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Mercredi 16 Janvier 2008
MOHYA GÉANT DE LA CULTURE AMAZIGHE Muhend U Yahia (Mohia) nous quitte l' Expression 09 décembre 2004 La culture amazighe et la culture kabyle viennent de perdre un homme immense. Mardi dernier, dans une clinique parisienne, s’est éteint, à la suite d’une longue maladie, Mohya Abdallah, plus connu sous le nom de Muhend U Yahia. Poète et dramaturge de talent, Mohya a traduit des oeuvres théâtrales universitaires et les a introduites dans la société kabyle. Plus de quarante de ses pièces sont désormais, dans leur traduction, du domaine amazigh. Grâce à Mohya, un nouveau mouvement théâtral en kabyle a vu le jour au début des années 1980. Plusieurs troupes ont repris les adaptations de Mohya et les ont mises en scène et interprétées. La majeure partie des pièces traduites par Mohya ou adaptées par lui ont été présentées lors de festivals de théâtre amazigh, organisés en Kabylie. Beaucoup d’oeuvres de Mohya ne sont pas connues. Seules quelques oeuvres éditées sous forme de livres et/ou de cassettes audio et vidéo sont connues du public. Mohya a traduit en kabyle des oeuvres de poètes, comme celles de l’opposant turc, Nazim Hikmet, ou encore Boris Vian. Il a de même composé et écrit des poèmes, dont le plus célèbre Ah ! Ya ddin qessam !, en hommage aux détenus du Printemps berbère d’avril 1980. Après des études au lycée de Tizi Ouzou en 1967, Mohya entame des études universitaires en mathématiques à Paris dans les années 70. C’est là qu’il côtoie l’académie berbère. Puis il rejoint le «groupe d’études berbères» de l’université de Vincennes où il était l’une des chevilles ouvrières des publications éditées par le groupe, comme le bulletin d’études berbères et la revue Tisuraf. Un hommage lui a été rendu, hier, à la clinique Jeanne Garnier de Paris. Sa mise en terre et prévue en Kabylie. Le porte-parole du MAK, Ferhat M’henni, un homme engagé est un chanteur aux mots d’airain qui traversent les murs de plomb, a rendu public un communiqué dans lequel il rend un vibrant hommage à l’immense homme que fut Muhand U Yahia. Ferhat s’est écrié si justement à propos de Mohya: «...Il continuera de nous éclairer par les multiples lumières dont il avait tissé les mots de ses poèmes, le sens de ses phrases et le lyrisme de ses pièces de théâtre... Il était un géant, il est désormais un soleil...!» Ferhat souligne «la modestie légendaire et la réserve naturelle qui fleuraient bon l’intelligence de l’immense homme de culture...», le monde amazigh en général et la Kabylie en particulier sauront toujours honorer la mémoire de l’homme et la richesse monumentale de son oeuvre immortelle. «Le MAK appelle la population à se déplacer en masse pour rendre à Mohya un vibrant hommage en l’accompagnant à sa dernière demeure...» Il semble que les mots soient pauvres pour décrire l’immense peine de ceux-là qui, grâce à la veuve de Muhand U Yahia, ont pu s’approprier la culture universelle. Homme juste, sage et effacé, Mohya devient l’une des étoiles qui pareront le ciel de la culture amazighe. A. SAÏD Le géant malgré lui par Mohamed BOUKETOUCHE L'Expression: le 13 décembre 2004 - Page : 21 http://www.lexpressiondz.com/T20041213/ZA5-14.htm En Muhend U Yehya, la culture algérienne d'expression berbère perd non seulement l'un des hommes qui a le plus contribué à son développement mais aussi un auteur de génie, un artiste hors-pair. Muhend U Yehya, de son vrai nom Mohya Abdellah, mathématicien de formation, a consacré sa vie au service de l'art et de la culture. Quoique loin de son pays, il a gardé des liens étroits avec la mère-patrie pareils au cordon ombilical. Sa parfaite maîtrise de la langue et sa culture universelle lui ont permis de décrire avec pathétisme la douleur de l'exil et, avec douceur, les scènes pittoresques de la vie kabyle. Mohya était (sommes-nous toujours condamnés a parler de nos hommes les plus valeureux à l'imparfait?) un révolté contre l'ordre établi, contre l'injustice des êtres et des choses. Tel un Kateb Yacine qui écrirait en kabyle, sa verve poétique lui fera composer des vers où il tourne en ridicule les intégrismes, l'ineptie et l'arbitraire. En satires ou en pamphlets, il se moque du sérieux des bien-pensants, de la richesse mal acquise et du pouvoir assis sur la force. Ses sources littéraires montrent bien de quel bois il se chauffe. Car, et c'est là l'un de ses mérites, Mohya n'hésite pas à s'abreuver dans la culture des autres peuples pour la rendre accessible à ses concitoyens. Boris Vian, Jacques Prévert, sont parmi ses poètes favoris. Mais ces emprunts ne ternissent nullement l'éclat de son génie propre. On ne peut que s'émerveiller en écoutant ses textes chantés par nos plus grands chanteurs : Ferhat, ldir. Ali Idefl.awen, Slimane Chabi, Takfarinas, Malika Doumrane... D'Amzirti à Berrouaghia, ils rallument la fibre militante, ces chants de révolte d'un peuple qui refuse de se soumettre, d'une identité qui refuse de s'aliéner, d'une langue qui refuse de mourir. Et si Muhend U Yehya nous a fait frissonner par ses textes poétiques, il nous a fait mourir de rire par ses pièces théâtrales. Inspirées du terroir, adaptées d'ailleurs ou imaginées par lui, ses œuvres bouillonnantes de vie et d'énergie sont le miroir fascinant où nous sommes forcés de regarder pour voir nos vices et nos faiblesses. De même que ses poésies ont bercé notre jeunesse pleine d'espérance, ses personnages continueront à nous enchanter longtemps encore malgré l'amertume et la désillusion. Saïd Bu Tlufa et les lutins de Yakourène. Mohand U Chabane et son ressuscité, Djeddi Yebrahim ou encore Sinistri, désormais orphelins, continueront à vivre de la vie magique de l'art immortel. Autant Mohya emploie sa poésie à dénoncer l'arbitraire des gouvernants, autant il emploie son théâtre pour décrier les défauts des gouvernés. Mais au-delà de la société kabyle qu'il décrit, il nous fait découvrir d'autres cultures, parfois très éloignées de nous dans l'espace et dans le temps. Si La Jarre ou Le Médecin malgré lui peuvent facilement s'adapter chez nous à cause de la proximité géographique et du fonds méditerranéen commun, qui croirait que derrière Mohand U Chabane se cache un drame chinois? Et le mérite du poète est non seulement d'avoir adapté le drame en kabyle mais de le faire sentir en kabyle. Lu Xun narrait une histoire de la Chine médiévale, Mohya la transpose dans l'Algérie indépendante. Peut-on encore soupçonner sous la peau du même Mohand U Chabane un personnage voltairien, Memnon? On brûle d'enthousiasme en écoutant les textes de Muhend U Yehya ou en voyant ses pièces mais il faudrait avoir lu les oeuvres qui les ont inspirés pour pouvoir apprécier le degré de son génie et l'importance de son effort, car le génie sans effort est un feu de paille. Avec lui, Prévert ou Beckett ne parlent pas seulement berbère, mais ils parlent en Berbères. Créer En attendant Godot en kabyle! Y a-t-il un secret derrière une telle prouesse ? Oui, certainement, Car en plus de son talent, Mohya aimait son travail et s'y donnait à fond. Derrière son travail, il ne cherchait ni gloire ni fortune. Lui qui maudissait quiconque commercialiserait ses cassettes et qui travaillait loin des feux de la rampe, avait été d'un apport incommensurable à notre culture et à notre langue. Car une langue a autant besoin de défenseurs que de producteurs, et si les premiers sont légion, les seconds sont rares. Le hasard (ou plutôt les vicissitudes d'une amère destinée collective) a voulu qu'il vive et qu'il meurt, comme beaucoup de nos grands hommes, loin des siens et de la terre qui l'a vu naître. Nous laissant plus orphelins encore, il s'en va rejoindre les Azem et les Matoub, les Mammeri et les Haroun, et tant d'autres. et je rougis déjà de la réponse qu'il leur donnera quand ils voudront savoir si le flambeau est toujours allumé. Cependant, avec son humour mordant, il ne pourra s'empêcher de leur lancer: Mazal l'xir ar zdat! Edition du 23 février 2005 > Idees-debat http://www.elwatan.com/2005-02-23/2005-02-23-14099 Évocation : Mohia, « L’œuvre qui a mangé l’auteur » D’abord nous sommes restés cois en nous demandant comment parler de quelqu’un qui n’a jamais parlé de lui, si ce n’est par son gigantesque travail théâtral et poétique, lui qui a toujours mis en avant la création pour promouvoir la revendication linguistique kabyle. Même de son vivant nous nous sommes souvent posé cette question : « Et si Mohia avait raison ? ». Quoiqu’attendue depuis de longs mois, la terrible nouvelle a coupé le souffle à ses rares amis et ses dizaines de milliers d’admirateurs qui sont tous un peu morts cette journée de décembre 2004. On les a vus à la maison de la culture Mouloud Mammeri, se recueillant devant sa dépouille, et à ses funérailles, les tempes grisonnantes, le visage buriné, le regard éprouvé, le ventre bedonnant, ils sont venus remercier l’auteur qui a su chanter les angoisses et les aspirations de leur jeunesse : ils savent qu’ils lui sont tous redevables de quelque chose. C’est, en effet, l’idole incontestée, la référence des jeunes contestataires kabyles, étudiants ou pas, d’avant et après-avril 1980, donc de beaucoup de citoyens aujourd’hui âgés de 35 à 45 ans, la génération des victimes de l’école fondamentale, mais aussi de milliers de cadres en fonction. Ils se sont, toutes ces années, accrochés à son œuvre comme on s’accroche à une bouée de sauvetage : ils ont pu, ainsi, contrarier l’irrationnalisme ambiant. C’est en grande partie grâce à la sagacité et à l’ironie dites et répétées dans ses splendides poèmes et à ses inégalés monologues qu’ils n’ont pas basculé dans les moyens de lutte violents. Ses K7 rappelaient à longueur de bande magnétique, sur les tables de chevet ou dans les salles de café, que la victoire était possible autrement. Il ne faisait pas rire à la manière d’un humoriste ordinaire, il faisait plutôt grincer les dents et serrer les poings pour ne pas désespérer de lendemains meilleurs. En 1978, son génie explosa après des années de travail et de longues études. A l’heure de la pensée et des médias uniques, ses K7 commençaient à être dupliquées à des milliers d’exemplaires, à partir d’une ordinaire bande enregistrée dans un banal magnétophone, en exil. Comme illustration sonore de ses œuvres, pour fuir toute polémique sur la paternité des créations musicales kabyles, il a surtout utilisé soit idhebbalen, soit des chants kurdes, avec la permission des Kurdes côtoyés en exil : ces chants au demeurant sont assez proches des chants kabyles. Contrairement à ce qui s’écrit ou se dit çà et là, Muhend Uyehya est le nom sous lequel il signait ses œuvres. Son vrai nom est Mohia, son prénom Abdellah. Il est né au milieu du siècle au village Ath Rbah, Iboudraren. Il a vécu, enfant, la guerre de Libération nationale. Les enfants de la guerre n’en sortent jamais psychologiquement indemnes : ils vieillissent très vite et portent dans le regard cette nostalgie d’une enfance quelque part ratée, amputée d’insouciances inconnues. La guerre de Libération et l’indépendance, si durement acquise, dans une frénésie de généreuse et inconsciente destructuration sociale ont chamboulé le milieu dans lequel était immergée cette génération d’adolescents. En 1969, il est à l’université d’Alger Pour Abdellah, s’ensuit une série d’exils, donc de déchirements successifs. D’Ibudraren, il se retrouve à Azazga, puis à Tizi Ouzou au lycée Amirouche. Sous des allures désinvoltes, c’ était un élève brillant, mais très éclectique dans ses relations et ses lectures, il portait déjà ce regard critique, caustique sur les choses de la vie, que l’on retrouvera plus tard dans ses œuvres. Ses habitudes frugales, quasi ascétiques, détonnaient parmi les lycéens plus ou moins zazous et yéyé de la fin des années 1960. Outre ses excellences en sciences dures, sa timidité, sa douceur et sa réserve naturelles font obtenir à Abdellah le prix du « meilleur camarade du lycée ». Pendant au moins trois ans, il participe aux cours de Mouloud Mammeri, dont il est un élève très assidu et, Dieu Sait qu’ils étaient loin d’être nombreux autour du maître. Il l’aidait également dans des travaux de recherche, de collecte et de mise en page lors de longues séances de travail au CRAPE. C’est à cette époque qu’il commence timidement, presque à contrecœur, à réciter ses merveilleux et incisifs poèmes. Nous nous souvenons de mémoire : Numember yewwi-d axbir, yebrez abrid amellal, i t-igerrzen d irgazen, wadak ireznen awal ! Ayen righ maççi d awal mi t-tennid yeddem-itwadu. Ayen righ maççi d uffal… Et bien d’autres qu’il livrait à doses homéopathiques à un entourage restreint mais connaisseur : « Isefra à ceux qui les méritent ». Mais ils faisaient exception, la règle générale était l’hostilité envers toute poésie atypique tant dans le fond que dans la forme. Une politique culturelle niveleuse ne tolérait aucune aspérité, surtout si cette aspérité s’exprimait dans une langue autre, et a fortiori la langue kabyle. En 1972, et le 4 décembre, un mercredi eut lieu un festival universitaire de la poésie sur le thème « Poésie et révolution. » Le doyen de la faculté des lettres n’a épargné aucun obstacle pour refuser à Mohia et ses compagnons de participer à ce festival. L’argument massue avancé par ce doyen directement sorti de l’espace mental médiéval était le suivant : « Votre langue n’est qu’un dialecte ! » Il refusa que le 1er Novembre soit dit en kabyle ! En 1973, Muhend Uyehya quitta l’université d’Alger et l’Algérie qu’il ne revit qu’en 1993, en pleine décennie rouge. Décennie que Mohia voyait venir et ne cessait de tirer la sonnette d’alarme dans ses œuvres. Les frères izerman. A cette époque, en parlant de Mohia, regrettant son long exil, quelqu’un disait de lui : « Tamurt mezziet, abrid yedyeq, argaz meqqer, dunnit tewsaâ. » Traduisons-le ainsi : « Le pays est petit, la voie étroite, le gars est grand, le monde est vaste. » Son exil était inévitable, en réalité, c’était une question de survie pour lui. C’est pendant cette période de 20 ans, dans la solitude et souvent dans la douleur, qu’il réalisa l’essentiel de son œuvre, d’abord autour de la revue Tisuraf : un véritable collier de pièces de théâtre, de poèmes, créés ou adaptés à partir d’auteurs illustres mais parfois aussi... d’illustres inconnus. Nous entamerons pêle-mêle, à la Prévert, cette liste d’auteurs qu’il a traduits en kabyle : Brecht, Pirandello, Prévert, Molière, Becket, Mrozek, Brassens, Félix Leclerc, Philippe Soupault, Boris Vian, de Beranger, J. B. Clément, G. Conte, Jouang Tse, W. Blake, P. Seghers, Racine, J. Brel, E. Potier, G. Servat, J. Ferrat, Platon, Jules Boscat ( ?), Tristan Corbière, Lu-Xun, Francis Quimcampoix ( ?), etc. Mohia s’est souvent contenté de nous livrer des extraits des œuvres de cette multitude d’auteurs, exceptées les œuvres