que je crois la chose tout à fait faisable, et cela d’ores et déjà... dans l’immédiat. Car, aujourd’hui, il ne reste plus à démontrer que nous pouvons travailler dans tous les genres, cela a déjà été prouvé. Nous devons, bien sûr, enrichir les genres qui nous sont familiers, et ce, aussi bien sur le plan du contenu que sur le plan formel, mais je ne vois pas ce qui doit nous empêcher de nous intéresser plus profondément aux genres auxquels nous sommes moins habitues. Car, une chose est certaine, c’est qu’on ne peut pas tout dire avec des poésies et des chansonnettes, à moins de faire de l’opéra, et encore... Nous retomberions là encore dans un genre lequel a aussi ses limites.
Maintenant, pour revenir à ma personne, je dois donc d’abord lever l’équivoque. Je ne me suis jamais mis dans l’idée de devenir poète, et mieux, je crois que je ne me suis jamais senti l’âme d’un poète. Je suis peut-être un grand naïf, mais pas à ce point. L’adaptation d’auteurs étrangers procédait encore, tout au moins dans ma tête, d’une autre démarche très simple ; il s’agissait pour moi de voir concrètement jusqu’où nous pouvions aller avec notre langue vernaculaire. En d’autres termes, je voulais, par l’entremise de l’adaptation, mesurer les potentialités de notre langue vernaculaire à l’aune des auteurs que j’adaptais. Or, il se trouve que j’ai adapté des poètes, des chansonniers et autres faiseurs de rimes... D’où l’équivoque signalée plus haut. Mais je précise, encore une fois, qu’il n’a jamais été question pour moi de m’en tenir à un genre quelconque.
Et puis, j’ai comme l’impression que ce qui caractérise la poésie, c’est de focaliser l’attention sur des sujets, des points de vue ou des sentiments bien déterminés. Cela vient peut-être de ce côté un peu paranoïaque facile à déceler chez presque tous les poètes. Il me semble par conséquent que la poésie ne saurait en aucun cas permettre une vision très élargie des choses. Alors que ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui c’est au contraire d’élargir justement quelque peu nos champs de vision. En abordant le terrain de la poésie, j’avais tout à fait à l’esprit que c’était là un genre particulier, puisque celui-ci jouit chez nous d’un statut privilégié. Donc qui dit statut privilégié dit possibilité d’établir rapidement le contact avec le public et ce, afin de l’intéresser, autant faire se peut, à la suite des événements. La suite des événements étant dans mon esprit tout le travail qui devrait finalement aboutir à l’instauration d’une tradition littéraire moderne et diversifiée, c’est-à-dire d’une tradition littéraire au sens le plus complet du terme. On comprendra certainement aussi, bien sûr, que si nous voulons que ce travail ait quelque chance d’aboutir, il est indispensable que le plus grand nombre de gens soient disposés à mettre la main à la pâte.
C’est ainsi que pour ma part donc, et pour toutes les raisons citées plus haut, j’essaie de faire ce que je peux, en particulier dans les domaines de la nouvelle et du théâtre. Ceci pour nous en tenir à mes dernières compositions. Mais, il est bien évident que pour le moment tout cela reste encore, je crois, plus du bricolage qu’autre chose, et cela dans la mesure où rien n’est encore acquis de manière irréversible.
Autre évolution, dans le thème cette fois-ci. De Brecht à Beckett... Et pourquoi ce ton de la dérision ? ...
D’abord, les thèmes, c’est comme tout... A force de ressasser toujours la même chose, on finit, par se lasser et lasser les autres. D’où la nécessité de se renouveler constamment. Et, pour ce faire, il suffit en réalité de regarder autour de soi. Nous vivons dans un monde contradictoire et multiforme... Réduire tout ce qui nous entoure à quelques grandes idées, fussent-elles des idées maîtresses, c’est faire preuve, il faut bien le reconnaître, d’une grande étroitesse d’esprit.
Pour revenir à mes petites bricoles, je crois pouvoir dire que j’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendrait de 1974 jusqu’à 1980 et la deuxième de 1982 jusqu’à aujourd’hui. Une vision des choses peut-être un peu simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier, par exemple. D’où il découle que je me faisais peut-être une trop hau
publié par divers dans: Culture
Baya (Mahieddine), (Fatma Haddad, épouse Mahieddine),
Baya est une peintre algérienne d'origine kabyle née en 1931 et décédée en 1998 qui ne signa jamais ses oeuvres que de son seul prénom.
Baya est née le 12 décembre 1931 à Bordj-el-Kiffan (Fort-de-l'Eau), aux environs d'Alger.
Orpheline de ses deux parents, elle est recueillie par sa grand-mère qu'elle aide dans son travail dans une ferme de colons (horticulture). En 1943 Marguerite Caminat, sœur de la propriétaire, la prend chez elle à Alger pour rendre des services ménagers dans une maison dont l'éblouissent les fleurs et les oiseaux.
Baya commence alors à modeler des personnages ou des animaux fantastiques en argile et elle est encouragée à réaliser des gouaches que le sculpteur Jean Peyrissac montre à Aimé Maeght, de passage à Alger.
Une exposition, dont André Breton préface le catalogue, est en 1947 organisée à Paris par Maeght dans sa galerie. Elle connaît un vif succès. "On s'extasie sur la spontanéité primitive de cet art, on découvre avec un émerveillement non exempt de paternalisme, l'expression naïve à l'état brut, vierge, sauvage enfin", analysera Mohammed Khadda. Le magazine Vogue publie la photo de Baya, qui n'a alors que seize ans, avec un article d'Edmonde Charles-Roux. Baya découvre Paris, rencontre Braque. L'année suivante elle réalise à Vallauris des sculptures en céramique à l'atelier Madoura et côtoie Picasso.