théâtrales qu’il nous a léguées dans le texte intégral. Il a démontré avec talent que la langue kabyle a accédé à l’universel. Tous ces auteurs, et certainement bien d’autres encore, ont été traduits, adaptés, malaxés par Mohia pour qu’ils soient à la portée de n’importe quelle oreille kabyle, sans dénaturer une once de leur œuvre. Mohia, en plus de la fibre poétique, maîtrisait, plus que tout autre, la langue française et la langue kabyle. Il en connaissait les moindres méandres. Au fil des ans, les conditions de l’exil aidant, la solitude, son travail acharné pour la langue kabyle ont eu raison de sa santé. Comme on dit : « L’œuvre qui a mangé l’auteur. » Pendant près de 30 ans, une bien maigre partie de l’Algérie le portait aux nues, alors que l’immense partie ignorait jusqu’à son existence, même en Kabylie ! A la décharge de l’Algérie et pour soulager les consciences, nous rappellerons qu’il existe beaucoup de pays qui n’ont jamais mérité leurs artistes. « Eyya, terbeh, Win yebghan ad iru, ad iru f qerru-s ! » Amer Mezdad Le défenseur des langues populaires : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge » Dicton populaire http://www.elwatan.com/2004-12-16/2004-12-16-9944 Auteur prolifique, militant déterminé, humaniste à une culture immense, Mohand Ouyahia (de son vrai nom Abdellah Mohia ) est méconnu du public algérien. Même son auditoire naturel, le public kabyle dans son écrasante majorité, ne le connaît pas. Sa perception des choses de la vie a fait qu’il évitait les journalistes. Avant sa disparition, le 7 décembre dernier, dans un hôpital parisien, il n’avait accordé qu’un seul entretien à la revue clandestine Tafsut (le printemps) et ce, au milieu des années 1980. Après son décès, les titres de la presse nationale n’ont pu publier qu’une seule photo de lui, et de profil. Rares sont les jeunes générations de journalistes qui l’ont connu. Aussi, écrire sur Mohand Ouyahia n’apparaît pas comme une simple besogne. L’essentiel des sources écrites est conséquemment limité au site Internet de l’association Tamazgha établie en France qui a reprodui, avant même la mort de Mohand Ouyahia in extenso, l’interview parue dans Tafsut en 1985. Pour n’avoir pas connu une consécration populaire, c’étaient plutôt des étudiants, des cadres, des universitaires, des hommes de culture, des militants associatifs et politiques qui, dans leur majorité, ont tenu à rendre hommage à cet enfant du village d’Aït Arbah (Iboudrarene, Tizi Ouzou), lors de l’exposition de la dépouille à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, lundi dernier. Mohand Ouyahia avait 54 ans. Ceux qui l’ont connu le plus étaient, entre autres, les jeunes qui avaient 20 ans dans les années 1980, qui s’échangeaient ses cassettes audio, utilisées comme support médiatique pour la diffusion de ses monologues. Les auditeurs adoraient son extraordinaire talent de conteur et appréciaient intensément l’originalité de ce créateur hors pair ; des textes incisifs et simples mettant en scène des situations loufoques, transformant en absurdité l’autoritarisme, l’ostracisme et le nihilisme, catalogués dans le registre des bêtises humaines. Ses produits étaient de merveilleux moments de bonheur pour un public sevré de liberté d’expression, écrasé par l’oppression d’un régime militariste. Il tournait en dérision et ridiculisait l’ordre établi, désacralisant le fait politique. La dérision, l’ultime arme contre l’oppression Bien que discret et modeste de son vivant, Mohand Ouyahia n’est pas mort dans l’anonymat. Bien au contraire, de plus en plus, des personnes découvrent sa grandeur. Ceux qui l’ont connu témoignent. L’un des plus grands poètes algériens, Lounis Aït Menguellet, déclare : « Je l’ai connu en 1974 en France. Il était militant dans l’Académie berbère. Sa disparition aujourd’hui est une immense perte pour la culture algérienne, notamment kabyle. En fait, beaucoup ne connaissent pas ses créations et ses talents et de ce fait ignorent ce qu’il aurait pu donner à notre culture, car il était encore jeune. » A 30 ans, il était déjà un immense créateur. Certains de ses poèmes ont été repris par Idir et Ferhat Imazighen Imoula, notamment Tahia Briziden et Ah ya din kessam. Mais, Mohand Ouyahia était surtout connu pour ses adaptations de pièces de théâtre, tirées des œuvres des monuments universels de la littérature, tels l’Allemand Bertolt Brecht, le Français Molière, l’Anglais Samuel Becket, le Chinois Lou Sin, etc. Bien que diplômé en mathématiques, Mohand Ouyahia s’est découvert une âme littéraire, une sensibilité artistique. Dans la revue Tafsut il raconte son parcours : « J’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendait de 1974 jusqu’à 1980, et la seconde de 1982 jusqu’à aujourd’hui (1985, ndlr). Une vision simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier. D’où, il découle que je me faisais peut-être une trop haute idée des petites gens de chez nous, en qui je voyais les victimes innocentes de l’appétit des grands de ce monde (...). Je me rendais bien compte qu’au moment où leurs propres intérêts sont touchés, ceux-ci se comportent bel et bien comme ceux-là ». Dans ce sens, Mohand Ouyahia développe une perception similaire à celle des plus grands auteurs africains, tels que Kateb Yacine, le Kényan James Ngugi ou le Nigérian Wole Soyinka, dans les œuvres desquels on retrouve trois repères : lutte pour la libération, dénonciation des régimes post-indépendance et critique de sa propre société. Dans la deuxième partie de sa carrière, Mohand Ouyahia explique : « C’est nous-mêmes surtout qui sommes responsables de nos déboires. Et, j’essaies partant de là, de lever le voile sur nos faiblesses, tout au moins les plus criantes, car si nous ne les localisons pas, comment pourrions-nous un jour les surmonter. » La reconnaissance d’Aït Menguellet Selon Lounis Aït Menguellet, Mohand Ouyahia disait sans calcul tout ce qu’il pensait et ne faisait pas de concessions. Il avait une aversion pour les gens qui instrumentalisent la question amazighe. Lui, il travaillait beaucoup, essayait d’apporter des choses tout en restant dans l’ombre. Ainsi, ceux qu’il appelait « les brobros » (berbéristes de façade) disaient qu’il était un solitaire, un marginal. Certains avouent ne pas saisir ses pensées et ses visions, lorsqu’il dit : « Nous sortons à peine du moyen Age, par conséquent, notre culture traditionnelle est, à bien des égards, encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et, d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa. » Ainsi, explique-t-il les raisons des adaptations des auteurs contemporains, en relevant : « La chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi à compléter, sinon à remplacer nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes ». A ce propos, le poète Ben Mohamed, dans un témoignage publié lundi par le quotidien Liberté, écrit : « (...) C’est ce Mohia qui refusait de réduire la berbérité à la seule exhibition du signe Z de amazigh ou du seul salut par azul. Pour lui, la berbérité est un art de vivre selon un certain nombre de valeurs. Comme il faisait une lucide distinction entre valeurs et traditions, entre militantisme et manipulation, il réagissait de manière parfois violente contre toute forme de suivisme irrefléchi. Ce qui déroutait beaucoup de nos militants berbéristes exaltés. En fait, toute la vie et l’œuvre de Mohia ont consisté à démystifier et démythifier. » Evoquant les adaptations magistralement réussies de Mohand Ouyahia, Ben Mohamed écrit encore : « Le génie de Mohia est de nous amener à oublier que ses œuvres sont des adaptations. Sous sa plume, elles passent allègrement pour des œuvres kabyles authentiques. Parfois, on se laisse aller jusqu’à croire que leurs auteurs nous ont spoliés de nos œuvres. » Sur le plan linguistique, Mohand Ouyahia partage le même point de vue que Kateb Yacine. Un défendeur acharné de la tradition Un défenseur acharné et un chantre du développement d’une tradition littéraire en langues populaires ; tamazight et l’arabe algérien. La marginalisation de la culture populaire l’avait interpellée mais, pour lui, il fallait renouveler les expériences et procéder par étape. Les textes de Mohand Ouyahia étaient écrits en kabyle ; c’était pour lui un acte militant et une nécessité sociologique : « Dans l’Algérie d’aujourd’hui, on constate premièrement qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité de la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été. Deuxièmement, pour la majorité des Algériens, la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. » Cette hauteur de vue sur le fait sociolinguistique de l’Algérie illustre, si besoin est , la perspicacité de son auteur, les projections dans l’avenir, mais aussi l’inébranlable attachement à la culture populaire, dont les langues vernaculaires sont le socle. « Si on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est-à-dire le berbère et l’arabe populaire. » Pour lui, une vie culturelle féconde et digne « dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun d’entre nous pour se réapproprier sa langue maternelle ». Mais il relèvera, avec une certaine amertume, grisé par ses innombrables expériences que « l’avenir ne dépend pas de ce que fait un individu en particulier mais bien de la conjugaison des efforts de tous. Or, il faut bien dire que ces efforts, aujourd’hui, sont pour le moins trop inégaux. Ce qui fait que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge ». Ces propos qui étaient tenus en 1985 sont toujours d’actualité. Ceux parmi ses amis qui le rencontraient ces dernières années rapportent qu’il était profondément déçu par des ingratitudes exprimées par ceux-là même, avec qui il partageait l’histoire et l’avenir, croyait-il. Ceux qui l’ont bien connu partagent le même avis sur lui ; quand certains se sont enrichis de tamazight en privilégiant l’accessoire, lui l’a enrichie en allant à l’essentiel. Mohand Ouyahia était rongé par des déceptions incalculables et emporté par une maladie incurable. Dernièrement, il travaillait sur une œuvre de Platon. Une voie vers le savoir, utile pour les jeunes , disait-il. Mohand Ouyahia est mort la même année où une partie de son œuvre est entrée dans un manuel scolaire de son pays. Les élèves liront ses contes. Amachahu commence. Mohand Ouyahia est dans le ciel, dans la postérité. Parcours C’est au début des années 1970 que Mohia étudiant découvre Mouloud Mammeri et ses recherches sur la langue berbère. Une fois à Paris pour poursuivre ses études de mathématiques, il rejoint l’Académie berbère fondée par feu Bessaoud Mohand Arab, où il se lance réellement dans le combat identitaire. A la même époque, il entame vraiment sa carrière de dramaturge, par des traductions de pièces de théatre. La génération de militants berbères de l’époque découvre alors le talent de Mohia. Il ne se limite pas au théatre et traduit des poèmes de Boris Vian, de Nazim Hikmet et autres. Il écrit aussi des chansons devenues de véritables hymnes à la démocratie et aux libertés. Mais en dehors des chansons chantées par Ferhat, Ideflawen, Malika Domrane et quelques pièces de théatre jouées par des troupes généralement amateurs, ses œuvres restent inconnues du grand public. Quelques-unes ayant fait l’objet d’enregistrement audio ou vidéo étaient distribuées sous le manteau en Kabylie par des émigrés qui les ont ramenés de France. Toute sa vie, Mohia est resté modeste, simple, mais son génie était immense. De toutes les pièces écrites ou traduites, une quarantaine, on peut citer : Si Pertuff, traduction de la pièce Tartuffe de Molière, Muhend Ucaban adaptation de Le ressuscité de Lu Sin ou alors Am win Yettrajun Rebbi tarduction de la pièce de Bekett En attendant Godot. Durant plus de trente ans, Mohia n’a eu besoin ni de télé ni de radio pour se faire connaître. Son génie était suffisant. Il serait peut-être utile aujourd’hui que son œuvre ne reste pas méconnu et que ceux qui en ont la capacité ou les moyens mettent à la disposition du public les chefs-d’œuvre de Mohia. Saïd Gada Mohand Ouyahya est décédé mardi dernier dans un hôpital à Paris La culture algérienne perd en Mohia un chantre de l’amazighité La Tribune Jeudi 9 décembre 2004 Par Farida Belkhiri Mohand Ouyahya, plus connu sous le nom de Mohya, est décédé mardi dernier des suites d’une longue maladie dans un hôpital parisien. C’était l’un des rares traducteurs algériens qui a fait des adaptations en kabyle de plusieurs œuvres universelles.Le premier article de cet homme de lettres ayant pourtant reçu une formation en mathématiques, est écrit en tifinagh. Il a été publié dans Imazighen, un bulletin de l’Académie berbère de Paris auquel le traducteur collaborait.Le théâtre est l’un de ses terrains de lutte et de création préférés. Il l’a investi en optant pour la traduction d’œuvres du théâtre universel. Près d’une quarantaine de pièces de théâtre reposent dans le répertoire littéraire et artistique kabyle.Cependant, Mohya ne s’est pas contenté de traduire. Son travail a été l’un des catalyseurs, dans les années 1980, qui ont aidé à l’avènement d’un mouvement théâtral en langue amazighe. Des troupes théâtrales ont commencé à reprendre ses adaptations théâtrales pour les mettre en scène. Le théâtre algérien s’est enrichi de pièces en tamazight dont beaucoup ont été interprétées dans plusieurs éditions de festivals de théâtre berbère.Parallèlement au théâtre, Mohya travaille la rime et tutoie la poésie. Mais il ne se contentera pas de traduire des œuvres de grands poètes comme, entre autres, Nazim Hikmet et Boris Vian. Poète jusqu’au bout, Mohya versifie ses idées et pensées et compose poésies et textes de chansons. En 1981, il compose Ah Ya din qessam pour rendre hommage aux berbéristes détenus dans les prisons algériennes. Le poème dénonciateur et revendicateur à la fois sera repris par plusieurs artistes, dont Ali Ideflawen, Bahi, le groupe Imuzagh… «Pour commencer, disait Mohya, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or, une langue est, en même temps, me semble-t-il, le ciment de la société qui la parle, et encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ?»Ces quelques phrases résument la pensée de Mohand Ouyahya et la ligne directrice de son travail et de ses créations encore méconnues. En effet, comme c’est le cas de beaucoup d’auteurs algériens, les œuvres de Mohya ne sont pas toutes connues du grand public. Un vide qu’on pensera peut-être à combler en diffusant les œuvres… après la mort de l’homme. F. B. Grande figure de la culture amazigh Mohia est décédé Par L. OUBIRA http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=32057 Le poète et dramaturge d’expression amazigh, Mohand ou Yahia, s’est éteint, avant-hier, à l’âge de 55 ans dans un hôpital parisien, à la suite d’une longue maladie. Cet enfant, originaire de Tassaft, ayant grandi à Azazga, était porté sur la rime surtout pendant son cursus universitaire à Alger, après son cycle secondaire au lycée Amirouche de Tizi Ouzou. En 1972 après sa licence de mathématiques, Mohand ou Yahia s’était installé en France. Parallèlement à son activité de commerçant, il n’a cessé de se consacrer à la création culturelle, notamment l’adaptation des œuvres universelles de Brecht, Molière, Lu xun en tamazight. Adaptations qui ne manqueront pas de faire vibrer les planches du théâtre berbère. Il en est le précurseur incontesté et incontestable dans ce domaine. Son œuvre poétique, elle aussi, est une source intarissable dans laquelle de grands chanteurs engagés kabyles à l’exemple de Ferhat, sont venus puiser abondamment. Beaucoup s’en sont d’ailleurs servis sans même l’aviser. Un abus qui lui a beaucoup déplu. Ces dernières années, il a cessé toute créativité artistique par dépit ou pour des raisons de santé. Toujours est-il, il a légué une œuvre culturelle d’expression amazigh incommensurable. Ils sont venus voir Mohia... http://www.tamazgha.fr/article.php3?id_article=1067 Ils étaient nombreux à venir voir Mohya au sous-sol de la Maison Médicale Jeanne Garnier (Paris 15ème) ce mercredi 8 décembre 2004 entre 14H00 et 17H30. Certains étaient informés du décès la soirée du mardi 7 décembre, d’autres l’ont appris, notamment par le biais d’internet, le matin du mercredi 8 décembre. La plupart des amis de Mohya qui résident en région parisienne étaient là pour présenter leurs condoléances à son fils, son frère et sa sœur. Cette dernière a expliqué comment il a rendu l’âme sereinement entre ses bras le mardi 7 décembre 2004 à 18H10. Sur les visages des vieux compagnons de l’illustre traducteur et homme de théâtre, on pouvait lire une grande tristesse. Certains ont partagé près jusqu’à 40 ans de travail et de combat avec lui. A la Maison Jeanne Garnier, il y avait des artistes, des militants culturels et politiques. Parmi eux, nous pouvons citer : Mouhoub Naït-Maouche, Saïd Doumane, Ferhat Mehenni, Benmohamed, Madjid Soula, Nafaa Moualek, Akli D., Mohand Chérif Bellache, Ameziane Kezzar, Shamy, Tayeb Abdelli, Younès Boudaoud,... et beaucoup d’autres personnes amis, proches et admirateurs. Mohya sera inhumé sur la terre qui l’a vu naître en Kabylie. Une veillée funèbre sera organisée à Paris pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de lui rendre hommage avant son rapatriement en Kabylie. Nous vous tiendrons informés de la date et de l’adresse où elle aura lieu. Takasit' n Muh'end u Yah'ya As-tesled' Ad ughaled' Ad d-tinid' Arnu-d tayed' Ad d-nernu, ad d-nernu... Mazal lxir gher zdat ) Nunamber Ulamma z'righ nunamber-agi si dipasi, a t-id-nawi kam mam allih... Nunamber yerra-d axbir Yebrez abrid d amellal Medden ghilen d ttmesxir Ma d irgazen rez'nen awal Aqlagh la t-id-nettfekkir Ar tura la d-yessawal Ar tura la d-yessawal Mbe3id la d-yeggar tighri As-tinid' yebgha ad d-yughal Nekwni d ayen i nettmenni Ma yeqqim-ed kra bbwawal Ar ass-a mazal tefri Ar ass-a mazal tefri Anda igh-yegg^a igh-mazal Yiwen yugh ula d Rebbi Wiyid' yerra-ten d lmal Wigi ugaren Ar'umi Ur yid-sen nemyeqbal Ur yid-sen nemyeqbal Ur yid-sen s'ellat nbi Snen kan tinna bbwuzal Tinna bbwuzal ad d-tezzi Yerna ad mech'en akal S wass-is akw d kunwi Ad ghergh di llakul Ad ghregh di llakul Idell'i kan i d-nlul Yetcha-yi baba am-mewtul Ifka-yi ur diy-ighul Ad ghregh di llakul Ad ghregh di llakul A yemma a kem-djagh lh'asul Ulamma tugid' ay ul Inehr'-iyi baba s rrkul Ad ghregh di llakul Ad ghregh di llakul Di tr'umit nessmeckukul Tura d ayen d lefh'ul Ssnegh ad d-inigh lful Ad ghregh di llakul Ad ghregh di llakul Matci am yizgaren immul Mulac ad d-neffegh d aghyul A gh-dstixren ur nennul Ad ghergh di llakul Ad ghergh di llakul Deg uqerru tettenququl Am winna yetchan ah'lul Ma d nekk zgigh d amerhul Ad ghergh di llakul Ad ghergh di llakul Tura abrid-iw idul Haca assen mi neggul Tughalin yerr'ez uqessul Ad ghergh di llakul Saha ur nessin I lmul Nettagh awal I wt'ermul D netta i ybettun ahbul Ad ghregh di llakul Ad ghergh di llakul Fkigh-as udem-iw mellul Tura nettu anda i nlul Nennza nekkwni nettmuqul Ad ghregh di Lakukl Et oui! Ad ghregh di Llakul Mbaayd ad d-nettmuqul… Uh ya ddin qessam ! D ameh’bus d bu ykurdan, Di Ber’wageyya Cci? a?rum aberkan, Di Ber’wageyya Tinn’akken i ggi? tettru, Mi eeddan leewam Ugade? a yi-tettu, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus s dduw ssnasel, Yern’ur xdime? Di Ber’wageyya ncekkel, Akken ad issine? Refde? tit’-iw s igenni, Ye?li-d fell-i tt’lam Yebeed wayen i nettmenni, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus dagi yeweer’, Di Ber’wageyya Am ttejr’a i nett?ar, Di Ber’wageyya Zikenni mi nesfillit, Ad xedme? lewqam Zi?emma zzher’-iw diri-t, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus anda-tt tura ? Akkin i wedrar Akkina ternud’ kra, Izad ne? ugar Mi r’uh’e? a d-zzi? ?ures, A d-zzu? fell-am Yettgammi a yi-d-yas yid’es, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus te?zi n wud’an, Di Ber’wageyya Ner’wa tilkin d ilefd’an, Di Ber’wageyya Wagi d imi-s tigi d allen-is, Mi d-yusa nadam Tikwal ttargu? lexyal-is, Uuh ya ddin qessam... Zri? d acu i yi-iggunin, Dagi ara mmte? Imett’awen dg-i ur llin, Ass-en ad ff?e? A d-asen ad iyi-awin, Ad beddle? axxam A d-net’qe? seddaw tmedlin, Uuh ya ddin qessam... A yixef-iw rfed asefru D awh'id i d-tegg^a yemma-s Ccafu3a dinna ur telli Lqa3a ntteddu fell-as Ma d nekk la tteddun fell-i Ssawlegh ulac wi d-yerran Yiwen ur d-yedli A yixef-iw fred asefru ula i wumi ma nettru Yellexlas bab n tuyat yettawi s teghwzi s tehri tawant-sen teqher-iyi aqlagh am wid-ak yerfan deg wayen i nettwali A yixef-iw rfed asefru accu i nerbah' ma nettru Ugadagh ad tent'iwel Medden as-inin d imenfi aqlagh kan seddaw snasel am 'zal am yid' d akwerfi Ahya a yaghrum aberkan Cc^igh d ah'erfi a yixef-iw rfed asefru Nnigh-ak s'ber ur ttru Zewg^ent akw tezyiwin-iw Ma d nekk la regwlent fell-i Anida tella temz'i-w Anda-t wayen i nettmenni A h'es'ra 3eddan wussan am zun d id'elli a yixef-iw fred asfru nnigh-ak d l3ib ma nettru Ssefragh ad ssefrugh D aya igh-d-yegwran tura Wid-ak-nni imi i d-h'ekkugh ahat agh-h'emlen kra zemragh ad inigh llan Macc^i kan weh'di A yixef-iw rfed asefru Mi neqqim a nd'es nettru A yarrac-nnegh Awal ma nenna-t yerna kkes akw urfan Lxir gher zdat Am ass-a d wussan Attayen tizi macci am yid'elli Tidett a d-tezzi Yerna dayen yellan Xas iruh' welbaad Xas yella wi yenfan Ad kren wiyid' As-nedmen amkan Ghurwat a wi berrun i t'bel deg umdun Negh win iteddun Yettbeddil zman Abrid yessawen Si zik ay nez'ra Drus igh-yughen Seg wasmi i d-necfa Tirugza a yecnan Tetteli igenwan Ma nedder ad iban Ma deg-negh kra D tinaxs'as' nerwa Igh-d-yessent'aqen Ur nebbahba 'ra Macci d imcumen Tagi d ddunit yiwen tugar-it Teddukel tcemlit Adrar as-zemren Yettnagh wid' d wass Nekk ur uminegh Am wi t'sen yina-s ad d-yeglu s yisegh A wid ixedmen A wid yeqqaren A wid mezz'iyen A yarrac-negh ! Uh ya ddin qessam ! D ameh’bus d bu ykurdan, Di Ber’wageyya Cci? a?rum aberkan, Di Ber’wageyya Tinn’akken i ggi? tettru, Mi eeddan leewam Ugade? a yi-tettu, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus d bu ssnasel, Yern’ur xdime? Di Ber’wageyya ncekkel, Akken ad issine? Refde? tit’-iw s igenni, Ye?li-d fell-i tt’lam Yebeed wayen i nettmenni, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus dagi yeweer’, Di Ber’wageyya Am ttejr’a i nett?ar, Di Ber’wageyya Zikenni mi nesfillit, Ad xedme? lewqam Zi?emma zzehr’-iw diri-t, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus anda-tt tura ? Akkin i wedrar Akkina ternud’ kra, Izad ne? yugar Mi r’uh’e? a d-zzi? ?ures, A d-rzu? fell-am Yettgammi a yi-d-yas yid’es, Uuh ya ddin qessam... D ameh’bus te?zi n wud’an, Di Ber’wageyya Ner’wa tilkin d ilefd’an, Di Ber’wageyya Wagi d imi-s tigi d allen-is, Mi d-yusa nadam Tikwal ttargu? lexyal-is, Uuh ya ddin qessam... Zri? d acu iy-iggunin, Dagi ara mmte? Imett’awen dg-i ur llin, Ass-en m’ara ff?e? A d-asen ad iy-awin, Ad beddle? axxam A d-net’qe? seddaw tmedlin, Uuh ya ddin qessam... Muhya Entretien avec Mohya Revue Tafsut n°10 avril 1985 - Université Tizi-Ouzou Mohand-ou-Yahia est surtout connu pour les adaptations qu’il nous a données d’un grand nombre de poésies et textes de chansons tirés notamment des œuvres de Brecht, Prévert, Clément, Potier, Vian, Béranger, etc. Il a aussi adapté des contes et nouvelles de Voltaire, Lou Sin, dont "La véritable histoire de Ah Q" (l983), Singer, Maupassant... Ainsi que les pièces de théâtre suivantes : "L’exception et la règle" de Brecht (1974), "Le ressuscité" de Lou Sin (1980), "La jarre" de Pirandello (1982), le "’Tartuffe" de Molière (1984), "Ubu Roi" de Jarry (1984), "Le médecin malgré lui" de Molière (1984), "En attendant Godot" de Beckett (l985). Tafsut : Commençons par une question d’ordre général : l’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient la taille d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. La production en langues populaires peut-elle prendre la relève ? Mohand-ou-Yahia : C’est une chose que tout le monde constate en effet... L’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient l’envergure d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. Certes des noms émergent d’ici, de là mais, outre que ce sont malheureusement des exceptions qui confirment la règle, ceux-ci, apparemment, ne parviennent pas à susciter cette espèce de complicité du public à défaut de laquelle il me paraît difficile d’utiliser à leur endroit l’expression de génération d’écrivains. Quant à savoir si la production en langues populaires peut prendre la relève, que puis-je répondre ?... Car justement, toute la question est là. Bien qu’à proprement parler la question ne soit pas tellement d’assurer la relève de qui que ce soit mais bien plutôt d’essayer de développer une tradition littéraire en langues populaires, et ce, indépendamment de ce qui pourrait se faire par ailleurs. Mais, pour revenir à cette production en langues populaires, tout d’abord celle-ci est aujourd’hui ce qu’elle est ; c’est à dire en réalité, peu abondants et puis trop marginalisée et ce, entre autres, parce qu’elle consiste surtout en poésies et chansonnettes. Pourtant, et pour ne nous tenir qu’à ce qui se fait en kabyle, puisque c’est ce que connaissons le mieux, on constate que ce qui a marqué notre histoire culturelle de ces dix dernières années, c’est bien le fait que ces poésies, dites ou chantées, soient encore ce qui reflète le mieux les réalités vécues par notre société. Et je dis ceci en tout état de cause, dans la mesure ou les faiblesses et les maladresses qu’on ne manque pas d’y relever sont elles-mêmes significatives du niveau culturel des gens de chez nous. Maintenant, pour répondre plus précisément à la question du développement d’une tradition littéraire en langues populaires, je dirai qu’au vu des expériences réalisées jusqu’ici, oui, il est tout à fait possible de développer une tradition littéraire en langues populaires. Il reste que pour vraiment concrétiser les choses et aller encore plus loin dans ce domaine, les plus grands efforts sont nécessairement demandés au plus grand nombre. Je m’empresse d’ajouter, néanmoins, qu’il serait illusoire de viser tout de suite à produire des œuvres de la classe de "l’opium et le bâton", entièrement rédigées en langue vernaculaire. En fait, le public lui-même n’est pas prêt à accueillir des ouvrages d’une telle importance. Par conséquence, ce qui serait plus réaliste, serait de multiplier les expériences et de procéder par étapes. La plus petite réalisation devenant ainsi un gage pour l’avenir. D’autre part, il conviendrait peut-être de reconsidérer la question sous l’angle plus général qui est celui de la communication. Le problème à résoudre devenant ainsi celui de faire passer le maximum d’informations, au sens large du terme, avec le minimum de moyens, aussi bien linguistiques, techniques, que matériels. C’est ce qui permettrait de recourir, selon les cas, aux moyens les plus opportuns, lesquels pourraient être ceux de l’écrit ou ceux de 1’audio-visuel ; et ceci sans le moindre complexe, il va de soi. Du point de vue pratique donc, à supposer que nous voulions réellement faire quelque chose, ce qui reste encore à prouver, un effort considérable doit être fait en premier lieu en vue de recenser le maximum des possibilités de dire les choses qu’offre la langue vernaculaire. Ces possibilités sont offertes, entre autres, par le système lexical, la syntaxe, la grammaire, les locutions, les apophtegmes, les mimiques et, j’ajouterai même, les silences dans certains cas. En un mot, si nous voulons nous exprimer dans notre langue, la condition nécessaire, sinon suffisante, est d’abord et avant tout de bien étudier cette langue, c’est à dire de l’étudier à la lumière des acquis de l’analyse linguistique. Ceci afin de toujours mieux en connaître les ressources. Je dis peut-être une banalité, mais tant pis. Je vois trop de gens jouer aux grands artistes et qui n’ont qu’une connaissance infuse de leur langue. Cela ne prêterait pas à conséquence si, de surcroît, ils ne se prétendaient les défenseurs acharnés de cette langue. Mais passons... Je veux surtout dire par là qu’il serait peut-être l’heure de mettre un terme au temps des incantations et de se mettre un peu au travail. En tous cas, ce qui transparaît à travers cette question de la relève, c’est bien le défi auquel nous devons aujourd’hui faire face. Car tout est de savoir si effectivement nous sommes d’ores et déjà en mesure de parler de notre société aussi bien, sinon mieux, que ne l’ont déjà fait des écrivains tels que Mammeri ou Feraoun, et ceci dans uns langue accessible à tous les éléments qui composent cette même société. Pour ma part, je dois dire que je ne vois pas d’autre alternative qui réponde à ce défi en dehors de celle qui consiste à écrire dans la langue vernaculaire. Car, dans le contexte de l’Algérie d’aujourd’hui on constate, premièrement, qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité à la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été ; deuxièmement, que pour la majorité des algériens la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. Par conséquent, la réponse qui serait apportée à ce défi est pour elle, pourrait-on dire, une question de vie ou de mort. Mais qu’est-ce qui peut amener quelqu’un aujourd’hui à s’exprimer dans la langue vernaculaire ? Il fut un temps où l’arabe classique aussi bien que le français conféraient à ceux qui les possédaient prestige et sécurité de l’emploi. Or tel n’est plus le cas aujourd’hui où l’arabe classique devient une langue de pédants et où nous voyons tant de bacheliers ne trouver, au mieux, qu’à s’employer comme veilleurs de nuit à Paris. Et ceci remet déjà les choses à leur juste place ; je veux dire que la langue