Mais remise à son tuteur, elle se trouve en 1953 mariée traditionnellement, comme seconde épouse, au musicien "arabo-andalou" El Hadj Mahfoud Mahieddine, d'une trentaine d'années plus âgé qu'elle. "Passé le bal irréel de Cendrillon", comme l'écrit François Pouillon, Baya demeure durant dix ans dans l'impossibilité de poursuivre son travail.
En 1963 le Musée d'Alger acquiert et expose ses œuvres anciennes. Sur l'amicale incitation de Mireille et Jean de Maisonseul, conservateur du Musée, elle reprend ses pinceaux et ne cessera plus de réaliser sur papier de grandes œuvres qui seront par la suite régulièrement exposées en Algérie, en France et dans le Monde Arabe.
Plusieurs d'entre elles sont conservées dans la collection de l'Art Brut de Lausanne.
Baya meurt le 9 novembre 1998 à Blida.
L'œuvre
Dans ses gouaches, autour du rose indien, du bleu turquoise, des émeraudes et violets profonds, un trait épuré, en marge de toute géométrie figée, vient cerner sans hésitation ni repentir les silhouettes et les coiffes de "Hautes Dames", figures de la Mère énigmatique, les motifs qui recouvrent leurs robes, ceintures et foulards. Dans des compositions qui ne cessent de jouer sur de fausses symétries, l'image se referme rigoureusement, à travers l'équilibre des espaces et des tons, le dialogue sans fin des arabesques, sur un espace autonome, résolument irréalisé. Baya construit un univers clos, exclusivement féminin, tout à la fois reclus et souverain.
Les objets qui entourent ces "Dames" se détachent, sans nulle ombre, disposés les uns au-dessus des autres sur les différents registres d'un unique plan dans une vision qui refuse toute perspective illusionniste. Dès les premières gouaches de Baya apparaissent vases et cruches, bouquets et fruits. Deux décennies plus tard compotiers et coupes, au delà des pastèques et raisins, débordent d'une multitude de fruits et poissons indistincts. Posées sur tables ou étagères, lampes et lanternes les accompagnent, et de nombreux instruments de musique, violes et violons, cythares et mandores, luths, lyres et harpes.
Quand ses gouaches s'aventurent hors de l'intimité des intérieurs, émergent des îles, cernées de poissons, peuplées de huttes serrées les unes contre les autres et d'arbres où veillent de nombreux oiseaux. L'exubérance de la forme et l'intensité de la couleur y font remonter, notait le romancier Jean Pélégri "à un temps antérieur à l'apparition de l'homme, où les choses et les créatures étaient encore incertaines et encore mêlées, où les arbres poussaient sous les eaux, où les poissons, avant de parvenir à leur état, habitaient les racines des plantes et montaient dans leurs tiges".
Jugements
"Je parle, non comme tant d'autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d'un âge d'émancipation et de concorde, en rupture radicale avec le précédent et dont un des principaux leviers soit pour l'homme l'imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature.(...) Baya dont la mission est de recharger de sens ces beaux mots nostalgiques:'l'Arabie heureuse'. Baya, qui tient et ranime le 'rameau d'or'."
André Breton, Baya, 1947
"Baya est la sœur de Schéhérazade. Schéhérazade, la tisserande des mots qui éloignent la mort. Schéhérazade, cette autre femme qui fabule pour compenser sa réclusion. Nous voici donc dans le conte, avec ses univers merveilleux (titre d’une œuvre de 1968). Baya abroge les formes, les classifications et les dimensions : l’oiseau s’étire et devient serpent, arbres et cahutes poussent de guingois, les vases se ramifient, deviennent arborescents comme des queues ou des huppes d’oiseaux. Dans cette sorte de village des origines où cases, arbres et oiseaux sont emmêlés, les paysages et objets baignent dans l’informulé et la liberté du monde placentaire. Aucun centre de gravité n’est admis. Tout l’effort de l’artiste est tendu vers la recherche d’une sorte d’harmonie prénatale que la découverte du monde normé, balisé, anguleux nous a fait perdre.
Tahar Djaout, Schéhérazade aux oiseaux, 1987
Baya est une peintre algérienne d'origine kabyle née en 1931 et décédée en 1998 qui ne signa jamais ses oeuvres que de son seul prénom.
Baya est née le 12 décembre 1931 à Bordj-el-Kiffan (Fort-de-l'Eau), aux environs d'Alger.
Orpheline de ses deux parents, elle est recueillie par sa grand-mère qu'elle aide dans son travail dans une ferme de colons (horticulture). En 1943 Marguerite Caminat, sœur de la propriétaire, la prend chez elle à Alger pour rendre des services ménagers dans une maison dont l'éblouissent les fleurs et les oiseaux.
Baya commence alors à modeler des personnages ou des animaux fantastiques en argile et elle est encouragée à réaliser des gouaches que le sculpteur Jean Peyrissac montre à Aimé Maeght, de passage à Alger.
Une exposition, dont André Breton préface le catalogue, est en 1947 organisée à Paris par Maeght dans sa galerie. Elle connaît un vif succès. "On s'extasie sur la spontanéité primitive de cet art, on découvre avec un émerveillement non exempt de paternalisme, l'expression naïve à l'état brut, vierge, sauvage enfin", analysera Mohammed Khadda. Le magazine Vogue publie la photo de Baya, qui n'a alors que seize ans, avec un article d'Edmonde Charles-Roux. Baya découvre Paris, rencontre Braque. L'année suivante elle réalise à Vallauris des sculptures en céramique à l'atelier Madoura et côtoie Picasso.
Mais remise à son tuteur, elle se trouve en 1953 mariée traditionnellement, comme seconde épouse, au musicien "arabo-andalou" El Hadj Mahfoud Mahieddine, d'une trentaine d'années plus âgé qu'elle. "Passé le bal irréel de Cendrillon", comme l'écrit François Pouillon, Baya demeure durant dix ans dans l'impossibilité de poursuivre son travail.
En 1963 le Musée d'Alger acquiert et expose ses œuvres anciennes. Sur l'amicale incitation de Mireille et Jean de Maisonseul, conservateur du Musée, elle reprend ses pinceaux et ne cessera plus de réaliser sur papier de grandes œuvres qui seront par la suite régulièrement exposées en Algérie, en France et dans le Monde Arabe.
Plusieurs d'entre elles sont conservées dans la collection de l'Art Brut de Lausanne.
Baya meurt le 9 novembre 1998 à Blida.
L'œuvre
Dans ses gouaches, autour du rose indien, du bleu turquoise, des émeraudes et violets profonds, un trait épuré, en marge de toute géométrie figée, vient cerner sans hésitation ni repentir les silhouettes et les coiffes de "Hautes Dames", figures de la Mère énigmatique, les motifs qui recouvrent leurs robes, ceintures et foulards. Dans des compositions qui ne cessent de jouer sur de fausses symétries, l'image se referme rigoureusement, à travers l'équilibre des espaces et des tons, le dialogue sans fin des arabesques, sur un espace autonome, résolument irréalisé. Baya construit un univers clos, exclusivement féminin, tout à la fois reclus et souverain.
Les objets qui entourent ces "Dames" se détachent, sans nulle ombre, disposés les uns au-dessus des autres sur les différents registres d'un unique plan dans une vision qui refuse toute perspective illusionniste. Dès les premières gouaches de Baya apparaissent vases et cruches, bouquets et fruits. Deux décennies plus tard compotiers et coupes, au delà des pastèques et raisins, débordent d'une multitude de fruits et poissons indistincts. Posées sur tables ou étagères, lampes et lanternes les accompagnent, et de nombreux instruments de musique, violes et violons, cythares et mandores, luths, lyres et harpes.
Quand ses gouaches s'aventurent hors de l'intimité des intérieurs, émergent des îles, cernées de poissons, peuplées de huttes serrées les unes contre les autres et d'arbres où veillent de nombreux oiseaux. L'exubérance de la forme et l'intensité de la couleur y font remonter, notait le romancier Jean Pélégri "à un temps antérieur à l'apparition de l'homme, où les choses et les créatures étaient encore incertaines et encore mêlées, où les arbres poussaient sous les eaux, où les poissons, avant de parvenir à leur état, habitaient les racines des plantes et montaient dans leurs tiges".
Jugements
"Je parle, non comme tant d'autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d'un âge d'émancipation et de concorde, en rupture radicale avec le précédent et dont un des principaux leviers soit pour l'homme l'imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature.(...) Baya dont la mission est de recharger de sens ces beaux mots nostalgiques:'l'Arabie heureuse'. Baya, qui tient et ranime le 'rameau d'or'."
André Breton, Baya, 1947
"Baya est la sœur de Schéhérazade. Schéhérazade, la tisserande des mots qui éloignent la mort. Schéhérazade, cette autre femme qui fabule pour compenser sa réclusion. Nous voici donc dans le conte, avec ses univers merveilleux (titre d’une œuvre de 1968). Baya abroge les formes, les classifications et les dimensions : l’oiseau s’étire et devient serpent, arbres et cahutes poussent de guingois, les vases se ramifient, deviennent arborescents comme des queues ou des huppes d’oiseaux. Dans cette sorte de village des origines où cases, arbres et oiseaux sont emmêlés, les paysages et objets baignent dans l’informulé et la liberté du monde placentaire. Aucun centre de gravité n’est admis. Tout l’effort de l’artiste est tendu vers la recherche d’une sorte d’harmonie prénatale que la découverte du monde normé, balisé, anguleux nous a fait perdre.
Tahar Djaout, Schéhérazade aux oiseaux, 1987
publié par hardeur dans: Culture
Femmes et littérature orale chez les Berbères : l'exemple kabyle
Tassadit Yacine EHESS, Paris
Tassadit Yacine EHESS, Paris
Introduction
Parmi les problèmes importés (et imposés) par les colonisations européennes dans les pays du Tiers-Monde se trouve celui des minorités, que celui-ci soit vu sous l'angle politique ou sous l'angle culturel, les deux étant du reste souvent mêlés ou en tout cas inférant l'un sur l'autre. Les minorités berbères, jusque très récemment toujours occultées, sont un exemple particulièrement perceptible du phénomène.
L'effet de la colonisation a été dans ce cas doublement négatif : d'abord parce qu'en faisant sporadiquement du fait berbère un instrument d'action politique (le fameux diviser pour régner des Romains) les pouvoirs coloniaux l'ont en quelque sorte compromis, ensuite parce que les pouvoirs nationaux issus de la décolonisation ont adopté la conception jacobine de l'unité nationale telle qu'elle a été élaborée en Europe depuis leXIXe siècle (ainsi la république française «une et indivisible» aux termes mêmes de la constitution). D'où le résultat paradoxal d'Etats nationaux d'Afrique et d'Asie traitant leurs minorités comme les autorités pour l'ensemble du peuple colonisé.