redevient de fait, et ce aux yeux de la plupart des gens, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire un outil de communication et rien de plus. Alors, outil de communication pour outil de communication, pourquoi pas la langue maternelle ? Ceci pour dire que s’il reste une seule chose qui puisse présider au choix d’une langue, c’est uniquement le souci de se faire entendre de telle ou telle catégorie de gens. On peut aussi bien entendu choisir de s’exprimer dans une langue pour plaire à certains ou encore pour déplaire à d’autres, mais ce qui n’en demeure pas moins vrai cependant, c’est que si l’on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est à dire le berbère ou l’arabe populaire. En somme donc, et pour parler d’ailleurs en termes plus généraux, il n’est pas du tout impensable qu’une vie culturelle d’expression populaire - une vie culturelle digne de ce nom, je veux dire - puisse voir le jour chez nous. Cela dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun de nous pour se réapproprier sa langue maternelle. Le reste est une question d’intendance et une question de techniques, (techniques littéraires, techniques audio-visuelles, etc.). Or, l’intendance, cela s’organise et les techniques s’acquièrent. Car en définitive, qu’est-ce qu’une oeuvre littéraire, artistique, cinématographique ? C’est une combinaison de signes linguistiques, de formes, de couleurs... reflet de la vie d’un groupe et au fil de laquelle passe, comme un écho, le souffle de la vie. Dans ton travail, le point de départ est presque toujours un auteur étranger. Ne penses-tu pas écrire un jour une oeuvre plus personnelle ? Oui, je fais surtout des adaptations d’auteurs étrangers. Je crois que pour élaborer des choses de son propre cru, il faut tout de même jouir de beaucoup de disponibilité d’esprit et peut-être aussi se détacher quelque peu des contingences matérielles. Car on peut focaliser ainsi toute son énergie sur le travail qu’on entreprend. Personnellement, je n’ai jamais pu travailler dans des conditions, disons très propices. Mais ne nous étalons pas là-dessus car des conditions trop faciles font souvent qu’on se complaît dans la facilité justement. Donc, travaillant dans des conditions relativement peu favorables, il m’a toujours paru plus aisé d’adapter des auteurs étrangers que de noircir des pages et des pages de mon cru. Ceci lorsque, naturellement, je trouve chez ces auteurs des préoccupations parallèles aux moyens. La fin - nécessité de produire vite et bien - justifiant les moyens, c’est une façon de se faire mâcher le travail pour ainsi dire. Mais ceci n’est que l’aspect le plus immédiat de la chose. L’autre aspect, et de loin le plus important, réside dans le fait, me semble-t-il, que l’adapation d’auteurs étrangers nous donne le moyen concret de renouveler notre production, de la revivifier. Quand on fait le tour de tout ce qui s’écrit et de tout ce qui se dit chez nous, et on en fait vite le tour, croyez le bien, on ne manque pas de ressentir un certain sentiment d’insatisfaction. Car on constate que tout cela est un peu rudimentaire par rapport à ce qui se dit sous d’autres latitudes. Quelles attitudes peuvent alors découler de cette insatisfaction ? La première attitude, qui est stérile à mon sens, est celle qui aboutit au rejet pur et simple de tout ce qui émane des gens de chez nous. Cela se fait souvent avec des sourires condescendants mais le résultat est bien sûr le même. Et encore je parle ici de ceux qui font tout de même l’effort (louable) de prêter quelque oreille à ce qui se passe dans notre société. Ne parlons pas des autres. L’autre attitude est celle de celui qui se dit, toute vanité mise à part, est-ce que, moi, je ne pourrais pas faire mieux ? Et qui se met donc au travail sans se douter du danger qui le guette, celui de retomber dans les sentiers battus. En reprenant des thèmes éculés dans des formes tellement rabâchées (la forme des poèmes de Si Moh-ou-Mhand par exemple), en prenant toutes ces idées saugrenues que chacun de nous se forge dans sa petite tête pour des vérités essentielles, inutile d’insister... On ne va pas très loin. C’est qu’en dépit de la meilleure volonté du monda, on reste inconsciemment prisonnier des sables mouvants de certaines traditions, lesquelles, bien entendu, ne manquent pas d’offrir l’avantage de maints aspects sécurisants. Il n’en reste pas moins que, sous tous leurs attraits, ces traditions cachent pour nous aujourd’hui des pièges dans lesquels nous voyons beaucoup de gens s’empêtrer hélas trop facilement. L’enjeu est de taille car il s’agit pour nous de devenir pleinement adultes ou d’en rester à l’âge infantile, c’est-à-dire à l’âge où l’on a besoin, parcs que dépassés par les évènements, de s’entourer du cocon douillet de fausses sécurisations. Celles-ci revêtant des formes diverses bien entendu. Au-delà de nos "traditions littéraires", c’est aussi la berbérisme de "l’Oasis de Siwa jusqu’aux Iles Canaries" chez nous encore, mais aussi 1’arabo-islamisme, et puis tous ces rêves, bien sûr, qui puisent leur consistance dans le désir de changer le monde avec des mots. Mais, pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, celui de l’adaptation d’auteurs étrangers, personnellement, c’est de ce côté que j’ai trouvé une certaine issue. Evidemment, je n’ai qu’une petite expérience en la matière, aussi faut-il bien se garder d’en tirer des conclusions hâtives. Ce dont je me suis rendu compte cependant, c’est que, outre qu’elle permet d’éviter les pièges évoqués plus haut, la pratique de l’adaptation offre des possibilités réelles de tirer profit de l’expérience des autres. Entendons-nous bien, je dis tirer profit de l’expérience des autres, je ne dis pas mimer stupidement les autres. Car l’adaptateur est celui qui s’intéresse en premier lieu au canevas sur lequel- est construite une oeuvre, aux procédés d’élaboration, aux mots-clés et à la structure de celle-ci. Ceci, lorsque l’oeuvre on question semble faire écho à ses préoccupations, bien entendu. Ce qui supposa encore un choix conscient de sa part, il va de soi. Ce n’est donc qu’après avoir disséqué une oeuvre, afin d’en percer les secrets, que l’adaptateur procède au travail d’adaptation proprement dit, c’est-à-dire à la reconstruction de celle-ci au moyen de matériaux qu’il puise dans son environnement culturel. Il est visible qu’en fin de compte, la mise en oeuvre de cas matériaux donne du même coup à l’adaptateur la moyen d’ancrer et finalement d’inscrira son ouvrage dans son propre univers culturel. Sortir la langue vernaculaire et donc aussi notre culture traditionnelle de son confinement, ce dernier mot rimant avec dépérissement est apparemment aujourd’hui, malgré tout, l’un des soucis majeurs de la plupart d’entre nous. Mais est-ce vraiment rendre service à notre société que de remettre à l’honneur des résurgences du passé comme le font certains ? Car, quelle que soit notre susceptibilité, il faut bien admettre que nous sommes déjà suffisamment en retard comme cela. Nous sortons à peine du Moyen-âge, par conséquent notre culture traditionnelle est à bien des égards encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa ! ... Le fait d’adapter des auteurs contemporains, et d’une manière générale des auteurs appartenant à des civilisations différentes de la notre, revient encore à situer notre expérience vécue par rapport à celle vécue par d’autres hommes sous d’autres deux. A défaut d’en tirer des règles de conduite, la chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi, oui, à compléter, sinon à remplacer, nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes. Et puis nous ne pouvons pas nous couper du reste du monde. Voyez par exemple l’insistance avec laquelle des milliers de nos compatriotes cherchent à se faire établir des titres de séjour en France. Cette insistance parle d’elle-même. Le monde étant mouvement, mouvements des hommes, des biens, des idées, nous devons bien au contraire chercher à dominer ces mouvements si nous ne voulons pas être mis sur la touche. Aussi devons-nous chercher par tous les moyens à nous tenir au fait de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, et cela si nous avons simplement pour ambition d’être de ce monde. Or, si j’ai bien compris, non seulement c’est là l’ambition de notre société, mais celle-ci encore veut être de ce monde sans pour autant se voir assimilée ni aux uns ni aux autres. II tombe sous le sens que ceci nous commande donc de travailler et retravailler nos langues vernaculaires de telle sorte qu’elles puissent nous faire accéder à tous les domaines de la connaissance. Et, dans cette perspective, je suis enclin à penser que la pratique courante de l’adaptation, si elle venait à se répandre chez nous, devrait jouer un rôle décisif. Ce serait véritablement le raccourci qui nous permettrait de rattraper des siècles de retard en quelques années. Sinon, et pour toutes les raisons citées plus haut, non, je ne pense pas écrire quelque chose de mon cru, tout au moins dans l’immédiat. Ceci d’autant plus que je n’ignore pas les dangers d’une telle entreprise. Et puis, j’ai assez de pain sur la planche comme cela. Pourquoi as-tu abandonné la poésie ? Tes dernières productions concernent toutes le théâtre. Est-ce définitif ? Et pourquoi ? Pour commencer, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or une langue, en même temps, me semble-t-il, qu’elle est le ciment de la société qui la parle, est encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Donc, je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ? Car les hommes s’expriment d’abord et surtout par leur langage. Dès lors que ceci est posé on est amené directement, bien sûr, à prendre en considération toutes les formes d’expression qui constituent ce langage. Et de là, il n’y a qu’un pas à faire pour se retrouver dans le domaine si varié des genres littéraires. Revenons à ce qui se passe chez nous. La poésie, la chanson, le conte, le récit, sont les genres auxquels nous sommes le plus familiarisés. Si on se rappelle le traditionnel amghar uceqquf et, plus près de nous, les pièces radiophoniques diffusées par la chaîne II, on peut ajouter aussi que le théâtre ne nous est pas, en fait, totalement inconnu. A partir de ce qui précède, et pour être logiques avec nous-mêmes, nous devons amener notre langue à couvrir l’essentiel du devenir de notre société, un peu à la manière dont un journal couvre l’essentiel de l’actualité. Et si je me hasarde à tenir ces propos, c’est que je crois la chose tout à fait faisable, et cela d’ores et déjà... dans l’immédiat. Car, aujourd’hui, il ne reste plus à démontrer que nous pouvons travailler dans tous les genres, cela a déjà été prouvé. Nous devons, bien sûr, enrichir les genres qui nous sont familiers, et ce, aussi bien sur le plan du contenu que sur le plan formel, mais je ne vois pas ce qui doit nous empêcher de nous intéresser plus profondément aux genres auxquels nous sommes moins habitues. Car, une chose est certaine, c’est qu’on ne peut pas tout dire avec des poésies et des chansonnettes, à moins de faire de l’opéra, et encore... Nous retomberions là encore dans un genre lequel a aussi ses limites. Maintenant, pour revenir à ma personne, je dois donc d’abord lever l’équivoque. Je ne me suis jamais mis dans l’idée de devenir poète, et mieux, je crois que je ne me suis jamais senti l’âme d’un poète. Je suis peut-être un grand naïf, mais pas à ce point. L’adaptation d’auteurs étrangers procédait encore, tout au moins dans ma tête, d’une autre démarche très simple ; il s’agissait pour moi de voir concrètement jusqu’où nous pouvions aller avec notre langue vernaculaire. En d’autres termes, je voulais, par l’entremise de l’adaptation, mesurer les potentialités de notre langue vernaculaire à l’aune des auteurs que j’adaptais. Or, il se trouve que j’ai adapté des poètes, des chansonniers et autres faiseurs de rimes... D’où l’équivoque signalée plus haut. Mais je précise, encore une fois, qu’il n’a jamais été question pour moi de m’en tenir à un genre quelconque. Et puis, j’ai comme l’impression que ce qui caractérise la poésie, c’est de focaliser l’attention sur des sujets, des points de vue ou des sentiments bien déterminés. Cela vient peut-être de ce côté un peu paranoïaque facile à déceler chez presque tous les poètes. Il me semble par conséquent que la poésie ne saurait en aucun cas permettre une vision très élargie des choses. Alors que ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui c’est au contraire d’élargir justement quelque peu nos champs de vision. En abordant le terrain de la poésie, j’avais tout à fait à l’esprit que c’était là un genre particulier, puisque celui-ci jouit chez nous d’un statut privilégié. Donc qui dit statut privilégié dit possibilité d’établir rapidement le contact avec le public et ce, afin de l’intéresser, autant faire se peut, à la suite des événements. La suite des événements étant dans mon esprit tout le travail qui devrait finalement aboutir à l’instauration d’une tradition littéraire moderne et diversifiée, c’est-à-dire d’une tradition littéraire au sens le plus complet du terme. On comprendra certainement aussi, bien sûr, que si nous voulons que ce travail ait quelque chance d’aboutir, il est indispensable que le plus grand nombre de gens soient disposés à mettre la main à la pâte. C’est ainsi que pour ma part donc, et pour toutes les raisons citées plus haut, j’essaie de faire ce que je peux, en particulier dans les domaines de la nouvelle et du théâtre. Ceci pour nous en tenir à mes dernières compositions. Mais, il est bien évident que pour le moment tout cela reste encore, je crois, plus du bricolage qu’autre chose, et cela dans la mesure où rien n’est encore acquis de manière irréversible. Autre évolution, dans le thème cette fois-ci. De Brecht à Beckett... Et pourquoi ce ton de la dérision ? ... D’abord, les thèmes, c’est comme tout... A force de ressasser toujours la même chose, on finit, par se lasser et lasser les autres. D’où la nécessité de se renouveler constamment. Et, pour ce faire, il suffit en réalité de regarder autour de soi. Nous vivons dans un monde contradictoire et multiforme... Réduire tout ce qui nous entoure à quelques grandes idées, fussent-elles des idées maîtresses, c’est faire preuve, il faut bien le reconnaître, d’une grande étroitesse d’esprit. Pour revenir à mes petites bricoles, je crois pouvoir dire que j’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendrait de 1974 jusqu’à 1980 et la deuxième de 1982 jusqu’à aujourd’hui. Une vision des choses peut-être un peu simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier, par exemple. D’où il découle que je me faisais peut-être une trop hau
publié par divers dans: Culture
Mardi 15 Janvier 2008
Baya (Mahieddine), (Fatma Haddad, épouse Mahieddine),

Baya est une peintre algérienne d'origine kabyle née en 1931 et décédée en 1998 qui ne signa jamais ses oeuvres que de son seul prénom.

Baya est née le 12 décembre 1931 à Bordj-el-Kiffan (Fort-de-l'Eau), aux environs d'Alger.

Orpheline de ses deux parents, elle est recueillie par sa grand-mère qu'elle aide dans son travail dans une ferme de colons (horticulture). En 1943 Marguerite Caminat, sœur de la propriétaire, la prend chez elle à Alger pour rendre des services ménagers dans une maison dont l'éblouissent les fleurs et les oiseaux.

Baya commence alors à modeler des personnages ou des animaux fantastiques en argile et elle est encouragée à réaliser des gouaches que le sculpteur Jean Peyrissac montre à Aimé Maeght, de passage à Alger.

Une exposition, dont André Breton préface le catalogue, est en 1947 organisée à Paris par Maeght dans sa galerie. Elle connaît un vif succès. "On s'extasie sur la spontanéité primitive de cet art, on découvre avec un émerveillement non exempt de paternalisme, l'expression naïve à l'état brut, vierge, sauvage enfin", analysera Mohammed Khadda. Le magazine Vogue publie la photo de Baya, qui n'a alors que seize ans, avec un article d'Edmonde Charles-Roux. Baya découvre Paris, rencontre Braque. L'année suivante elle réalise à Vallauris des sculptures en céramique à l'atelier Madoura et côtoie Picasso.