Les populations berbérophones ayant le statut de minorités (au sens de minorées, réduits à l'état de minorités dominées par les Etats) sont dans ce cas. Il faut entendre par là minorités culturelles et non démographiques (au Maroc par exemple les Berbères forment la majorité du peuple marocain mais leur langage et leur culture sont minorées parce que n'ayant pas d'existence officielle). On trouve des groupes berbérophones plus ou moins amples dans au moins huit pays d'Afrique : le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, l'Egypte, le Mali, le Niger,
la Mauritanie, à quoi il faudrait ajouter quelques îlots plus restreints au Tchad et au Nigeria et le pays extrême des Iles Canaries d'où le berbère a disparu à époque historique (
XVe siècle).
Les populations berbères se sont jadis étendues sur un très vaste espace : entre l'oasis de Siouah (ancienne ville de Jupiter Ammon en Egypte) point extrême de la berbérophonie vers l'est et la côte atlantique vers l'ouest, entre les rives de la Méditerranée et le nord du Nigeria, les distances sont considérables. Mais dans ce vaste espace les berbérophones ne forment plus que des îlots plus ou moins denses souvent (sauf au Maroc où il forme une grande majorité) coupés les uns des autres.
Siwa en Egypte, le djebel Nefousa et quelques oasis comme Ghadamès, Ghat, Sonka, Aoudjila et le port de Zouara en Libye, quelques villages seulement du sud tunisien (Matmata, Tamezret…) et de l'Ile de Djerba, les Touaregs répartis entre l'Algérie, la Libye, le Niger et le Mali, des restes en Mauritanie, en Algérie les Kabylies 1 , le mont du Chénoua, l'Atlas Blidéen, l'Aurès, le Mzab, le Gourara, au Maroc surtout les trois grands ensembles chleuh, beraber et rifain.
Le nom lui-même est probablement dérivé du latin «Barbari» par l'intermédiaire de l'arabe. Les Berbères eux-mêmes s'appellent Imazighen (sing. Amazigh)
2 . Des genres de vie divers, allant du grand nomadisme chamelier des Touaregs à la cité de type médiéval des
Mozabites, à travers une série de types intermédiaires : les transhumants du Moyen Atlas
marocain ou de l'Aurès en Algérie, les villages de paysans sédentaires de Kabylie ou du Grand
Atlas, les oasis sahariennes. Mais une unité certaine de civilisation au sens large. La langue
berbère remarquablement unie par ses structures dans l'ensemble du domaine (ce qui change
1. La Grande et Petite Kabylie.
2. Les Grecs et les Romains appelaient Barbaroi (barbares) les étrangers et les sauvages. Pour cette raison les Imazighen ont aussi reçu ce nom. Les Arabes en arrivant en Afrique du Nord l'ont repris, arguant cependant du fait qu'un de leurs ancêtres s'appelaitBar, qui redoublé donnait Barbar. Cette explication mithique n'enlève pas le caractère méprisant que les Arabes, comme les Grecs et les Romains, donnaient à cette appellation. Pour finir, le mot berbère devient courant avec la venue des Français, probablement comme déguisement du nom barbare. Les Imazighen ont donc raison de refuser cette appellation.
c'est le lexique) forme avec l'égyptien pharaonique, les parlers kouchitiques et l'ensemble sémitique, la grande famille des langues appelées quelquefois afro-asiatiques.
L'espace nord-africain (au sens étroit Maroc, Algérie, Tunisie, Libye) n'a pratiquement jamais cessé d'être colonisé. Depuis le premier millénaire avant l'ère chrétienne (Utique, le premier comptoir phénicien sur les côtes berbères, date du XIIe siècle) sept dominations étrangères s'y sont succédé : Carthage, Rome, les Vandales, les Byzantins, les Arabes
3 , les Turcs, enfin les Français. A aucun moment, même quand il y eut des états berbères (royaumes
numides de l'antiquité, empires musulmans du Moyen-âge, république rifaine d'Abdelkrim), le
berbère n'a servi de langue officielle ou de civilisation 4 . Les écrivains berbères de l'antiquité :
Tertullien, Saint Cyprien, Saint Augustin, Fronton, Lactance, Apulée ont écrit en latin ; à
l'époque actuelle Jean Amrouche, Taos Amrouche, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri,
Malek Ouary, Nabile Farès, Tahar Djaout écrivent en français. Peut-être l'extension de la
scolarisation, tout entière donnée en arabe et pour les matières techniques ou spécialisées en
français va-t-elle dans l'avenir susciter des écrivains en langue arabe.
A l'heure actuelle le berbère n'est reconnu - comme langue officielle ou nationale - dans aucun des pays de l'espace nord-africain. Il n'est enseigné nulle part. Au sud du Sahara le touareg est considéré comme langue nationale à côté d'autres langues noires du Niger et du Mali.
Cependant depuis les indépendances des états africains (c'est-à-dire grosso modo depuis 1960) un mouvement de revendication de l'identité berbère, d'abord impulsé par de intellectuels, s'est répandu de plus en plus et a produit une prise de conscience qui tend à se généraliser. Trois journées de manifestation populaires en Avril 1981 principalement en Kabylie puis diverses actions depuis, ont imposé la reconnaissance d'une revendication de l'identité berbère, même si celle-ci est soit occultée (Libye, Maroc) soit violemment réprimée (Mali, Algérie).
La revendication est essentiellement culturelle. Elle vise à faire reconnaître par les états la langue et la culture berbères comme composantes essentielles de la réalité nationale. Elles n'ont jusqu'à présent nulle part abouti ; mais, en marge des structures officielles, les berbérophones eux-mêmes soit dans leurs pays, soit en Europe dans les pays d'émigration (la majorité des ouvriers nord-africains en France est originaire de régions berbérophones) travaillent au développement de leur culture sous diverses formes : la chanson, les revues, un théâtre encore au stade du perfectionnement mais déjà prometteur. Le Maroc et l'Algérie ont hérité des autorités des chaînes radiophoniques en berbère, qu'il leur est difficile de supprimer et qui par ailleurs ont une grande audience populaire. Enfin, un mouvement de publications s'est développé ces dernières années : plusieurs romans ont déjà paru, des grammaires dont une entièrement en berbère, divers recueils de poèmes traditionnels ou modernes, un début de théâtre qui s'annonce prometteur avec Mohand Ouyahia, la grande figure du théâtre kabyle.