Mais remise à son tuteur, elle se trouve en 1953 mariée traditionnellement, comme seconde épouse, au musicien "arabo-andalou" El Hadj Mahfoud Mahieddine, d'une trentaine d'années plus âgé qu'elle. "Passé le bal irréel de Cendrillon", comme l'écrit François Pouillon, Baya demeure durant dix ans dans l'impossibilité de poursuivre son travail.

En 1963 le Musée d'Alger acquiert et expose ses œuvres anciennes. Sur l'amicale incitation de Mireille et Jean de Maisonseul, conservateur du Musée, elle reprend ses pinceaux et ne cessera plus de réaliser sur papier de grandes œuvres qui seront par la suite régulièrement exposées en Algérie, en France et dans le Monde Arabe.

Plusieurs d'entre elles sont conservées dans la collection de l'Art Brut de Lausanne.

Baya meurt le 9 novembre 1998 à Blida.
L'œuvre

Dans ses gouaches, autour du rose indien, du bleu turquoise, des émeraudes et violets profonds, un trait épuré, en marge de toute géométrie figée, vient cerner sans hésitation ni repentir les silhouettes et les coiffes de "Hautes Dames", figures de la Mère énigmatique, les motifs qui recouvrent leurs robes, ceintures et foulards. Dans des compositions qui ne cessent de jouer sur de fausses symétries, l'image se referme rigoureusement, à travers l'équilibre des espaces et des tons, le dialogue sans fin des arabesques, sur un espace autonome, résolument irréalisé. Baya construit un univers clos, exclusivement féminin, tout à la fois reclus et souverain.

Les objets qui entourent ces "Dames" se détachent, sans nulle ombre, disposés les uns au-dessus des autres sur les différents registres d'un unique plan dans une vision qui refuse toute perspective illusionniste. Dès les premières gouaches de Baya apparaissent vases et cruches, bouquets et fruits. Deux décennies plus tard compotiers et coupes, au delà des pastèques et raisins, débordent d'une multitude de fruits et poissons indistincts. Posées sur tables ou étagères, lampes et lanternes les accompagnent, et de nombreux instruments de musique, violes et violons, cythares et mandores, luths, lyres et harpes.

Quand ses gouaches s'aventurent hors de l'intimité des intérieurs, émergent des îles, cernées de poissons, peuplées de huttes serrées les unes contre les autres et d'arbres où veillent de nombreux oiseaux. L'exubérance de la forme et l'intensité de la couleur y font remonter, notait le romancier Jean Pélégri "à un temps antérieur à l'apparition de l'homme, où les choses et les créatures étaient encore incertaines et encore mêlées, où les arbres poussaient sous les eaux, où les poissons, avant de parvenir à leur état, habitaient les racines des plantes et montaient dans leurs tiges".
Jugements

"Je parle, non comme tant d'autres pour déplorer une fin mais pour promouvoir un début et sur ce début Baya est reine. Le début d'un âge d'émancipation et de concorde, en rupture radicale avec le précédent et dont un des principaux leviers soit pour l'homme l'imprégnation systématique, toujours plus grande, de la nature.(...) Baya dont la mission est de recharger de sens ces beaux mots nostalgiques:'l'Arabie heureuse'. Baya, qui tient et ranime le 'rameau d'or'."
André Breton, Baya, 1947

"Baya est la sœur de Schéhérazade. Schéhérazade, la tisserande des mots qui éloignent la mort. Schéhérazade, cette autre femme qui fabule pour compenser sa réclusion. Nous voici donc dans le conte, avec ses univers merveilleux (titre d’une œuvre de 1968). Baya abroge les formes, les classifications et les dimensions : l’oiseau s’étire et devient serpent, arbres et cahutes poussent de guingois, les vases se ramifient, deviennent arborescents comme des queues ou des huppes d’oiseaux. Dans cette sorte de village des origines où cases, arbres et oiseaux sont emmêlés, les paysages et objets baignent dans l’informulé et la liberté du monde placentaire. Aucun centre de gravité n’est admis. Tout l’effort de l’artiste est tendu vers la recherche d’une sorte d’harmonie prénatale que la découverte du monde normé, balisé, anguleux nous a fait perdre.
Tahar Djaout, Schéhérazade aux oiseaux, 1987
publié par hardeur dans: Culture
Mardi 15 Janvier 2008
Femmes et littérature orale chez les Berbères : l'exemple kabyle
Tassadit Yacine  EHESS, Paris

Introduction 
Parmi les problèmes importés (et imposés) par les colonisations européennes dans les  pays du Tiers-Monde se trouve celui des minorités, que celui-ci soit vu sous l'angle politique ou  sous l'angle culturel, les deux étant du reste souvent mêlés ou en tout cas inférant l'un sur l'autre.  Les minorités berbères, jusque très récemment toujours occultées, sont un exemple  particulièrement perceptible du phénomène.
L'effet  de  la  colonisation  a  été  dans  ce  cas  doublement  négatif :  d'abord  parce  qu'en  faisant sporadiquement du fait berbère un instrument d'action politique (le fameux diviser pour   régner des Romains) les pouvoirs coloniaux l'ont en quelque sorte compromis, ensuite parce que      les pouvoirs nationaux issus de la décolonisation ont adopté la conception jacobine de l'unité  nationale  telle  qu'elle  a  été  élaborée  en  Europe  depuis  leXIXe  siècle  (ainsi  la  république  française «une et indivisible» aux termes mêmes de la constitution). D'où le résultat paradoxal   d'Etats   nationaux   d'Afrique   et   d'Asie   traitant   leurs   minorités   comme   les   autorités   pour  l'ensemble du peuple colonisé.
Les populations  berbérophones ayant le statut de minorités (au sens de minorées, réduits à l'état     de  minorités  dominées  par  les  Etats)  sont  dans  ce  cas.  Il  faut  entendre  par  là  minorités  culturelles et non démographiques (au Maroc par exemple les Berbères forment la majorité du  peuple  marocain  mais  leur  langage  et  leur  culture  sont  minorées  parce  que  n'ayant  pas  d'existence  officielle).  On  trouve  des  groupes  berbérophones  plus  ou  moins  amples  dans  au  moins huit pays d'Afrique : le Maroc, l'Algérie, la Tunisie, la Libye, l'Egypte, le Mali, le Niger, 
la Mauritanie, à quoi il faudrait ajouter quelques îlots plus restreints au Tchad et au Nigeria et le  pays extrême des Iles Canaries d'où le berbère a disparu à époque historique (
XVe siècle).
Les populations berbères se sont jadis étendues sur un très vaste espace : entre l'oasis de Siouah  (ancienne ville de Jupiter Ammon en Egypte) point extrême de la berbérophonie vers l'est et la  côte atlantique vers l'ouest, entre les rives de la Méditerranée et le nord du Nigeria, les distances  sont considérables. Mais dans ce vaste espace les berbérophones ne forment plus que des îlots  plus ou moins denses souvent (sauf au Maroc où il forme une grande majorité) coupés les uns   des autres.
Siwa en Egypte, le djebel Nefousa et quelques oasis comme Ghadamès, Ghat, Sonka,  Aoudjila et le port de Zouara en Libye, quelques villages seulement du sud tunisien (Matmata,  Tamezret…) et de l'Ile de Djerba, les Touaregs répartis entre l'Algérie, la Libye, le Niger et le   Mali, des restes en Mauritanie, en Algérie les Kabylies 1 , le mont du Chénoua, l'Atlas Blidéen,  l'Aurès, le Mzab, le Gourara, au Maroc surtout les trois grands ensembles chleuh, beraber et     rifain.
Le  nom  lui-même  est  probablement  dérivé  du  latin  «Barbari»  par  l'intermédiaire  de  l'arabe.  Les  Berbères  eux-mêmes  s'appellent  Imazighen  (sing.   Amazigh)

 2 .  Des  genres  de  vie  divers,  allant  du  grand  nomadisme  chamelier  des  Touaregs  à  la  cité  de  type  médiéval  des 
Mozabites,  à  travers  une  série  de  types  intermédiaires :  les  transhumants  du  Moyen  Atlas 
marocain ou de l'Aurès en Algérie, les villages de paysans sédentaires de Kabylie ou du Grand 
Atlas,  les  oasis  sahariennes.  Mais  une  unité  certaine  de  civilisation  au  sens  large.  La  langue 
berbère  remarquablement  unie  par  ses  structures  dans  l'ensemble  du  domaine (ce qui change
1. La Grande et Petite Kabylie. 
2.  Les  Grecs  et  les  Romains  appelaient  Barbaroi  (barbares)  les  étrangers  et  les  sauvages.  Pour  cette  raison  les  Imazighen ont aussi reçu ce nom. Les Arabes en arrivant en Afrique du Nord l'ont repris, arguant cependant du fait    qu'un  de  leurs  ancêtres  s'appelaitBar,  qui  redoublé  donnait  Barbar.  Cette  explication  mithique  n'enlève  pas  le  caractère méprisant que les Arabes, comme les Grecs et les Romains, donnaient à cette appellation. Pour finir, le mot  berbère  devient  courant  avec  la  venue  des  Français,  probablement  comme  déguisement  du  nom  barbare.  Les  Imazighen ont donc raison de refuser cette appellation.

c'est  le  lexique)  forme  avec  l'égyptien  pharaonique,  les  parlers  kouchitiques  et  l'ensemble  sémitique, la grande famille des langues appelées quelquefois afro-asiatiques.
L'espace nord-africain (au sens étroit Maroc, Algérie, Tunisie, Libye) n'a pratiquement  jamais  cessé  d'être  colonisé.  Depuis  le  premier  millénaire  avant  l'ère  chrétienne  (Utique,  le  premier  comptoir  phénicien  sur  les  côtes  berbères,  date  du  XIIe  siècle)  sept  dominations  étrangères  s'y  sont  succédé  :  Carthage,  Rome,  les  Vandales,  les  Byzantins,  les   Arabes
 3 ,  les  Turcs, enfin les Français. A aucun moment, même quand il y eut des états berbères (royaumes 
numides de l'antiquité, empires musulmans du Moyen-âge, république rifaine d'Abdelkrim), le 
berbère n'a servi de langue officielle ou de civilisation 4 . Les écrivains berbères de l'antiquité : 
Tertullien,  Saint  Cyprien,  Saint  Augustin,  Fronton,  Lactance,  Apulée  ont  écrit  en  latin ;  à 
l'époque  actuelle  Jean  Amrouche,  Taos  Amrouche,  Mouloud  Feraoun,  Mouloud  Mammeri, 
Malek  Ouary,  Nabile  Farès,  Tahar  Djaout  écrivent  en  français.  Peut-être  l'extension  de  la 
scolarisation, tout entière donnée en arabe et pour les matières techniques ou spécialisées en 
français va-t-elle dans l'avenir susciter des écrivains en langue arabe.
A l'heure actuelle le berbère n'est reconnu  - comme langue officielle ou nationale - dans  aucun  des  pays  de    l'espace  nord-africain.  Il  n'est  enseigné  nulle  part.  Au  sud  du  Sahara  le  touareg  est  considéré  comme  langue  nationale  à  côté  d'autres  langues  noires  du  Niger  et  du  Mali.
Cependant depuis les indépendances des états africains (c'est-à-dire grosso modo depuis  1960) un mouvement de revendication de l'identité berbère, d'abord impulsé par de intellectuels,  s'est répandu de plus en plus et a produit une prise de conscience qui tend à se généraliser. Trois  journées  de  manifestation  populaires  en  Avril  1981  principalement  en  Kabylie  puis  diverses  actions depuis, ont imposé la reconnaissance d'une revendication de l'identité berbère, même si  celle-ci est soit occultée (Libye, Maroc) soit violemment réprimée (Mali, Algérie).
La revendication est essentiellement culturelle. Elle vise à faire reconnaître par les états     la langue et la culture berbères comme composantes essentielles de la réalité nationale. Elles      n'ont   jusqu'à   présent   nulle   part   abouti ;   mais,   en   marge   des   structures   officielles,   les  berbérophones eux-mêmes soit dans leurs pays, soit en Europe dans les pays d'émigration (la  majorité  des  ouvriers  nord-africains  en  France  est  originaire  de  régions  berbérophones)  travaillent au développement de leur culture sous diverses formes : la chanson, les revues, un  théâtre encore au stade du perfectionnement mais déjà prometteur. Le Maroc et l'Algérie ont     hérité des autorités des chaînes radiophoniques en berbère, qu'il leur est difficile de supprimer et   qui par ailleurs ont une grande audience populaire. Enfin, un mouvement de publications s'est  développé  ces  dernières  années :  plusieurs  romans  ont  déjà  paru,  des  grammaires  dont  une  entièrement  en  berbère,  divers  recueils  de  poèmes  traditionnels  ou  modernes,  un  début  de  théâtre qui s'annonce prometteur avec Mohand Ouyahia, la grande figure du théâtre kabyle.
Les conditions politique d'un développement culturel opératoire sont évidentes ; elles ne  sont  pas  propre  aux  pays  à  composantes  berbérophones  plus  ou  moins  importantes :  les  arguments avancés par les partisans d'un développement culturel quasi autonome et ceux qui  pensent que la libération de la culture est indissolublement liée aux problèmes des libérations  politiques  sont  ceux  qui  ont  déjà  utilisés  en  d'autres  régions  où  se  sont posés des problèmes  identiques  de  coexistence  de  cultures  et  de  langues  minoritaires  à  côté  des  cultures  et  des  langues  à  la  fois  majoritaires  et  officielles.  Sans  doute  aussi  faut-il  nuancer  les  données  du  problème  en  fonction  de  la  situation  (et  souvent  du  régime)  particulier  de  chacun  des  états  concernés.
3. A l'époque de la conquête de l'Afrique du Nord par les musulmans, les Arabes installèrent en 670 un camp militaire  permanent à Kaïrouan (Tunisie). Après la prise de la ville de Carthage, en 695, et la défaite de l'armée autochtone en 
702, ils s'emparèrent de toute l'Afrique du Nord : c'était le début de l'arabisation de l'espace nord-africain. 
4. Massinissa, le bâtisseur du premier grand empire numide, adopta comme langue officielle la punique, et à l'époque  arabo-musulmane,  l'arabe  s'imposa,  si  bien  que  le  historien  Ibn-Khaldoun  a  pu  écrire  à  ce  propos :  «On  ne  peut  signaler  avec  précision  les  guerres  et  les  victoires  des  Zenata,  vu  le  peu  de  soin  qu'il  ont  mis  à  en  conserver  les  détails. La cause de cette négligence fut le grand progrès que fit l'emploi de la langue et de l'écriture arabes à la suite 
du triomphe de l'arabo-islamisme : ceux-ci finirent en effet par prévaloir à la cour des princes indigènes et, pour cette    raison, la langue berbère ne sortit point de sa rudesse primitive» (Histoire des Berbères, Paris, Geuthner, 1925).