Les conditions politique d'un développement culturel opératoire sont évidentes ; elles ne sont pas propre aux pays à composantes berbérophones plus ou moins importantes : les arguments avancés par les partisans d'un développement culturel quasi autonome et ceux qui pensent que la libération de la culture est indissolublement liée aux problèmes des libérations politiques sont ceux qui ont déjà utilisés en d'autres régions où se sont posés des problèmes identiques de coexistence de cultures et de langues minoritaires à côté des cultures et des langues à la fois majoritaires et officielles. Sans doute aussi faut-il nuancer les données du problème en fonction de la situation (et souvent du régime) particulier de chacun des états concernés.
3. A l'époque de la conquête de l'Afrique du Nord par les musulmans, les Arabes installèrent en 670 un camp militaire permanent à Kaïrouan (Tunisie). Après la prise de la ville de Carthage, en 695, et la défaite de l'armée autochtone en
702, ils s'emparèrent de toute l'Afrique du Nord : c'était le début de l'arabisation de l'espace nord-africain.
4. Massinissa, le bâtisseur du premier grand empire numide, adopta comme langue officielle la punique, et à l'époque arabo-musulmane, l'arabe s'imposa, si bien que le historien Ibn-Khaldoun a pu écrire à ce propos : «On ne peut signaler avec précision les guerres et les victoires des Zenata, vu le peu de soin qu'il ont mis à en conserver les détails. La cause de cette négligence fut le grand progrès que fit l'emploi de la langue et de l'écriture arabes à la suite
du triomphe de l'arabo-islamisme : ceux-ci finirent en effet par prévaloir à la cour des princes indigènes et, pour cette raison, la langue berbère ne sortit point de sa rudesse primitive» (Histoire des Berbères, Paris, Geuthner, 1925).
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Les limites, nécessairement restreintes, de cette présentation de la littérature berbère imposaient un choix. Plutôt qu'un échantillonnage le plus ample et le plus détaillé possible (celui par exemple qui aurait fait figurer tous les genres et toutes les régions) j'ai préféré concentrer l'exposé sur la région qui, pour des raisons historiques (elle a été la première colonisée et se trouve à moins de cent kilomètres d'Alger), a été la plus étudiée : la Kabylie. L'univers des femmes est lui aussi le reflet de cette diversité géographique et ethnoculturelle. Je m'appuierai essentiellement sur l'exemple kabyle parce que d'abord et avant tout c'est l'exemple que je maîtrise le mieux et ensuite pour une raison qui pourrait le mieux entrer dans le cadre de ce cycle de conférences : la Méditerranée berbère. Loin de moi l'idée d'exclure les autres groupes berbérophones mais je crois que parmi les sédentaires et citadins du Nord, les Kabyles
se rapprochent plus facilement que leurs frères touaregs de l'image que le lecteur se fait de la culture méditerranéenne. Après un survol des grands groupes berbérophones, je partirai des travaux réalisés sur la culture kabyle pour donner une idée des rapports qui lient les femmes à leur culture. Le lecteur pourra considérer qu'entre les deux extrêmes il y a ce qu'on appelle les moyens. Mon expérience livresque et de terrain peut me pousser à affirmer que cette région
peut constituer non pas un modèle mais plutôt un exemple de culture qui a beaucoup évolué
en même temps qu'elle a essayé de sauvegarder certaines pratiques qui relève d'un passé ancien.
Il est vrai que c'est variable en fonction du poids de l'histoire (les différentes conquêtes depuis l'antiquité jusqu'à la dernière en 1830), de la religiosité de certains groupes (les religieux / «laïcs»), de l'accès à l'école française. Tout ceci se rajoute au fonds culturel pré-religieux que
nous sommes loin de connaître et nous avançons par déduction en fonction de quelques fragments culturels que l'on peut retrouver ici ou là.
On peut schématiquement dire qu'il y a deux types de comportement qui sont, eux, le reflet de cultures endogènes différentes. Le premier, est selon les endroits - même s'il faut introduire des nuances -, libéral (imserreh, de serreh, libérer, relâcher, permettre, autoriser) Le second est plutôt rigoriste (uzmik, serrer, plisser, etc.)
Dans l'un, on peut retrouver les montagnards qui, loin des centres urbains et d'une certaine pratique religieuse (judaîté, chrétienté et plus tard islamité), ont conservé des traditions de type paëins marqués par des rites agraires. Parmi lesquels nous retrouvons, en Algérie, les Kabyles (au centre), les Chaouias (à l'est), les Chénouis (dans l'Algérois), les béni Snouss (à la frontière algéro-marocaine) les Rifains (au Maroc, dans l'ancien Rif espagnol), les Imazighen (dans le haut Atlas et Moyen Atlas).
Dans cette catégorie ajoutons les transhumants des hauts plateaux ou des grands espaces désertiques : les nomades. Ces derniers étaient considérés comme des primitifs par les sédentaires qu'ils soient paysans ou citadins. Ces derniers sont en effet loin de l'orthodoxie islamique. les Touaregs constituent ici les libéraux des libéraux. Les femmes jusqu'à ces dernières années avaient une position très élevée dans la société (Hélène Claudot Hawad, Les Touaregs, portraits en fragments, Aix, En Provence, 1990.) Il est vrai que les ethnologues décrivent plus facilement la condition des femmes de l'aristocratie que celle des groupes dits populaires.