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Les  limites,  nécessairement  restreintes,  de  cette  présentation  de  la  littérature  berbère  imposaient  un  choix.  Plutôt  qu'un  échantillonnage  le  plus  ample  et  le  plus  détaillé  possible  (celui  par  exemple  qui  aurait  fait  figurer  tous  les  genres  et  toutes  les  régions)  j'ai  préféré  concentrer  l'exposé  sur  la  région  qui,  pour  des  raisons  historiques  (elle  a  été  la  première  colonisée et se trouve à moins de cent kilomètres d'Alger), a été la plus étudiée : la Kabylie.   L'univers des femmes est lui aussi le reflet de cette diversité géographique  et ethnoculturelle. Je  m'appuierai essentiellement sur l'exemple kabyle parce que d'abord et avant tout c'est l'exemple     que je maîtrise le mieux et ensuite pour  une raison  qui pourrait le mieux entrer dans le cadre de      ce  cycle  de  conférences  :  la  Méditerranée  berbère.  Loin  de  moi    l'idée  d'exclure  les  autres  groupes berbérophones mais je crois que parmi les sédentaires et citadins du Nord, les Kabyles 
se rapprochent plus facilement que leurs frères touaregs de l'image que le lecteur se fait de la    culture  méditerranéenne.  Après  un  survol  des    grands  groupes  berbérophones,  je  partirai  des  travaux réalisés sur la culture kabyle  pour  donner une idée des rapports qui lient les femmes à      leur culture. Le lecteur pourra considérer qu'entre les deux extrêmes il y a ce qu'on appelle les  moyens. Mon expérience  livresque et de terrain peut me pousser à affirmer que cette région  
peut constituer non pas un modèle  mais plutôt  un exemple de culture qui a  beaucoup évolué 
en même temps qu'elle a essayé de sauvegarder certaines pratiques qui relève d'un passé ancien. 
Il est vrai que c'est variable en fonction du poids de l'histoire (les différentes conquêtes depuis  l'antiquité  jusqu'à  la  dernière  en  1830),  de  la  religiosité  de  certains  groupes  (les  religieux  /   «laïcs»), de l'accès à l'école française. Tout ceci se rajoute au fonds culturel pré-religieux que 
nous  sommes  loin  de  connaître  et    nous  avançons  par  déduction  en  fonction  de  quelques  fragments culturels que l'on peut retrouver ici ou là.
On peut schématiquement dire qu'il y a deux types de comportement qui sont, eux, le reflet de  cultures endogènes différentes. Le premier, est selon  les endroits - même s'il faut introduire des  nuances  -,  libéral  (imserreh,  de  serreh,  libérer,  relâcher,  permettre,  autoriser)  Le  second  est  plutôt rigoriste (uzmik, serrer, plisser, etc.)
Dans  l'un,    on  peut  retrouver  les  montagnards  qui,  loin  des  centres  urbains  et  d'une  certaine  pratique religieuse (judaîté, chrétienté et plus tard islamité), ont conservé des traditions  de type  paëins  marqués par des rites agraires.  Parmi lesquels nous retrouvons, en Algérie,  les  Kabyles      (au centre), les Chaouias (à l'est),  les Chénouis (dans l'Algérois), les béni Snouss (à la frontière  algéro-marocaine)  les  Rifains  (au  Maroc,  dans  l'ancien Rif espagnol), les Imazighen (dans le    haut Atlas et Moyen Atlas). 
Dans  cette  catégorie  ajoutons  les    transhumants  des  hauts    plateaux  ou  des  grands  espaces  désertiques  :  les  nomades.  Ces  derniers  étaient  considérés  comme  des  primitifs  par  les   sédentaires  qu'ils  soient  paysans  ou  citadins.  Ces  derniers  sont  en  effet  loin  de  l'orthodoxie  islamique.      les  Touaregs  constituent  ici  les  libéraux  des  libéraux.  Les  femmes  jusqu'à  ces  dernières années avaient une position très élevée dans  la société (Hélène Claudot Hawad, Les  Touaregs,  portraits  en  fragments,  Aix,  En  Provence,  1990.)  Il  est  vrai  que  les  ethnologues  décrivent plus facilement la condition des femmes de l'aristocratie que celle des groupes dits  populaires.
Les  groupes berbères dits rigoristes sont représentés par les Mozabites en Algérie et  l'ensemble 
des groupes qui se revendiquent de l'ibadisme (c'est-à-dire d'un «rite» musulman différent si l'on 
se  réfère  à  ce  qui  les  oppose  aux  malékites  et  aux  hanafites  etc…)  comme  les    Berbères  de   Libye ( à  Ghadamès et dans le djebel Nefoussa),  ou  dans l'ile de Djerba, en Tunisie. Le Souss  marocain  réputé  pour  son  observance  de  l'orthodoxie    religieuse  et  de  son  grand  nombre  de  fuqaha  (clercs)    se  distingue  des  autres    marocains  bérberophones  ou  arabophones    par  leur  adhésion à l'islam.

Les citadins sont également  connus sous le nom de hadri (de hadara : civilisation, urbanisation)     ou de baldi ( de blad : le pays) par opposition à Aâroubi (encore fortement usité  à l'ouest et au  Maroc)  qui  signifie  campagnard,  bedwi  (de  badiya  :  campagne),    ou  de  chaoui  (habitant  de  l'Aurès) dans l'est.  Ces différentes dénominations peuvent rappeler mutatis mutandis  le
limes  romain  qui  a  constitué  une  réelle  ligne  de  démarcation  entre  les    régions  sous  dénomination 
romaine et les autres. 
Les conditions sociales de l'émission et de la circulation du verbe
Diversité du climat, diversité des influences culturelles et diversité des comportements.
Ce sont les femmes qui vont servir à mettre en évidence ces différences  à travers la poésie  orale, elle-même obéîssant à des codes très rigoureux.
Dans les sociétés de tradition orale en particulier, le poids de la parole est fonction du statut 
du locuteur. Elle a des canaux traditionnels d’émission et de transmission. Hautement marquée      par  le  contexte  politique  (au  sens  large),  elle  peut  accroître  les  différents  capitaux  (culturel,  social, symbolique) détenus par l’agent ou au contraire le vouer au châtiment, à la malédiction, 
à la ruine. Savoir parler (avoir le sens de la répartie), c’est avoir de son côté les hommes (se 
faire  des  alliés),  mais  c’est  aussi  posséder  le  monde  (bab  n  yiles  medden  akw  ines,  dit  le  proverbe). L’initié à la parole est l’ami de tous : sous-entendu, il manipule tout le monde.
Nous avons  montré dans l’Izli ou l’amour chant en kabyle  5que les conditions d’émission et,  de  transmission  de  la  poésie  étaient  régies  par  des  règles  sociales,  elles-mêmes  liées  aux  structures mentales des agents.
Ces  règles  étaient  en  définitive  inscrites  dans  le  système  mythico-rituel  méditerranéen  organisant l’univers en fonction de la position sociale de l’individu (vieux / jeune, initié / non  initié, homme / femme, mais aussi en fonction de sa position dans l’espace, dehors / dedans,  place publique (tajmaât, agora) /maison, souq / champ, etc). Les limites qu’imposait l’espace  géographique n’étaient rien d’autre que celles qu’imposait la société, espace géographique et  espace social jadis intimement imbriqués.
Cette perception du monde demeure encore présente dans les gestes de la vie quotidienne et  elle est au principe de schèmes générateurs des conduites. 
Le code ancien distinguait deux genres poétiques : 
— la poésie du cœur (ul, lqelb) et la poésie des «tripes» (lkarch) 6 . Autrefois en Kabylie, on
distinguait la poésie des valeurs (tiqsidin) de la poésie de la honte (lâar, lâib), les izlan ( chants 
dits aussi leqwal, dit, et par dérision leqwad), la première appartient à la catégorie des nobles, 
des hommes pieux ; la seconde aux bergers, aux femmes. La distinction est liée non seulement à  l'éthique  mais  aussi  aux  positions  sociales  et  spatiales.  Le  premier  genre  concerne  en  effet  l'orthodoxie,   les   valeurs   morales,   spirituelles,   religieuses   ;   le   second   l'hétérodoxie,   les  sentiments. On peut constater que cette division  épouse la logique de l'espace, telle qu'on  peut 
la  voir    dans  la  production  des  izlan,  le  cœur  ( lqelb,  ul)  renvoie  au  haut,  à  l'extérieur,  par  opposition à lkarch, qui, lui, renvoie au bas, à l’intérieur et au refoulé (au sexe). Taâbbut en 
kabyle signifie le ventre, taabbut tamezzyant, le petit ventre est un euphémisme pour désigner le  sexe, l'utérus, l'allusion aux catégories sexuelles (qui sont aussi des catégories sociales) va de 
soi.  L'espace  géographique  (assemblée,souq,  champ  ou  fontaine,  cour,  maison,  etc.)  est  le  fidèle reflet de l'espace social. 
Difficile pour des femmes cantonnées dans cette opposition duelle de concevoir de la poésie.  Lorsqu'il  leur  arrive  de  la  concevoir,  elles  ne  la  revendiquent,  pour  ainsi  dire,  jamais.  Car  l'expression singulière de la poétesse se confond avec l'expression collective.
Pourtant  la  Kabylie  a  connu  ses  femmes-poètes  comme  Yemma  Khelidja  Tukrift.  Dans  chaque village, il arrive que les villageois signalent l'existence d'une ou de plusieurs poétesses
5. Paris, Maison des sciences de l’homme, 1988 et Mouloud Mammeri,  Poèmes kabyles anciens, Paris, La  découverte, 1980.
6. Cette opposition était encore établie en Oranie (l’ouest algérien) jusqu'aux  années 70.