Les groupes berbères dits rigoristes sont représentés par les Mozabites en Algérie et l'ensemble
des groupes qui se revendiquent de l'ibadisme (c'est-à-dire d'un «rite» musulman différent si l'on
se réfère à ce qui les oppose aux malékites et aux hanafites etc…) comme les Berbères de Libye ( à Ghadamès et dans le djebel Nefoussa), ou dans l'ile de Djerba, en Tunisie. Le Souss marocain réputé pour son observance de l'orthodoxie religieuse et de son grand nombre de fuqaha (clercs) se distingue des autres marocains bérberophones ou arabophones par leur adhésion à l'islam.
Les citadins sont également connus sous le nom de hadri (de hadara : civilisation, urbanisation) ou de baldi ( de blad : le pays) par opposition à Aâroubi (encore fortement usité à l'ouest et au Maroc) qui signifie campagnard, bedwi (de badiya : campagne), ou de chaoui (habitant de l'Aurès) dans l'est. Ces différentes dénominations peuvent rappeler mutatis mutandis le
limes romain qui a constitué une réelle ligne de démarcation entre les régions sous dénomination
romaine et les autres.
Les conditions sociales de l'émission et de la circulation du verbe
Diversité du climat, diversité des influences culturelles et diversité des comportements.
Ce sont les femmes qui vont servir à mettre en évidence ces différences à travers la poésie orale, elle-même obéîssant à des codes très rigoureux.
Dans les sociétés de tradition orale en particulier, le poids de la parole est fonction du statut
du locuteur. Elle a des canaux traditionnels d’émission et de transmission. Hautement marquée par le contexte politique (au sens large), elle peut accroître les différents capitaux (culturel, social, symbolique) détenus par l’agent ou au contraire le vouer au châtiment, à la malédiction,
à la ruine. Savoir parler (avoir le sens de la répartie), c’est avoir de son côté les hommes (se
faire des alliés), mais c’est aussi posséder le monde (bab n yiles medden akw ines, dit le proverbe). L’initié à la parole est l’ami de tous : sous-entendu, il manipule tout le monde.
Nous avons montré dans l’Izli ou l’amour chant en kabyle 5que les conditions d’émission et, de transmission de la poésie étaient régies par des règles sociales, elles-mêmes liées aux structures mentales des agents.
Ces règles étaient en définitive inscrites dans le système mythico-rituel méditerranéen organisant l’univers en fonction de la position sociale de l’individu (vieux / jeune, initié / non initié, homme / femme, mais aussi en fonction de sa position dans l’espace, dehors / dedans, place publique (tajmaât, agora) /maison, souq / champ, etc). Les limites qu’imposait l’espace géographique n’étaient rien d’autre que celles qu’imposait la société, espace géographique et espace social jadis intimement imbriqués.
Cette perception du monde demeure encore présente dans les gestes de la vie quotidienne et elle est au principe de schèmes générateurs des conduites.
Le code ancien distinguait deux genres poétiques :
— la poésie du cœur (ul, lqelb) et la poésie des «tripes» (lkarch) 6 . Autrefois en Kabylie, on
distinguait la poésie des valeurs (tiqsidin) de la poésie de la honte (lâar, lâib), les izlan ( chants
dits aussi leqwal, dit, et par dérision leqwad), la première appartient à la catégorie des nobles,
des hommes pieux ; la seconde aux bergers, aux femmes. La distinction est liée non seulement à l'éthique mais aussi aux positions sociales et spatiales. Le premier genre concerne en effet l'orthodoxie, les valeurs morales, spirituelles, religieuses ; le second l'hétérodoxie, les sentiments. On peut constater que cette division épouse la logique de l'espace, telle qu'on peut
la voir dans la production des izlan, le cœur ( lqelb, ul) renvoie au haut, à l'extérieur, par opposition à lkarch, qui, lui, renvoie au bas, à l’intérieur et au refoulé (au sexe). Taâbbut en
kabyle signifie le ventre, taabbut tamezzyant, le petit ventre est un euphémisme pour désigner le sexe, l'utérus, l'allusion aux catégories sexuelles (qui sont aussi des catégories sociales) va de
soi. L'espace géographique (assemblée,souq, champ ou fontaine, cour, maison, etc.) est le fidèle reflet de l'espace social.
Difficile pour des femmes cantonnées dans cette opposition duelle de concevoir de la poésie. Lorsqu'il leur arrive de la concevoir, elles ne la revendiquent, pour ainsi dire, jamais. Car l'expression singulière de la poétesse se confond avec l'expression collective.
Pourtant la Kabylie a connu ses femmes-poètes comme Yemma Khelidja Tukrift. Dans chaque village, il arrive que les villageois signalent l'existence d'une ou de plusieurs poétesses
5. Paris, Maison des sciences de l’homme, 1988 et Mouloud Mammeri, Poèmes kabyles anciens, Paris, La découverte, 1980.
6. Cette opposition était encore établie en Oranie (l’ouest algérien) jusqu'aux années 70.
qui se distinguent du lot collectif ; cependant, leur renommée ne dépasse guère le cadre du village (au sens de taddart kabyle) ou de la tribu. Signalons que ces femmes sont versées en général dans une thématique en adéquation avec les valeurs reconnues du groupe, religion, morale, épopée. Elles quittent la sphère stricte de la «féminité» (au sens de tâches dévolues)
pour celle plus large de la religiosité. C’est déjà reconnaître un lien implicite avec le piège de
la communauté, car pour sortir du cadre étroit de la féminité et acquérir la parole (la parole masculine), elles consentent à intégrer dans leur vision du monde les schèmes de perception, d’appréciation et d’action des dominants dont elles sont les porte-parole mandatées, d'autant plus efficaces qu'elles sont dominées.