qui  se  distinguent  du  lot  collectif ;  cependant,  leur  renommée  ne  dépasse  guère  le  cadre  du  village (au sens de taddart kabyle) ou de la tribu. Signalons que ces femmes sont versées en     général  dans  une  thématique  en  adéquation  avec  les  valeurs  reconnues  du  groupe,  religion,  morale, épopée. Elles quittent la sphère  stricte de la «féminité» (au sens de tâches dévolues) 
pour  celle  plus large de la religiosité. C’est déjà  reconnaître un lien implicite avec le piège de 
la  communauté,  car  pour  sortir  du  cadre étroit de la féminité et acquérir la parole (la parole  masculine), elles consentent à intégrer dans leur vision du monde les schèmes de perception,  d’appréciation  et  d’action  des  dominants  dont  elles  sont  les  porte-parole  mandatées,  d'autant  plus efficaces qu'elles sont dominées.
La  mémoire  collective  célèbre  ces  femmes-hommes,  ces  religieuses,  ces  saintes  qui  se  consacrent  à  œuvrer  pour  la  collectivité.  Il  en  est  parmi  elles  qui  vont  de  marabout  en  marabout : elles rendent visite (ziara) au chef religieux (le chef d'une confrérie religieuse ou son  moqqadem) en récitant des nuits durant les dikr (sizains spécifiques d'une confrérie déterminée).  Ce sont elles qui se chargent de nourrir les visiteurs (ziyar), pèlerins, ceux qui se rendent au  sanctuaire,  les  uns  pour  la  pratique  religieuse  et  /ou  extatique,  les  autres  recherchant  les  bienfaits de la baraka. Tout cela au niveau extérieur de la tribu.  A l'intérieur, ces poétesses sont  souvent  sages-femmes  (qabla  de  qabel :  faire  face,  affronter,  accueillir).  Elles  soignent  le  nouveau-né et la mère. Elles sont aussi chargées de laver le linge de la femme accouchée. Laver  le linge de l’accouchée, c'est rechercher des gratifications et s’assurer son entrée au paradis. Ce  sont encore elles qui s'occupent de la toilette des morts. Pendant ces différents rites, les femmes  récitent des poèmes.
La perception personnelle de la vie se confond totalement avec la vision collective. La femme  reconnue sage  (qui peut être  aussi sage-femmme)est dans ce cas l'équivalent du marabout. Elle  constitue une clé pour un individu ou pour un segment plus large. Garante du bon déroulement   des rites (qui sont des rites de passage), c’est à sa porte qu’on vient frapper d’abord, car elle  détient  les  clés  des  problèmes  affectifs,  intimes,  aussi  bien  des  femmes  que  des  hommes.  L'impuissance masculine par exemple est d'abord son affaire avant d’être celle du marabout ou    du médecin. 
la prise de la parole implique symboliquement une prise de pouvoir : c'est rendre publique     une situation de dominée. Mais n’est-ce pas là une logique spécifique des systèmes sociaux ? Le  mode de fonctionnement de ces derniers exige une cohérence apparente qui consiste à ce que les  femmes, entrent totalement ou partiellement dans le jeu — et au besoin   se laissent prendre à ce  dernier — en masquant par leur silence, leur soumission, leur complicité les rapports de force  émanant de ceux qui les exercent. Ce qui revient à nier et partant à annuler les inégalités. Car     les hommes en tant que dominants  ne peuvent apprécier leur pouvoir que s'il paraît naturel, que  s'il est librement consenti. Lorsque les femmes par leur inconduite amènent les amène à exercer  un rapport de forces brut (révélant ainsi leur tyrannie), ces derniers les désapprouvent puisqu'en   se démasquant ils sont amenés malgré eux à casser le jeu.
L'expression  féminine  sortie  de  l'orbite  traditionnelle  pose  problème.  Car  l'expression  collective (les izlan) — même virulente — est canalisée par l'idéologie légitime. Le rite (la fête) 
lui  enlève  de  sa  dimension  personnelle.  La  société  considère  qu'elle  permet  à  la  libido  de  s'exprimer  collectivement,  le  temps  d'une  fête.  Cela  ne  va  pas  sans  rappeler  certains  rites  d'inversion  symbolique  de  l'ordre  que  constituent  les  carnavals.  En  cette période circonscrite  dans l'espace et dans le temps, il est permis d'insulter, de railler le représentant de l’ordre, le roi,   par exemple.
L'expression à travers certains canaux (la voyance, la poésie, la transe de type chamanique)    permet  aux  femmes  de  sortir  du  groupe  tout  en  se  laissant  récupérer  par  lui.  Emprunter  ces  canaux  d’expression  constitue  en  somme  une   catharsis  nécessaire  dans  laquelle  des  vies  socialement  condamnées  sont  mises  à  profit  par  la  collectivité.  Tels  sont  les  principes  structurant les schèmes de vision de l'opinion publique.

Sur un plan strictement individuel, la poésie et l'écriture posent des problèmes paradoxaux (au  sens où elles contredisent la vsion dominante). Il est extrêmement difficile (même s’il y a des  exemples qui confirment la règle) pour une jeune fille d'envisager d’écrire ou de vaticiner. En  revanche,  c'est  plus  courant  chez  les  femmes  mariées.  C'est  une  façon  de  fuir  — pour  beaucoup —  leur  situation  de  femme  sans  «avenir»  tout  en  conservant  leur  statut  de  femme  mariée. Se situant à l’intérieur d’un statut social, d’une classe d’âge, elles tentent néanmoins  d’échapper à cette condition. Lorsqu'elles sont reconnues pour leur pratique, elles ont accès au  monde extérieur, ce que n'ont pas les femmes protégées par «l'honneur» masculin. Ce sont les  nouveaux  rapports  introduits  par  cette  position  de  la  femme  qui  méritent  d’être étudiés avec  rigueur.
Ce type d'expression permet aux femmes de sortir de la sphère de la domesticité, de distendre    les liens — considérés comme indéfectibles — avec le mari. Elles échappent au contrôle social, 
elles   se   singularisent   (elles   étaient   «nous»,   elles   deviennent   «je»),   elles   affichent   une  personnalité  différente,  indépendante  du  mari  qu'elles  cessent  de  représenter.  Mieux  :  il  se  produit une inversion des hiérarchies et du sens. Le conjoint devient le mari d'une telle, de la  voyante, de la poétesse, de la chanteuse. Son identité de mâle, de représentant de son groupe, est  entièrement mise en cause.
C'est ainsi que l'on peut décrire les relations entre les femmes et la poésie jusqu'aux années  soixante. On ne peut pas dire que de ce point de vue la société se soit totalement transformée, à  partir de cette date, mais on peut cependant remarquer l'émergence timide des femmes dans le  domaine de la chanson 7 . 
Les chanteuses kabyles — comme les hommes — ont dû rompre totalement avec le groupe 
pour exister par elles-mêmes. D'ailleurs on remarquera qu'elles ne gardent en public que leur     prénom  (souvent  d'emprunt) 8 .  Elles  n'ont  pas  de  nom,  ni  d'appartenance  (Chérifa,  Hanifa,  Ourida,  Djamila,  Anissa,  El  Djida,  Karima,  etc.),  donc  pas  d’insertion  explicite  à  une  généalogie.  Le  chant  individuel  est  souvent  l'expression  d'une  révolte  contre  la  société.  Les  grandes figures féminines qui ont marqué la société ont souvent connu un destin tragique : elles 
ont dû fuir leur village, leur famille et souvent un mari imposé.
Dans le domaine de la chanson, comme dans bien d'autres, les femmes ont presque toujours 
des  rôles  secondaires.  Les  premières  femmes  qu’on  entendit  chanter  ne  furent  que  des  «interprètes». Elles chantèrent leur vie et celle de leurs pareilles. Les premiers textes relèvent du  domaine public. Convenons que pendant les années 50 la différence entre le particulier et le  collectif 9  était  difficile  à  établir.  C'est  depuis  la  seconde  guerre  mondiale  que  les  femmes  kabyles ont chanté en public, c’est-à-dire depuis la création à Alger d’une chaîne de radio, en 
1948.
Nous  n’avons  pas  entrepris  d’enquête  systématique  sur  les  conditions  particulières  qui ont  amené chacune à quitter son cadre familial, mais tout laisse à supposer qu'elles ont dû payer le 
prix fort — socialement — pour opérer cette rupture. Dans un autre registre, d'autres femmes  commencent à écrire. Nous retrouvons quelques-unes dans des revues des années quarante. Les 
plus remarquables parmi les rurales sont bien sûr Fadhma Aït Mansour 10  et sa fille, Marguerite  Taos Amrouche 11 . La naissance du roman féminin pourrait éclairer notre problématique, car si  dans   le   premier   cas   (les   femmes   traditionnelles   illettrées)   quittent   symboliquement   la
7. D'après l'
Anthologie de la musique arabe (1906-1960) de Ahmed et Mohamed Elhabib Hachlef, Paris, Publisud,
1993. 
8. Il y a bien entendu des exceptions, comme Bahia Farah, mais c’est surtout en dehors de Kabylie (comme Mériem  Abed) qu’on peut constater ce phénomène. 
9.  Signalons  que la grande cantatrice Taos Amrouche internationalement connue n’entre pas dans cette typologie.  Elle exprime certes une douleur sociale, existentielle (être ou ne pas être) mais le moteur principal de son action est  fondalement intellectuel et politique. Marguerite Taos est d’abord connue comme première romancière algérienne,  puis comme chercheur chantant des textes recueillis dans et par la famille.
10. Histoire de ma vie, Paris, Maspero, 1967. 
11. L'amant imaginaire, Paris, Morel, 1975,  Denise Brahimi, Taos Amrouche romancière, Päris Losdfeld,  1995.

communauté, dans le deuxième cas (les romancières), elles quittent réellement la communauté  islamique.  Des  conditions  sociales  et  historiques  précises  (Fadhma  Aït  Mansour,  enfant  illégitime et qui n’avait pas d’existence propre a été baptisée le jour de son mariage, car elle  devait se marier avec un chrétien) ont déterminé la «conversion» de Fadhma. Détour nécessaire  pour écrire sur soi ? 
Si les hommes sont censés transmettre par leurs écrits la douleur de la cité, les guerres, les   femmes  sont  chargées  de  transmettre  la  vie,  leur  vie.  Chaque  vie  exemplaire  de  femme  algérienne est perçue comme une épopée pour les plus jeunes. Cette longue digression permet 
de s’interroger sur la spécificité de la culture des femmes. Rappeler les conditions d'émission de 
la  parole,  n’est-ce  pas  chercher  le  lien  unissant  ces  femmes  à  leur  culture  originelle,  à  leur  condition sexuellement déterminée 12  ?
L'espace et la division de l'espace  reflètent les rapports  hommes / femmes  confortant bien  entendu la domination masculine.
• La maison et la cour intérieure
C'est  peut-être  l'espace et l'inscription dans l'espace qui peut nous donner une idée la  fonction  réelle  (de  régulation)  et  l'importance  de  la  parole  féminine.  Car  la  poésie  féminine a une fonction de régulation qu'il est diificile de passer sous silence. L'espace    est presque régi en fonction des statuts sociaux et des sexes. Les femmes occupent les  parties intérieures à l'abri des regards, les hommes les  lieux ouverts et publics.  Il ne     faut pas cependant croire à une étanchéité réelle entre les deux mondes.  La bipartition  intérieur / extérieur se reproduit à l'infini. 
Garçon avanbat de te connaître  J'étais impatiente
Tu croyais que je te fuyais
Une chose était de connaître le plaisir  Et l'autre était claire
Pour toi j'ai accepté la blessure
Mais vrai ton plaisir avarié  Au torrent s'en est allé
Interdit  pour  toi  le  chemin  du  bonheur  (Yacine,  L'Izli  ou  l'amour  chanté  en  kabyle,  Paris, Maison des sciences de l'homme, 1988).
Dans  l'univers    intérieur  et  féminin    on  retrouve  des  parties  plus  ouvertes  et  plus  exposées. La cour intérieure est  un lieu fermé par rapport à la rue en même  temps    ouvert pour le monde plus cloisonné de la maisonnée. Il en est ainsi de l'intérieur de la  maison : il y a des endroits plus exposés  à la lumière et donc forcément plus éclairés     que d'autres qui sont dans l'ombre. 
-  la  cour  intérieure  (dite  afrag)  :  les  fêtes  se  déroulant  en  automne  :    le  lieu  de  prédilection  étant    ici  la  cour  (extérieur  de  l'intérieur  par  rapport  à  la  maison  cf  :  la  division de l'espace dans la maison kabyle ancienne ( Pierre Bourdieu ,Esquisse d'une    théorie  de  la  pratique,  Paris,  Genève  Droz,  1972)    mais  c'est  aussi  l'intérieur  de  l'extérieur  par  rapport  à  la  place  publique  (espace  spécifiquement  masculin)  ou  aux  champs appelés symboliquement lexla qui signifie, le vide.
12. F. Héritier , Masculin / féminin, Paris Odile jacob, 1996.

La mixité dans l'afrag   est permise lors des fêtes : un ordre dans le désordre :  deux  demi-cercles    (dits  ici  ssef)    divisent  l'espace  :  d'un  côté  les  hommes  de  l'autre  ,  les  femmes 13 . qui peuvent chanter voire danser à