La mémoire collective célèbre ces femmes-hommes, ces religieuses, ces saintes qui se consacrent à œuvrer pour la collectivité. Il en est parmi elles qui vont de marabout en marabout : elles rendent visite (ziara) au chef religieux (le chef d'une confrérie religieuse ou son moqqadem) en récitant des nuits durant les dikr (sizains spécifiques d'une confrérie déterminée). Ce sont elles qui se chargent de nourrir les visiteurs (ziyar), pèlerins, ceux qui se rendent au sanctuaire, les uns pour la pratique religieuse et /ou extatique, les autres recherchant les bienfaits de la baraka. Tout cela au niveau extérieur de la tribu. A l'intérieur, ces poétesses sont souvent sages-femmes (qabla de qabel : faire face, affronter, accueillir). Elles soignent le nouveau-né et la mère. Elles sont aussi chargées de laver le linge de la femme accouchée. Laver le linge de l’accouchée, c'est rechercher des gratifications et s’assurer son entrée au paradis. Ce sont encore elles qui s'occupent de la toilette des morts. Pendant ces différents rites, les femmes récitent des poèmes.
La perception personnelle de la vie se confond totalement avec la vision collective. La femme reconnue sage (qui peut être aussi sage-femmme)est dans ce cas l'équivalent du marabout. Elle constitue une clé pour un individu ou pour un segment plus large. Garante du bon déroulement des rites (qui sont des rites de passage), c’est à sa porte qu’on vient frapper d’abord, car elle détient les clés des problèmes affectifs, intimes, aussi bien des femmes que des hommes. L'impuissance masculine par exemple est d'abord son affaire avant d’être celle du marabout ou du médecin.
la prise de la parole implique symboliquement une prise de pouvoir : c'est rendre publique une situation de dominée. Mais n’est-ce pas là une logique spécifique des systèmes sociaux ? Le mode de fonctionnement de ces derniers exige une cohérence apparente qui consiste à ce que les femmes, entrent totalement ou partiellement dans le jeu — et au besoin se laissent prendre à ce dernier — en masquant par leur silence, leur soumission, leur complicité les rapports de force émanant de ceux qui les exercent. Ce qui revient à nier et partant à annuler les inégalités. Car les hommes en tant que dominants ne peuvent apprécier leur pouvoir que s'il paraît naturel, que s'il est librement consenti. Lorsque les femmes par leur inconduite amènent les amène à exercer un rapport de forces brut (révélant ainsi leur tyrannie), ces derniers les désapprouvent puisqu'en se démasquant ils sont amenés malgré eux à casser le jeu.
L'expression féminine sortie de l'orbite traditionnelle pose problème. Car l'expression collective (les izlan) — même virulente — est canalisée par l'idéologie légitime. Le rite (la fête)
lui enlève de sa dimension personnelle. La société considère qu'elle permet à la libido de s'exprimer collectivement, le temps d'une fête. Cela ne va pas sans rappeler certains rites d'inversion symbolique de l'ordre que constituent les carnavals. En cette période circonscrite dans l'espace et dans le temps, il est permis d'insulter, de railler le représentant de l’ordre, le roi, par exemple.
L'expression à travers certains canaux (la voyance, la poésie, la transe de type chamanique) permet aux femmes de sortir du groupe tout en se laissant récupérer par lui. Emprunter ces canaux d’expression constitue en somme une catharsis nécessaire dans laquelle des vies socialement condamnées sont mises à profit par la collectivité. Tels sont les principes structurant les schèmes de vision de l'opinion publique.
Sur un plan strictement individuel, la poésie et l'écriture posent des problèmes paradoxaux (au sens où elles contredisent la vsion dominante). Il est extrêmement difficile (même s’il y a des exemples qui confirment la règle) pour une jeune fille d'envisager d’écrire ou de vaticiner. En revanche, c'est plus courant chez les femmes mariées. C'est une façon de fuir — pour beaucoup — leur situation de femme sans «avenir» tout en conservant leur statut de femme mariée. Se situant à l’intérieur d’un statut social, d’une classe d’âge, elles tentent néanmoins d’échapper à cette condition. Lorsqu'elles sont reconnues pour leur pratique, elles ont accès au monde extérieur, ce que n'ont pas les femmes protégées par «l'honneur» masculin. Ce sont les nouveaux rapports introduits par cette position de la femme qui méritent d’être étudiés avec rigueur.
Ce type d'expression permet aux femmes de sortir de la sphère de la domesticité, de distendre les liens — considérés comme indéfectibles — avec le mari. Elles échappent au contrôle social,
elles se singularisent (elles étaient «nous», elles deviennent «je»), elles affichent une personnalité différente, indépendante du mari qu'elles cessent de représenter. Mieux : il se produit une inversion des hiérarchies et du sens. Le conjoint devient le mari d'une telle, de la voyante, de la poétesse, de la chanteuse. Son identité de mâle, de représentant de son groupe, est entièrement mise en cause.
C'est ainsi que l'on peut décrire les relations entre les femmes et la poésie jusqu'aux années soixante. On ne peut pas dire que de ce point de vue la société se soit totalement transformée, à partir de cette date, mais on peut cependant remarquer l'émergence timide des femmes dans le domaine de la chanson 7 .
Les chanteuses kabyles — comme les hommes — ont dû rompre totalement avec le groupe
pour exister par elles-mêmes. D'ailleurs on remarquera qu'elles ne gardent en public que leur prénom (souvent d'emprunt) 8 . Elles n'ont pas de nom, ni d'appartenance (Chérifa, Hanifa, Ourida, Djamila, Anissa, El Djida, Karima, etc.), donc pas d’insertion explicite à une généalogie. Le chant individuel est souvent l'expression d'une révolte contre la société. Les grandes figures féminines qui ont marqué la société ont souvent connu un destin tragique : elles
ont dû fuir leur village, leur famille et souvent un mari imposé.
Dans le domaine de la chanson, comme dans bien d'autres, les femmes ont presque toujours
des rôles secondaires. Les premières femmes qu’on entendit chanter ne furent que des «interprètes». Elles chantèrent leur vie et celle de leurs pareilles. Les premiers textes relèvent du domaine public. Convenons que pendant les années 50 la différence entre le particulier et le collectif 9 était difficile à établir. C'est depuis la seconde guerre mondiale que les femmes kabyles ont chanté en public, c’est-à-dire depuis la création à Alger d’une chaîne de radio, en
1948.
Nous n’avons pas entrepris d’enquête systématique sur les conditions particulières qui ont amené chacune à quitter son cadre familial, mais tout laisse à supposer qu'elles ont dû payer le
prix fort — socialement — pour opérer cette rupture. Dans un autre registre, d'autres femmes commencent à écrire. Nous retrouvons quelques-unes dans des revues des années quarante. Les
plus remarquables parmi les rurales sont bien sûr Fadhma Aït Mansour 10 et sa fille, Marguerite Taos Amrouche 11 . La naissance du roman féminin pourrait éclairer notre problématique, car si dans le premier cas (les femmes traditionnelles illettrées) quittent symboliquement la
7. D'après l'
Anthologie de la musique arabe (1906-1960) de Ahmed et Mohamed Elhabib Hachlef, Paris, Publisud,
1993.
8. Il y a bien entendu des exceptions, comme Bahia Farah, mais c’est surtout en dehors de Kabylie (comme Mériem Abed) qu’on peut constater ce phénomène.
9. Signalons que la grande cantatrice Taos Amrouche internationalement connue n’entre pas dans cette typologie. Elle exprime certes une douleur sociale, existentielle (être ou ne pas être) mais le moteur principal de son action est fondalement intellectuel et politique. Marguerite Taos est d’abord connue comme première romancière algérienne, puis comme chercheur chantant des textes recueillis dans et par la famille.
10. Histoire de ma vie, Paris, Maspero, 1967.
11. L'amant imaginaire, Paris, Morel, 1975, Denise Brahimi, Taos Amrouche romancière, Päris Losdfeld, 1995.
communauté, dans le deuxième cas (les romancières), elles quittent réellement la communauté islamique. Des conditions sociales et historiques précises (Fadhma Aït Mansour, enfant illégitime et qui n’avait pas d’existence propre a été baptisée le jour de son mariage, car elle devait se marier avec un chrétien) ont déterminé la «conversion» de Fadhma. Détour nécessaire pour écrire sur soi ?
Si les hommes sont censés transmettre par leurs écrits la douleur de la cité, les guerres, les femmes sont chargées de transmettre la vie, leur vie. Chaque vie exemplaire de femme algérienne est perçue comme une épopée pour les plus jeunes. Cette longue digression permet
de s’interroger sur la spécificité de la culture des femmes. Rappeler les conditions d'émission de
la parole, n’est-ce pas chercher le lien unissant ces femmes à leur culture originelle, à leur condition sexuellement déterminée 12 ?
L'espace et la division de l'espace reflètent les rapports hommes / femmes confortant bien entendu la domination masculine.
• La maison et la cour intérieure
C'est peut-être l'espace et l'inscription dans l'espace qui peut nous donner une idée la fonction réelle (de régulation) et l'importance de la parole féminine. Car la poésie féminine a une fonction de régulation qu'il est diificile de passer sous silence. L'espace est presque régi en fonction des statuts sociaux et des sexes. Les femmes occupent les parties intérieures à l'abri des regards, les hommes les lieux ouverts et publics. Il ne faut pas cependant croire à une étanchéité réelle entre les deux mondes. La bipartition intérieur / extérieur se reproduit à l'infini.
Garçon avanbat de te connaître J'étais impatiente
Tu croyais que je te fuyais
Une chose était de connaître le plaisir Et l'autre était claire
Pour toi j'ai accepté la blessure
Mais vrai ton plaisir avarié Au torrent s'en est allé
Interdit pour toi le chemin du bonheur (Yacine, L'Izli ou l'amour chanté en kabyle, Paris, Maison des sciences de l'homme, 1988).
Dans l'univers intérieur et féminin on retrouve des parties plus ouvertes et plus exposées. La cour intérieure est un lieu fermé par rapport à la rue en même temps ouvert pour le monde plus cloisonné de la maisonnée. Il en est ainsi de l'intérieur de la maison : il y a des endroits plus exposés à la lumière et donc forcément plus éclairés que d'autres qui sont dans l'ombre.
- la cour intérieure (dite afrag) : les fêtes se déroulant en automne : le lieu de prédilection étant ici la cour (extérieur de l'intérieur par rapport à la maison cf : la division de l'espace dans la maison kabyle ancienne ( Pierre Bourdieu ,Esquisse d'une théorie de la pratique, Paris, Genève Droz, 1972) mais c'est aussi l'intérieur de l'extérieur par rapport à la place publique (espace spécifiquement masculin) ou aux champs appelés symboliquement lexla qui signifie, le vide.
12. F. Héritier , Masculin / féminin, Paris Odile jacob, 1996.
La mixité dans l'afrag est permise lors des fêtes : un ordre dans le désordre : deux demi-cercles (dits ici ssef) divisent l'espace : d'un côté les hommes de l'autre , les femmes 13 . qui peuvent chanter voire danser à